ARTICLE
L'entrée en vigueur, depuis le 1er/05/1999, de la nouvelle
réglementation européenne sur les aflatoxines (CE n°
1525/98) et la mise en application, depuis le 01/01/2001, de la nouvelle
directive (98/53/CE) sur les modalités d'échantillonnage
et d'analyse perturbent fortement le commerce international de l'arachide
de bouche. Ces dispositions ont des effets négatifs pour les pays
africains techniquement mal préparés et qui ne disposent
pas de moyens financiers pour réagir efficacement.
Réalité du risque pour l'alimentation
humaine
Une étude publiée en 1999 par le Conseil supérieur
d'hygiène publique de France [1] fait référence au
Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) en ce qui concerne
le risque pour l'homme. Le CIRC a classé les substances éventuellement
cancérogènes en plusieurs groupes, le groupe 1 comprenant
les produits ou procédés dont la cancérogénicité
pour l'homme est avérée. En 1992, un groupe de travail du
CIRC a clairement confirmé le classement des aflatoxines B1, B2,
G1, G2 dans le groupe 1 (p. 121), le métabolite M présent
dans le lait et les produits laitiers étant considéré
comme « cancérogène possible » (groupe 2B). Nous
n'en sommes donc plus, dans la grande majorité des cas, au stade
de présomptions, bien que des facteurs étiologiques autres
que les aflatoxines soient impliqués, dont l'hépatite B.
Difficile application de la réglementation
Au nom du principe de précaution, l'UE a choisi de placer la
tolérance dans les fruits secs (dont l'arachide de bouche) à
un niveau très bas pour l'alimentation humaine directe, soit au
maximum 2 mug d'aflatoxine B1 ou 4 mug pour la somme des aflatoxines B1
+ B2 + G1 + G2, niveaux qui correspondent tout juste au seuil de détection
des méthodes d'analyses. On peut s'interroger sur ce choix de l'UE
quand on sait que les États-Unis, à la fois producteur et
gros consommateur d'arachide de bouche, ont une tolérance de 20
mug/kg pour la somme des 4 aflatoxines. La gestion de la santé
publique et des opinions publiques européennes n'ouvre sans doute
pas d'alternative.
Cependant, la mise en uvre du contrôle technique découlant
de cette nouvelle réglementation s'avère très difficile,
notamment en raison des nouvelles modalités d'échantillonnage
entrées en vigueur le 01/01/2001. Dans son article, Michel Blanc
décrit parfaitement les difficultés de réalisation
du contrôle, l'interprétation des résultats et surtout
les conditions d'acceptation ou de refus lorsqu'il déclare que
« cette disposition revient à exiger au final un niveau de
contamination quasiment nul, ce qui est bien sûr totalement impossible
à garantir sur des produits comme l'arachide de bouche ou la pistache
et ce qui est contraire au principe Alara (As Low As Reasonnably Achievable)
défini par le JECFA ».
Le même article précise que les incertitudes des mesures
découlant du critère de fidélité défini
par la directive 98/53/CE sont de ± 1,8 mug pour un seuil réglementaire
de détection de 2 mug. Il ne faut donc pas s'étonner de
l'importance des contentieux à gérer.
Conséquences économiques et sociales
pour les filières de production
Ce qui frappe le plus est le fait que, contrairement à ce qui
s'est passé dans d'autres cas (l'on pense à la question
du marché international de la banane), il n'y ait eu ni progressivité
dans la réduction de la tolérance, ni mesures d'accompagnement
en faveur des pays producteurs. Il est en effet paradoxal que ces mesures
préventives pénalisent particulièrement les pays
ACP que l'UE aide financièrement à développer leurs
productions agricoles. Or, ces mesures mettent aujourd'hui les filières
d'exportation en danger en raison des surcoûts qu'elles entraînent
pour les pays producteurs.
Coût du contrôle
Faute de disposer de laboratoires de contrôle homologués,
les pays du Sud sont entièrement tributaires du contrôle
effectué dans les pays d'importation. Pour faciliter et renforcer
le contrôle, l'UE a réglementé, dans chaque pays,
le nombre de points d'entrée, sans se soucier des coûts portuaires
ni des taux de fret pratiqués pour certaines destinations. L'obligation
de passer par des ports préalablement désignés peut
entraîner un premier surcoût important par rapport à
la faible valeur des produits agricoles. Le deuxième surcoût
résulte des frais d'immobilisation des conteneurs dans l'enceinte
portuaire en attendant les résultats du contrôle de la teneur
en aflatoxine. Ce coût est extrêmement élevé
car les tarifs pratiqués ont un caractère dissuasif et la
durée de stationnement peut être augmentée du temps
d'une contre-expertise en cas de contentieux. Le troisième surcoût
résulte de l'importance de l'échantillon (30 kg) à
faire parvenir préalablement à l'importateur en fret express
aérien.
Coût des sanctions
L'UE fait obligation à l'exportateur de rapatrier à ses
frais les lots de graines dont la teneur en aflatoxine est supérieure
à la tolérance. Ce coût est prohibitif car il cumule
les frais de déchargement et de séjour au port d'importation,
les frais de contrôle, les frais de contre-expertise, les honoraires
d'un cabinet d'expertise, voire le voyage aérien, les frais de
séjour d'un représentant de l'exportateur et le fret de
retour.
Au cas où il s'avérerait qu'un pays producteur exporte
des graines jugées trop contaminées, l'UE peut prendre des
mesures commerciales suspensives à l'endroit du pays. Cette mesure
a été appliquée aux arachides de bouche d'Égypte
de mai à décembre 1999. L'interdiction a été
levée après que l'Égypte a mis en place un plan de
contrôle, mais l'UE lui a fixé une période probatoire
d'un an durant laquelle ses marchandises sont accompagnées de certificats
sanitaires spécifiques et tous les lots importés sont l'objet
d'un contrôle particulier. Une telle mesure est lourde de conséquences
car elle entraîne une rupture d'accords commerciaux avec des clients
qu'il a parfois été long de fidéliser. Dans ce cas,
ce sont bien évidemment tous les opérateurs de la filière
du pays producteur qui en subissent un grand préjudice économique.
Coût des difficultés de mise aux
normes
La mise aux normes n'est réalisable que si la qualité
sanitaire peut être maîtrisée tout au long de la filière,
de la culture à la mise en marché. Le tri final des graines
n'étant réalisable techniquement comme économiquement
que sur des récoltes peu contaminées, les pays producteurs
doivent développer un arsenal de mesures préventives (variétés
résistantes, irrigation, achat à la qualité, etc.)
dont le coût est élevé et qui demandent du temps pour
conduire les recherches ou le développement nécessaires
puis la mise en uvre opérationnelle.
Cette mise aux normes suppose un équipement de contrôle
au niveau des usines de fabrication, un laboratoire national de contrôle/certification
agréé par des organisations de certification de l'UE, la
mise en place d'un plan de contrôle/qualité et l'adoption
de textes législatifs et réglementaires permettant son bon
fonctionnement. Cette mise aux normes est particulièrement coûteuse
à développer dans les pays ACP car elle nécessite
la formation et l'intéressement de producteurs en général
peu sensibilisés à la qualité sanitaire.
Note :
1 Cité par le périodique The Public Ledger
du 2 octobre 2000.
CONCLUSION
Nécessité d'un appui aux pays producteurs
en développement
La plupart des pays ACP exportateurs n'ont pas les ressources financières
et techniques pour une telle mise à niveau de leurs filières
d'arachide de bouche. Il est absolument nécessaire de les aider
à la fois financièrement et techniquement à se mettre
aux normes et à mettre en place les moyens de contrôle permettant
de certifier la qualité des produits vendus sur le marché
international. L'appui doit aller au-delà des conférences
de sensibilisation faites en 1999 par l'International Trade Centre (ITC-Issue
2/1999) dans les Chambres de Commerce de quelques pays d'Afrique de l'Ouest,
et déboucher sur des actions conjointes de la part des organisations
internationales du commerce, de la santé et de l'éducation.
Le coût d'un programme d'aide à la mise aux normes pourrait
par exemple, comme l'a suggéré un importateur hollandais1,
être financé par une taxe à l'importation.
Parallèlement, il convient de suivre de très près
les résultats des contrôles opérés dans divers
pays importateurs au travers de l'UE de manière à éliminer
les disparités qui pourraient résulter des différences
d'interprétation des textes et des pratiques (notamment en matière
d'échantillonnage).
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Le Centre de coopération internationale
en recherche agronomique pour le développement (Cirad) cherche
à tout mettre en uvre pour aider des pays producteurs,
particulièrement les pays africains ACP, les moins préparés
à affronter une telle réglementation.
Pierre Fabre : Chef du Programme Cultures
alimentaires
Cirad-CA - TA73/09 - Avenue Agropolis, 34398 Montpellier Cedex
5
pierre.fabre@cirad.fr
Jean Leu Marchand : Responsable de l'Équipe
Cirad-CA - TA 70/16 - 73, rue Jean-François-Breton
jean-leu.marchand@cirad.fr
Philippe Dimanche : En charge du Projet de
relance Qualité des produits de l'arachide de bouche
au Sénégal
Cirad-CA - TA 70/16 - 73, rue Jean-François-Breton, 34398
Montpellier Cedex 5, 34398 Montpellier Cedex 5
philippe.dimanche@cirad.fr
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REFERENCES 1. PFOHL-LESZKOWICZ
A, ed. (1999). Les mycotoxines dans l'alimentation : évaluation
et gestion du risque. Paris : Tech et Doc. |