ARTICLE
Auteur(s) :, Bruno BARBIER1, Véronique
ALARY2, Daniel DEYBE3
1Cirad Amis Ecopol, 73 rue Jean-François Breton
- TA 40/15, 34398 Montpellier Cedex 5
2Cirad emvt-ppa, ICARDA Tunis Office, 6 rue Ibn
Rachik, Nouvelle Ariana, 2080 Tunis, Tunisie
3Cirad drei, Commission européenne - DG RDT, Rue de la
Loi 200 - LX46 1/94, 1049 Bruxelles, Belgique
L’agriculture indienne est célèbre pour sa révolution verte qui lui
a permis d’atteindre contre toute attente l’autosuffisance
céréalière par une augmentation considérable de la production de
riz et de blé. Cette intensification ignorait cependant les
complémentarités de l’agriculture avec l’élevage, voire les
décourageait puisque, indirectement, elle incitait la substitution
de la fumure animale par les engrais chimiques et la substitution
de la traction animale par des moteurs que ce soit pour l’exhaure
de l’eau, le transport ou les cultures. Plus généralement, la
révolution verte a encouragé la spécialisation céréalière des zones
favorisées de la plaine indo-gangétique, et la relégation en
régions marginales des autres productions comme les oléagineux et
les céréales secondaires.Dans la plaine indo-gangétique, par
contre, l’élevage laitier a mieux que résisté. Au début des années
soixante-dix, des petites coopératives laitières de l’est du pays
(Etat du Gujarat) ont réussi, avec l’appui de l’État et
d’organismes internationaux, à engager ce qui est devenu la
« révolution blanche », et qui a essaimé dans une grande
partie de l’Inde. Grâce à ce mouvement, l’Inde est devenue depuis
1998 le premier producteur mondial de lait, et c’est la plaine
indo-gangétique qui est en passe de devenir le bassin laitier de
l’Inde. Or, si la céréaliculture a fait l’objet d’une attention
particulière, l’élevage et les relations entre agriculture et
élevage sont beaucoup moins bien documentés et compris. Pourtant,
une meilleure intégration des deux activités permettrait
probablement d’augmenter considérablement les revenus agricoles, de
réduire les coûts de production et de mieux gérer les ressources
sols et eau, actuellement mises à mal par une gestion trop
simplifiée, et peut-être trop subventionnée, des systèmes de
culture.Dans cet article, nous abordons cette problématique sous
plusieurs angles. D’abord, nous regardons l’évolution de la demande
alimentaire indienne, qui se détourne progressivement des céréales
vers le lait et dans une moindre mesure vers la viande, ce qui
conduit à s’interroger sur les capacités de l’agriculture indienne
à répondre à cette nouvelle donne. Les relations entre
l’agriculture et l’élevage seront ensuite analysées par le biais
d’une modélisation d’exploitations représentatives en Haryana, dont
les simulations confirment que l’avenir des zones de la révolution
verte passe au moins autant par le développement de l’élevage que
par celui de la céréaliculture. Enfin, cette analyse nous conduira
à discuter des dernières réformes en matière agricole ainsi que de
la récente ouverture de l’Inde au marché mondial.
La diversification de la demande, moteur du changement
Le Mahatma Gandhi déclarait que « s’il a fallu la moitié des
ressources de la planète pour que le Royaume-Uni arrive à ce niveau
de prospérité, de combien de planètes l’Inde aurait-elle
besoin ? » [1]. Selon lui, seuls la frugalité,
l’austérité, la préférence nationale et la protection des
productions nationales permettraient aux Indiens d’éviter
exploitation, pauvreté et famines. Or, depuis l’indépendance,
l’Inde a réussi une révolution agricole remarquable et la
population indienne, tout au moins sa classe moyenne, ne veut plus
limiter son alimentation aux céréales et aux lentilles. Elle
réclame des œufs et du lait, des fruits et légumes, des produits
transformés et de la viande (de volaille avant tout).
Qui plus est, de 1 milliard aujourd’hui, la population
indienne devrait passer à 1,3 milliards vers 2020, et à
1,6 milliards en 2050, ce qui ferait de l’Inde le pays le plus
peuplé de la planète [2]. Si la croissance économique, proche de
6 % durant la décennie quatre-vingt-dix, se poursuit, elle
contribuera encore davantage que la croissance démographique à
l’accroissement de la demande alimentaire. Comme la consommation
alimentaire indienne est encore faible [2], bien inférieure à celle
des pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, les ménages dépenseront
une fraction importante des revenus supplémentaires en
aliments.
La consommation individuelle de céréales stagne
Grâce à la révolution verte, la majorité des Indiens est désormais
rassasiée en céréales. En moyenne, la consommation de céréales par
personne commence même à diminuer, celle des céréales secondaires
(sorgho, mil, maïs…) a très nettement chuté, celle du blé stagne et
celle du riz augmente modérément [3]. Les prévisions sur la
consommation future des céréales divergent selon les experts
(tableau 1( Tableau 1 )).
Bhalla et al. ont récemment suscité une vive controverse en
prédisant une consommation totale d’au moins 300 millions de
tonnes en 2020, dont 50 millions pour les seuls animaux [4].
Kumar et Bansil prévoient de leur côté une demande beaucoup plus
modeste puisque selon eux les consommations individuelles en
céréales diminuent avec l’augmentation des revenus, et qu’il existe
d’importantes sources d’aliments du bétail plus économiques que les
céréales (divers sous-produits ou résidus de l’agriculture) [5,
6].
Tableau 1 Projections de la demande alimentaire à
l’horizon 2015 ou 2020.
|
Bhalla et al.
|
Bansil
|
Kumar et Paroda
|
|
(1999)
|
(2000)
|
(2000)
|
|
Hypothèses
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|
|
|
|
|
|
|
|
Horizon de projection
|
|
2020
|
|
2020
|
|
2015
|
|
|
Année de référence
|
|
1993
|
|
1993
|
|
1995
|
|
|
Population à l’horizon (millions d’habitants)
|
|
1329,1
|
|
1280,4
|
|
1221
|
|
|
Taux d’urbanisation à l’horizon
|
|
35,0 %
|
|
50,0 %
|
|
–
|
|
|
Croissance du PIB par habitant
|
3,7 %
|
|
6,0 %
|
–
|
3,5 %
|
|
5,5 %
|
|
Elasticités-revenu
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Céréales
|
0,1 (R&U)
|
–
|
–
|
|
– Riz
|
–
|
–
|
– 0,016
|
|
– Blé
|
–
|
–
|
– 0,109
|
|
Légumineuses
|
–
|
–
|
0,214
|
|
Lait et produits du lait
|
1,53 (R) ; 1,05 (U)
|
–
|
0,589
|
|
Viande et œufs
|
1,25 (R) ; 0,74 (U)
|
–
|
0,892
|
|
Demande à l’horizon (millions de tonnes)
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Céréales
|
296,2
|
|
374,7
|
213,8
|
214,1
|
|
210,0
|
|
– Alimentation humaine
|
246,1
|
|
267,2
|
169,0
|
186,2
|
|
182,8
|
|
– Alimentation animale
|
50,1
|
|
107,5
|
31,1
|
|
|
|
|
– Semences, industrie, pertes
|
|
|
|
13,7
|
|
|
|
|
Légumineuses
|
–
|
|
–
|
27,0
|
21,3
|
|
18,8
|
|
Lait et produits du lait
|
289,6
|
|
646,8
|
163,0
|
109,1
|
|
127,8
|
|
Viande et œufs
|
19,9
|
|
32,0
|
18,2
|
11,1
|
|
14,1
|
|
– Viande de poulet
|
|
|
|
6,5
|
|
|
|
|
– Viande autre
|
|
|
|
5,7
|
|
|
|
|
– Œufs
|
|
|
|
6,0
|
2,9
|
|
3,7
|
La consommation de lait augmente vite
Contrairement à celle des céréales, la consommation de lait devrait
poursuivre une croissance spectaculaire. De 1985 à 2000, la
consommation annuelle de lait est passée d’environ 40 à près
de 80 kg par personne, dont 50 % de lait de bufflesses,
45 % de lait de vaches et 5 % de lait de chèvres [7]. Les
perspectives de croissance sont encore importantes puisque la
majorité des Indiens sont lacto-végétariens et que l’actuelle
consommation est encore freinée par la faiblesse des revenus (les
élasticités-revenu pour cette denrée et ses dérivés sont
particulièrement importantes). La consommation moyenne indienne est
encore inférieure à la moyenne mondiale, mais le quartile des
Indiens les plus riches en consomme déjà plus de 120 kilos par
an [5, 8].
Pour l’instant, la forme de consommation du lait reste très
traditionnelle. 45 % de la production sont d’ailleurs
auto-consommés par les producteurs, et guère plus de 10 %
transitent par des laiteries industrielles (secteur organisé) pour
être transformé en lait pasteurisé ou stérilisé (45 % en
1997/98), beurre clarifié (35 %), fromage (7 %), lait en
poudre (4 %), crèmes glacées ou autres (9 %). Si la
majorité des foyers indiens prépare encore elle-même les produits
dérivés, sous forme de boisson (principalement dans le thé), de
lait caillé, de fromage traditionnel ou autre, la croissance de la
demande urbaine pour les produits industriellement transformés
serait proche de 30 % par an [9].
La consommation de viande reste faible
L’avenir de la consommation de viande est plus incertain. L’Inde
possède le plus grand troupeau bovin du monde mais une des plus
faibles consommations de viande, entre 4 ou 5 kilos par
habitant contre une quarantaine de kilos au niveau mondial. Ce
retard s’explique en partie par des interdits de la religion
hindoue par rapport à la viande et en particulier la viande bovine.
Cet interdit mentionné dans la constitution fédérale indienne, et
appliqué dans certains États, a failli être généralisé par le parti
hindouiste qui a dominé la coalition au pouvoir jusqu’au printemps
2004 [10]. Officiellement, seulement 1,5 % des bovins sont
abattus mais selon certains observateurs il est rare qu’une vache
meure de vieillesse. Les très vieilles vaches sont plutôt vendues
aux voisins musulmans [11]. En fait, dans la société indienne,
l’interdit sur la viande est assez complexe. Seulement 20 % de
la population indienne appartient à des castes strictement
végétariennes et 60 % des castes hindoues respectent
l’interdit sur la viande bovine mais pas forcément sur la viande de
buffle, moutons, chèvres, volailles, poissons ou sur les œufs. La
majorité des castes hindoues dites « inférieures » ne
sont pas strictement végétariennes mais manquent de moyens pour
acheter de la viande. Les urbains respectent moins l’interdit sur
la viande puisque la grande majorité de la population urbaine de
l’Est (94 %) et du Sud (84 %) et plus de la moitié de la
population urbaine du Nord (53 %) et de l’Est (58 %) ne
sont pas strictement végétariennes [12]. Enfin, les religions
non-hindouistes représentent tout de même 20 % de la
population, soit quelques 200 millions de consommateurs
potentiels de viande.
C’est la viande blanche qui connaît l’expansion la plus rapide
grâce à la demande des foyers non végétariens, de la restauration
rapide indienne et grâce aux exportations vers le Moyen Orient et
l’Asie du Sud-Est. L’industrie indienne de la volaille,
actuellement la cinquième mondiale, essentiellement péri-urbaine,
est concentrée entre les mains de quelques grands groupes
industriels indiens souvent liés à des capitaux étrangers. La
consommation d’œufs connaît une croissance encore plus rapide que
la viande mais en partant d’une base très faible puisqu’un urbain
n’en consomme qu’une centaine par an et un rural une quinzaine [7].
Cette faiblesse de la consommation s’explique plus par la faiblesse
des revenus et le coût élevé des œufs que par un interdit
religieux. En effet beaucoup d’Hindous végétariens considèrent que
les œufs non fécondés ne sont pas vivants et peuvent donc être
consommés. Le principal handicap au développement de la production
industrielle de volaille reste le coût élevé des aliments, ce qui
peut paraître étrange dans un pays qui dispose de tels stocks de
céréales.
L’agriculture indienne pourra-t-elle répondre à la nouvelle
demande alimentaire ?
Amartya Sen, le prix Nobel d’économie de nationalité indienne et
spécialiste de l’étude des famines, disait récemment
« partager la perception de ceux qui pensent que l’Inde ne
sera pas capable de produire l’alimentation nécessaire pour nourrir
sa population en croissance ». Il n’est effectivement pas sûr
que l’Inde a intérêt à poursuivre l’autosuffisance à n’importe quel
coût. D’autres grands pays asiatiques, comme la Chine ou
l’Indonésie, semblent s’être résignés à importer une partie de
leurs céréales. Dans ce document, nous nous concentrons sur les
débats relatifs à la production de céréales, des produits laitiers
et de la viande.
La croissance de la production céréalière ralentit, sa
consommation aussi
Le temps des formidables gains de rendement de la révolution verte
est passé. Ils sont aujourd’hui bien plus faibles que dans les
années soixante et soixante-dix. Même les anciennes zones
céréalières sont confrontées à des difficultés qui ont des causes
variées. On incrimine la qualité des semences [13], la mauvaise
gestion de l’eau [14], la dégradation de la fertilité des sols [15]
et les difficultés de commercialisation [13]. L’État investit moins
dans les réseaux d’irrigation car l’autosuffisance céréalière est
atteinte et les nouvelles infrastructures d’irrigation sont plus
coûteuses, puisque les sites les plus adaptés sont déjà utilisés.
Certains considèrent que les investissements et les efforts de
recherche doivent être redirigés des productions céréalières vers
d’autres productions agricoles [16] et même vers les zones sèches
de l’Inde où les retours à l’investissement seraient aujourd’hui
plus élevés que dans les zones plus favorisées [17].
Toutefois le ralentissement dans les gains de productivité a été
plus lent que la consommation de céréales, provoquant
l’accumulation de stocks de céréales gigantesques dont une partie
pourrit alors qu’une grande partie de la population indienne n’y a
pas accès. En 2002, les stocks officiels de céréales atteignaient
près de 60 millions de tonnes [18] soit plus du quart des
échanges mondiaux de céréales cette année-là [19]. Si certains
experts appellent le gouvernement indien à réduire son soutien à la
production céréalière, les lobbys céréaliers rétorquent qu’il faut
plutôt envisager de conquérir les marchés céréaliers des autres
pays asiatiques, notamment dans le cadre du futur traité de libre
échange entre sept pays d’Asie du Sud (SAFTA), notamment ceux dont
l’agriculture arrivera difficilement à répondre à la croissance de
la demande agroalimentaire, comme le Bengladesh, le Pakistan ou le
Népal.
Les défis de l’élevage de bovidés
Une des filières particulièrement prometteuses pour compenser les
difficultés de la production céréalière est la filière laitière.
Avec 13 % de la production laitière mondiale, l’Inde est
devenue depuis 1998 le premier producteur devant les Etats-Unis. En
valeur, la production laitière est la première production agricole
de l’Inde devant le riz. Les produits laitiers représentent
aujourd’hui les deux tiers de la valeur ajoutée de l’élevage, soit
près du quart de la valeur ajoutée agricole1.
La croissance annuelle de la production laitière indienne
atteint aujourd’hui 4 %, contre un peu plus de 1 % avant
les années soixante-dix quand l’Inde était l’un des principaux
bénéficiaires de l’aide alimentaire internationale en lait et
produits laitiers. Ce progrès est en grande partie le résultat des
opérations flood qui ont consisté à réinvestir les recettes de la
vente de l’aide internationale aux populations dans la
modernisation du système de collecte coopératif et à fournir une ou
deux vaches laitière(s) à plusieurs dizaines de millions de
ménages, en majorité des ménages pauvres dont beaucoup étaient
sans-terre. Pour ces ménages, le lait constitue d’abord une source
alimentaire, mais aussi une source journalière de revenu, une
assurance, une épargne, une source d’engrais, d’énergie et une
certaine reconnaissance sociale [20]. La production laitière s’est
surtout développée dans le Nord, notamment dans la plaine
indo-gangétique, la région d’origine de la révolution verte ((
carte 1 )).
L’État a longtemps protégé le secteur coopératif laitier, qui
contrôle 60 % de la collecte formelle, par des plafonds à la
taille des laiteries, des restrictions à la part des capitaux
étrangers dans les entreprises privées et un système restrictif de
licences [20]. Or en 1991, le nouveau gouvernement a ouvert le
secteur à la concurrence, ce qui a permis à des entreprises
nationales ou étrangères, telles que Nestlé et Bongrain, de
s’installer. Dès 1992, face à la multiplication des fraudes et des
plaintes des coopératives pour qui les privés profitaient du réseau
organisé par les coopératives, le gouvernement fait marche arrière.
Désormais les nouveaux arrivants sont exclus des zones déjà
occupées par les coopératives, doivent payer un prix au plus égal à
celui offert par les coopératives, doivent intégrer des capitaux
indiens et peuvent se voir retirer leurs licences en cas de fraude.
A l’inverse, l’arrivée des grandes entreprises laitières incite le
système coopératif à améliorer son fonctionnement, notamment en
réduisant la bureaucratie et la corruption, et en développant sa
gamme de produits laitiers industrialisés.
Le secteur laitier indien devra faire de gros efforts de
modernisation pour conserver le marché national sans nécessiter une
protection aux frontières. La production indienne est en effet très
atomisée ; quelques 64 millions de vaches et
39 millions de bufflesses produisant chacune entre 1 et
3 litres par jour, ce qui induit des coûts de collecte élevés.
Les perspectives de modernisation de la production sont aussi
contraintes par la petite taille des exploitations. Près de
60 % des bovins sont élevés dans des exploitations de moins de
2 hectares [22] et, pour la très grande majorité des
producteurs, l’activité laitière n’est qu’un complément de revenu.
Les races de vaches ou de buffles sont généralement locales et,
même si elles sont améliorées, la ration fourragère permet rarement
d’exprimer leur potentiel génétique. Jusque-là, la croissance du
nombre de vaches expliquait l’essentiel de la croissance de la
production mais le manque de pâturages rend la croissance des
troupeaux de plus en plus problématique. Enfin, un dernier handicap
à la modernisation de la production est le maintien en activité des
vaches non productives ou en âge de réforme, handicap qui risque de
persister longtemps encore.
L’intégration agriculture-élevage
L’agriculture et l’élevage indiens ont toujours été fortement
intégrés puisqu’il existe peu d’élevages spécialisés, qu’ils soient
pastoraux ou industriels, et que les trois quarts des exploitations
indiennes possèdent au moins une tête de bétail. Depuis des
siècles, les animaux fournissent le lait, la traction pour les
travaux des champs, l’énergie pour l’exhaure de l’eau et le
transport et la fumure aux cultures. Inversement, les cultures
fournissent les fourrages, surtout des résidus de récolte.
Recul apparent de la traction animale
Jusqu’à la révolution verte, la majorité des producteurs indiens
utilisaient les animaux de trait pour assurer les labours, les
sarclages, le transport des produits et parfois l’exhaure de l’eau.
Encore aujourd’hui la moitié des bovins et le quart des buffles
indiens sont attelés. Or depuis la révolution verte, la part de
l’énergie animale dans les travaux des champs régresse, remplacée
par les petits tracteurs, souvent loués par des entrepreneurs aux
petits agriculteurs dont les petites surfaces ne justifient pas un
tel investissement [22]. De même, les transports des récoltes, des
intrants et des personnes sont progressivement réalisés par des
engins motorisés, comme ailleurs en Asie, et l’exhaure de l’eau est
réalisée par des pompes électriques ou diesel. Dans les régions
dont l’agriculture est plus motorisée, c’est le nombre de bovins
mâles qui régresse alors que celui des femelles augmente pour la
production laitière. La traction animale reste dominante dans les
zones isolées et défavorisées, mais dans certaines régions, le
manque de fourrage ou de main-d’œuvre pour le gardiennage explique,
plus que la concurrence de la motorisation, la difficulté d’un
nombre croissant de producteurs à conserver un attelage de trait.
La fumure animale pour enrayer la dégradation des sols
La stagnation actuelle des rendements du riz irrigué et la
persistance des faibles rendements des cultures non irriguées
s’expliquent en partie par la faiblesse des compléments organiques
à la fumure minérale 2. La révolution
verte a favorisé une gestion trop simplifiée de la fumure, qui
s’appuie de plus en plus sur les engrais les plus subventionnés, à
savoir les engrais azotés. Le déséquilibre dans la fumure explique
l’apparition de carences en certains éléments minéraux comme le
zinc, le fer, le manganèse et le cuivre, ainsi qu’une baisse
générale des taux de matière organique dans les sols [23]. Dans les
sols tropicaux, plus que dans les sols des zones tempérées, la
fumure organique est un complément indispensable de la fumure
minérale ; les apports conjoints de fumier et de fertilisants
minéraux ont un effet synergique dont l’efficacité économique est
démontrée mais que la recherche agronomique indienne semble avoir
en partie négligé [24].
Pourtant, avant la généralisation de l’emploi des engrais
minéraux dans les années soixante-dix, le maintien de la fertilité
des sols reposait sur une combinaison de fumure animale, de
rotations améliorantes incluant des légumineuses et sur la mise en
jachère là où l’espace rendait cette pratique possible. L’emploi
des engrais minéraux, en permettant des gains de rendements
considérables, a réduit les pratiques traditionnelles et a masqué
une certaine dégradation des états physiques et biologiques des
sols. Les connaissances sur cette dégradation et sur les pratiques
de la fumure animale dans l’agriculture indienne sont faibles car
le problème n’est pas un sujet de recherche très populaire parmi
des agronomes qui de toute façon estiment que les engrais minéraux
remplaceront le fumier. Par ailleurs, l’industrie des engrais, en
nette surcapacité, est très protégée et subventionnée par l’État,
ce qui favorise une certaine surconsommation d’engrais azotés [25].
A dire d’expert, seule une petite moitié des bouses serait
récupérée, soit comme combustible, soit pour la fumure.
Dans la plaine indo-gangétique, la situation pourrait
probablement changer dans la mesure où l’augmentation du troupeau
bovin augmente la disponibilité du fumier. En outre, les animaux
sont progressivement mis en stabulation en raison du manque de
pâturage et l’électrification des campagnes réduit l’emploi de
fumier comme combustible. Une approche plus scientifique et plus
volontariste de la stabulation des animaux qui divaguent et de la
production de fumier paillé, réduira la dépendance des producteurs
envers les intrants minéraux, améliorera l’efficacité de ceux-ci et
devrait réduire les problèmes environnementaux naissants dans les
quelques grands élevages bovins.
Les problèmes environnementaux dus à l’élevage sont encore très
localisés puisque jusque-là peu de producteurs ou de régions se
spécialisent dans l’élevage. Les quelques élevages laitiers
intensifs qui apparaissent dans les zones périurbaines posent très
vite des problèmes d’entreposage des déchets, de contamination des
nappes, de maladies et de nuisances olfactives pour les populations
avoisinantes [26]. La réglementation environnementale indienne est
encore faible et peu appliquée, mais si les grands élevages ne sont
pas contrôlés ou taxés pour leurs externalités, leurs économies
d’échelle et leur proximité des lieux de consommation leur
donneront un avantage déloyal sur les petits élevages qui eux au
contraire ne sont pas rémunérés pour leurs externalités positives
telles que l’enfouissement des déchets (moins d’émissions de gaz)
et de pailles (moins d’émissions de carbones).
La révolution fourragère n’a pas encore démarré
Le principal problème de l’élevage indien reste le manque de
fourrages. Les troupeaux augmentent alors que les pâturages
diminuent (ils couvrent moins de la moitié du pays). Les pâturages
actuels sont situés sur les terres marginales et sont généralement
surexploités [27]. Les règles d’utilisation des terres communes
sont moins respectées, réduisant les possibilités de gestion
durable des pâturages communaux. Les bovins consomment donc
essentiellement les résidus de récolte des céréales et des
légumineuses et broutent les pourtours herbeux des champs irrigués.
Or les prémices d’un changement s’opèrent dans les régions
d’agriculture plus intensive, là où deux ou trois cultures se
succèdent dans l’année. Ce sont ces régions qui produisent déjà le
plus de lait et qui disposent du plus grand potentiel fourrager
sous forme de résidus de récolte. Dans la plaine indo-gangétique,
les pailles de blé et de riz sont si abondantes que la moitié doit
être brûlée [13]. Mais c’est aussi dans cette région que les
producteurs cultivent le plus de fourrages verts, et fournissent le
plus de tourteaux et de céréales à leur troupeaux [20].
L’éventuelle fourniture de céréales aux animaux inquiète
certains experts qui, en s’appuyant sur des fortes
élasticités-revenu de la demande humaine pour les aliments tels que
les céréales, le lait et la viande et sur une forte demande animale
pour les céréales, prédisent que l’Inde deviendra bientôt un
importateur structurel de céréales, tout comme le reste de l’Asie
[4] (tableau 1). Pour d’autres comme Kumar [5] et Bansil [6],
l’Inde restera probablement autosuffisante car l’élevage laitier
nécessitera de toute façon peu de céréales. Si les commentateurs
indiens privilégient les prédictions plus optimistes, ils savent
aussi que les prévisions actuelles sont basées sur des
connaissances très incomplètes des bilans fourragers [28].
Des simulations dans la plaine indo-gangétique
La plaine indo-gangétique, le berceau de la révolution verte et
grenier céréalier de l’Inde, a souvent préfiguré les tendances
observées ailleurs en Inde. La région, qui inclue les trois États
du nord-ouest à savoir le Pendjab, l’Haryana et l’ouest de l’Uttar
Pradesh (( carte
2 )), est en train de s’atteler à la révolution blanche.
C’est pour tenter d’approfondir ces relations entre l’agriculture
et l’élevage dans une hypothèse de réduction des subventions aux
intrants et aux céréales que Alary et Deybe ont construit un modèle
sectoriel agricole à partir d’un échantillon d’exploitations
représentatives de l’État de l’Haryana [29, 30]. Le modèle de
programmation mathématique dynamique et stochastique représente le
fonctionnement de cinq types d’exploitation dans les zones
agro-écologiques arides et semi-arides. Dans la zone aride, c’est
le système blé/coton qui domine avec le développement d’un élevage
laitier composé principalement de bufflesses, et dans la zone
semi-aride c’est le système blé-riz qui domine.
Dans le modèle, les producteurs maximisent une fonction
d’utilité à partir de leur dotation en moyens de production
(foncier, système d’irrigation et puissance de la pompe,
motorisation ou traction animale, cheptel, etc.), compte tenu d’un
ensemble de contraintes techniques (besoin en heures de
mécanisation ou de traction, besoin en travail, rotation, besoin en
volume d’eau et électricité, besoin en énergie des animaux selon le
choix technique et le type de production), de contraintes
économiques et financières (accès conditionné et limité au crédit,
épargne et investissement, trésorerie), de contraintes
réglementaires ou sociales (possibilité de location du travail
familial selon la caste, plafond foncier, etc.), de contraintes
familiales (couverture des besoins alimentaires) et de contraintes
environnementales (essentiellement contrainte d’utilisation de
l’eau). Les exploitants élaborent leur système sur les trois
saisons de l’année, et ce, sur un horizon de planification de cinq
ans qui tient compte des possibilités d’investissement en animaux,
en système d’irrigation ou foncier.
Dans le modèle, l’intégration agriculture-élevage inclut la
production de fumure (pour la fertilisation organique et comme
combustible pour la cuisine), la valorisation des produits de
l’agriculture dans les rations des animaux (résidus de culture,
fourrage vert, etc.) et la production de veaux mâles par les vaches
pour la traction animale. Les choix des cultures comme les choix
techniques (mode de fertilisation, alimentation du cheptel)
dépendent à la fois des opportunités de valorisation des produits
sur le marché local (location d’heure de traction, location de
travail, etc.) et national (vente de grain, de lait) mais vont
aussi dépendre des coûts des facteurs de production.
Le modèle a été validé sur les cinq types exploitations de
chaque zone par comparaison des résultats simulés avec les
résultats réels (résultats d’enquête). Les résultats des scénarios
de base montrent que le modèle reproduit relativement bien la
réalité (choix des cultures, choix technique) comme le système
d’élevage (alimentation, production laitière, voir le
tableau 2( Tableau 2 )).
Les résultats des simulations (( figure 1 )) montrent qu’une
réforme qui se traduirait par une suppression des subventions aux
fertilisants et une taxe au volume d’eau utilisé pour l’irrigation,
entraînerait une diminution des rendements et un changement
d’assolement avec la substitution de cultures gourmandes en eau et
en urée comme le riz, par des cultures plus économes comme le coton
ou les fourrages. Ces substitutions peuvent être relativement
abruptes. Au-delà de certains seuils de prix, les assolements
changent radicalement selon les types d’exploitation. Un
renchérissement du coût de l’irrigation, induit par une
tarification élevée de l’eau, pourrait provoquer une forte chute
des rendements des céréales, donc de la disponibilité des résidus
de récolte, ce qui réduirait les fourrages disponibles et la
production laitière.
Dans l’ensemble, les simulations soulignent le rôle modérateur
que l’élevage aura probablement dans les réformes en cours, par la
réduction de l’impact du retrait des subventions dans la mesure où
une baisse de rentabilité des cultures pourra être compensée par
une plus grande production laitière (scénarios 1 et 4) ou par
l’augmentation de la vente de lait, même si elle pourrait
s’effectuer au détriment de la consommation familiale (scénarios 1,
2 et 4). L’élevage joue bien un rôle d’activité complémentaire
et de diversification. Par contre, la libéralisation réduirait
considérablement les revenus des petites et des moyennes
exploitations de moins de 4 hectares, ce qui pourrait
nécessiter la mise en place de mesures d’accompagnement ciblées au
profit des petits producteurs.
Tableau 2 Production laitière enquêtée et simulée
par type d’exploitation (en litre par an en 1998).
|
|
Zone aride District de Hisar/Bhiwani
|
Zone semi-aride (District de Karnal)
|
|
Situation
|
Saison pluvieuse
|
Hiver
|
Été
|
Saison pluvieuse
|
Hiver
|
Eté
|
|
Expl 0
|
Enquête
|
0
|
0
|
0
|
840
|
1050
|
630
|
|
Simulation
|
0
|
1256
|
597
|
938
|
1687
|
726
|
|
Expl 1
|
Enquête
|
960
|
1200
|
720
|
1920
|
2400
|
1440
|
|
Simulation
|
1140
|
1094
|
625
|
1750
|
2188
|
1005
|
|
Expl 2
|
Enquête
|
600
|
750
|
450
|
2280
|
2850
|
1710
|
|
Simulation
|
603
|
753
|
434
|
2353
|
2942
|
1439
|
|
Expl 3
|
Enquête
|
|
|
|
2400
|
3000
|
1800
|
|
Simulation
|
|
|
|
2584
|
3231
|
1543
|
|
Expl 4
|
Enquête
|
2520
|
3150
|
1890
|
4800
|
6000
|
3600
|
|
Simulation
|
2584
|
2942
|
1439
|
4375
|
5471
|
2513
|
Pour une politique agricole plus équilibrée
La révolution verte a été le résultat d’un soutien multiforme,
important et prolongé du gouvernement indien à la production, à la
distribution et à la consommation de céréales, ce qui était
certainement cohérent en son temps mais qui se justifie moins
aujourd’hui. Cette politique agricole est basée sur les subventions
aux céréales, aux engrais et à l’électricité pour l’irrigation et
par la constitution de stocks de sécurité, mais aussi sur une
vulgarisation intense et des investissements massifs dans les
infrastructures d’irrigation et dans la distribution des grains.
Mais, tout comme en Europe, les subventions à la production ont
fini par générer un surplus excessif de céréales.
Dans la plaine indo-gangétique, cette politique a en outre
conduit à la baisse rapide des nappes phréatiques, à leur
contamination par des nitrates et à la salinisation des sols [31,
32]. Le coût élevé de cette politique a entraîné les secteurs
non-agricoles de l’économie indienne à réclamer auprès des récents
gouvernements, plutôt libéraux, un transfert d’une partie du budget
public de l’agriculture vers les infrastructures nationales telles
que les réseaux de communication. Leurs arguments s’appuient sur
les excédents de céréales devenus invendables, le déficit
budgétaire, supérieur à 11 % du PIB et l’appui disproportionné
aux céréales qui défavorise les autres filières agricoles dans
lesquelles l’Inde a des avantages comparatifs ou pour lesquels
l’Inde est déficitaire [33]. En outre, une réduction de l’appui aux
céréales permettrait probablement de mieux équilibrer
l’alimentation humaine encore trop peu diversifiée en protéines et
en lipides [34].
Si les Indiens réclament une certaine libéralisation intérieure,
ils sont généralement peu disposés à ouvrir leur marché agricole à
la compétition internationale. Les négociateurs indiens à l’OMC ont
réussi à limiter l’ouverture du marché intérieur en remplaçant les
restrictions quantitatives aux importations par des taxes
douanières qu’ils ont maintenus très élevées, jusqu’à 100 %
pour les produits de base, 150 % pour les produits transformés
et 300 % pour les huiles [35, 36]. Les céréales sont détaxées
et les huiles de soja, de colza, de moutarde et d’olive sont taxées
à 45 % [33, 37]. Ces taxes aux importations sont
particulièrement utiles aux gouvernements indiens puisqu’elles
représentent près d’un quart des recettes de l’État.
Les tentatives de réduire les subventions aux intrants et à la
production de céréales se heurtent rapidement aux puissants
syndicats des producteurs céréaliers [7]. Il est vrai qu’une baisse
des subventions affecterait l’ensemble des producteurs agricoles
qui représentent toujours 65 % de la population active
indienne. De plus, un retrait des subventions à la consommation
affecterait fortement les consommateurs puisque les céréales
constituent encore de loin le premier poste budgétaire des ménages
indiens, notamment celui les ouvriers agricoles qui représentent la
moitié de la population active rurale.
La teneur des prochaines réformes dépendra du poids des
différents groupes de pression nationaux. Le lobby des céréaliers
domine encore la politique agroalimentaire indienne, notamment les
syndicats céréaliers du Pendjab. Les producteurs laitiers,
organisés au sein des coopératives, tentent de défendre leurs
intérêts face aux grandes industries laitières, mais le secteur
laitier, peu subventionné, a pu être plus facilement libéralisé que
le secteur céréalier. S’il apparaît que le soutien au secteur
céréalier sera probablement réformé, les subventions réduites et en
partie réorientées vers les autres filières agricoles, il est
difficile de prédire l’ampleur de ces réformes et la rapidité de
leur mise en place.
Une ouverture balbutiante au marché mondial
L’avenir de l’intégration agriculture-élevage dans la plaine
indo-gangétique est étroitement tributaire de l’ouverture du marché
agroalimentaire indien au marché mondial. L’Inde reste très isolée
du marché mondial agroalimentaire dont elle représente moins de
1 % des échanges alors qu’elle est le deuxième producteur
mondial. Depuis 1991, le gouvernement tente de redresser sa balance
commerciale en réduisant certaines restrictions à l’exportation, en
particulier celles sur les produits carnés et les fruits et
légumes. En 2000, l’agroalimentaire, qui représentait 18 % des
exportations indiennes, incluait une part significative de produits
animaux, tels que la viande de poulet et de buffle, de poissons, de
crustacés et de cuir. L’Europe, le premier client de l’Inde, achète
un quart des exportations agricoles indiennes, soit une dizaine de
milliards de dollars mais parmi ces exportations vers l’Europe on
trouve peu de produits animaux dont le principal marché est le
Moyen-Orient et l’Asie.
Les importations agroalimentaires de l’Inde, qui représentent
toujours moins de 2 % du PIB agricole, ne comportent
pratiquement plus de lait ou de céréales et sont composées pour
40 % d’huiles végétales, essentiellement d’huile de palme
provenant des pays d’Asie du Sud-Est. Les principaux fournisseurs
de produits alimentaires sont les pays du groupe de Cairns pour
22 %, l’Amérique du Nord pour 9 % et l’Europe pour
5 % seulement [7]. L’Union européenne est déficitaire
vis-à-vis de l’Inde et ce déficit se creuse.
Si l’Inde ne fait pas partie du groupe de Cairns, à savoir les
principaux pays exportateurs de produits agricoles, elle appuie les
pressions de ce groupe contre le protectionnisme de l’Union
européenne, des Etats-Unis et du Japon. A contrario, le groupe de
Cairns, l’UE et les Etats-Unis font pression sur l’Inde pour
réduire ses tarifs douaniers. Lors des dernières négociations de
Cancun, l’Inde s’est jointe au groupe des 22 pays en
développement qui réclamaient une modération du protectionnisme des
pays riches. L’Inde pourrait subir les conséquences de l’échec des
négociations de Cancun dans la mesure où elle a peu d’accords
bilatéraux pour compenser le recul des accords multilatéraux.
Toutefois cette situation lui permet aussi de mieux justifier son
protectionnisme et de se concentrer sur son marché intérieur en
pleine expansion.
L’analyse des avantages comparatifs des productions agricoles
indiennes fournit des perspectives contrastées [9]. L’Inde pourrait
devenir un grand exportateur de produits animaux notamment de
viande de buffle et de poulet vers le Moyen-Orient, et pourrait
ainsi mieux valoriser ses excédents de céréales. Les produits
laitiers sont aussi compétitifs mais, pour devenir un exportateur
laitier significatif, il faudra faire des efforts considérables
pour améliorer la qualité sanitaire. Pour l’instant, les
industriels du secteur laitier indien hésitent à exporter du lait
sur un marché mondial déprimé par les excédents des agricultures
fortement subventionnées, et visent principalement le marché
intérieur en espérant que l’État continuera à taxer lourdement les
produits transformés importés, essentiellement européens.
L’Inde est devenue un exportateur régulier de céréales mais
éprouve des difficultés à écouler son énorme stock de blé et de
riz. Les coûts de la mise en marché à l’export sont élevés en
partie à cause des distances entre les zones de production et les
ports, et de la vétusté des installations portuaires [38]. Par
ailleurs, la production annuelle indienne de riz est telle qu’elle
ne peut pas exporter beaucoup plus de riz sans affecter les prix
mondiaux à la baisse. Ce stock de céréales ne doit toutefois pas
faire croire que le marché indien des céréales est définitivement
saturé. La demande humaine en céréales de l’Inde devrait encore
croître significativement d’ici 2020 à cause de la croissance
démographique. Les besoins du secteur avicole mais aussi laitier
vont augmenter leur consommation et les pays voisins d’Asie du Sud
(700 millions de consommateurs en 2030) et de certains pays de
l’Asie du Sud-Est vont accroître leurs importations [5]. L’Inde
serait alors bien placée pour répondre à ces nouvelles demandes.
L’Inde possède en outre un avantage comparatif certain pour les riz
parfumés et les riz basmatis notamment vers les pays développés.
Pour le blé, l’Inde serait moins compétitive sur le marché mondial
que les pays qui peuvent mécaniser sur des grandes surfaces ou
produire sans irrigation massive comme les pays du groupe de
Cairns, les États-Unis ou l’Europe.
Si les exportations traditionnelles de thé, de café et de coton
n’ont pas non plus un grand avenir car leurs marchés sont
régulièrement saturés, l’Inde dispose d’un considérable potentiel à
l’export dans les fruits tropicaux et les légumes [39]. La mangue
représente déjà 15 % du marché mondial et 39 % des
exportations indiennes de fruits.
Officiellement l’Inde n’exporte pas encore de produits à base
d’organismes génétiquement modifiés (OGM) mais depuis 2000 les
producteurs de coton emploient avec un certain succès des OGM
résistants aux insectes (Cotton bt). Comme les graines de coton
sont utilisées pour extraire de l’huile ou pour produire des
tourteaux, qui sont parfois exportés, les Indiens vont devoir
envisager la séparation des filières et la labelisation des
exportations. Si pour le coton, l’intérêt des OGM semble accepté
grâce à son efficacité contre les ravageurs devenus résistants aux
pesticides, pour les autres cultures l’intérêt des OGM reste très
discuté [40]. La recherche publique indienne a beaucoup investi
dans les biotechnologies en travaillant sur des caractères
spécifiques à la problématique indienne comme la résistance des
cultures aux carences dans la fertilité des sols et une moindre
consommation d’eau, mais beaucoup d’experts estiment qu’avant
d’avoir recours à des technologies de pointe comme les OGM, l’Inde
peut améliorer considérablement ses performances par une meilleure
gestion des infrastructures, des filières et des ressources
naturelles notamment en appuyant les synergies entre l’agriculture
et l’élevage [40].
Conclusion : vers un retour de l’élevage
Contrairement aux agricultures des pays industrialisés dont les
producteurs tendent à se spécialiser, l’agriculture des plaines
indo-gangétiques indiennes est aujourd’hui dans une phase de plus
grande diversification, notamment vers l’élevage laitier.
L’actuelle crise de surproduction céréalière indienne touche
particulièrement la plaine indo-gangétique, poussant un nombre
croissant de céréaliers à développer la production laitière, au
point de faire de la région le bassin laitier de l’Inde, à côté des
États voisins du Gujarat et du Maharastra.
En fait la révolution verte n’avait que modérément désolidarisé
l’agriculture et l’élevage et la grande majorité des exploitations
a toujours disposé de quelques têtes de vaches ou de bufflesses.
Grâce à l’opération « flood » qui dans les années
quatre-vingt a transformé le secteur coopératif laitier, et grâce
aux investissements privés depuis 1991, la production laitière
croît très rapidement. Pour les producteurs de la plaine
indo-gangétique, les avantages de l’élevage laitier sont
importants : un marché plus porteur que celui des céréales,
une activité complémentaire aux productions végétales, un revenu
journalier, des coûts de production très modérés qui valorisent
bien la main d’œuvre disponible, une activité adaptée aux petites
exploitations indiennes, une assurance contre les aléas, une caisse
d’épargne, un excellent appoint alimentaire et un pourvoyeur de
fumier. Un autre avantage de l’élevage est que les femmes et les
paysans sans terre y sont plus impliqués que dans la
céréaliculture.
Nos simulations à partir d’un modèle de programmation
mathématique récursif confirment que la céréaliculture et l’élevage
sont très complémentaires dans les exploitations de la plaine
indo-gangétique et que les revenus de l’élevage pourraient
compenser les effets d’une baisse des subventions à la production
céréalières et aux intrants. Par contre, une baisse trop importante
de ce soutien qui affecterait la production de céréales et de
pailles, peut aussi pénaliser l’élevage dans la mesure où une forte
baisse de la production de céréales réduirait les pailles
disponibles pour l’affouragement.
L’avenir de l’élevage indien semble particulièrement prometteur
puisque la demande humaine en produits laitiers va continuer à
croître rapidement alors que l’avenir de la demande en céréales est
beaucoup plus incertain. Quant à la viande bovine, son avenir
dépend des futures orientations gouvernementales, un
assouplissement de la législation pouvant favoriser la viande rouge
à l’exportation et même dans le pays.
L’avenir de l’élevage dépend aussi en partie des politiques
céréalières, dans la mesure où le soutien quasi exclusif à la
production céréalière a certainement entravé le développement de
l’élevage laitier. Les gouvernements indiens ont beaucoup de mal à
réorienter ce soutien en raison du poids politique des lobbies
céréaliers, mais le déficit budgétaire du gouvernement central et
des États fédéraux est tel que ce soutien devra probablement être
réduit, ce qui va probablement encourager les producteurs
céréaliers à se diversifier vers des productions jusque-là
négligées, comme l’élevage ou les oléagineux. Une meilleure
intégration entre l’agriculture et l’élevage permettrait de mieux
répondre aux nouveaux besoins du marché intérieur, tout en
maintenant les revenus des petits producteurs et des sans-terres,
mais contribuerait aussi à une meilleure gestion des ressources en
eau et en terre, en somme une « double révolution verte »
qui continuerait à démentir le pessimisme du Mahatma Gandhi et de
Amartya Sen.
Remerciements
Ce document est issu de recherches effectuées par le Centre de
coopération internationale en recherche agronomique pour le
développement (CIRAD) en collaboration avec le Centre des sciences
humaines (CSH) de New Delhi, et financées essentiellement par le
ministère des Affaires Etrangères (Bourse Lavoisier) et PLURAGRI.
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1 La valeur ajoutée est de 20 % pour
la viande et le reste se répartit entre le cuir, la soie, la
traction animale, la fumure animale et les combustibles à partir
des bouses de vaches.2 Dans la plaine
indo-gangétique, la salinisation des sols par remontée des nappes
est une autre cause de cette stagnation. Elle était due à des
apports excessifs d’eau d’irrigation, mais comme depuis quelques
années les puits individuels ont en grande partie remplacé les
canaux d’irrigation, la nappe a baissé de plusieurs mètres,
réduisant du coup le problème de salinité.
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