ARTICLE
1997 marque la fin du programme Cartisol qui a associé depuis
1990 partenaires de la recherche publique et privée pour, dans
une première phase (1990-1994), construire une carte génétique
du tournesol1, et dans une seconde étape (1994-1997),
compléter cette carte et l'utiliser pour identifier des marqueurs
moléculaires de résistance aux maladies.
Quel bilan peut-on dresser de ce travail collectif ?
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Depuis une dizaine d'années le tournesol
a pris une place importante dans l'agriculture française
et européenne. C'est une tête d'assolement, appréciée
pour sa résistance à la sécheresse, qui couvre
régulièrement 800 000 à un million d'hectares
en France. La production française d'huile de tournesol représente
environ 60% de la production européenne et 10% de la production
mondiale.
Le principal handicap de la culture est
lié à trois maladies pouvant avoir un impact important
sur la production. Il s'agit de la pourriture blanche (Sclerotinia
sclerotiorum), du mildiou (Plasmopara halstedii), et
du phomopsis (Diaporthe helianthi).
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Au départ, des acquis importants
L'une des motivations principales de ce programme de recherche visait
à améliorer l'efficacité de la recherche d'hybrides
plus résistants aux maladies du tournesol, et en particulier à
Sclerotinia sclerotiorum.
Le contexte de réforme de la politique agricole commune et les
nécessaires réductions d'intrants, ainsi que les préoccupations
liées à la protection de l'environnement, constituent un
cadre favorable à la promotion d'un travail de sélection
sur la résistance aux maladies qui contribuerait à régulariser
les rendements.
Les travaux de recherche sur Sclerotinia chez le tournesol sont
en France l'objet d'un développement important depuis une vingtaine
d'années, en particulier à l'INRA. Ils ont permis de cerner
les difficultés et de souligner le déterminisme complexe
et polygénique des résistances [1]. Pour une même
plante, il n'y a pas de relation entre les résistances exprimées
au niveau des différents organes [2, 3]. Il faut donc traiter chaque
forme d'attaque comme une maladie particulière. Ces travaux ont
également permis de caractériser les populations du champignon
et leur agressivité. Des tests d'évaluation des différentes
formes de résistance ont été mis au point [2, 4].
L'ensemble de ces travaux ont également permis de distinguer deux
phases différentes dans le développement de l'attaque :
pénétration d'abord, puis extension du champignon dans les
tissus de la plante dans un deuxième temps [5].
Malgré ces acquis importants, les travaux de génétique
et d'amélioration du tournesol se heurtent à un certain
nombre de difficultés : complexité du déterminisme
génétique, difficultés de gestion des ressources
génétiques, réduisant l'efficacité des méthodes
traditionnelles d'amélioration des plantes, lourdeurs des tests
devant être réalisés le plus souvent au champ, sur
plantes adultes, avec contaminations artificielles. L'expression de la
maladie est de plus très sensible aux conditions de milieu. L'ensemble
de ces facteurs incite à développer des outils permettant
de suivre l'introgression de certains caractères dans le matériel
végétal utilisé. Des marqueurs susceptibles de permettre
de s'affranchir d'un certain nombre de ces contraintes ont donc été
développés. Dans un premier temps, des marqueurs morphologiques
ou biochimiques (phénoliques, isoenzymes) ont été
recherchés avec des résultats variables [6-9].
Partenariat et création de nouveaux outils
moléculaires
La puissance des outils moléculaires et la simplification de
leurs conditions d'emploi ont encouragé leur développement.
Néanmoins, l'objectif de caractérisation de caractères
quantitatifs à déterminisme génétique complexe
nécessitait la construction d'une carte génétique.
La possibilité de fédérer autour d'un même
projet des partenaires issus des établissements publics de recherche,
de sociétés semencières privées, et d'organismes
de l'interprofession oléagineuse, ont permis de lancer un tel programme.
Il avait pour objectif d'établir une carte génétique
du tournesol, puis de l'utiliser pour mieux comprendre la génétique
des résistances et mettre en évidence des marqueurs permettant
une sélection assistée.
La première phase du programme (Cartisol I, 1990-1994) a regroupé
l'Université de Clermont-Ferrand, l'INRA, le GEVES et seize sociétés
semencières regroupées dans le cadre d'un GIE. Cette première
phase, qui a donné lieu à une publication en 1995 [10],
a été consacrée à la construction d'une carte
RFLP (restriction fragment length polymorphism) du tournesol, comportant
237 locus répartis en 23 groupes de liaison dont 16 de plus de
20 cM (cM = centi Morgan = unité de distance des cartes génétiques)
et qui couvre 1150 cM (le tournesol a 17 paires de chromosomes).
Les marqueurs moléculaires utilisés pour cette carte se
sont aussi révélés utiles pour distinguer des lignées
ou des hybrides [11-13]. Ils ont également permis de cartographier
trois gènes de résistance au mildiou [14, 15] . Pour la
deuxième phase de Cartisol (Cartisol II, 1994-1997), le partenariat
s'est légèrement modifié, avec les retraits du GEVES
et de quelques sociétés de semences, et l'arrivée
du CETIOM. Cette deuxième phase a été orientée
vers le marquage de locus de caractères quantitatifs (QTL : quantitative
trait loci) de résistance à deux maladies importantes
: le phomopsis et surtout Sclerotinia, tout en assurant la consolidation
de la carte. Le programme a été conduit par un comité
scientifique, qui rassemblait des représentants du GIE constitué
par les semenciers, des deux laboratoires INRA impliqués, de l'Unité
associée à l'INRA «Organisation et variabilité
des génomes végétaux» de l'Université
de Clermont-Ferrand, et du CETIOM. Chaque participant a contribué
à la fois par un soutien financier et par la prise en charge d'expérimentations
en laboratoire ou au champ selon les possibilités de chacun. L'INRA
et le CETIOM ont cofinancé la thèse d'E. Bret-Mestries qui
s'intègre également dans le programme. De plus, le ministère
de l'Agriculture s'est joint au projet en participant au financement.
Le coût total de cette deuxième phase s'élève
à 5,8 millions de francs hors salaires publics.
Phomopsis
Un volet du programme, comparativement moins important que celui consacré
à Sclerotinia, a été orienté vers la
recherche de marqueurs de résistance au phomopsis (Diaporthe
helianthi).
La stratégie de départ était basée sur l'hypothèse
de déterminismes simples de chacune des deux sources de résistance
travaillées, autorisant la recherche de marqueurs par comparaison
de bulks (ensembles) sensibles et résistants pour chacun
des deux croisements (LR2 résistante x HA89 sensible ; LR4 résistante
x HA89 sensible). Les lignées résistantes utilisées
dans les croisements étaient issues de croisements entre une lignée
d'Helianthus annuus sensible au phomopsis et, soit une lignée
d'Helianthus argophyllus, soit une lignée d'Helianthus
tuberosus, sensées introduire la résistance. Les expérimentations
au champ multilocales ont mis en évidence des phénomènes
de transgression ne permettant pas de choisir les familles devant composer
les bulks. La nouvelle stratégie développée
a donc consisté à rechercher des marqueurs d'introgression
de l'espèce sauvage ayant de bonnes chances de se révéler
également des marqueurs de résistance [16]. Sept marqueurs
d'introgression de Helianthus argophyllus semblent liés
au phomopsis ; cependant ils ne rendent compte que d'un pourcentage faible
de la variance génétique observée. D'autres lignées
devront être utilisées pour valider ces premiers marqueurs.
Par ailleurs, ce travail a permis de montrer que la résistance
au phomopsis présente chez les espèces sauvages d'Helianthus
n'est pas une fonction simple, contrairement à l'hypothèse
de départ, et qu'elle s'apparente davantage à des caractères
quantitatifs. Enfin la résistance prêtée à
l'une des lignées étudiées ne provient pas d'Helianthus
tuberosus mais bien également d'une introgression Helianthus
argophyllus.
Sclerotinia
Les travaux sur Sclerotinia ont porté sur quatre croisements
impliquant deux lignées sensibles et trois lignées résistantes
soit à la pénétration, soit à l'extension
du champignon dans les tissus de la plante, soit aux deux. Les extractions
de l'ADN ont été réalisées sur les F2 et les
tests pathologiques sur les familles F3 et F4.
Pour chacun des croisements, une carte génétique a été
établie permettant de marquer 100 à 120 locus par croisement.
Des cartes consensus ont ensuite été construites : une première
sur les bases des croisements propres à Cartisol II, puis une seconde
dite superconsensus, faisant la synthèse des travaux de cartographie
réalisés dans les cadres de Cartisol I et Cartisol II. Cette
carte super-consensus apparaît beaucoup plus complète que
celle publiée précédemment [10]. Le nombre de groupes
de liaison est réduit à 21 au lieu de 23, avec 17 groupes
principaux qui correspondraient aux 17 paires de chromosomes. Les groupes
18 à 21 sont plus petits et n'ont pu être reliés à
l'un des autres. La taille de cette nouvelle carte est en augmentation,
de 1078 cM on passe à 1607 cM. Une quarantaine de nouveaux locus
ont été identifiés, soit 279 au total pour la nouvelle
carte. La carte est de qualité satisfaisante, les marqueurs couvrent
de façon homogène le génome et la distance moyenne
entre un gène et le marqueur le plus proche est estimée
à 12 cM.
Il paraît très important de souligner à la fois
l'ampleur des tests pathologiques qui ont été réalisés,
mais également le fait que la portée des résultats
et la réussite de l'ensemble dépendent de la qualité
et de la précision de chacune de ces expérimentations et
de leur caractère multilocal. Cela détermine la précision
des QTL et donc la qualité de leur marquage, et évite également
d'avoir des QTL peu fiables ou trop spécifiques d'un lieu. Les
tests pathologiques au champ ont été réalisés
sur 5 lieux par an pendant trois ans. Ont été mesurés
systématiquement les caractères suivants : teneur en huile,
poids de semences par capitule, date de floraison, pourcentage d'attaque
et indice de latence à partir d'un test ascospore. Pour l'une des
populations, la taille de la plante adulte a été mesurée.
Enfin sur les deux sites clermontois ont également été
réalisés un test de longueur de nécrose sur feuille
et un test mycélium sur capitule. Au total, ce sont près
de 110 000 tests pathologiques qui ont été réalisés
sur les trois années d'expérimentation. Dans certaines situations,
des notations complémentaires de sensibilité au Sclerotinia
du collet et à Alternaria ont également été
effectuées. L'analyse descriptive des données reccueillies
est satisfaisante et montre des effets génotypiques nets pour l'ensemble
des expérimentations. Les héritabilités des caractères
sont importantes, y compris pour les caractères pour lesquels cela
semblait peu probable a priori. Les interactions avec le milieu
existent mais sont maîtrisées par les témoins. Il
y a également une homogénéité de la qualité
des données reccueillies entre années et entre sites qui
facilite l'utilisation de ces résultats. La détection des
QTL a pu être effectuée par trois méthodes différentes
(ANOVA, interval mapping et régression de Kearsey), ce qui
permet de mieux identifier les QTL les plus importants.
Bilan des résultats
Pour les caractères agronomiques généraux pris
en compte, un groupe de liaison semble particulièrement important
car porteur de QTL pour les quatre caractères (production de semence,
teneur en huile, date de floraison et hauteur). Un groupe ne semble important
que pour la teneur en huile et un autre que pour la précocité.
Des marqueurs ont pu être associés à chacun de ces
caractères. Des gènes de stérilité mâle
et de ramification ont également été localisés.
En ce qui concerne les caractères de résistance à
Sclerotinia, quatre groupes principaux de liaison sont impliqués
pour tous les croisements étudiés et comportent des QTL
associés à des marqueurs.
Il n'a pas été montré d'organisation par type d'organes
(feuille ou capitule) ou par type de résistance (résistance
à la pénétration / résistance à l'extension).
Une zone qui se révèle comme QTL pour l'un des tests ou
l'une des variables l'est également pour un autre test correspondant
à une autre variable. Ce résultat est extrêmement
important pour la connaissance générale que nous avons de
la maladie. Il met en évidence la grande parenté des mécanismes
qui conduisent à l'expression d'une résistance sur l'un
ou l'autre des organes (feuille, bouton, capitule). De plus, il nuance
l'hypothèse selon laquelle il convenait de distinguer les deux
mécanismes de résistance (pénétration et extension
dans les tissus). L'objectif des études à engager doit donc
se tourner vers l'analyse des raisons pour lesquelles, malgré l'unité
sous-jacente, on arrive à des résistances qui ne s'expriment
pas toutes simultanément, ou à des expressions différentes
selon les parties de la plante en cause.
En parallèle à l'identification des QTL, l'Unité
associée à l'INRA «Organisation et variabilité
des génomes végétaux» de l'Université
de Clermont-Ferrand a développé une approche gènes
candidats pour la résistance aux maladies. Cette approche repose
sur l'hypothèse que des QTL pourraient correspondre à des
allèles de gènes majeurs, et qu'il faut donc rechercher
des colocalisations de QTL et de gènes susceptibles d'intervenir
dans le contrôle du caractère quantitatif étudié.
Par exemple, sur maïs il a pu être mis en évidence une
colocalisation d'un QTL de taille et d'un gène de nanisme. Des
séquences homologues à des gènes connus ont été
clonées et localisées sur la carte. Il s'agit, pour la plupart,
de gènes codant pour des protéines voisines ou similaires
à celles qui sont connues comme intervenant soit dans les réactions
de défense des végétaux vis-à-vis de pathogènes,
soit dans des résistances à contrôle monogénique
étudiées chez d'autres espèces. Sur l'un des groupes
de liaison, on a pu mettre en évidence des colocalisations entre
certaines des séquences homologues et soit des QTL de résistance
à Sclerotinia, soit des locus de résistance au mildiou.
Les résultats de cette partie du travail ont d'abord fait l'objet
d'un dépôt de brevet au début de l'année 1997,
pour permettre une publication rapide, tout en préservant les intérêts
des différents participants au programme. Ils constituent l'un
des points les plus positifs du programme et encourage l'équipe
scientifique concernée à poursuivre cette approche.
Perspectives
Outre des résultats scientifiques importants qui ont fait ou
feront l'objet de publications et d'un brevet, ce programme a permis de
développer des outils importants pour les organismes publics comme
pour les sociétés de semences qu'aucun d'entre eux n'aurait
eu les moyens de développer seul. Ces outils sont constitués
à la fois par des sondes RFLP marqueurs d'un certain nombre de
caractères, et par une carte génétique qui peut être
complétée ou utilisée pour marquer d'autres caractères.
Ils permettent ensuite à chacun de développer, seul ou en
association, des méthodes, des utilisations ou des recherches différentes.
Les sociétés de semences regroupées au sein du GIE
ont estimé qu'elles étaient très satisfaites des
résultats obtenus et que, de ce fait, la phase pré-compétitive
de la recherche était terminée. Elles souhaitent donc maintenant
développer une valorisation privée de ces acquis. Il s'agit
ici d'un bon indicateur du succès général du programme
Cartisol. Elles vont développer des marqueurs de caractères
agronomiques et de résistance aux maladies leur permettant de faire
de la sélection ou de la gestion de ressources génétiques
assistées par marqueurs. Par ailleurs, ces mêmes sociétés
de semences ont décidé de maintenir la structure du GIE
pour préparer de nouveaux marqueurs de type microsatellites susceptibles
de venir compléter la carte RFLP, et de développer de nouveaux
débouchés. Parmi les applications possibles figure la possibilité
de caractériser finement des matériels végétaux
et de répondre aux contraintes juridiques et de droits de propriété,
liées au développement des variétés essentiellement
dérivées. Certaines sociétés ont également
développé, sur la base de l'une des cartes Cartisol I ou
consensus Cartisol I et II, des marqueurs complémentaires propres
[17]. Cela leur a parfois permis de faire le lien avec d'autres cartes
génétiques publiées [18,19]. Enfin, il faut mentionner
que la plupart des sociétés privées cherchent des
marqueurs capables de se substituer aux sondes RFLP, de façon à
s'affranchir des contraintes liées à l'emploi de sondes
chaudes pour des utilisations de routine (contrôles d'introgression
d'un caractère d'intérêt par exemple).
De leur côté, les équipes de la recherche publique
optent pour la poursuite de la compréhension des mécanismes
génétiques de résistance aux maladies. Cela passe,
selon les sujets, par des densifications de la carte par marqueurs AFLP
(amplified fragment length polymorphism) ou des constructions de
cartes complémentaires, en particulier sur les espèces sauvages.
Ces nouveaux marqueurs AFLP sont très puissants, bien adaptés
aux densifications de carte. Pour Sclerotinia, de nouveaux croisements
vont être travaillés pour consolider et préciser les
QTL identifiés, en trouver d'autres. Le choix des parents sera
en particulier orienté de façon à être capable
d'identifier des QTL de résistance au phomopsis. La démarche
complémentaire par gènes candidats sera également
poursuivie.
La construction de cartes génétiques et la recherche de
marqueurs moléculaires de caractères quantitatifs sont des
approches nouvelles en amélioration des plantes depuis le début
des années 90, qui offrent d'importantes possibilités aussi
bien aux niveaux de la recherche que des applications. Le travail réalisé
dans le cadre du programme Cartisol a été le premier de
ce type sur tournesol. Il permet à la fois d'enrichir notre connaissance
fondamentale sur la génétique de la résistance à
différentes maladies, et met aussi à disposition des sélectionneurs
des outils puissants d'aides à la sélection dont il conviendra
de poursuivre l'amélioration et le développement.
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Infection
d'un tournesol par une suspension d'ascospores de Sclerotinia sclerotiorum
(photo INRA, Clermont-Ferrand). |
Note
1. Voir Nicolas P, Gintzbittell L, Vear F, Bervillé A, Pinochet
X. La carte génétique du tournesol : le programme Cartisol.
OCL 1,2 : 89-91.
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