ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Marc Boussard
Chercheur associé à l’INRA, Membre de l’Académie d’Agriculture
de France
Les « modèles calculables d’équilibre général » ont joué
(et jouent toujours) un grand rôle dans la diffusion des idées en
faveur de la libéralisation. Ils donnent une caution scientifique
aux affirmations selon lesquelles la suppression de toutes les
barrières institutionnelles au commerce mondial serait de nature à
développer le Tiers-Monde, et à générer un grand nombre de
milliards de dollars de bénéfices pour l’humanité toute entière.
C’est là un usage abusif d’outils intellectuels pourtant non
dépourvus de mérite, mais qui, en aucun cas, ne peuvent prétendre
justifier de telles affirmations. Pour le comprendre, il faut
revenir aux origines de cette idée « d’équilibre
général » économique, idée féconde, mais à utiliser avec
prudence. Tel est l’objet du présent article. Dans un premier
temps, on montrera que la notion d’équilibre général est un acquis
de première importance en sciences économiques. Puis les principaux
des différents modèles utilisés récemment pour promouvoir la
libéralisation seront passés en revue, et la relativité de leurs
conclusions soulignée.
La naissance du concept d’équilibre général
L’économie est une science jeune. Pour un homme de l’Antiquité, du
Moyen-âge ou de la Renaissance, le déterminisme des quantités de
biens produites ou consommées n’avait rien d’évident. Sans doute,
chacun était-il capable de faire des calculs économiques pour son
propre compte, supputer un bénéfice, gérer un budget. Mais le
problème central de l’économie n’est pas là : il consiste à
évaluer les effets globaux de ces décisions individuelles, dont
rien n’assure a priori qu’elles sont compatibles entre elles, ou
qu’elles ne s’annulent pas réciproquement. De ce point de vue,
certains analystes, à ces époques, étaient bien conscients de ce
que telle ou telle action du Prince pouvait avoir des résultats
plus ou moins bénéfiques ou dommageables sur tel ou tel aspect de
la vie économique : ainsi existe-il d’assez nombreux textes
très anciens – dont certain de très grande qualité – sur les
conséquences de l’altération des monnaies (incorporation de cuivre
ou de plomb dans les pièces d’or). Mais leurs auteurs avaient
rarement une vision d’ensemble des mécanismes économiques, depuis
le comportement des individus jusqu’au déterminisme de la
« richesse des nations ».
Une telle vision s’est progressivement formée aux
XVIIe et au XVIIIe siècles, en particulier en
France et en Angleterre. Pour comprendre comment, il faut
probablement partir de Colbert. Celui-ci avait élaboré une doctrine
dans laquelle il appliquait aux États la notion de richesse qui a
cours dans les affaires privées : plus on a d’or, plus on est
riche. Contrairement à l’Espagne – la puissance mondiale de
l’époque – la France n’avait pas d’or. Pour s’en procurer, il
fallait donc développer les productions « réelles » de
biens agricoles et industriels, tout en essayant de vendre à
l’étranger sans rien lui acheter – seul moyen d’accumuler l’or dans
le trésor royal. Pour cela, ce dernier devait se faire industriel,
créant des manufactures et des fermes-écoles.
Pour cette dernière raison, Colbert est souvent crédité – avec
sans doute un peu d’exagération – de l’invention de l’économie
dirigée. De ce point de vue, son action fut plutôt positive :
elle entraîna un développement sensible des activités économiques
en France, contrairement à ce qui se passait en Espagne, assise sur
son tas d’or péruvien et déclinant rapidement. Mais sa manœuvre
pour accumuler de l’or dans les caisses publiques échoua largement
car les dépenses furent souvent plus grandes que les recettes.
C’était du reste souhaitable car, évidemment, il n’y a aucune
utilité à accumuler des stocks d’un produit sans intérêt direct
comme l’or. En revanche, la dilapidation des stocks d’or pour
financer les guerres de Louis XIV, si elle n’a sans doute pas causé
le bonheur du peuple, a du moins apporté de grandes satisfactions
au souverain et à son entourage, ce qui, après tout, est mieux que
rien. Ce qui est surprenant, c’est que les contemporains n’ont
jamais été conscients de ces phénomènes, en l’absence de toute
comptabilité nationale et de tout repère théorique.
Si les règles établies par Colbert furent critiquées, ce n’est
pas d’abord à cause de la méconnaissance de la logique des flux
réels et financiers qui sous-tendait son analyse, et qui rendait
ces politiques irréalisables à long terme en l’absence du
gaspillage de biens de consommation associé à la guerre. Les
premières attaques contre le colbertisme portèrent sur l’aspect
« économie dirigée », et les absurdités bureaucratiques
auxquelles il donnait lieu. Bien souvent, les bureaux refusaient
des actions évidemment utiles, ou en promouvaient d’autres
visiblement absurdes. Contre ces dérives, il apparaissait possible
de compter sur l’intérêt bien compris des marchands, qui, en
recherchant le profit, feraient tous leurs efforts pour apporter le
maximum de marchandises là où on en avait besoin, pour le plus
grand bonheur de tous.
C’est ainsi que les Physiocrates (ceux qui veulent gouverner
conformément à Physis, la nature) théorisent alors le libre-échange
et les avantages à tirer du bon fonctionnement du marché1. Même si les théories libérales des
Physiocrates étaient passablement naïves, elles ont fait grandement
avancer la réflexion économique. En particulier, ils ont créé la
comptabilité nationale, à la base de tous les modèles dont il va
être question plus loin2. C’est en
partant de leurs intuitions qu’une génération plus tard, en
Angleterre, Adam Smith devient le « père » de la science
économique. Il n’est sûrement pas le premier à avoir imaginé que la
poursuite égoïste de l’intérêt individuel pouvait déboucher sur le
bien-être collectif, mais il est le premier à avoir présenté une
vision d’ensemble de la « richesse des nations ». Après
lui, de nombreux auteurs, au XIXe siècle, ont creusé et
formalisé ses analyses – en particulier David Ricardo et Robert
Malthus.
Il est vite apparu que la rigueur du raisonnement serait
puissamment aidée par l’usage de « modèles »
mathématiques – des systèmes d’équations dont les variables se
comportent plus ou moins comme le feraient, le cas échéant, les
quantités économiques correspondantes. L’avantage évident d’une
telle démarche est d’utiliser la rigueur du raisonnement
mathématique pour baliser le chemin qui va des prémisses aux
conclusions. Ceci est spécialement utile lorsque sont en jeu de
nombreuses variables en interaction les unes avec les autres.
Accessoirement, si l’on dispose de données ad hoc, la formalisation
mathématique permet de comparer à la réalité les prévisions d’un
modèle, et donc, d’en apprécier la valeur.
Cette idée de l’utilisation des mathématiques dans les sciences
sociales a germé au XIXe siècle sous la plume de divers
auteurs, y compris Karl Marx3. En
particulier, pour ce qui concerne la « richesse des
nations », c’est en cherchant à exprimer sous forme
mathématique les discours d’Adam Smith et de ses successeurs que
Léon Walras est devenu à l’origine de la grandiose vision
mathématique de « l’équilibre général ». Il faut dire un
mot de son modèle, qui reste l’archétype de tous les autres.
Le modèle de Walras et la théorie de l’équilibre général
Dans la ligne de pensée des Physiocrates, mais en en perfectionnant
l’analyse et en l’exprimant sous forme mathématique, Walras part de
quatre hypothèses fondamentales :
- 1) Tous les producteurs maximisent leur profit, sous la
contrainte des limitations imposées par les techniques et la
disponibilité en facteurs de production (stricto sensu, non
susceptibles d’être produits, tels que terre, ou travail, ou
« biens intermédiaires », issus d’autres industries,
comme les engrais).
- 2) Tous les consommateurs maximisent leur
« utilité » sous contrainte de budget.
- 3) Les budgets des consommateurs sont déterminés par les
droits qu’ils détiennent sur les facteurs de production (tous les
hommes ont des droits sur leur travail, et reçoivent donc un
salaire en proportion de la quantité de travail qu’ils
fournissent ; certains ont des droits sur la terre, et
reçoivent une rente proportionnelle au nombre d’hectares qu’ils
possèdent, etc.).
- 4) les prix équilibrent l’offre et la demande sur tous
les marchés, qu’il s’agisse des biens de consommation ou des
facteurs de production donnés en quantité fixe.
Alors, si l’on connaît une expression algébrique pour les
fonctions d’utilité (qui exprime comment l’utilité du consommateur
dépend des quantités de biens qu’il consomme) et pour les fonctions
de production (qui expriment quelle quantité de produits il est
possible d’obtenir à partir d’une collection donnée
d’« inputs »), il facile de montrer que l’écriture de ces
quatre conditions procure exactement autant d’équations que
d’inconnues (essentiellement, les quantités produites et les prix),
sauf une. L’équation manquante correspond à la quantité de monnaie
en circulation, qui est arbitraire, de sorte que les prix sont
fixés à un coefficient de proportionnalité près.
Walras croyait que le fait qu’il y ait autant d’équations que
d’inconnues était suffisant pour que la solution existe et soit
unique. Il n’en est rien, et beaucoup d’autres conditions sont
nécessaires pour cela. En même temps, on peut imaginer sur
l’équilibre des théorèmes qui ne reposent pas sur l’existence de
fonctions de production ou de fonctions d’utilité algébriques, mais
plutôt sur des propriétés topologiques des préférences, ou de
l’ensemble des productions réalisables dans un espace
multidimensionnel, comme la « convexité ». Cela permet de
généraliser la notion, et d’éviter que l’existence de l’équilibre
ne dépende d’hypothèses assez restrictives comme l’existence de
formules analytiques pour les fonctions de production.
En plus, il est alors possible de montrer que toute solution
d’un tel système présente des propriétés d’optimalité très
séduisantes : il est impossible d’accroître le bien-être d’un
consommateur sans diminuer celui d’un autre, de sorte que même si
la répartition des revenus est « injuste », il est
cependant certain que l’on tire le meilleur des ressources
disponibles. On peut d’ailleurs modifier arbitrairement la
répartition des revenus, en modifiant la nature des droits des
individus sur les facteurs de production. On pourrait ainsi en
particulier attribuer au travail une partie des revenus du
capital : cela changerait certes les quantités produites4, mais ne changerait rien au fait que,
dans la nouvelle formule de répartition des revenus, les ressources
resteraient utilisées au maximum possible permis par la technique.
De la même façon, dans une société esclavagiste, le maître détient
des droits sur une partie du produit du travail de l’esclave. Ici
encore, si l’on affranchit les esclaves, et si on leur redonne
leurs droits sur leur travail, il est probable que la nature de la
production changera : on produira sans doute moins de biens de
luxe, comme ceux que consommaient les maîtres esclavagistes, et
plus de biens destinés à d’anciens esclaves de toute façon assez
pauvres. Mais dans tous les cas, les ressources seront utilisées au
mieux, compte tenu des règles plus ou moins arbitraires ainsi
définies par la société sur l’attribution des droits des acteurs de
la vie économique sur les revenus de tel ou tel facteur5.
Le modèle de Walras était purement conceptuel et son auteur
n’avait pas imaginé qu’on pourrait un jour essayer de calculer
effectivement un ordre de grandeur pour les solutions obtenues dans
différents contextes. C’est pourquoi les premiers prolongements des
travaux de cet économiste franco-suisse6 ont été d’abord théoriques. Mais la
disponibilité, à partir du milieu du XXe siècle, de
moyens de calcul électroniques a donné lieu à des applications
numériques, sous la forme des « modèles calculables
d’équilibre général » Nous allons maintenant examiner ces deux
aspects successivement.
Les suites du modèle de Walras : prolongements
théoriques
L’analyse des aspects théoriques de l’équilibre général a été le
fait d’une pléiade de Prix Nobel des années 1970, comme T. Koopman,
R. Debreux ou K.J. Arrow. La conclusion essentielle de ces travaux
est que les conditions les moins restrictives possibles qu’il faut
accepter pour garantir l’existence d’un équilibre général comme
l’envisageait Walras n’ont aucune chance d’être réunies en réalité.
Cela tient au fonctionnement du marché : certes, si tous les
producteurs égalisent le prix d’équilibre et le coût marginal, si
tous les consommateurs maximisent leur utilité sous contrainte de
budget, s’il existe des marchés d’assurance complètement
concurrentiels pour n’importe quel aléas, et quelques autres
conditions de ce genre, alors l’équilibre existe. Mais ce que l’on
sait du fonctionnement des marchés permet d’assurer qu’en pratique
ces conditions ne sont jamais réunies. Par exemple, les
producteurs, au moment de la mise en production, ne savent pas quel
sera le prix d’équilibre, et il n’existe pas de marchés sur
lesquels il soit possible d’assurer les erreurs qu’ils pourraient
commettre de ce fait. De plus, il n’est pas sûr que si l’équilibre
existe, il soit « stable »7. C’est pourquoi, en définitive, les travaux
de haut niveau théorique sur l’équilibre général sont finalement
beaucoup plus critiques vis-à-vis du « libéralisme »
(dans sa forme dégradée standard) qu’on ne le croit
généralement : il ne faut pas se laisser prendre à l’idée
selon laquelle si les conditions d’un équilibre étaient réunies,
alors, en effet, on tirerait le maximum des ressources disponibles.
Ces caveat sont cependant trop souvent ignorés des économistes
praticiens, conseillers du Prince ou des organisations
internationales. Ceux-là en sont restés à la version originale du
modèle de Walras, qui présente l’avantage de pouvoir être résolue
numériquement, si du moins on possède des données, on fait des
hypothèses sur les fonctions algébriques, et on dispose d’une
capacité de calcul convenable.
Les modèles calculables d’équilibre général
De fait, le modèle de Walras, dans les années 1860, restait
purement théorique et spéculatif : il était hors de question,
à cette époque, de résoudre plusieurs dizaines de milliers
d’équations avec un crayon et une gomme. Il n’existait pas non plus
de données crédibles pour cela – le tableau d’ensemble de Quesnay
n’était plus à jour, et, du reste, il était encore bien trop
sommaire. Les choses changent dès lors qu’on dispose d’ordinateurs
et de « tableaux d’échange interindustriels », sur le
modèle de ceux que Wassily Léontief avait imaginé au début des
années 1930, à l’origine, pour les besoins de la planification
soviétique8.
De fait, les premiers modèles de ce type sont apparus au début
des années 70. On trouvera une abondante bibliographie sur les
premières tentatives chez Shoven et Whalley [1] ou chez Robinson
[2]. En France, Roland Courbis [3] fut un pionnier en créant à
l’INSEE le modèle « Fifi » de l’économie française.
L’un des premiers modèles calculables d’équilibre mondial axé
sur l’agriculture fut celui de l’IIASA à Vienne [4, 5]. À la même
époque, un groupe d’Australiens [6] développait le modèle ORANI
(qui n’était pas mondial à l’origine, mais qui reposait sur des
données homogènes sur tous les principaux pays du monde). Dans les
deux cas, il s’agissait de modèles d’équilibre général complets,
avec un « zoom » sur l’agriculture, dont les activités
étaient sensiblement plus détaillées que celles des autres
secteurs.
Un peu plus tard, en s’appuyant au départ sur les données ORANI,
mais cette fois organisées en une véritable matrice de comptes
sociaux mondiale, Thomas Hertel développa à Purdue University un
modèle bien plus général que celui de l’IIASA, connu sous le nom de
GTAP9[7]. Parallèlement, des modèles
analogues étaient développés à la Banque mondiale et à l’OCDE,
d’abord sous la forme d’une thèse modestement financée [8], puis
avec une série de modèles plus formels [9], comme RUNS10[10], vivement critiqué par Maurice Allais
[11]. Plus tard encore, presque toutes les organisations
internationales se sont dotées d’un instrument de ce type, comme la
FAO et la CNUCED qui se sont unis pour créer le modèle ATSPM11.
À la fin des années 70, on avait des données et des programmes,
mais l’assemblage était laborieux, de sorte que l’utilisation des
modèles exigeait des institutions de recherche lourdes, capable de
gérer un important personnel d’informaticiens et de spécialistes
des statistiques. Aujourd’hui, on dispose de programmes de calculs
très faciles à employer, comme les nombreux « solvers »
de GAMS12, qui permettent de
rechercher la ou les solutions (quand elles existent) de très
grands systèmes d’équations simultanées non linéaires. On dispose
aussi de bases de données comme celle qui avait été mise au point
pour GTAP, et depuis constamment mise à jour. Il s’agit d’un
ensemble organisé de « matrices de comptes sociaux » pour
tous les pays du monde. Il est extrêmement facile dans ces
conditions de reproduire le modèle de Walras, en faisant quelques
hypothèses accessoires sur les fonctions de production et les
fonctions d’utilité. C’est à la portée de presque n’importe quel
étudiant.
Il n’est pas surprenant que, dans ces conditions, les modèles en
question foisonnent. Dans les dernières réunions annuelles du
consortium GTAP, plus de 300 modèles de ce type étaient présentés,
certains « mondiaux », d’autres limités à une région ou
un pays. La plupart d’entre eux ne présentaient que peu
d’originalité. Il ne faut donc pas s’étonner si, avec la même
théorie, et les mêmes données, ils obtiennent des résultats très
semblables. La question, cependant, est de savoir dans quelle
mesure le modèle walrassien standard est susceptible de répondre
correctement aux questions que l’on se pose, en particulier celles
qui concernent la libéralisation de l’agriculture. Nous allons
d’abord examiner rapidement les principaux de ces résultats, avant
de les discuter, puis de passer en revue les principales pistes qui
s’ouvrent pour dépasser le cadre standard, et rendre ces modèles
plus réalistes.
Les résultats des modèles standard
Pour étudier les effets possibles de la libéralisation avec les
modèles dont il vient d’être question, la méthode est très
simple : on commence par résoudre le modèle construit sur la
base des politiques en vigueur actuellement. Puis on supprime
toutes les mesures de politique (agricole ou non, ou certaines
d’entre elles seulement, selon la nature de la réponse que l’on
cherche), et on regarde comment se modifie la solution à la suite
de cette suppression. En particulier, il est facile de calculer de
cette façon les variations du PIB mondial. C’est ainsi que l’on
peut évaluer les « bénéfices de la libéralisation ». Un
échantillon de ces bénéfices figure dans le tableau 1( Tableau 1 ). Les modèles qui sont listés dans la
colonne de gauche diffèrent par les données sur lesquelles ils
s’appuient, et par quelques points de détail13, mais ils sont tous essentiellement
semblables au modèle walrassien de base.
Au premier abord, ces chiffres sont impressionnants. Même s’ils
varient d’un modèle à l’autre, ils sont toujours positifs, et
paraissent énormes. En réalité, ils ne sont pas si importants que
cela : pour avoir une évaluation par tête, il faut diviser par
l’effectif de la population mondiale, soit quelque chose qui est
aussi de l’ordre de plusieurs milliards. Après cela, il ne reste
plus au mieux que quelques dizaines de dollars par individu et par
an : sûrement pas de quoi devoir considérer qu’il s’agit là de
quelque chose de nature à changer le visage de la
planète !
En outre, ces quelques dizaines de dollars par tête sont fort
mal réparties : les pays développés en gagnent l’essentiel. À
l’intérieur même des pays en voie de développement, rien ne dit que
ce ne seront pas les riches qui bénéficieront le plus des mesures
de libéralisation : dans ce cas, la prétendue contribution de
la libéralisation à l’éradication de la pauvreté serait un pur
mensonge. Enfin, le fait que les gains soient toujours positifs ne
devrait pas surprendre : toutefois, ce dernier point mérite
quelques explications.
De fait, par construction, un modèle basé sur la théorie
walrassienne ne peut en aucun cas donner un résultat négatif pour
la libéralisation. Cela tient à ce qu’un tel modèle est en fait un
« optimiseur » : pour un état donné de la technique,
et étant donné les droits que chaque ménage possède sur les revenus
des facteurs, on cherche le « point selle » qui
correspond à la fois à la maximisation du profit des entrepreneurs
et à la maximisation de l’utilité des consommateurs. Il est bien
connu que dans tout problème de maximisation l’addition d’une
contrainte, au mieux, laisse la solution inchangée (si la
contrainte n’est pas effective), mais normalement, abaisse la
valeur du maximum (ou élève celle du minimum). En l’espèce, les
droits de douane, ou les mesures restrictives du commerce, ajoutent
des contraintes aux possibilités de production ou d’échange. Il est
donc naturel que les solutions « libérales » soient
toujours globalement meilleures que les solutions « avec
restrictions aux échanges ».
La question qui se pose à ce stade est celle de la vraisemblance
de ce résultat. On retombe ici sur le problème qui avait été
signalé plus haut à propos des théories physiocratiques :
évidemment, si les marchés fonctionnaient bien, un système
entièrement libéral serait préférable à tout autre. Mais
l’expérience montre que ce n’est pas toujours le cas. Les plus
dogmatiques des libéraux, comme Turgot, en ont fait l’amère
expérience au XVIIIe siècle. D’autres en ont souffert au
moment de la « grande crise » des années 30, époque à
laquelle furent mises en place les politiques agricoles que nous
connaissons aujourd’hui14
En vérité, si les marchés fonctionnaient bien, il n’y aurait pas
besoin d’économistes, car le monde serait tout à fait harmonieux,
et aucune décision de politique économique ne serait nécessaire. Le
seul problème qui se poserait alors serait un problème d’équité,
celui des droits à attribuer à chacun sur les facteurs de
production. Ce serait sans nul doute une difficulté : la
notion de « justice » en économie ne va pas de soi. Du
moins ne serait-il pas nécessaire que le gouvernement intervienne
sans cesse dans la vie économique. Il n’y aurait même pas besoin de
firmes, comme le remarque Coase [28] : la firme est une
institution bureaucratique, rendue nécessaire, justement, par le
fait que la coordination entre les personnes qui y travaillent
exige des canaux de circulation de l’information plus précis et
plus contraignants que ceux qui sont constitués par les seuls
rapports de prix. Ces réflexions conduisent à reconsidérer aussi
bien la question de la libéralisation que celle des modèles
destinés à en calculer les bénéfices.
Sur la libéralisation, il faut admettre que la nécessité de
corriger les effets de l’insuffisance des mécanismes de marché
exige aussi que l’on puisse se départir du respect aveugle des prix
de marchés à un instant donné. Dans tous les pays, un des moyens
les plus efficaces pour inciter les agriculteurs à investir et à
augmenter leur production consiste à leur garantir les prix sur un
horizon de temps assez long. C’est ces politiques de garantie de
prix qui, en permettant aux agriculteurs d’emprunter et aux banques
de prêter, ont permis la montée en puissance des agricultures
américaines et européennes au cours des soixante dernières années,
transformant la crainte de la pénurie en cauchemar des excédents.
On a sûrement tort de continuer à produire plus qu’il ne faut, ce
qui est un absurde gaspillage de ressources. Mais il vaut sûrement
mieux crouler sous les excédents que souffrir de la famine, ce qui
arriverait en l’absence de garanties de prix, comme on le voit en
Afrique.
On pourrait sans nul doute pratiquer ces mêmes politiques de
garantie de prix agricoles dans la plupart des pays en
développement. On obtiendrait probablement de la sorte le même
genre d’effets que ceux que l’on a constaté en Europe et aux
États-Unis : un accroissement de la production agricole, une
baisse de la population active agricole (qui se reconvertirait dans
les autres activités), une importante substitution du capital au
travail dans la production agricole (avec un capital largement
financé par l’emprunt, devenu possible grâce à la sécurité des
prix), l’ouverture d’un marché rural important pour le secteur
industriel local, en bref, une réelle amorce de développement. Mais
on ne peut pas le faire, parce qu’il faudrait pour cela prévoir une
régulation des importations qui ne passerait pas par le marché, et
que cela est contraire aux dogmes du libéralisme.
Bien entendu, pour apprécier sur des modèles l’utilité d’une
telle politique, il faudrait que ceux-ci soient construits de façon
à refléter les points cruciaux de l’analyse précédente. Il nous
faut donc maintenant expliciter ces points, avant d’examiner
comment modifier les modèles pour en tenir compte.
Tableau 1 Quelques exemples d’évaluation des bénéfices
de la libéralisation (en milliards de $).
|
Source
|
Unité
|
Nature de l’expérimentation
|
Secteur concerné
|
Région
|
|
|
|
|
Gains PVD
|
Gains Pays riches
|
Total Monde
|
|
Banque mondiale [15]
|
US$ 1997
|
Abolition de toute barrière douanière en 2015 (compte tenu de la
croissance du PNB entre 1997 et 2015)
|
Agriculture
|
142
|
106
|
248
|
|
Textiles
|
24
|
17
|
41
|
|
Total marchandises
|
184
|
171
|
355
|
|
Services
|
na
|
na
|
668
|
|
Brown et al. [16]
|
US $ 1997
|
Baisse de 33% des tarifs post-Uruguay round, sur biens et services,
avec économies d’échelle
|
Agriculture
|
10
|
– 13
|
– 3
|
|
Manufactures
|
50
|
113
|
163
|
|
Services
|
72
|
342
|
414
|
|
Brown et al. [17]
|
US $ 1995
|
Libéralisation totale, base 1995
|
Tout
|
370
|
1487
|
1857
|
|
Dessus et al. [18]
|
US $ 2000
|
Libéralisation totale
|
Tout
|
274
|
62
|
337
|
|
Anderson et al. [19]
|
US $ 1995
|
Libéralisation totale pré-Uruguay Round
|
Tout
|
108
|
146
|
254
|
|
Anderson et al. [20]
|
US $ 2003
|
Libéralisation Doha
|
Tout
|
22
|
62
|
84
|
|
DFAT [21]
|
US$ 1995
|
Libéralisation totale, base 1995
|
Tout
|
na
|
na
|
750
|
|
Hertel et al. [22]
|
US $ 1995
|
Baisse de 40 % de la protection en 2005
|
Agriculture
|
26
|
43
|
69
|
|
Manufactures
|
58
|
12
|
59
|
|
Transports
|
6
|
16
|
22
|
|
Autres
|
10
|
223
|
333
|
|
Hertel et al. [23]
|
US $ 2000
|
Libéralisation totale
|
Tout
|
22
|
62
|
84
|
|
Polanski [24]
|
US $ 2005
|
Libéralisation totale
|
Tout
|
75
|
93
|
168
|
|
Fontagné et Ducreux [25]
|
US $ 2005
|
Libéralisation totale
|
Tout
|
53
|
179
|
232
|
Les impasses du modèle walrassien
Le point crucial de l’analyse précédente, c’est le rôle du risque
dans les décisions des agriculteurs, en particulier des
agriculteurs pauvres des pays en voie de développement,
spécialement en rapport avec l’accumulation du capital. De fait, la
raison profonde pour laquelle les agricultures des pays développés
sont si « performantes » (un agriculteur suffit pour
produire assez de nourriture pour une centaine de personnes, alors
que les agricultures traditionnelles des pays en voie de
développement parviennent tout au plus à nourrir 5 à 10 personnes),
c’est que la quantité de capital par hectare y est considérable,
qu’il s’agisse du capital privé, tel que tracteur ou pesticides, ou
du capital public sous la forme d’infrastructures diverses.
Cela tient à ce que ces systèmes agricoles des pays développés
ont pu pratiquer l’accumulation de ce capital, achetant
progressivement des moyens de traction animaux, puis mécaniques, et
augmentant leurs doses d’engrais et de pesticides année après
année. C’est grâce à ces énormes investissements qu’il est possible
de rémunérer plutôt bien la main-d’œuvre agricole (par rapport à ce
qu’elle est rémunérée dans les pays sous-développés) tout en
maintenant les dépenses alimentaires par tête dans les pays
développés à un niveau plus bas qu’il n’a jamais été.
En général, les agriculteurs en question n’avaient pas les
moyens de financer par eux-mêmes les investissements en cause. En
Europe comme aux USA, les agriculteurs étaient fort pauvres au
début du XXe siècle. Ils n’auraient pas pu investir
autant s’ils n’avaient pas épargné. Proche du minimum vital, ils ne
pouvaient guère épargner a priori, n’investissant qu’après avoir
accumulé assez de fonds pour payer les biens capitaux qu’ils
projetaient d’acheter. En général, ils épargnaient a posteriori en
remboursant les emprunts qu’ils avaient contractés sur les produits
de leurs ventes. Ils bénéficiaient ainsi d’un puissant « effet
de levier » sur leur pauvre épargne personnelle.
Or emprunter n’est possible que dans la mesure où l’on a des
chances raisonnables de pouvoir rembourser. C’est ici qu’intervient
l’incertitude sur, en particulier, les prix. Les prix agricoles
sont fluctuants, cela est bien connu. Quand ils changent du simple
au double en quelques mois, il est impossible d’admettre que le
phénomène reflète une variation correspondante du coût marginal du
produit en cause. Ce coût varie, certes, au fil du temps, au fur et
à mesure du progrès technique et de l’évolution de la société, mais
ces variations sont lentes et progressives. Cela n’a rien à voir
avec les fluctuations des prix agricoles sur les marchés libres,
qui varient dans de très fortes proportions de façon très soudaine.
Or, si les prix varient beaucoup – en particulier, s’ils baissent –
il est clair que le remboursement des emprunts va poser des
problèmes, tant à la banque qu’à l’emprunteur… Dans ces conditions,
soumis à de fortes fluctuations de prix, les agriculteurs pauvres
n’empruntent pas, et par conséquent, n’accumulent pas de capital.
De la sorte, tout « progrès » est interdit au système,
piégé dans le « cercle vicieux de la pauvreté ». C’est
bien ce que l’on constate dans les pays en voie de développement
qui font trop confiance aux mécanismes de marché15.
Un autre point important peu correctement analysé dans les
modèles walrassiens est le rôle de l’État comme fournisseur de
« bien publics » – donc, par construction, échappant dans
une large mesure à la régulation par le marché.
De fait, dans les pays développés, les États ont depuis
longtemps généreusement fourni des infrastructures lourdes, mises à
la disposition de tout le monde, dans les zones rurales. La plus
importante est sans doute constituée par les services
d’enseignement, qui ont joué un grand rôle en instruisant les
enfants d’agriculteurs des techniques du métier, mais, bien plus
encore, en leur fournissant le bagage intellectuel nécessaire pour
quitter l’agriculture et s’employer dans les autres activités que
la baisse du coût de l’alimentation permettait par ailleurs
d’entreprendre. Cependant, les services d’enseignement ne sont pas
les seuls : il y a aussi beaucoup de biens capitaux tangibles
(que l’on songe aux efforts d’électrification rurale chers au
Président Queuille !), ou même de services publics vendus en
dessous de leur coût (on pense par exemple à la poste : il est
clair que s’il fallait faire payer la distribution du courrier
« au coût marginal », il faudrait instituer des tarifs
dissuasifs pour les zones rurales).
Ces investissements dans les « infrastructures »
représentent des sommes considérables, qui échappent dans une large
mesure au marché, et jouent évidemment un rôle crucial justement
pour les petits agriculteurs isolés16. Or, ils sont très mal analysés dans les
modèles de type walrassien, dans lesquels ils ne sont pris en
compte que par l’intermédiaire des caractéristiques des fonctions
de production (évidemment, la fonction de production du blé n’est
pas la même selon que la livraison de la récolte se fait par un
chemin goudronné ouvert en permanence ou par une route en terre
inondée pendant la saison des pluies…). Or, il est très rare que
soient mises en relation les dépenses publiques et les
caractéristiques des fonctions de production. Cela fait apparaître
à tort les dépenses publiques comme des dépenses
« parasites », alors qu’elles sont la condition sine qua
non de l’efficacité du secteur privé.
Ces deux actions, l’accumulation du capital privé d’un côté, la
fourniture de capital public de l’autre, sont au cœur du
développement et sont ignorées du modèle walrassien. Cela tient
pour l’essentiel de ce qu’il s’agit là de problèmes dynamiques,
alors que le modèle walrassien est fondamentalement statique. Si
l’on veut comprendre les effets de la libéralisation, il est
essentiel de construire des modèles qui tiennent compte
explicitement des remarques précédentes. En particulier, il est
essentiel d’aborder le problème sous un angle dynamique.
La nécessité et la difficulté de rendre le modèle walrassien
dynamique
Depuis les efforts de Wassily Léontief, il serait injuste de dire
qu’il n’y a eu aucune tentative pour « dynamiser » le
modèle walrassien. La première idée qui vient à l’esprit dans ce
domaine consiste à prendre en considération l’équation fondamentale
du capital : le capital de l’année t est égal au capital de
l’année t-1, moins la dépréciation, plus l’épargne investie. Tous
les MCEG comportent une fonction d’épargne (laquelle est évidemment
complémentaire de la fonction de consommation). Tous ont un stock
de capital. Il n’est pas difficile de relier le stock de capital de
l’année t, son taux de dépréciation, et le niveau d’épargne, pour
obtenir le stock de capital de l’année t+1. Le modèle peut alors
fonctionner de façon « récursive », la solution de
l’année t permettant le calcul de la solution de l’année t+1. On a
ainsi l’illusion d’avoir un système dynamique.
Les choses en réalité sont infiniment plus compliquées. Une
première difficulté vient de ce que « le capital » n’est
pas un objet homogène. On ne peut pas transformer instantanément
une moissonneuse-batteuse en générateur électrique… Cela pose le
problème de la spécificité du stock de capital de chaque
secteur : à l’évidence, le capital qui existe dans
l’agriculture ne peut pas être utilisé dans les industries
mécaniques. Il faut donc distinguer au moins autant de types de
capital qu’il existe « d’industries » dans le modèle.
Seul le « nouveau » capital peut s’investir dans un
secteur ou dans un autre… Mais alors se pose le problème de savoir
sur quelle base va se faire l’allocation du nouveau capital aux
différents secteurs.
Évidemment, il est tentant de supposer que l’épargne nouvelle va
s’investir dans les secteurs les plus « rentables ». Mais
comme il existe toujours un secteur plus rentable que les autres,
cela implique que chaque année on n’investisse que dans un seul
secteur… ce n’est pas conforme à la réalité, et cela donnerait aux
séries chronologiques tirées du modèle une allure
« bang-bang » du plus mauvais effet. Pour cette raison,
ceux des MCEG qui prennent soin de considérer des stocks de capital
différents pour chaque secteur procèdent à l’allocation de
l’épargne entre les secteurs à l’aide de fonctions qui ressemblent
à des fonctions de consommation, avec des élasticités de la
« demande » d’investissement par rapport au prix (en
l’espèce, la rentabilité du capital dans le secteur considéré).
Mais ce procédé ne tient pas compte d’un phénomène majeur en
matière d’investissement : le décideur qui investit ne peut
jamais savoir si le résultat sera conforme à ce qu’il espérait. Il
y a toujours un risque dans toute opération d’investissement, et
cela explique du reste une quantité de phénomènes qui, autrement,
seraient incompréhensibles. En particulier, si l’on attache un peu
d’importance à toutes les théories financières sur la
diversification des portefeuilles, il est naturel que les
investisseurs « éparpillent » leurs investissements entre
des opportunités qui n’ont ni la même espérance de gain, ni les
mêmes caractéristiques en ce qui concerne les risques qu’ils
présentent. Avec ce raisonnement, on est donc naturellement amené à
lier l’allocation des nouveaux investissements entre les secteurs à
des considérations de risque.
Il y a une autre raison de le faire : même sans faire
intervenir les décisions d’investissement, à partir du moment où
l’on se préoccupe du temps qui passe, il faut faire intervenir les
délais de production : le temps qui s’écoule entre la décision
de produire et le moment de la mise du produit sur le marché. Ceci
implique aussi que les décisions de production ne soient pas prises
sur la base des prix d’équilibre observés, mais sur la base
d’anticipations auxquelles il est naturel d’associer un risque de
non-réalisation.
De la sorte, les considérations de risque vont jouer un rôle
majeur dans les résultats des modèles – un point complètement
ignoré des modèles walrassiens standard. Il est tout spécialement
important de remarquer que cette question du risque est cruciale
pour expliquer les comportements des banques et, par conséquent,
les rapports entre la politique monétaire et la production
réelle.
Ces risques eux-mêmes ont des origines diverses : aléas
météorologiques ou épidémiologiques « naturels » (contre
lesquels il est au moins théoriquement possible de s’assurer), ou
volatilité des prix, qui n’a rien de naturel, si bien qu’aucun
mécanisme d’assurance basé sur la loi des grands nombres ne peut y
remédier : les fluctuations de prix sont pour l’essentiel
engendrées par l’instabilité de l’équilibre de n’importe quel
marché dont la demande est rigide et l’offre élastique à court
terme. Dans de tels marchés, en quelque sorte par construction,
l’assurance est impossible : toute compagnie qui se risquerait
à proposer un contrat d’assurance prix ne pourrait que courir à la
faillite [30, 31]. Il faut donc trouver autre chose. C’est ce qui
avait été fait dans les pays qui avaient mis en place des
politiques de stabilisation ou de garantie de prix : de telles
politiques sont maintenant interdites. Avant de les supprimer, il
eut été souhaitable d’en évaluer l’utilité. Mais il aurait fallu
pour cela utiliser des modèles susceptibles d’en faire apparaître
l’utilité, au lieu du modèle walrassien, qui nie l’existence même
du problème.
De fait, dans un modèle walrassien, les politiques monétaires et
les politiques de stabilisation de prix des matières premières
n’ont aucun objet. Toute intervention de l’État dans ce domaine ne
peut que diminuer le bien-être global – dans le meilleur des cas,
le laisser inchangé. Une telle conclusion est parfaitement
contraire à l’expérience. Historiquement, les États sont
intervenus, spécialement dans le domaine agricole, pour faire face
à des dysfonctionnements majeurs des équilibres de marché.
Naturellement, les considérations précédentes jouent un rôle
majeur dans le déterminisme de la production d’un État. Elles
jouent encore plus lorsqu’il s’agit de représenter les flux
d’investissements internationaux, qui dépendent non seulement des
fluctuations de prix internes, mais encore des taux de change et
des politiques monétaires. Or, ces flux d’investissements
internationaux sont au cœur du processus de développement. C’est
pourquoi la prise ne compte de ce genre de phénomènes est sûrement
l’un des grands chantiers des modèles calculables d’équilibre
général dans les prochaines années. Le modèle ID3 du
Cirad (voir l’article de Gérard et Piketty dans ce numéro)
constitue un pas important dans cette direction. Il donne des
résultats très différents des autres, et tend à montrer que les
résultats de la libéralisation seront plutôt négatifs. Il serait
évidemment souhaitable d’aller beaucoup plus loin dans cette
direction.
RÉFÉRENCES
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l’impact du cycle de Doha. miméo DGTPE, Service des affaires
multilatérales et du développement, juin 2006.
15 Banque Mondiale. Global Economic Prospects and the Developing
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16 Brown DK, Deardoff AV, Stern RM. Computational
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and Doha Development Round’. Research Seminar In International
Economics Discussion Paper No. 489 School Of Public Policy. Ann
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17 Brown DK, Deardoff AV, Stern RM. CGE Modeling
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Research Seminar in International Economics Discussion Paper No.
468. Ann Arbor : School of Public Policy, The University of
Michigan, 2001.
18 Dessus SK, Fukazaku, Saadi R. La liberalisation
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19 Anderson K, Francois J, Hertel T,
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31 Boussard JM. Price risk management in agricultural and
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Pour en savoir plus :
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International Economic Studies, University of Adelaide, 2001.
Folmer et Keyser, 1995 Folmer C, Keyser MA,
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Reform. Amsterdam : Elsevier, 1995.
13 Une grande partie des différences vient
du traitement du capital et de la main-d’œuvre : selon
que ces facteurs de production sont considérés comme fixes au
niveau de chaque activité de production, ou bien peuvent être
transférés sans coût d’un secteur à l’autre, les bénéfices de la
libéralisation sont évidemment différents, et bien plus faibles en
cas de fixité « forte » des facteurs : en même
temps, il est bien clair qu’on ne peut instantanément transformer
un agriculteur en médecin, ou un parc de charrues en centrale
électrique… D’autres différences concernent par exemple la prise en
compte de la « concurrence imparfaite », et du fait que
certains acteurs planifient leur production en tenant compte de ce
que feront les autres (encore que ce comportement, s’il est très
plausible dans un oligopole comme par exemple l’industrie
automobile, soit sans doute très problématique dans le cas de
l’agriculture).14 Le Président Franklin
D. Roosevelt fut sans doute le premier chef d’Etat à avoir
délibérément et consciemment déconnecté l’agriculture du marché. Il
fut progressivement convaincu de la justesse de cette décision
(qu’il n’avait pas prise volontiers !) par l’évolution de
l’agriculture américaine au lendemain du premier Agricultural
Adjustement Act. Il est important de remarquer que, accusé à cette
occasion de « socialisme », il se défendit en expliquant
que l’agriculture était un secteur différent des autres, où le
marché ne fonctionnait pas. Il était donc un vigoureux partisan de
l’économie de marché, sauf dans des cas particuliers, dont
l’agriculture faisait partie. Voir Lindsey [26] ou Galbraith
[27].15 Les autres – tels que la Corée du
Sud ou Taïwan – sont souvent devenus développés…16 Voir par exemple Ianchovichina et Kacker [29] qui
trouvent que « pour le pays en voie de développement moyen,
les plus grands dividendes de croissance proviennent d’abord des
infrastructures publiques, suivi par les écoles secondaires, puis
l’ouverture au marché et la consolidation financière ».1 En l’espèce, ils n’avaient pas complètement
raison. Les politiques « libérales » de Turgot (qui tenta
d’abolir les obstacles à la libre circulation des grains, le marché
devant assurer tout seul l’approvisionnement des provinces en
déficit de production) dans les années 1780 ne donnèrent pas
toujours les résultats escomptés. À plusieurs reprises, il fut
obligé de rétablir sous l’empire de la nécessité le régime des
autorisations de transport qui avait été mis en place
progressivement par les régimes successifs depuis Louis XIV.
De plus, par les craintes qu’elles engendrèrent, les tentatives de
libéralisation de Turgot comptent parmi les causes de la Révolution
française.2 Le Tableau économique de
Quesnay constitue la première tentative pour représenter de façon
cohérente, à partir de données réelles, l’ensemble des flux de
paiements d’un pays comme la France.3 Ce
qui ne manque pas de sel, si l’on songe que les
« Marxistes » des années 1970 en France étaient en
général farouchement opposés à toute formalisation
mathématique.4 Par exemple, avec une
répartition des revenus très inégalitaire, on serait amené à
produire 10 000 Rolls Royce et 5 millions de bicyclettes. Avec une
répartition plus égalitaire, on produirait 4 millions de voitures
moyennes…5 Walras lui-même se définissait
comme un « socialiste ». Il souhaitait en particulier que
les droits sur les terres soient attribués à l’État, et donc que
toutes les terres soient nationalisées, l’État les louant chaque
année aux agriculteurs susceptibles d’en faire un bon usage sur la
base d’enchères. Son raisonnement s’applique non seulement aux
terres mais à tout facteur de production dont la quantité est fixe
et ne peut être modifiée par une action humaine.6 Léon Walras était français, et avait été formé à
l’École des Mines. Il chercha en vain un poste de professeur
d’économie en France, et fut rejeté par l’Université. Il finit par
être reçu dans un concours de recrutement ouvert par le canton de
Vaud en Suisse, ce qui fit de l’université de Lausanne un haut lieu
de la science économique.7 Un équilibre
est stable si, quand on s’en écarte « un peu », il existe
des forces susceptibles de ramener le système sur le point
d’équilibre. C’est par exemple le cas du système composé d’une
bille dans le fond d’une tasse : lorsqu’on remue la tasse, la
bille s’écarte du fond, et monte sur les parois mais (pourvu que le
choc sur la tasse n’ait pas été trop fort) elle est vite ramenée
vers le fond, par la pesanteur et les forces de réaction sur les
parois. Au contraire, une bille dont le centre de gravité est
exactement au-dessus de la pointe d’un crayon est théoriquement
« en équilibre ». Il est clair, en même temps, que l’état
d’équilibre, ici, ne dure pas… il est « instable ».8 En dépit des apparences, les logiques du modèle
de Walras et celle de la planification soviétique sont
parentes : il s’agit dans les deux cas d’abord de tirer le
maximum des ressources disponibles, ensuite de les répartir
convenablement. Walras, du reste, n’a jamais pensé que la
répartition « spontanée » des revenus issue du droit de
propriété avait une quelconque « optimalité ». Tout au
contraire, il militait pour la nationalisation des terres (afin de
confisquer les rentes) et s’affichait « socialiste
scientifique ».9 GTAP est l’acronyme
de Global Trade Analysis Project. Il s’agit en fait d’un énorme
projet mené à l’université de Purdue, avec le double objectif de
construire un modèle et de collecter les données nécessaires (qui
peuvent être utilisées dans d’autres modèles). Cela n’a
été possible que grâce à la collaboration de nombreux
correspondants dans de nombreux pays.10
Modèle « Rural Urban North South ».11 Agricultural Trade Policy Simulation Model12 GAMS est l’acronyme de General Algebraical
Modeling System. Il s’agit en fait d’un langage de programmation,
non d’un programme de résolution de systèmes d’équations.
Cependant, ce langage est muni d’interfaces avec des
« solvers » qui calculent les solutions de systèmes
d’équation ou de problèmes d’optimisation, comme par exemple les
programmes linéaires. Le langage de GAMS, élaboré par des
informaticiens de la Banque mondiale dans les années 70, est
spécialement adapté au traitement des données économiques, avec, en
particulier, une gestion remarquable des ensembles et des
sous-ensembles. Voir le site web :
http://www.gams.com/docs/intro.htm
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