ARTICLE
Introduction
Les lipides sont des constituants essentiels des membranes cellulaires,
au sein desquelles ils exercent non seulement un rôle structural,
mais également un rôle modulateur, par le biais du contrôle
de la microviscosité membranaire, sur l'activité des protéines
membranaires (enzymes liés aux membranes, mais aussi récepteurs,
transporteurs, canaux ioniques, etc.). Ils sont impliqués dans
les processus de transduction des signaux, en tant que substrats des diverses
phospholipases membranaires (C, D, A2, sphingomyélinase
neutre) mises en jeu lors de l'interaction de certains ligands avec leurs
récepteurs. Ils sont également précurseurs de médiateurs
diffusibles de l'inflammation (prostaglandines, leucotriènes).
Enfin, de façon plus spécifique, au niveau de l'épiderme,
certains lipides (céramides, cholestérol) sont plus particulièrement
impliqués dans la fonction de barrière hydrique de la peau.
On conçoit donc aisément que les lipides jouent un rôle
dans le vieillissement de la peau, et ce rôle sera évoqué
essentiellement à deux niveaux. Tout d'abord, et surtout, car c'est
dans ce domaine que les données sont actuellement les plus nombreuses
bien que d'acquisition relativement récente, nous évoquerons
le rôle de la peroxydation des lipides dans l'inflammation cutanée,
le photovieillissement et la photocarcinogenèse. Ce rôle
des lipides sera principalement envisagé dans le cadre de la peroxydation
photosensibilisée induite par les rayonnements ultraviolets, et
plus particulièrement par les ultraviolets A, dont le rôle
dans le vieillissement cutané, longtemps sous-estimé, est
actuellement reconnu comme majeur. Dans une seconde partie, nous évoquerons
les modifications des lipides de la barrière épidermique
accompagnant le vieillissement.
Peroxydation des lipides,
inflammation cutanée, photovieillissement et photocarcinogenèse
Photosensibilisation cellulaire et peroxydation
des lipides
Nous envisagerons essentiellement, dans ce cadre, l'effet du rayonnement
ultraviolet A (320-400nm), qui est actuellement reconnu comme jouant un
rôle majeur dans la peroxydation des lipides cutanés, d'une
part en raison de sa situation par rapport aux spectres d'absorption des
principaux chromophores cellulaires susceptibles de générer
des espèces activées de l'oxygène (photosensibilisateurs
endogènes [1], et d'autre part, en raison de la plus grande quantité
d'ultraviolets A atteignant la surface de la terre [2] et de leur plus
grande pénétration cutanée par rapport aux ultraviolets
B [3]. Jusque dans les années 1980, les effets délétères
de l'ultraviolet solaire, en particulier l'induction de tumeurs cutanées,
ont été essentiellement attribués aux ultraviolets
B (290-320nm), dont les cibles moléculaires les plus spectaculaires
avaient été précocement identifiées. Les ultraviolets
B réagissent en effet directement avec le matériel génétique
(ADN) cellulaire, induisant la formation de dimères de thymine
[4] et de produits d'addition de type pyrimidine [6-4], pyrimidone [5],
des coupures de l'ADN [6], ainsi que des pontages ADN-protéines
[7]. La superposition du spectre d'absorption de l'ADN et des effets mutagènes
des ultraviolets B [8] suggérait, de plus, fortement que cette
plage du rayonnement solaire était directement responsable de la
photocarcinogenèse, et cette notion a longtemps oblitéré
toute tentative d'investigation dans d'autres directions.
Ce n'est que dans les années 1986-1990 qu'un certain nombre d'études
ont permis de mettre en évidence des dommages induits par les ultraviolets
A au niveau de la membrane cellulaire, en particulier l'activation de
phospholipases A2 [9], entraînant la libération
d'acide arachidonique, précurseur des médiateurs de l'inflammation.
L'augmentation rapide de la synthèse des prostaglandines après
exposition aux rayonnements ultraviolets [9, 10] est en accord avec cette
observation. Par ailleurs, divers auteurs ont mis en évidence une
peroxydation des lipides membranaires, en particulier des acides gras
polyéthyléniques lors de l'exposition aux ultra- violets
A de fibroblastes ou de kératinocytes en culture [11-13]. Ces travaux
ont suscité un regain d'intérêt pour les effets cellulaires
des ultraviolets A, et, au cours des cinq dernières années,
de nouvelles données sont venues enrichir nos connaissances dans
ce domaine, suggérant que l'ultraviolet A peut avoir des effets
délétères au niveau de multiples cibles cellulaires
(y compris au niveau du matériel génétique), par
des mécanismes indirects dits de photosensibilisation. C'est ainsi
que l'on attribue actuellement un rôle de plus en plus important
aux ultraviolets A, non seulement dans le photovieillisssement de la peau,
mais également dans la photocarcinogenèse, divers travaux
réalisés sur des modèles animaux ayant mis en évidence
un effet potentialisateur de l'ultraviolet A sur l'action carcinogenèse
induite par les ultraviolets B [14, 15], et suggérant même
la possibilité d'un rôle propre de l'ultraviolet A dans la
photocarcinogenèse [16].
Les ultraviolets A ne sont pas absorbés par les principaux constituants
cellulaires, protéines, lipides ou acides nucléiques. Leurs
éventuels effets toxiques au niveau de ces cibles fondamentales
ne peuvent donc être qu'indirects. Ils découlent de réactions
photosensibilisées, résultant de l'absorption des ultraviolets
A par différents chromophores cellulaires, dont les principaux
sont les coenzymes à nicotinamide sous leur forme réduite
(NADH / NADPH), les coenzymes flaviniques, et le noyau porphyrinique [1].
Les réactions photosensibilisées engendrées par les
ultraviolets A peuvent être de deux types. Dans le type I, le photosensibilisateur
activé va pouvoir réagir avec un substrat, déclenchant
des processus de type radicalaire. Dans le type II, le photosensibilisateur
activé peut passer à un état triplet, réagissant
avec l'oxygène moléculaire présent dans les milieux
biologiques, pour donner naissance à l'oxygène singulet
(102), qui n'est pas un radical, mais néanmoins
une espèce très réactive de l'oxygène, à
durée de vie relativement longue en environnement hydrophobe [17].
Des études récentes ont confirmé l'implication -
fortement suspectée - de l'oxygène singulet dans les dommages
cellulaires induits par les ultraviolets A [18].
La peroxydation photosensibilisée des lipides cellulaires peut
concerner les acides gras polyéthyléniques insérés
au sein des phospholipides membranaires, mais aussi le cholestérol.
En ce qui concerne les acides gras polyéthyléniques, deux
types de mécanismes peuvent être envisagés. Une attaque
radicalaire, débutant classiquement par l'abstraction d'un proton
sous l'action du radical hydroxyle, le plus réactif des espèces
actives de l'oxygène engendrées par les réactions
photosensibilisées de type I. Nous ne reviendrons pas sur les mécanismes,
largement décrits, de ce processus radicalaire autoamplifié
de la peroxydation des acides gras polyéthyléniques [19-22],
impliquant l'apparition intermédiaire de diènes conjugués
(détectables directement en spectrophotométrie), puis d'hydroperoxydes
(d'évaluation plus délicate), et entraînant en fin
de cycle la formation de produits de dégradation, dont en particulier
divers aldéhydes (malondialdéhyde ou MDA, 4-hydroxynonénal
etc. [23, 24]), dont le dosage [25] est encore l'une des méthodes
classiques de mise en évidence de la peroxydation des acides gras
polyéthyléniques (TBARS = thiobarbituric acid reactive
substances). La terminaison de la réaction peut être
le fait d'un épuisement du substrat, ou bien peut être induite
par différents composés donnant naissance à des produits
stables : la vitamine E est l'un des plus efficaces de ces «intercepteurs»,
et peut être considérée comme la première barrière
contre la peroxydation des acides gras polyéthyléniques
[26, 27]. Il est à noter que la peroxydation des acides gras polyéthyléniques
est accélérée par les métaux de transition
[28], ce qui n'est pas sans importance dans la mesure où il a été
montré que les ultraviolets A entraînent un relargage du
fer intracellulaire, sans doute en liaison avec la photoperoxydation de
la ferritine [29].
La peroxydation des acides gras polyéthyléniques peut
être également déclenchée par l'oxygène
singulet généré lors des réactions photosensibilisées
de type II. Dans ce cas, l'attaque initiale se fait par addition de l'oxygène
singulet, ou bien par «ène réaction», avec transposition
allylique [21], donnant naissance à des endoperoxydes (addition)
ou à des hydroperoxydes (ène réaction) qui se décomposent
secondairement en présence de métaux de transition, ou bien
réagissent avec l'anion radical superoxyde pour donner, dans les
deux cas de figure, le radical alcoxyle susceptible d'entretenir le cycle
de peroxydation déjà évoqué. Les produits
terminaux sont les mêmes. L'attaque des acides gras polyéthyléniques
par l'oxygène singulet est théoriquement (in vitro)
beaucoup moins efficace que l'attaque par le radical hydroxyle. Toutefois,
il est désormais admis que 102 joue un rôle
important dans les dommages cellulaires induits par photosensibilisation
[18]. Il est intéressant de remarquer que même lorsque l'attaque
initiale est due à l'oxygène singulet, des réactions
de type radicalaire autoamplifiées interviendront secondairement.
Le cholestérol, autre lipide membranaire insaturé, est
également susceptible de subir une attaque radicalaire (là
encore essentiellement par le radical hydroxyle), ou bien une attaque
par l'oxygène singulet. Selon le processus considéré,
les produits formés ne sont pas les mêmes : ainsi l'attaque
radicalaire conduira essentiellement à des peroxydes en position
7 du cycle (7-alpha et 7-bêta-hydroxycholestérol), alors
que l'attaque par l'oxygène singulet donnera spécifiquement
des dérivés d'oxydation en position 5, comme le 5-alpha-hydroxycholestérol
[21,30], qui est d'ailleurs considéré comme un «traceur»
d'une attaque des membranes cellulaires par 102
[31].
Même dans le cadre de la photosensibilisation cellulaire, il est
également intéressant de considérer le cas de la
peroxydation enzymatique des lipides, qui se trouve indirectement augmentée
par l'exposition aux rayonnements ultraviolets, ces derniers activant
des phospholipases de type A2 [9] libérant l'acide arachidonique,
substrat de la PGH2 synthétase («cyclo-oxygénase»).
Les conséquences de cette activation sont doubles. Tout d'abord,
ainsi que nous l'avons vu, les prostaglandines synthétisées
par cette voie sont impliquées dans la réaction inflammatoire
aux ultraviolets [9, 10, 32]. De plus, la PGH2-synthétase elle-même
produit lors de sa mise en jeu des espèces activées de l'oxygène
(anion superoxide, radical hydroxyle, [33]), susceptibles d'amplifier
les dommages oxydatifs déclenchés par la photosensibilisation.
Il est intéressant de remarquer que l'activation des phospholipase
A2 par les ultraviolets A a été retrouvée
récemment sur des préparations de membranes purifiées
[34]. Les membranes cellulaires n'étant pas particulièrement
riches en photosensibilisateurs connus (coenzymes à nicotinamides,
coenzymes flaviniques, porphyrines etc.), on peut se poser la question
de la nature du processus initialement impliqué dans cet effet
particulièrement important des ultraviolets A, les protéines
ou les lipides membranaires n'étant pas susceptibles d'absorber
directement le rayonnement ultraviolets A. Il est probable que la peroxydation
des lipides, et plus particulièrement celle des acides gras polyéthyléniques,
soit à l'origine de ce processus, sans doute dans un but de réparation
des dommages causés aux membranes, l'excision par une phospholipase
A2 de l'acide gras peroxydé (les acides gras polyéthyléniques
sont le plus souvent localisés en position 2 sur le glycérol
au sein des phospholipides), suivie de la réacylation par un acide
gras polyéthylénique «neuf», permettant de limiter
les dommages causés aux membranes [35]. Les acides gras peroxydés
ainsi libérés pourraient être pris en charge par la
glutathion peroxydase, permettant leur réduction et leur détoxification
[36, 37]. La peroxydation des acides gras polyéthyléniques
des phospholipides semble pouvoir stimuler également une activité
de type phospholipase C [38], probablement là encore dans un but
de réparation de la structure des membranes. Si cette activation
de phospholipase C ne conduit pas à des médiateurs de l'inflammation,
elle peut avoir d'autres conséquences, les diglycérides
formés activant la protéine kinase C [39], impliquée
de façon générale dans la stimulation de la prolifération
cellulaire [40], par exemple des fibroblastes au niveau du derme, pouvant
ainsi participer à l'épaississement et à la perte
d'élasticité de la peau liés à une exposition
répétées aux rayonnements ultraviolets. Une stimulation
de la production de diglycérides sous l'effet des ultraviolets
a effectivement été observée [41, 42], ainsi qu'une
activation de la protéine kinase C [43]. Ce processus pourrait
être également impliqué dans la photocarcinogenèse
liée à l'exposition aux rayonnements ultraviolets.
Les dommages cellulaires
liés à l'apparition des produits de peroxydation des lipides
Quel que soit le mécanisme de photosensibilisation mis en jeu,
il pourra aboutir à deux types de dommages :
Les dommages directs, résultant de l'attaque
des constituants cellulaires par les espèces actives de l'oxygène
(radical hydroxyle ou oxygène singulet) : oxydation de résidus
sensibles des protéines comme l'histidine, le tryptophane, la tyrosine,
la cystéine, la méthionine, et donc inactivation de nombreuses
protéines cellulaires: enzymes, transporteurs, canaux ioniques,
protéines du cytosquelette, récepteurs etc. ; oxydation
des acides nucléiques, oxydation des lipides, notamment des acides
gras polyéthyléniques de haut degré d'insaturation.
Les dommages indirects, liés notamment à
l'interaction covalente des produits terminaux de la peroxydation des
lipides (aldéhydes, et notamment le malondialdéhyde) avec
des résidus aminés de protéines (résidus lysine
par exemple) ou de bases nucléiques, pouvant former des pontages
covalents intra ou interchaînes, voir mixtes (protéines-acides
nucléiques). Il est clair que, dans ce cas, la peroxydation des
lipides cellulaires joue un rôle de relais et d'amplification des
dommages directement causés par les espèces actives de l'oxygène
produites primitivement lors des réactions de photosensibilisation.
On pourra également distinguer, dans le cadre des dommages «indirects»
liés à la génération de produits de peroxydation
des lipides, les dommages «primaires» et les dommages «secondaires».
Les dommages primaires peuvent être considérés comme
directement reliés à l'altération des lipides membranaires
(essentiellement phospholipides et cholestérol), induisant des
perturbations dans la structure et la composition des membranes cellulaires.
Il peut en résulter des modifications de la fonction de barrière
des membranes, ainsi que des modifications de l'activité de divers
systèmes enzymatiques, transporteurs, récepteurs, systèmes
de transduction, liés aux membranes. Ainsi, une augmentation de
la microviscosité des liposomes ou des membranes est observée
après exposition à un stress oxydant [44]. Sachant que de
nombreux enzymes, transporteurs, canaux ioniques, récepteurs, sont
sensibles à de fines modifications de leur microenvironnement membranaire,
notamment en relation avec des modifications de la composition de la phase
lipidique, il apparaît intuitivement évident que l'altération
des phospholipides membranaires résultant de la peroxydation des
acides gras polyéthyléniques peut avoir des répercussions
directes et rapides sur l'activité de nombreuses protéines
incluses de façon permanente ou temporaire dans la bicouche lipidique,
ainsi que sur le mouvement latéral ou transmembranaire de diverses
molécules. L'une des conséquences les plus classiques de
l'exposition de cellules en culture ou de liposomes à divers stress
oxydants, est une perturbation des flux calciques [45-47], dont on conçoit
les conséquences en termes de perturbation de l'activité
des nombreux systèmes enzymatiques calcium-dépendants [48].
Ainsi, les perturbations importantes de l'organisation du cytosquelette
observées dans les kératinocytes humains exposés
aux ultraviolets A [49] pourraient être liées à la
génération des produits d'oxydation des lipides et aux perturbations
du taux de calcium intracellulaire induites par ces derniers [50]. Une
élévation importante du taux intracellulaire du calcium
est également impliquée dans le déclenchement de
la mort cellulaire par apoptose [51, 52]. La déstabilisation des
membranes lysosomiales, avec relargage dans le cytosol d'hydrolases acides
hautement toxiques, pourrait également participer aux dommages
cellulaires induits par des photosensibilisateurs exogènes [53].
Il est intéressant de noter que l'inhibition de la synthèse
endogène du cholestérol rend les kératinocytes en
culture plus sensibles aux dommages induits par les ultraviolets A, et
que cet effet est prévenu par l'addition d'inhibiteurs des protéases
lysosomiales [54], ce qui suggère fortement la participation des
lysosomes dans la mort cellulaire induite par les ultraviolets A dans
ce modèle expérimental (donc un processus de nécrose
plutôt qu'une apoptose). Cette observation souligne de plus le rôle
du cholestérol dans la résistance des kératinocytes
au stress oxydant induit par les ultra- violets A.
À côté de ces dommages «primaires» résultant
des perturbations de la structure des membranes cellulaires, on peut considérer
les dommages liés à la réaction secondaire des produits
de la peroxydation des lipides avec les protéines et les acides
nucléiques, pouvant influer, dans la mesure où ils ne seraient
pas d'emblée létaux, sur la régulation de l'ensemble
de la machinerie cellulaire. Les produits de peroxydation des acides gras
polyéthyléniques les mieux étudiés en ce qui
concerne leur interaction avec les protéines et les acides nucléiques
sont les dérivés aldéhydiques, en particulier le
malondialdéhyde et le 4-hydroxynonénal [23, 24]. D'une façon
générale, à fortes doses, la plupart de ces composés
sont cytotoxiques [24, 55, 56]. À plus faibles doses, en absence
d'effet létal, on observe une inhibition de la synthèse
des protéines et un ralentissement de la prolifération cellulaire
[24, 55-57]. Beaucoup d'enzymes du métabolisme intermédiaire
(glycolyse, chaîne respiratoire etc.) sont inhibés [24, 55,
56, 58, 59]. L'interaction de ces aldéhydes avec l'ADN et leur
effet mutagène (potentiellement carcinogène) est largement
documenté [55, 56, 60-62]. Par ailleurs, certains hydroperoxydes
sont susceptibles d'entraîner des coupures au niveau de l'ADN (clastogenic
factor, [63, 64]), pouvant là encore être impliqués
dans l'action pro-carcinogène des produits de peroxydation des
lipides [65]. On remarquera dans ce dernier cas que l'activation par les
ultraviolets de la «cascade» de l'acide arachidonique [10, 32]
pourrait également participer au processus de photocarcinogenèse.
Au total, la peroxydation photosensibilisée des lipides peut
être à l'évidence impliquée dans les principales
conséquences de l'exposition de la peau aux rayonnements ultraviolets
: processus inflammatoires (érythème solaire), épaississement
de la peau et perte de l'élasticité cutanée, apparition
de cancers cutanés. Les produits terminaux de la peroxydation des
lipides générés par les réactions photosensibilisées,
ainsi que les intermédiaires de la cascade de l'acide arachidonique,
pourraient en particulier être impliqués dans les coupures
simple ou double-brin de l'ADN et les pontages ADN-protéines observés
dans les cellules exposées aux ultraviolets A [66, 67], et donc
dans le vieillissement cutané. Bien que la peau possède
des défenses antioxydantes, enzymatiques : superoxyde dismutase,
catalase, glutathion peroxydase, hème oxygénase, et non
enzymatiques : vitamine E, bêta-carotène, glutathion, vitamine
C [68], il n'en demeure pas moins que l'altération des lipides
constitutifs des membranes cellulaires, la perturbation des processus
de transduction des signaux et les multiples effets intracellulaires (membranaires,
cytosoliques et nu-cléaires) des produits terminaux de la peroxydation
des lipides, jouent à terme un rôle important dans le vieillissement
cutané. L'efficacité du recours à des préparations
topiques antioxydantes (en particulier à base de vitamine E ou
de superoxyde dismutase) reste à démontrer. Par ailleurs,
la nature des vecteurs utilisés en cosmétologie, et notamment
leur composition en lipides (par exemple dans le cas de liposomes), doit
être considérée avec circonspection. Nous avons en
effet pu démontrer que l'enrichissement de kératinocytes
humains en acides gras insaturés de la série n-6 entraîne
une augmentation de l'effet photocytotoxique des ultra- violets A proportionnelle
au degré d'insaturation de l'acide gras ajouté, le taux
des produits terminaux de la peroxydation des acides gras polyéthyléniques
(TBARS) étant corrélativement augmenté [69]. Enfin,
il n'est pas exclu de pouvoir influer sur la réponse de la peau
aux rayonnements ultraviolets par une simple action diététique
: ainsi, l'enrichissement du régime en huiles de poissons, riches
en acides gras de la série n-3, semble entraîner une réduction
de la réponse inflammatoire aux ultraviolets B et aux ultraviolets
A [70], sans doute en relation avec la compétition entre acides
gras des séries n-3 et n-6 au niveau de la cascade de l'acide arachidonique
[71].
Vieillissement et lipides
de la barrière cutanée
Un autre aspect, malheureusement beaucoup moins documenté, de
la relation entre lipides et vieillissement cutané, est celui de
l'évolution de la fonction de barrière hydrique de la peau
en relation avec la composition en lipides de l'épiderme. On sait
que cette fonction de barrière hydrique de la peau, capitale pour
maintenir une hydratation normale de l'organisme, est assurée,
au niveau du stratum corneum, par des structures extracellulaires
en multifeuillets, au sein desquelles certains lipides (céramides,
cholestérol, acides gras libres) jouent un rôle essentiel
[72-77].
Des études récentes ont mis en évidence des perturbations
de la perméabilité de la peau du sujet âgé
vis-à-vis de différentes molécules [78]. Par ailleurs,
le nombre de feuillets lipidiques présents au niveau du stratum
corneum, ainsi que la quantité de lipides, diminuent avec l'âge
[79]. Il semble en outre que la capacité de restauration de la
barrière lipidique soit également réduite chez le
sujet âgé, chez lequel on observe en particulier une diminution
des granulations lamellaires au niveau du stratum granulosum [79].
Il est intéressant de remarquer que la principale anomalie métabolique
constatée chez le sujet âgé est une réduction
de la synthèse endogène des stérols, alors que le
niveau est sensiblement normal en ce qui concerne les acides gras et les
sphingolipides [80]. Cette réduction de la biosynthèse des
stérols est attribuable essentiellement à un déficit
de l'activité basale de l'hydroxy-méthylglutaryl coenzyme
A réductase (HMG-CoA réductase), enzyme clef de la voie
de synthèse du cholestérol, mais aussi à une réduction
de ses possibilités d'induction en cas de sollicitation aiguë
de la barrière cutanée [80]. Une normalisation de la fonction
de barrière de la peau peut être obtenue par application
topique de cholestérol, ce qui confirme que le déficit,
chez le sujet âgé, est essentiellement lié à
un abaissement de la synthèse de ce lipide avec l'âge [80].
Ce rôle particulier du cholestérol dans la fonction de
barrière hydrique de la peau est confirmé par une étude
récente montrant que chez la souris dont la peau est traitée
par un solvant organique (acétone) réduisant fortement la
fonction de barrière hydrique, l'application topique d'acylcéramides
seuls augmente plutôt le temps de récupération, alors
que le mélange d'acylcéramides et de cholestérol,
dans des proportions adéquates, accélère très
fortement la restauration de la fonction de barrière hydrique [81].
Ces observations intéressantes montrent qu'un équilibre
particulier dans la composition des lipides du stratum corneum
est nécessaire à une fonction de barrière hydrique
efficace, et d'autre part suggèrent qu'une supplémentation
topique par des mixtures lipidiques adéquates pourraient peut-être
être utilisées pour corriger les anomalies liées à
l'âge ou observées dans certaines dermatoses.
CONCLUSION
En conclusion, le vieillissement de la peau est sans doute en grande
partie lié, comme beaucoup d'autres processus dégénératifs,
à la production d'espèces activées de l'oxygène
(en l'occurrence dans le cas de la peau, aux espèces produites
par l'action photodynamique de la lumière absorbée par les
chromophores des cellules cutanées), ces espèces activées
de l'oxygène attaquant les principaux constituants cellulaires,
dont en particulier les lipides, dont les produits d'oxydation accélèrent
et amplifient les dommages causés à la peau. Ce rôle
aggravant de la peroxydation lipidique suscitée notamment par le
rayonnement ultraviolet A doit être plus spécialement pris
en compte pour la mise au point de nouvelles stratégies visant
à ralentir le vieillissement cutané. Par ailleurs, l'âge
s'accompagne d'un fléchissement de la fonction de barrière
hydrique de la peau, lié en particulier à une diminution
de la capacité de synthèse du cholestérol par les
cellules cutanées. Cette altération de la barrière
lipidique n'apparaît pas inéluctable, dans la mesure où
une supplémentation topique à l'aide de mixtures lipidiques
de composition et de proportions adéquates semble pouvoir restaurer
une barrière hydrique sensiblement normale.
Remerciements
Nous remercions tout particulièrement la Ligue Nationale Contre
le Cancer (Comité de Picardie), le Conseil Régional de Picardie
et l'Université de Picardie-Jules Verne (UPJV) pour leur soutien
financier.
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