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CLA et syndrome lipoatrophique chez la souris


Oléagineux, Corps Gras, Lipides. Volume 12, Numéro 1, 51-5, JANVIER-FÉVRIER 2005, DOSSIER


Summary  

Auteur(s) : Philippe Besnard, Hélène Poirier, Isabelle Niot, Michèle Guerre-Millo , Physiologie de la nutrition, Ecole nationale supérieure de biologie, appliquée à la nutrition et à l’alimentation (ENSBANA), UMR 5170 CNRS/INRA/UB, 1, Esplanade Erasme, 21000 Dijon, France, U465 Inserm, Centre de recherche des Cordeliers Université Pierre et Marie Curie F-75005 Paris.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Philippe Besnard1,*, Hélène Poirier1, Isabelle Niot1, Michèle Guerre-Millo2

1Physiologie de la nutrition, Ecole nationale supérieure de biologie, appliquée à la nutrition et à l’alimentation (ENSBANA), UMR 5170 CNRS/INRA/UB, 1, Esplanade Erasme, 21000 Dijon, France
2U465 Inserm, Centre de recherche des Cordeliers Université Pierre et Marie Curie F-75005 Paris

CLA est un acronyme anglo-saxon (conjugated linoleic acid) désignant un groupe d’isomères géométriques (cis/trans, trans/cis et trans/trans) et positionnels de l’acide linoléique. Ces acides gras atypiques sont produits au cours de l’hydrogénation progressive de l’acide linoléique (C18:2, n-6, Δc9,c12). Ce phénomène a lieu au niveau du tractus digestif des ovins et des bovins sous l’influence de la flore ruménale. Cette biohydrogénation produit très majoritairement du c9,t11-CLA appelé, de ce fait, acide ruménique. Le c9,t11-CLA est également synthétisé chez différents mammifères, dont l’Homme, par la Δ9 désaturation de l’acide trans-vaccénique apporté par l’alimentation [1]. Les autres isomères biosynthétisés chez le ruminant le sont de façon très modeste. C’est le cas notamment du t10,c12-CLA que l’on retrouve sous la forme de traces dans les aliments les plus riches en CLA, c’est-à-dire les produits laitiers ou la viande ovine et bovine. Les 200 à 400 mg de CLA consommés quotidiennement en Europe apportent donc essentiellement de l’acide ruménique. Des mélanges isomériques de CLA, destinés à être vendus comme compléments alimentaires, sont en revanche issus de la synthèse industrielle. Contrairement aux aliments, cette source de CLA apporte du c9,t11-CLA et du t10,c12-CLA en quantités équivalentes.L’intérêt récent pour les CLA a été suscité par une série de publications montrant qu’ils peuvent exercer des effets potentiellement bénéfiques pour la santé. En effet, une action anti-tumorale a été trouvée chez le rat et la souris [2]. De même, l’addition de CLA dans l’alimentation semble réduire les facteurs de risques cardiovasculaires, notamment chez le lapin [3]. Mais l’attrait majeur de ces composés est essentiellement dû à leur action anti-obésité rapportée par de nombreuses études réalisées dans différentes espèces (porc, rat, souris, hamster, poulet) [4-6]. Toutefois, des effets secondaires indésirables ont été récemment documentés chez des souris dont le régime alimentaire avait été supplémenté avec un mélange isomérique commercial de CLA. Dans cette espèce particulièrement sensible aux CLA [7], la chute de la masse grasse est en effet associée à une insulino-résistance, une hyper-insulinémie sévère et une stéatose hépatique massive ( (figure 1) )[5, 8, 9]. Nous avons démontré que ce syndrome complexe est strictement dépendant du t10,C12-CLA [9]. Il faut cependant souligner que l’impact physiologique des CLA peut différer selon l’espèce considérée. Par exemple, contrairement à ce qui est observé chez la souris, l’insulino-résistance qui caractérise les rats Zucker obèses est réduite consécutivement à un régime enrichi en CLA [10]. L’origine de ces résultats discordants n’est encore pas établie.Chez l’Homme, parmi les 14 études d’intervention actuellement publiées [11, 12], seules 3 rapportent une chute de la masse adipeuse [12]. Cet effet, de faible ampleur, ne modifie pas la masse corporelle. Il est notable que la quasi-totalité de ces travaux a été réalisée avec des mélanges isomériques commerciaux, pourtant vendus pour leurs vertus amaigrissantes. Cependant, les seuls travaux rapportant l’effet du t10,c12-CLA purifié mettent en exergue des effets potentiellement délétères. En effet, les sujets supplémentés présentent une chute de leur insulino-sensibilité et une augmentation de marqueurs sanguins du stress oxydatif par rapport au groupe placebo [13, 14].En dépit d’une recherche soutenue, les mécanismes par lesquels les CLA peuvent affecter la composition corporelle sont loin d’être parfaitement élucidés. La souris constituant un modèle « hyper-répondant », l’analyse fine de l’impact physiologique d’une supplémentation en CLA dans cette espèce nous a permis d’établir l’origine et la chronologie des événements aboutissant au syndrome lipoatrophique.

Syndrome lipoatrophique induit par les CLA

Les CLA réduisent la masse grasse

Une souris adulte soumise à un régime alimentaire contenant 1 % d’un mélange isomérique commercial de CLA perd plus de 70 % de ses réserves lipidiques en 4 semaines ( (figure 1A) )[8, 9]. Cette chute intervient rapidement puisqu’elle devient significative dès le 5e jour du traitement [8]. Ce phénomène est strictement dépendant du t10,c12-CLA [9]. Les mécanismes responsables de cet effet sont partiellement établis. Tout d’abord, les CLA limitent la mise en réserve des lipides dans l’adipocyte en favorisant la perte des nutriments énergétiques dans les excréta [15] et en augmentant la dépense énergétique [16]. En accord avec cette observation, on constate une forte induction de l’expression du gène codant pour la protéine découplante UCP2 dans différents tissus, ce qui pourrait favoriser la dissipation d’une partie de l’énergie ingérée sous forme de chaleur [17]. Ensuite, l’expression d’une série de gènes impliqués dans l’hydrolyse des lipoprotéines riches en triglycérides, le captage et le transport adipocytaire des acides gras ainsi que dans la lipogenèse est fortement réduite en réponse aux CLA. Enfin, les CLA provoquent l’apoptose des adipocytes [8]. Il a été suggéré que cette régulation complexe soit contrôlée par un effecteur cellulaire polyvalent tel que le tumor necrosis factor (TNFα) dont la teneur est fortement induite par les CLA. En effet, le TNFα augmente l’expression d’UCP2 [18], inhibe la lipoprotéine lipase (LPL) responsable de l’hydrolyse des chylomicrons et des lipoprotéines de faible densité (VLDL) [19] et favorise l’apoptose des adipocytes [20]. D’autres cytokines pro-inflammatoires comme les interleukines 6 et 8 (IL6, IL8), dont la concentration est également induite par les CLA [21], sont également des candidats régulateurs possibles. En effet, ces molécules pourraient limiter la mise en réserve des lipides au niveau de l’adipocyte via leur effet inhibiteur sur l’activité du récepteur nucléaire adipogénique PPARγ [22].

Si les CLA interfèrent avec l’influx des lipides au niveau adipocytaire, en revanche ils ne semblent pas être impliqués dans leur efflux cellulaire. Ce phénomène pourrait expliquer la sensibilité aux CLA variable selon les espèces étudiées. En effet, on peut penser que l’action lipolytique des CLA sera d’autant plus soutenue que la vitesse de renouvellement des réserves lipidiques adipocytaires sera plus rapide, ce qui est le cas chez un très petit mammifère comme la souris. A contrario, chez l’Homme, l’impact modeste qu’exercent les CLA sur la masse grasse pourrait être dû à des durées d’exposition trop courtes compte tenu de la faible vitesse de renouvellement des réserves adipeuses [23].

Une modification de la masse grasse s’accompagne également d’une perturbation de la sécrétion des hormones adipocytaires. Par exemple, il est bien établi que la leptinémie est directement proportionnelle aux réserves adipeuses. En accord avec cette observation, on constate chez la souris que la concentration plasmatique de leptine, mais aussi d’adiponectine, chute de façon rapide et conséquente en réponse à l’ingestion de CLA [8, 9, 24]. Ces modifications ne peuvent pas être anodines compte tenu de l’influence qu’exercent ces deux hormones sur la réponse tissulaire à l’insuline [25].

Les CLA induisent une stéatose hépatique

La consommation chronique d’un régime enrichi en t10,c12-CLA s’accompagne chez la souris d’une accumulation massive de lipides dans le foie (( figure 1 )) [8, 9]. Ce phénomène est en partie dû à la mise en place d’un programme de type adipogénique au niveau du foie. Cela se traduit par l’induction de gènes adipocytaires qui sont peu, voire pas du tout, exprimés par l’hépatocyte dans les conditions physiologiques normales. C’est le cas notamment du peroxisome proliferator-activated receptorγ (PPARγ) et de certains de ses gènes cibles comme le fatty acid transporter (FAT/CD36) et l’adipocyte lipid-binding protein (ALBP/aP2), connus pour être impliqués dans le captage et la circulation des acides gras à longue chaîne au niveau adipocytaire [9]. L’induction de l’expression de PPARγ au cours de la stéatose hépatique semble être une constante. En effet, elle est systématiquement retrouvée chez des animaux dont le foie accumule anormalement des lipides. C’est le cas notamment des souris lipoatrophiques A-ZIP/F-1 et aP2/DTA ou génétiquement obèses ob/ob. Le fait que l’invalidation hépatique du gène codant pour PPARγ réduise fortement la stéatose hépatique dans ces modèles souligne le rôle crucial exercé par ce récepteur nucléaire dans ce processus [26, 27]. Parallèlement à l’induction de gènes adipocytaires, les CLA stimulent directement la lipogenèse hépatique en augmentant l’expression et l’activité des enzymes limitantes de cette voie métabolique, à savoir l’acetyl-CoA carboxylase (ACC), la fatty acid synthase (FAS) et la stearoyl-CoA desaturase (SCD-1) [8, 9, 28]. Il est probable que ces changements sont la conséquence de l’induction de l’expression du facteur de transcription SREBP-1 (sterol responsive element-binding protein 1) [9] dont le rôle-clé dans le contrôle de la lipogenèse hépatique a été clairement établi [29]. Cette activité lipogénique soutenue s’accompagne d’une dépression de la β-oxydation mitochondriale en raison de l’accumulation de métabolites inhibiteurs (malonyl-CoA) [30].

En dépit de stéatoses qui peuvent être massives, les rares analyses histologiques du tissu hépatique publiées à ce jour n’ont pas révélé l’existence d’atteintes tissulaires irréversibles chez la souris soumise à un régime enrichi en CLA.

Les CLA favorisent la prolifération des cellules à insuline

Un des effets indésirables majeurs induit par la consommation de CLA chez la souris est la mise en place d’une hyperinsulinémie drastique ( (figure 1) ). L’utilisation d’îlots pancréatiques isolés nous a permis de montrer récemment que les CLA induisent une forte augmentation de la sécrétion basale et stimulée d’insuline. Ce phénomène s’explique par une hyperplasie des cellules β productrices d’insuline [24]. L’origine de cette prolifération cellulaire n’est pas encore totalement établie. Deux alternatives non mutuellement exclusives peuvent être envisagées. Les CLA pourraient promouvoir la prolifération cellulaire des îlots de Langherans en inhibant l’expression de PPARγ, action déjà observée au niveau du tissu adipeux (voir ci-dessus). En effet, l’invalidation ciblée de PPARγ au niveau pancréatique s’accompagne d’une hyperplasie des cellules β [31]. L’hyperplasie pourrait également constituer une réponse compensatoire à l’insulino-résistance chronique qui caractérise les animaux traités avec des CLA puisqu’une augmentation de la prolifération des cellules β est systématiquement trouvée dans tous les modèles murins où la sensibilité à l’insuline est réduite [32].

Il faut cependant souligner que l’ampleur de l’hyperinsulinémie observée (× 100, ( figure 1 )) chez les souris recevant des CLA est sans commune mesure avec l’augmentation des capacités insulino-sécrétoires (× 3) mesurées sur îlots isolés. Ceci suggère que d’autres paramètres, comme par exemple une diminution de la clairance de l’hormone, pourraient jouer un rôle non négligeable dans la mise en place de l’hyperinsulinémie.

Chronologie des événements aboutissant au syndrome lipoatrophique

La prise de CLA chez souris déclenche une série de perturbations qui affectent le fonctionnement du tissu adipeux, du pancréas endocrine et du foie. Il est cependant peu probable que ces altérations interviennent simultanément. L’étude comparative de la cinétique d’expression de gènes marqueurs de l’action des CLA conforte cette opinion ( (figure 2) ). En effet, deux jours de traitement sont suffisants pour altérer profondément l’expression d’UCP2 et PPARγ dans le tissu adipeux alors qu’aucun changement n’est observable à ce stade dans le foie. Les taux d’ARNm codant pour le PPARγ et l’ALBP/aP2 sont induits beaucoup plus tardivement au niveau hépatique (après 28 jours de supplémentation).

Le tissu adipeux semble donc être la cible première des CLA. Ce constat pose la question de l’existence d’une relation de cause à effet entre la fonte des réserves graisseuses et les perturbations pancréato-hépatiques observées. Le fait que la greffe chirurgicale de tissu adipeux chez des souris lipoatrophiques soit suffisante pour normaliser leur insulinémie et leurs lipides hépatiques conforte cette hypothèse [33]. Il est probable que cet effet correcteur est en partie dû à la production d’adipokines par le greffon. En effet, l’infusion chronique de leptine est capable de corriger, au moins partiellement, ces paramètres chez les souris supplémentées en CLA [8]. Une correction totale de l’hyperinsulinémie a même été obtenue chez des souris lipoatrophiques par la normalisation conjointe de la leptinémie et de l’adiponectinémie [34]. Ces résultats soulignent le rôle homéostatique prépondérant exercé par ces deux adipokines et suggèrent que la diminution drastique des concentrations circulantes observée chez les souris consommant des CLA participe à la mise en place de l’insulino-résistance.

Le syndrome lipoatrophique associé aux CLA est donc un phénomène complexe. Compte tenu de nos connaissances actuelles, le scénario suivant peut être proposé. La consommation de t10,C12-CLA, déclenchant la synthèse et la libération de TNFα, d’IL6 et d’IL8, réduit les réserves adipeuses par apoptose et inhibition génique ( (figure 3-1) ). Ces altérations physiques et métaboliques du tissu adipeux entraînent une chute de la synthèse et la sécrétion d’adiponectine et de leptine ( (figure 3-2) ) qui se traduisent par une perte de l’insulino-sensibilité périphérique ( (figure 3-3) ). Le statut insulino-résistant des animaux entraîne à son tour une hyperplasie compensatrice des cellules β pancréatiques aboutissant à une augmentation de la synthèse et de la sécrétion d’insuline ( (figure 3-4) ). Au final, l’hyperinsulinémie favorise le stockage hépatique de lipides en induisant l’expression de gènes impliqués dans le captage et la synthèse de novo d’acides gras ( (figure 3-5) ). Parallèlement à cette cascade d’événements, un rôle direct du t10,c12-CLA sur le pancréas et le foie est également envisageable contribuant ainsi au caractère drastique de ce syndrome.

Conclusion

D’un point de vue fondamental, les souris supplémentées en t10,c12-CLA constituent un modèle particulièrement bien adapté pour appréhender les mécanismes cellulaires et moléculaires responsables des syndromes lipoatrophiques qui, chez l’Homme, peuvent être d’origine génétique (diabète lipoatrophique) ou iatrogène (trithérapie anti-VIH).

D’un point de vue nutritionnel, la vente de CLA soulève au moins deux problèmes. Tout d’abord, ces compléments alimentaires sont proposés pour leurs vertus amaigrissantes alors que toutes les études cliniques réalisées à ce jour concordent au moins sur un point : la prise des CLA n’affecte pas l’indice de masse corporelle. Ensuite, il s’agit de mélanges particulièrement riches en t10,c12-CLA, isomère responsable des effets délétères chez la souris. Bien qu’une extrapolation à l’espèce humaine de l’ensemble des effets délétères observés chez la souris semble irréaliste, les rares études d’intervention réalisées avec du t10,c12-CLA purifié montrent également l’existence d’effets secondaires indésirables chez les patients : augmentation, certes modérée, de l’insulino-résistance et présence de marqueurs sanguins et urinaires du stress oxydatif. Ces données, qui sont malheureusement en bonne adéquation avec celles obtenues chez la souris, posent donc la question de la pertinence de la commercialisation de compléments alimentaires contenant des quantités élevées de t10,c12-CLA. Toutefois, étant donné le petit nombre de sujets inclus dans ces travaux, des études cliniques supplémentaires sont requises pour établir de façon définitive l’impact biologique réel des principaux isomères de CLA présents dans les mélanges commerciaux. En attendant le résultat de ces travaux, il serait souhaitable, en vertu du principe de précaution, que l’utilisation des mélanges isomériques à forte teneur en t10,c12-CLA soit restreinte chez l’Homme et qu’elle se fasse sous un contrôle médical strict.

Remerciements

Ce travail a reçu le soutien financier du Groupe Lipides et Nutrition (GLN).

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