ARTICLE
Auteur(s) : Michel
Petit
Institut agronomique méditerranéen, Montpellier
Toute réflexion sur les enjeux qu’implique la libéralisation des
échanges pour les pays les moins avancés, en particulier quant au
choix des politiques agricoles les plus appropriées pour eux, doit
prendre en compte la diversité des agricultures dans ces pays [1].
Et on sait que cette diversité est très grande, notamment quant aux
rôles que l’agriculture joue dans la société. Par sa production de
denrées alimentaires, l’agriculture contribue toujours à la
sécurité alimentaire des populations du pays considéré. Mais dans
l’ère de mondialisation que nous vivons, la production intérieure
est de plus en plus concurrencée par les importations, ce qui remet
en cause cette fonction et éventuellement aussi, en même temps,
d’autres fonctions liées à la production et remplies par la ou les
agriculture(s) nationale(s). Or, dans les pays les plus pauvres,
certaines de ces fonctions sont essentielles : l’agriculture
est souvent la principale activité fournisseuse d’emploi à une
main-d’œuvre abondante et peu formée. Elle est aussi la première
source de revenus dans les zones rurales où vivent encore
actuellement la majorité des pauvres, même si la croissance du
nombre de personnes pauvres dans les zones urbaines est souvent
plus rapide que dans les zones rurales ? Faut-il alors
protéger les agricultures peu productives des rigueurs des marchés
internationaux, où par ailleurs les prix sont souvent très
instables, ce qui contribue directement à l’insécurité alimentaire
dans les pays qui auraient sacrifié leurs agricultures face à la
concurrence internationale ?Ces questions, on le sait,
soulèvent de vives controverses et des débats qui, hélas,
ressemblent souvent à des dialogues de sourds. Les
« Protectionnistes » soulignent la nécessité de protéger
les agricultures pauvres du fait des grandes disparités entre les
productivités moyennes du travail dans les agricultures paysannes
pauvres et dans les agricultures modernes, différences qui
devraient inéluctablement conduire à l’élimination des agricultures
les plus pauvres. Ces arguments semblent irréfutables à première
vue. Mais les « Libéraux » ont beau jeu de souligner que
les interventions publiques sur les marchés sont sources de
distorsions et d’inefficacités entraînant d’immenses gaspillages de
ressources, surtout à long terme, et avec des conséquences
négatives particulièrement graves pour les agriculteurs pauvres
dans les pays pauvres. En outre, ces politiques impliquent souvent
des coûts budgétaires, auxquels les États pauvres ne peuvent pas
raisonnablement faire face, confrontés qu’ils sont à des besoins
urgents de financements publics pour les infrastructures, la santé,
l’éducation, etc. Ces positions, on le voit, se situent sur des
plans différents : les arguments des uns ne répondent pas
vraiment à ceux des autres. Et, trop souvent, on a l’impression que
les prises de position dans ce débat sont essentiellement d’ordre
idéologique. Comment alors progresser dans la réflexion pour
véritablement éclairer les choix des acteurs publics et
privés ?Le but de cette communication est de tenter de
dépasser les querelles idéologiques sur ces questions importantes
pour éclairer les choix de stratégies et de politiques à mettre en
place pour faire face au défi alimentaire mondial au cours des
prochaines décennies. Dans cette perspective, il apparaît
clairement que les agricultures pauvres ne peuvent pas être
ignorées. Leurs besoins requièrent des politiques publiques fortes,
allant bien au-delà des protections aux frontières, protections
dont on verra qu’elles ne jouent pas nécessairement un rôle
central. Dans un premier temps, on verra comment l’examen du défi
alimentaire mondial au cours des prochaines décennies amène à
mettre l’accent sur la nécessité de politiques publiques
vigoureuses pour soutenir le développement des agricultures dans
les pays les moins avancés (PMA). On passera ensuite à une brève
revue des principales dimensions de ces politiques publiques.
Faire face au défi alimentaire mondial implique de fortes
politiques publiques nationales dans les PMA
Assurer une alimentation suffisante à une population mondiale
croissante au cours des prochaines décennies requerra une
croissance soutenue de la production agricole dans le monde. Les
experts s’accordent sur un taux de 2 % environ au cours des
cinquante prochaines années. Il ne s’agit là bien sûr que d’un
ordre de grandeur ; entaché de beaucoup d’incertitudes car il
dépend de plusieurs paramètres qui sont eux-mêmes incertains,
surtout à une échéance de cinquante ans. Néanmoins, cet ordre de
grandeur est suffisant pour les besoins de cet article.
Un taux de croissance annuel de 2 % correspond à un
triplement en 55 ans. Le défi que cette nécessité représente
est considérable. En effet, tout d’abord, la croissance de la
production agricole doit pour l’essentiel être réalisée dans les
pays pauvres. L’idée que les pays riches pourraient assurer cette
tâche doit être abandonnée. Un accroissement massif des volumes
d’aide alimentaire ne serait politiquement possible ni au nord ni
au sud. Quant à un accroissement massif des importations de
produits agricoles par les pays en développement, il impliquerait
des besoins de financement tels que ces pays ne pourraient y faire
face que par une forte croissance économique. Or, on touche là une
contradiction fondamentale : il ne peut pas y avoir de forte
croissance économique dans les pays les plus pauvres sans une forte
croissance agricole, puisqu’une proportion importante de la
population active (souvent plus de 50 %) est employée en
agriculture. Aussi souhaitable qu’il soit, le transfert de
main-d’œuvre de l’agriculture vers les autres secteurs économiques
ne pourra pas être assez rapide pour assurer un emploi rémunérateur
aux familles rurales et urbaines pauvres, et donc un revenu leur
permettant d’acheter la nourriture dont elles auront besoin,
au-delà de leur production propre pour ceux d’entre eux qui sont
agriculteurs. Un scénario viable et vertueux de croissance et de
développement qui serait fondé sur l’accroissement massif des
importations agricoles et alimentaires est donc exclu.
Il faudra par conséquent compter surtout sur l’accroissement de
la production intérieure. Le niveau des performances passées en
matière de croissance globale de la production agricole dans les
pays en développement, supérieure à 2 % par an depuis
plusieurs décennies, peut être source d’optimisme à cet égard. Mais
cette croissance n’a pas été uniforme et les PMA sont justement
bien souvent ceux qui n’ont pas réussi dans la croissance de leurs
agricultures2. Lorsqu’elle a eu lieu,
cette croissance n’a été possible que grâce à la combinaison de
trois facteurs : une croissance modérée des surfaces
cultivées, une forte expansion de l’irrigation et la croissance des
rendements par hectare. Pour les cinquante prochaines années, on ne
pourra guère compter sur les deux premières sources de
croissance : la mise en culture de nouvelles surfaces en
quantités importantes sera freinée par des contraintes économiques
et environnementales très difficiles à surmonter. Quant au
développement de l’irrigation, il sera freiné par la nécessité dans
de nombreux pays de transférer vers des usages non agricoles des
volumes importants d’eau consacrés actuellement aux usages
agricoles3. Il ne reste donc que la
croissance des rendements. Mais il faut être bien conscient que les
institutions agronomiques, de recherche et d’enseignement
supérieur, qui ont très souvent joué un rôle crucial dans les pays
où la productivité agricole a progressé, sont généralement faibles
dans les PMA. En outre, les approches qui ont permis les
accroissements de rendement au cours des cinquante dernières années
ne pourront pas suffire à l’avenir. Elles ont conduit dans les pays
riches, et souvent aussi dans les pays du sud, à des pratiques qui
ne sont pas durables car trop consommatrices d’énergie, trop
polluantes et trop gourmandes en intrants chimiques divers. Ces
conséquences négatives ont fondé un procès général de ce que l’on
appelle le « productivisme » en agriculture, mot qui
désigne la recherche des progrès de productivité de la terre et du
travail avant tout, sans égard suffisant pour les conséquences
sociales et environnementales négatives des pratiques mises en
œuvre. On touche là à ce que les économistes appellent des
« externalités », qui requièrent la mise en place de
politiques publiques appropriées. La discussion de ces politiques
sera maintenant l’objet de la deuxième partie de cet article.
Quelles politiques publiques ?
La principale responsabilité pour assurer le développement des
diverses agricultures des pays en développement, notamment pour les
plus pauvres d’entre elles, devra être assumée par les
gouvernements de ces pays. La communauté internationale, en
particulier les autres gouvernements et les organisations
internationales, a un rôle important à jouer mais qui ne peut que
se situer en complément, en soutien, du rôle des gouvernements
nationaux. Par ailleurs, les situations nationales étant très
diverses, chaque pays doit adapter son action et ses politiques à
sa situation spécifique, ce qui veut dire que les politiques
publiques devront être très diverses. Tout discours général risque
alors d’être faux ou au moins de ne pas être pertinent. Néanmoins,
quelques principes généraux restent pertinents et méritent d’être
soulignés ici.
Depuis plus de dix ans, le consensus international sur ce qu’il
convient de faire pour promouvoir le développement agricole et
rural dans les pays en voie de développement s’est affirmé avec de
plus en plus de force. Il a été manifesté notamment au Sommet
mondial de l’alimentation en 1996 et à la réunion du « Sommet
mondial de l’alimentation plus cinq » tenue en juin 2002 à
Rome. Certes, beaucoup ne voient dans les déclarations finales de
ces grandes réunions internationales qu’un catalogue de vœux pieux
et de promesses molles qui ne seront même pas tenues. Mais ces
déclarations ont au moins une qualité : elles expriment un
consensus international sur ce qu’il conviendrait de faire.
Autrement dit, si le consensus est réel, le problème principal ne
concerne plus le savoir, mais beaucoup plus le vouloir et le
pouvoir. Qu’en est-il du développement agricole ?
Ayant moi-même dirigé la rédaction d’une stratégie sectorielle
pour l’agriculture et le développement rural à la Banque mondiale
en 1993, stratégie qui fut la première d’une série de documents de
même nature rédigés par la Banque mondiale et par la plupart des
autres agences de développement au cours des années qui suivirent,
je suis convaincu qu’il y a effectivement un consensus
international fort sur l’essentiel du contenu de ce que doivent
être les politiques publiques en la matière. Un seul chapitre fait
exception, celui du niveau souhaitable de la protection aux
frontières et plus généralement celui des mérites de la
libéralisation des échanges internationaux de produits
agricoles.
Pour tenter de dépasser les prises de position purement
idéologiques si fréquentes sur cette question, comme on l’a dit, il
faut identifier précisément les points qui font l’objet de
controverses et rechercher les informations empiriques pertinentes
pour trancher. Certes, tous les points en débat ne peuvent pas être
réglés de cette façon. Ainsi, seule l’expérience vécue pourrait
permettre de juger en fin de compte si les risques impliqués par
une éventuelle libéralisation des échanges sont aussi sévères que
le disent ceux qui s’y opposent. Mais l’examen de quelques
tendances passées montre en tout cas que la réalité est complexe et
ne peut pas se réduire aux généralisations déduites des seules
considérations idéologiques. Nous résumerons brièvement l’état du
débat sur la nécessité de la protection des agricultures pauvres
avant de revenir sur les autres dimensions des politiques
nécessaires pour ces agricultures, dimensions qui à mes yeux sont
beaucoup plus importantes pour leur avenir mais pourtant ne
reçoivent pas l’attention qu’elles méritent.
Quel danger la concurrence internationale représente-t-elle donc
pour la production agricole intérieure ? Pour répondre à cette
question, on peut commencer par préciser les ordres de grandeur de
quelques variables-clés. En effet, la pression de la concurrence
internationale est souvent présentée comme irrésistible, risquant
de conduire à la ruine des agricultures pauvres, à une augmentation
massive des importations et, par là même, à un accroissement de la
dépendance alimentaire. On constate effectivement que pour certains
pays la part de la consommation totale couverte par la production
intérieure, ce que l’on appelle le « coefficient
d’autosuffisance », est devenue très faible. Tel est le cas
par exemple de l’Algérie, où ce taux pour les céréales a oscillé
autour de 25 % au cours des années récentes, les céréales
jouant dans ce pays comme dans beaucoup d’autres un rôle
emblématique dans les débats sur cette question. Qu’en est-il de
façon plus générale ?
Avant d’examiner les faits, il faut souligner d’abord qu’une
augmentation des importations ne serait pas nécessairement une
catastrophe. Ainsi, peut-on remarquer que, parmi les pays
méditerranéens, Malte, le Liban et le Portugal sont ceux qui, outre
l’Algérie, ont les coefficients d’autosuffisance les plus faibles
pour les céréales, respectivement 5,8 %, 11,3 % et
33,9 % en 2001 Ces exemples très divers illustrent que cet
indicateur d’autosuffisance alimentaire n’est pas univoque. On
devine bien en effet que pour ces trois pays, importer des
quantités importantes de céréales, ce qui dénote certes un degré
fort de dépendance alimentaire, n’est pas nécessairement une
catastrophe et reflète peut-être au contraire un comportement tout
à fait rationnel. Qu’en est-il des pays les plus pauvres ?
Constate-t-on une augmentation massive des importations ?
Quelles perspectives peut-on tracer pour l’avenir ?
La catégorie des pays dits « pauvres et en déficit
alimentaire » (Low Income Food Deficit Countries – LIFDC),
proposée et utilisée par la FAO, est ici pertinente. On peut
observer par exemple qu’entre 1962 et 2000 la production de
céréales y a augmenté aussi rapidement que dans l’ensemble des pays
en développement (en moyenne 3,0 % et 2,9 % par an
respectivement) et plus vite que dans les pays développés
(1,5 %). Les importations de céréales se sont accrues à un
taux plus faible que dans l’ensemble des pays en développement
(3,5 % contre 4,5 %) et dans ces pays les plus pauvres le
rapport Importations/Production intérieure n’est que de 0,10 en
2000, suggérant, pour l’ensemble de ces pays, une faible dépendance
vis-à-vis des approvisionnements extérieurs pour cette catégorie
importante de produits agricoles que sont les céréales. Les mêmes
indicateurs calculés pour d’autres produits, comme les huiles
végétales et la viande de poulet qui obéissent à des dynamiques
d’offre et de demande assez différentes, confirment ce diagnostic
général. Par ailleurs, les principales projections disponibles sur
les prochaines décennies montrent que la dépendance vis-à-vis des
sources extérieures d’approvisionnement n’est pas appelée à changer
radicalement. Mais elle risque fort, il est vrai, d’augmenter
significativement pour certains produits et surtout pour certains
pays. Rien n’indique cependant que les prévisions les plus
pessimistes des opposants de la libéralisation des échanges quant à
l’élimination de pans entiers de la paysannerie dans les pays
pauvres sous l’effet de la concurrence des pays riches soit en
train de se réaliser. Bien sûr, ces données empiriques ne
permettent pas de trancher définitivement le débat. Elles montrent
à tout le moins que les réalités sont complexes et ne peuvent pas
être réduites à des slogans simplistes.
Parmi les autres dimensions des politiques publiques affectant
l’agriculture, le point le plus important porte probablement sur le
montant et le choix des dépenses publiques. Le rôle nécessaire de
l’État dans le développement des infrastructures publiques et
l’importance de ces infrastructures pour le développement agricole
sont unanimement reconnus. Mais les ressources fiscales des pays
les plus pauvres sont très limitées, alors que les besoins sont
immenses. Le sous-équipement en infrastructures est donc la norme
habituelle, à laquelle tout un chacun tend malheureusement à se
résigner trop facilement. Il en est souvent de même pour les
services publics dans les domaines de l’éducation et de la santé.
Par suite, les débats publics sur la répartition des dépenses
publiques sont souvent ternes, alors qu’il y aurait pourtant
beaucoup à dire pour dénoncer les dépenses excessives sur d’autres
chapitres (défense, sécurité, dépenses de prestige, etc.).
La recherche agronomique est l’un des secteurs fréquemment mal
traités dans l’établissement du budget de l’État. Les nombreux
travaux économétriques montrant une très grande rentabilité des
dépenses de recherche sont tellement nombreux et convergents que
l’on peut considérer qu’ils démontrent, malgré leurs limites
évidentes, que la plupart des gouvernements investissent
insuffisamment dans ce secteur. Mais au-delà de ces aspects
financiers, d’autres réformes profondes sont souvent nécessaires
dans les politiques de recherche pour l’agriculture (encadré
1).
La recherche, comme on l’a dit, est en effet appelée à jouer un
rôle stratégique face au défi alimentaire mondial. Le défi à
relever n’est pas simple car il faut à la fois fournir une
alimentation à bon marché à ceux qui sont des acheteurs nets de
nourriture et assurer un revenu aussi élevé que possible à ceux qui
tirent l’essentiel de leurs revenus, en argent et en nature, de
l’exercice d’une activité agricole dans les zones défavorisées et
qui ont intérêt à ce que les prix agricoles soient aussi élevés que
possible. Gérer cette contradiction d’intérêts n’est pas du ressort
de la recherche agronomique ; mais le défi qu’elle doit
relever est de trouver des solutions techniques permettant
d’accroître la productivité du travail dans des situations
agricoles difficiles, ce qui n’est jamais simple !
On a dit ci-dessus que les approches passées ne sont plus
appropriées pour les cinquante prochaines années parce qu’elles ont
conduit à des pratiques qui ne sont pas durables. Ceci implique un
autre ensemble de défis scientifiques pour la recherche
agronomique. Elle ne pourra les relever qu’en s’ouvrant davantage à
l’écologie et en intégrant mieux les apports des sciences sociales
dans le cadre d’approches systémiques qui sont seules susceptibles
de prendre en compte l’immense complexité des situations agricoles
très diverses dans les PMA.
Les défis scientifiques et organisationnels qui viennent d’être
évoqués sont particulièrement aigus dans de nombreux systèmes
nationaux de recherche agronomique (SNRA) des pays les plus
pauvres. Dans bien des cas, particulièrement en Afrique, les
dysfonctionnements institutionnels graves sont la règle plutôt que
l’exception. Il n’est pas surprenant alors que la productivité
des chercheurs soit faible, que les besoins des agriculteurs ne
soient pas entendus et que la liaison avec la formation laisse
beaucoup à désirer. Porter remède à ces dysfonctionnements doit
être au cœur de toute politique de recherche. Il y faut beaucoup de
volonté politique et de constance de la part des pouvoirs publics.
Heureusement, certains exemples, ceux du Brésil, de l’Inde et de
l’Egypte notamment, montrent que lorsque ces conditions sont
réunies, les progrès peuvent être spectaculaires.
Plus généralement, les politiques économiques qui influencent
les termes de l’échange pour les agriculteurs sont aussi très
importantes. Rares sont les exemples de développement agricole
réussi lorsque les incitations économiques auxquelles les
agriculteurs faisaient face étaient très défavorables. Or on sait
que, contrairement aux pays développés qui le plus souvent
soutiennent leurs agricultures, les pays en développement tendent à
« l’exploiter ». Ainsi, on a pu montrer que les
principales causes de « l’exploitation » des agriculteurs
dans les pays en voie de développement sont la surévaluation du
taux de change et la protection des industries, alors que dans de
nombreux pays les exportations de produits agricoles sont soumises
à une taxation [3]. Les agriculteurs sont les principales victimes
de ces distorsions économiques, qui sont souvent de grande ampleur.
Tous ceux qui veulent défendre les intérêts des plus pauvres
devraient donc les dénoncer avec force.
Enfin, il faut souligner que les plus pauvres, en particulier
les agriculteurs pauvres, sont très dépendants des ressources
naturelles : sols, eau et biodiversité en particulier. Dans de
nombreux pays pauvres, l’État n’assure pas ou très mal la bonne
gestion des ressources communes (forêts, pâturages, eaux, etc.) qui
jouent pourtant un très grand rôle dans la vie et la subsistance
des plus pauvres. Améliorer les politiques publiques dans ce
domaine est donc bien souvent de la plus grande importance, même si
c’est souvent politiquement difficile [2].
Conclusion
La mondialisation et la libéralisation des échanges qui
l’accompagne n’impliquent pas une réduction massive du rôle de la
puissance publique. Ce mouvement requiert au contraire une défense
beaucoup plus vigoureuse que ce n’est souvent le cas des intérêts
des plus pauvres, qui sont souvent en situation de faiblesse
politique. Ceci est particulièrement vrai pour l’agriculture et les
agriculteurs dans les pays les plus pauvres. De fortes politiques
publiques sont nécessaires4. Trop
souvent cependant les débats sur ces questions dans les pays
francophones se limitent à la nécessité de protections aux
frontières. Or, sur ce point, l’examen des données empiriques
pertinentes et disponibles révèle une réalité complexe, qu’il est
dangereux de réduire à quelques généralités simplistes. De plus,
limiter la discussion des mérites respectifs du protectionnisme et
de la libéralisation des échanges a le grand danger d’occulter des
conclusions robustes sur d’autres dimensions fort importantes des
politiques publiques de soutien aux agricultures pauvres, comme le
choix des dépenses publiques, la nécessité et la difficulté de
promouvoir une recherche agronomique dynamique, la nécessité de
corriger les distorsions de politiques économiques dont souffrent
de nombreux agriculteurs, y compris les plus pauvres d’entre eux,
et la nécessité de politiques de gestion des ressources naturelles
plus efficaces et tenant mieux compte des enjeux pour les plus
pauvres d’une meilleure gestion de ces ressources.
Références
1 Petit M. Le développement des agricultures face a
l’accroissement des besoins locaux dans un contexte de
mondialisation. In : Enjeux et Perpectives de la recherche
agronomique dans les pays en développement. Les Colloque de
l’Académie d’agriculture. N° 1, 2004 : 101-12.
2 Petit M. Développement durable à l’échelle de la planète
et gestion des ressources en eau et en sols. ». Géoscience
2003 ; 335 : 6-7 ; (Compte Rendu du colloque :
« Effet de serre, impact et solutions : quelle
crédibilité ? », Académies des Sciences, de l’Agriculture
et des Technologies, Paris, septembre 2002).
3 Krueger AO, Schiff M, Valdes A. Agricultural
Incentives in Developing Countries : Measuring Effects of
Sectorial and Economy-wide Policies. World Bank Econ Rev
1998 ; 2 : 255-71.
2 Il est au demeurant intéressant de
remarquer que des pays émergents comme l’Inde et la Chine, qui
étaient parmi les plus pauvres il y a trente ou quarante ans, n’ont
pu « décoller » que grâce à la croissance de leurs
agricultures.3 Une source paradoxale
d’optimisme en la matière est le fait que dans de nombreux pays
l’agriculture irriguée gaspille beaucoup d’eau, ce qui laisse une
marge de manœuvre importante, et que l’on sait ce qu’il faudrait
faire pour améliorer la situation [2].4
Cette affirmation pose question : Comment faire valoir cette
nécessité ? Dans quel cadre ou devant quelles instances la défendre
dans la mesure où, semble-t-il, les agences internationales fondent
leurs interventions sur un contournement par le marché, de l’action
publique ? Tout d’abord, cette perception est probablement
erronée : l’examen des stratégies de soutien au développement
rural proposées par les agences d’aide au développement, à
commencer par celles de la Banque mondiale, ne prônent pas du tout
un retrait pur et simple de la puissance publique. Plus
fondamentalement, ce qui est en cause ici c’est l’idéologie
libérale qui fonde trop souvent le discours dominant des
responsables de ces organisations alors que leurs pratiques sont
heureusement beaucoup plus pragmatiques dans la plupart des
cas.
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