ARTICLE
Les pays de l'Afrique francophone ont acquis une solide position sur
le marché mondial du coton fibre, en y occupant globalement la
troisième place à l'exportation depuis plus d'une décennie,
même si cette position s'est affaiblie avec la stagnation, voire
la régression de la production ces 2-3 dernières campagnes.
La transformation industrielle des graines de coton dans ces pays est
cependant relativement récente, datant pour l'essentiel du début
des années 80. Avant cette date, les graines étaient brûlée,
servaient de fumure organique ou étaient données au bétail
dans les pays à grande tradition d'élevage (Mali, Burkina
Faso par exemple).
Avec la trituration des graines de coton s'est instauré un sous-secteur
industriel donnant à la fois de l'huile, brute ou raffinée,
du tourteau brut ou conditionné en aliment de bétail (par
adjonction de coques, de soapstocks, et de sels minéraux
en particulier), voire du savon après hydrogénation de l'huile1.
Au début des années 90, ce sous-secteur industriel a connu,
à peu près dans tous les pays de l'Afrique francophone,
une première évolution institutionnelle se traduisant par
un détachement de son intégration avec la production de
coton graine. Une prochaine évolution est possible avec les interrogations,
entendues récemment, portant sur la réelle rentabilité
de la trituration face à la possibilité de l'exportation,
jugée plus profitable, des graines sur le marché mondial.
Si le plus grand intérêt de l'exportation est confirmé,
c'est la poursuite de la transformation locale des graines de coton qui
est remise en cause.
Dans cet article, nous commencerons par analyser les facteurs qui ont
conduit à l'évolution institutionnelle du sous-secteur de
la trituration des graines (fin de l'intégration) et par remettre
en cause le bien-fondé de cette activité. Nous proposerons
ensuite une analyse, certes incomplète, du marché mondial
des produits liés à la graine de coton, pour indiquer que
le marché mondial pourrait constituer un élément
pour une meilleure valorisation commerciale des sous-produits du coton
fibre, mais de manière différenciée entre les pays
et à échelle limitée. En d'autres termes, on ne peut
en aucun cas considérer l'exportation des produits liés
à la graine de coton comme substitution totale de la transformation
industrielle locale dans tous les pays d'Afrique francophone.
Trituration récente en évolution
institutionnelle
Activité récente
En Afrique francophone, l'usine de Kaélé (Cameroun), installée
en 1958, est restée longtemps la seule à triturer les graines
de coton. C'est à partir de la deuxième moitié des
années 70, et surtout au cours de la décennie 80, que l'exploitation
industrielle des graines est devenue généralisée
dans les pays cotonniers de cette zone, à partir de l'installation
de nouvelles usines : Côte d'Ivoire (1975), Tchad (1977), Mali (1981),
Cameroun (1984), ou de la modernisation ou l'adaptation des usines existantes,
entre 1986 et 1991 (Burkina Faso, Togo et Mali). Sur le plan technologique,
c'est au Mali que débuta, vers 1983, l'intégration des coques
de graines de coton dans la fabrication de l'aliment de bétail
à base de tourteaux (technique déjà fort en usage
en Californie à l'époque). L'application de l'extraction
par solvant, pour améliorer le rendement industriel, a été
adoptée dans la deuxième moitié des années
80. L'huile de coton hydrogénée sert de composante à
la fabrication de savon, c'est le cas au Mali et au Tchad qui se sont
engagés dans la production savonnière afin d'esquiver quelque
peu la concurrence des huiles de palme d'importation.
Depuis l'instauration de l'activité de trituration, la quasi-totalité
des graines produites, après déduction des semences, est
transformée pour donner huile, tourteaux et aliment de bétail,
voire savon. Dans plusieurs pays, l'huile de coton est devenue la principale
huile de table (Mali, Tchad, Burkina Faso, Togo). La production de tourteaux
de coton a été pour l'essentiel exportée, jusqu'au
début des années 90. Cette exportation a depuis fortement
diminué avec l'accent mis sur la production d'aliments pour les
ruminants. L'aliment de bétail est consommé principalement
au niveau national. C'est devenu un produit très disputé
dans les pays où l'élevage est traditionnel et où
le cheptel est devenu important. Au Mali, la répartition de l'aliment
de bétail entre les différents groupes d'acteurs (agro-éleveurs
qui ont produit le coton graine, commerçant, etc.) avait fait l'objet
de décret présidentiel jusqu'à la fin des années
80. Au cours de la campagne 1999-2000, l'annonce d'une hausse de prix
de l'aliment de bétail par l'entreprise de production (Huicoma)
a provoqué une vive réaction coordonnée des syndicats
de paysans pour faire revenir sur la décision. Tout récemment,
les états généraux de la filière cotonnière
au Mali ont recommandé que les paysans des zones cotonnières
disposent d'au moins 50 % de la production nationale d'aliment de bétail.
La trituration des graines de coton a des effets économiques
et sociaux importants et variés. Elle correspond d'abord à
un accroissement de la valeur ajoutée produite par la filière
cotonnière. En valeur, il est indiqué que, en 1993, les
produits issus des graines de coton équivalent à plus de
20 % de la valeur du coton fibre en position carreau usine [1]. Ce pourcentage
devrait être plus important si l'on tient compte de la distribution
des produits au niveau national. C'est une activité qui génère
un nombre d'emplois important, de manière directe, dans les usines,
auquel on peut associer des emplois indirects, liés notamment à
la distribution.
À notre connaissance cependant, l'évaluation des effets
directs et indirects de l'activité de trituration a peu fait l'objet
d'études systématiques. Cette lacune contribue sans doute
à une perception tronquée de l'importance économique
et sociale d'une activité industrielle qui a été
vecteur dans l'introduction et dans la maîtrise de technologies
nouvelles. Il y a alors un risque de voir remettre en question l'intérêt
de la poursuite de l'activité lorsque surviennent des crises financières
touchant l'un ou l'autre segment de la filière cotonnière.
Remise en cause effective de l'approche d'intégration
en aval
De manière générale, la promotion de l'activité
de la trituration des graines de coton a été conçue
dans une optique d'intégration en aval de la filière cotonnière.
Les nouvelles sociétés de trituration étaient alors
des sociétés à capitaux mixtes associant essentiellement
l'État, la CFDT (Compagnie française de développement
des fibres textiles) et la compagnie cotonnière du pays dans laquelle
les deux premiers actionnaires sont déjà associés.
À titre indicatif, au Mali, pendant plusieurs années, le
directeur général de la Compagnie cotonnière (CMDT)
dirigeait en même temps la nouvelle entreprise d'huilerie (Huicoma).
Tous les pays n'entraient pas dans ce cas de figure. Par exemple, en Côte
d'Ivoire, l'entreprise de trituration (Trituraf) a été vendue
depuis longtemps au groupe multinational Unilever.
L'approche de l'intégration en aval a eu pour conséquence
une fixation du prix des graines de coton cédées aux huileries
qui échappait au marché. La maximisation de la valeur ajoutée
à la sortie de l'huilerie pouvait conduire à minimiser le
prix de cession de la matière première que sont les graines.
Certains pays ont appliqué un niveau de prix quasi symbolique,
approche que les études conduites sur les filières cotonnières,
au début des années 90, ont critiquée [2], lors des
difficultés financières rencontrées en conséquence
d'une nouvelle crise sur le marché du coton fibre. Le passage à
un nouveau mécanisme de prix minimum 2, comme mode de
rémunération des paysans producteurs de coton fibre, a conduit
aussi à viser une estimation plus juste du coût de revient
de la fibre et, donc, à retenir une valeur plus réelle des
graines cédées aux triturateurs. C'est à partir de
cette période qu'on a assisté à une augmentation
sensible du prix des graines [3]. En somme, c'est le souci de l'adaptation
à un marché mondial fluctuant du coton et celui de mieux
connecter la rémunération du paysan à l'évolution
du marché qui ont conduit à l'adoption du nouveau mécanisme
de prix minimum. C'est cette adoption qui a fait sortir de l'approche
d'intégration en aval, point de départ du développement
de l'activité de trituration des graines de coton.
Risque de disparition de l'activité ?
Le même souci de mieux coller au marché mondial et de mieux
rémunérer les paysans producteurs de coton graine conduit
certains observateurs à s'interroger sur le bien-fondé de
poursuivre la trituration locale des graines de coton. C'est ce qui ressort
d'une étude faite pour la Banque Mondiale [4] et que cette institution
a ensuite reprise à son compte [5], à partir du constat
que les prix à l'exportation des graines étaient supérieurs
à ce qui était pratiqué dans la cession aux triturateurs.
Il est difficile d'affirmer qu'il y a aujourd'hui une pression pour la
disparition de l'activité de trituration des graines de coton dans
les pays de l'Afrique francophone, mais le problème est posé.
Cette interrogation intervient à un moment où le sous-secteur
de la trituration connaît des situations généralement
difficiles dans les pays de l'Afrique francophone, du fait d'un facteur
commun qui est l'importation de l'huile de palme de la Malaisie ou de
l'Indonésie, mais aussi de facteurs plus spécifiques à
chaque pays. Au Tchad, la privatisation de l'huilerie de Moundou est devenue
effective. Dans ce pays, la mévente de l'huile est accentuée
par la concurrence de l'huile d'arachide, alors que la production industrielle
est aussi concurrencée par la production issue des presses artisanales.
En même temps, l'approvisionnement en graines de coton est perturbé
par les « fuites » au profit du Nigeria. C'est ce même
problème qui est rencontré dans de gros pays cotonniers,
comme la Côte d'Ivoire, ou dans des pays à production plus
modeste, comme le Sénégal. Dans ce dernier pays, la demande
en graines pour l'alimentation du bétail par la Mauritanie est
un facteur des difficultés d'approvisionnement rencontrées.
Au Togo, en plus des difficultés pour obtenir les quantités
nécessaire, l'huilerie est aussi pénalisée par la
qualité des graines qu'elle reçoit (fort taux d'acidité
en conséquence d'une mauvaise conservation des graines). Au Bénin,
pour protéger deux entreprises de trituration récemment
réhabilitées ou installées, on vient de décider
de l'interdiction de l'exportation des graines. Au Mali, les difficultés
financières de la filière cotonnière dans son ensemble
se traduisent aussi par une trésorerie très difficile de
Huicoma. Les seuls pays qui semblent avoir un sous-secteur de la trituration
en situation saine sont le Burkina Faso et le Cameroun. Dans ce dernier
pays, on signale une certaine pression politique pour défaire l'intégration
avec la partie amont.
Une étude plus détaillée sur la rentabilité
de la sous-filière de trituration est nécessaire. Nous pensons
qu'une telle étude doit aborder de manière globale les impacts
sociaux-économiques de la sous-filière et qu'elle ne peut
se limiter à cerner l'intérêt de l'exportation des
graines en s'appuyant seulement sur le rapprochement de deux prix : le
prix possible à l'exportation et le prix cédé aux
triturateurs. À titre indicatif, le fait que les paysans bénéficient
aussi des aliments de bétail, devenus indispensables pour leur
bétail, signifie aussi que le prix de cession des graines n'est
pas le seul élément de rémunération des paysans
qui ont produit le coton graine. Le coût d'opportunité d'un
aliment de substitution, en absence de l'aliment de bétail actuel
à base de tourteaux de graine de coton, doit être considéré
et on peut subodorer qu'il peut être assez élevé du
fait du faible développement des productions fourragères.
Dans la comparaison entre l'exportation des graines et la poursuite de
la trituration, il nous paraît important de tenir compte de :
- la répartition de la valeur ajoutée entre les acteurs
dans les deux cas ;
- l'incidence des sous-produits de la trituration (tourteaux ou aliment
de bétail) dans la création et la répartition de
la valeur ajoutée, surtout dans les pays à élevage
important ;
- des facteurs de la compétitivité actuelle de la trituration
tels que les technologies employées et la concurrence, pas toujours
loyale 3, de l'huile de palme importée ;
- de la distance aux ports d'évacuation qui ne met pas les pays
francophones à égalité devant l'opportunité
de l'exportation, en sachant que l'incidence du transport est plus grande
pour un produit (graines de coton) pondéreux et moins dense que
les balles de coton ;
- de la possibilité d'exporter les tourteaux, du moins en partie,
plutôt que les graines, ce qui correspond à imaginer une
autre gestion des ventes des produits issus de la trituration plutôt
que la disparition de cette activité ;
- des possibilités de gain de productivité par la recherche.
Il n'est pas de notre objet ici d'examiner en détail ces possibilités
de progrès par la recherche. Le rendement à l'extraction
d'huile est actuellement inférieur à 18 % alors que ce niveau
4 peut être dépassé. Nous avons déjà
souligné, dans un précédent article, l'existence
d'une grande variabilité génétique dans la teneur
en huile des graines de coton qui n'est pas réellement exploitée
[6]. Jusqu'à maintenant, les variétés vulgarisées
l'ont rarement été en tenant compte du critère teneur
en huile (tableau 1).
Cela n'est pas une fatalité, c'est une question d'organisation
des programmes de sélection et de financement complémentaire
pour étendre les critères de choix variétal.
Il est aussi utile de se rappeler l'intérêt des variétés
glandless (sans gossypol), surtout dans l'hypothèse d'investir
les marchés à l'exportation des tourteaux de coton, pour
profiter du vide laissé par l'interdiction de la farine animale
dans l'alimentation des animaux en Europe. C'est cependant l'analyse du
marché mondial des produits des graines de coton qui est fondamentale
pour bien cerner l'intérêt que ce marché peut présenter
pour les pays de l'Afrique francophone.
Des marchés mondiaux limités
en volume
Un marché mondial étroit pour les
graines de coton
Une production importante de graine de coton
mais peu échangée
Avec une production d'environ 35 millions de tonnes, le coton a une
place équivalente au colza et au tournesol dans la production de
graines oléagineuses [7] qui est largement dominée par le
soja (160 millions de tonnes). Sur cette production, environ 80 % sont
triturés, mais avec des variations entre les pays, en fonction
des capacités industrielles de trituration ou des usages spécifiques
de la graine (tableau 2).
Par exemple aux États-Unis, les graines délintées
sont recherchées par les producteurs de lait [8].
Les exportations de graines ont atteint 900 000 tonnes au cours de la
dernière campagne, ce qui ne représente que moins de 3 %
de la production totale. Le coton compte aussi peu dans le marché
des graines oléagineuses, largement dominé par le soja :
en 1999, le coton représente seulement moins de 2 % des exportations
totales de graines oléagineuses estimées à 52,6 millions
de tonnes (tableau 3).
On note cependant que les exportations de graines de coton ont fortement
progressé. Elles ont pratiquement triplé depuis 15 ans mais
nous n'avons pas d'information précise sur les principaux pays
exportateurs ces dernières années (tableau
4).
Une certaine spécificité du
marché des graines de coton moins bien rémunérées
Une question fondamentale est de savoir si le marché des graines
de coton est spécifique ou s'il se fond dans le marché global
des graines oléagineuses, au sein duquel on assisterait alors à
un phénomène de substitution entre les différentes
graines. Nous ne pouvons répondre de manière définitive
à cette question, mais nous observons que les exportations de graines
de coton ont augmenté en même temps que celles des autres
graines oléagineuses, ce qui réduit la portée du
phénomène de substitution du coton aux autres espèces
et fait penser à une certaine spécificité du marché
des graines de coton. Un complément d'information est nécessaire,
notamment à partir d'une enquête auprès des pays importateurs
(Japon, Italie, Mexique et surtout l'Espagne) pour cerner les éventuels
usages spécifiques des graines de coton. En Espagne et en Italie,
on sait que les graines peuvent être données directement
aux animaux mais nous ignorons quelle est la part relative d'une telle
utilisation (tableau 5).
On trouve difficilement les données sur les cotations des graines
de coton. De manière officieuse, on sait que l'Espagne tend à
faire les prix par ses demandes en importation. Celles dont nous disposons
font apparaître que, au cours de la décennie 80, les graines
de coton sont nettement moins bien rémunérées que
le soja.
Les raisons de ce différentiel de prix sont à cerner :
on peut avancer en particulier l'hypothèse d'une faible demande
ou d'une méconnaissance de la graine de coton, en particulier dans
les pays européens qui sont de gros importateurs de soja (tableau
6).
Un marché à forte élasticité
du prix en fonction de l'offre
La faiblesse actuelle du volume des exportations signifie que nombre
de pays producteurs de graines de coton, en augmentant significativement
leur offre sur le marché mondial, se verraient jouer un rôle
de price maker à leur désavantage par la baisse du
prix qui en découle. Ce volume est par exemple inférieur
à la production totale de l'ensemble des pays de l'Afrique francophone.
Une exportation d'une part significative de cette production africaine
aura pour conséquence immédiate, en absence d'une augmentation
de la demande, un effondrement du prix. Il est donc économiquement
insensé de prôner l'exportation des graines pour l'ensemble
de la production des graines des pays de l'Afrique francophone. Le marché
mondial des graines ne doit pas être considéré comme
substitution totale à la transformation locale des graines, il
peut seulement servir, au mieux, à ajuster un peu les prix des
graines cédées pour la trituration.
Bien entendu, l'élasticité du prix en fonction de l'offre
de graines à l'exportation dépend de l'évolution
de la demande. L'interdiction de l'utilisation de farines animales en
Europe est favorable à la demande en protéines d'origine
végétale. On enregistrerait aujourd'hui une répercussion
favorable sur la demande de graines de coton depuis plusieurs mois. Pour
que les pays producteurs de coton puissent réellement bénéficier
de cette opportunité de manière durable, des efforts doivent
être engagés pour mieux faire connaître les avantages
des graines de coton.
Un marché mondial de tourteaux de coton
en décroissance
Les exportations de tourteaux de coton sont tombées à
moins de 700 000 tonnes. C'est moins de 1 % des exportations totales de
tourteaux alors que la production de tourteaux de coton représente
plus de 8 % de la production totale. Les tourteaux de coton sont donc
essentiellement utilisés dans les pays producteurs (tableau
7).
La spécificité du marché des tourteaux de coton
est discutable au vu de l'évolution des quantités échangées
et qui fait penser à une substitution entre les tourteaux d'origines
différentes. Cette impression doit être complétée
par une meilleure connaissance des usages dans les pays importateurs,
notamment européens (Italie et France), alors que la résorption
de la demande de certains pays (Danemark par exemple) doit être
également cernée. Il est aussi possible que ce soit la faiblesse
du volume de la demande qui explique la faiblesse du prix des tourteaux
de coton vis-à-vis du soja (tableau 8).
Les pays qui dominent l'exportation de tourteaux de coton sont l'Argentine
et l'Australie, alors que la part de la Chine a énormément
chuté en raison du fort développement de productions animales
dans ce pays (tableau 9).
Tout comme pour les graines de coton, la faiblesse du volume échangé
fait que l'élasticité des prix est très sensible
à l'offre : tout pays qui se risque à exporter de grandes
quantités court le risque de faire effondrer le prix. Les tourteaux
de coton peuvent se poser en concurrent des tourteaux de soja sur le marché
européen mais seulement si les exigences en qualité, et
plus précisément en sûreté des produits fournis,
sont satisfaites : niveaux faibles, voire nuls, et garantis des tourteaux
en gossypol et en aflatoxine.
Un marché mondial d'huile de coton en
résorption
Les exportations mondiales d'huile de coton représentent moins
de 200 000 tonnes, c'est seulement 2 % des exportations d'huile de soja
en 1999, sans commune mesure avec le rapport au niveau de la production
(l'huile de coton représentait 16 % de la production d'huile de
soja la même année). Incontestablement, l'huile de coton
est essentiellement consommée dans les pays producteurs de coton.
C'est aussi une huile dont les exportations ont enregistré une
baisse très forte (un volume divisé par plus de 3) en une
quinzaine d'années (tableau
10).
Or, l'huile de coton possède des qualités reconnues comme
un bon équilibre entre les acides gras saturés et insaturés
et l'absence de cholestérol. Cette qualité reconnue confère
un prix supérieur à celui de l'huile de soja, mais cette
prime à la qualité est inférieure à celle
que connaît l'arachide, sans doute en raison d'une demande faible
en volume et en nombre de pays demandeurs (tableau
11).
Du bon usage du marché
mondial
Élargir la réflexion sur l'exportation
des produits des graines de coton
La valorisation des graines de coton sur le marché mondial pourrait
ne pas se limiter seulement à la seule exportation des graines
brutes, puisque les échanges internationaux concernent aussi les
tourteaux et l'huile de coton. D'ailleurs, c'est sur les échanges
de ces derniers produits que l'on peut avoir plus facilement les informations,
alors que les exportations de graines brutes restent assez confidentielles.
En élargissant ainsi les réflexions sur les différents
produits issus de la graine, on constate que la solution des exportations
pourrait ne pas s'opposer à la poursuite de l'activité de
trituration locale des graines.
Conséquences de marchés mondiaux
étroits
Pour autant, tous les marchés relatifs aux produits issus des
graines de coton sont faibles en volume (inférieur à la
production totale des pays de l'Afrique francophone, tant pour l'huile,
les tourteaux que pour les graines), en relation avec une faible demande
qui se traduit aussi par des niveaux de prix assez peu attractifs. On
peut anticiper une forte élasticité de ce prix à
l'offre, de sorte que tout excès de l'offre se traduira par un
effondrement probable du prix. En conséquence, il n'est pas sérieux
d'envisager l'exportation totale des graines au détriment de la
poursuite de leur transformation dans le pays. L'exploitation des marchés
mondiaux des produits issus des graines de coton ne peut être considérée
que comme un élément complémentaire à leur
trituration locale. Prétendre que l'exportation totale des graines
pourrait être économiquement plus avantageux de manière
durable serait, selon nous, une grave erreur, cela ne sera pas le cas
sur la base du chiffre d'affaires et encore moins sur la base de la création
de la valeur ajoutée et de sa répartition entre les acteurs.
Cependant, il nous semble que les tailles des marchés des produits
issus de la graine ne sont pas en rapport avec les avantages techniques
liés à l'utilisation de ces produits. Les produits du coton
sont mal connus en dehors des pays de production. Si on veut augmenter
la demande en ces produits, on ne peut faire l'économie d'une sensibilisation
sur les avantages des produits du coton dans les pays qui sont des clients
potentiels, c'est notamment le cas des pays européens.
Marché mondial
: élément régulateur du marché intérieur
et facteur favorable aux échanges régionaux
La possibilité d'écouler une partie, probablement faible
à l'heure actuelle, des produits issus de la graine sur le marché
mondial devrait avoir un effet positif pour inciter les triturateurs à
accepter de payer les graines à un prix équitable. C'est
dans ce sens que nous considérons que le marché mondial
peut jouer un rôle de régulation des prix sur les marchés
intérieurs. Suivant ce raisonnement, les interdictions ou les taxations
excessives de l'exportation de ces produits nous paraissent alors économiquement
inefficaces.
L'évaluation de cet effet de régulation, lorsque les exportations
ne sont pas pénalisées, pose le problème de la relation
entre les prix mondiaux et les prix intérieurs. Une première
position consisterait à déterminer les prix intérieurs
à partir des prix mondiaux diminués des coûts de mise
à l'exportation. Cette position est selon nous erronée parce
qu'elle se fonde implicitement sur l'hypothèse qu'il est possible
de substituer totalement la trituration locale par les exportations alors
que nous avons vu que le volume des marchés d'exportation des différents
sous-produits du coton est trop réduit pour rendre cela économiquement
justifiable. En d'autres termes, s'il est vrai que les triturateurs locaux
bénéficient de l'avantage d'une bonne garantie d'approvisionnement
locale en graines et qu'ils doivent donc consentir un coût pour
cela, il est aussi vrai que les producteurs de graines bénéficient
de l'avantage d'un écoulement local pour lequel ils doivent aussi
consentir le coût nécessaire. La notion d'avantages réciproques,
découlant de l'étroitesse des marchés mondiaux (et
donc du risque d'effondrement du prix à l'exportation en cas d'une
augmentation brutale de l'offre à l'exportation), montre que les
références pour déterminer les prix intérieurs
devraient avoir des valeurs inférieures aux prix mondiaux, dans
des proportions qui doivent être négociées entre les
acheteurs et les vendeurs du pays. Dans cette optique de prix négociés,
les études pour mieux appréhender la création et
la distribution de la valeur ajoutée issue de la trituration des
graines de coton devraient être utiles pour déterminer qui
bénéficient réellement de cette activité de
trituration et qui doit donc participer à assumer le coût
de la poursuite de cette activité. En tout cas, le coût de
cette poursuite ne doit pas être assuré uniquement par les
paysans, comme cela est supposé implicitement quand on sous-paie
les graines, ni uniquement par les industriels de la trituration, comme
cela est implicite quand on exige la parité du prix avec le prix
mondial.
L'exploitation du phénomène de régulation des prix
intérieurs par le marché mondial n'est pas de portée
identique pour tous les pays. Elle est plus accessible pour les pays côtiers,
alors que le coût de transport pénalise les pays enclavés.
Cependant, lorsque ce phénomène intervient dans les pays
côtiers, il provoque un manque d'approvisionnement en graines des
usines de trituration de ces pays, ce qui constitue un appel à
l'importation en provenance des pays plus éloignés de la
mer. En conséquence, le phénomène de régulation
par le marché mondial s'exprime par étapes entre les pays
côtiers et les pays enclavés et il peut engendrer des échanges
régionaux lorsqu'ils ne sont pas entravés par des politiques
de protection excessive.
Notes :
1 En dehors des emplois directs créés dans les
usines, on a vu aussi se développer, dans certains cas, une activité
annexe des femmes qui récupéraient les eaux grasses (soapstock)
et les traitaient artisanalement pour en faire du savon.
2 Pour nombre de pays de l'Afrique francophone, le prix habituellement
annoncé avant les semis est devenu un prix minimum à partir
de 1990 car il peut être augmenté par une ristourne résultant
du partage du sur-bénéfice obtenu à l'exportation
de la fibre, sur la base du différentiel entre le prix réalisé
à l'exportation et le prix de revient indicatif calculé.
Cette ristourne est restituée individuellement aux paysans (cas
du Mali) ou collectivement (cas du Bénin).
3 La concurrence déloyale découle par exemple
du non-acquittement des taxes à l'importation, comme cela a été
observé et dénoncé dans plusieurs pays (Mali, Côte
d'Ivoire).
4 Une production de 121 000 tonnes d'huile à partir
de la trituration de 680 000 tonnes de graines pour l'ensemble de 7 pays
(Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d'Ivoire, Mali, Tchad
et Togo) lors de la campagne 1998/1999 ou 1999/2000.
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