ARTICLE
Les OGM ont connu une diffusion rapide aux États-Unis en l'espace
de quelques années. D'une manière générale,
une telle vitesse de diffusion laisse penser que l'innovation présente
un intérêt économique indéniable pour les adopteurs.
Pourtant, les OGM soulèvent très souvent des interrogations
quant à leur impact économique, même lorsqu'on se
limite au niveau de l'agriculteur. Dans cet article, nous tentons de confronter
les observations faites sur la diffusion des innovations avec les résultats
des études sur l'impact économique de ces innovations sur
les gains des agriculteurs. Une telle façon de poser le problème
nous conduit naturellement à travailler sur des cas où il
y a eu une diffusion effective de ces produits. En l'occurrence, nous
travaillerons sur le cas des États-Unis. Compte tenu de la littérature
existante, cette synthèse couvre essentiellement l'impact des OGM
sur la marge brute par culture au travers du rendement et des dépenses
en semences et pesticides. Certaines études prennent également
en compte l'économie liée à la réduction du
nombre de passages.
Un bref rappel des caractéristiques des produits et de l'état
de leur diffusion est d'abord réalisé. Un modèle
graphique est ensuite présenté pour illustrer le lien entre
la diffusion et l'impact de l'innovation pour les agriculteurs. Une synthèse
de quelques résultats principaux sur l'impact des OGM est enfin
réalisée. Une discussion plus large sur l'ensemble des effets
économiques liés à la diffusion des OGM est abordée
en conclusion.
Caractéristiques des produits OGM et coût
d'accès
Des produits qui représentent de nouveaux
programmes de protection des plantes
Jusqu'à présent, les principaux produits OGM mis sur le
marché ont présenté deux caractères (éventuellement
combinés)2 : une tolérance à des herbicides
(désignée généralement par HT), et/ou une
résistance face à certains insectes (désignée
généralement par IR ou Bt). À chaque fois, la semence
OGM présente une innovation sur un caractère lié
à la protection des plantes, et son adoption se traduit par un
changement de programme de protection des plantes. Autrement dit, l'agriculteur
réalise plus que le simple remplacement d'une semence conventionnelle
par une semence OGM. Comme nous le verrons plus loin, le choix d'une semence
OGM est réalisé en comparant la profitabilité des
deux types de programme de protection des plantes, le coût de la
semence n'étant qu'une partie.
Nous ne pouvons pas ici entrer dans le détail des différents
types de remplacement compte tenu de la multiplicité des programmes
conventionnels3 de protection de plantes. Prenons simplement
le cas du remplacement d'un programme conventionnel intensif par un programme
OGM (tableau 1). Dans
le cas des semences HT, l'emploi d'herbicide sélectif post-levée
dans les programmes conventionnels peut être remplacé par
l'emploi d'herbicide total. Dans le cas des semences IR, l'emploi d'insecticide
dans les programmes conventionnels est nettement réduit car la
semence apporte le caractère de résistance à l'insecte.
Coût d'accès aux semences OGM
Rappelons qu'à la différence des variétés
de semences conventionnelles, les variétés OGM sont proposées
par deux innovateurs : l'entreprise de biotechnologie, qui fournit le
caractère lié à la transformation (résistance
à un insecte, tolérance à un herbicide), et le semencier,
qui fournit la variété dans laquelle il insère l'événement
de transformation. L'accès des semenciers aux événements
de transformation nécessite la signature d'un accord de licence
avec l'entreprise de biotechnologie dans lequel sera fixé le niveau
des royalties reversé sur chaque sac de semence OGM vendu. Bien
qu'on ne connaisse pas le détail de ces accords, il est généralement
admis que ces royalties représentent l'essentiel du supplément
de prix payé sur la semence par l'agriculteur.
Les suppléments de prix payés sur les semences OGM sont
variables selon les événements (tableau
2). Ils sont déterminés essentiellement par deux
facteurs :
- le gain réalisé par rapport aux programmes conventionnels
concurrents. Celui-ci est très élevé dans le cas
du coton IR où plusieurs traitements insecticides peuvent être
économisés. En revanche, il est moins élevé
dans le cas du maïs IR où un seul traitement est suffisant
en conventionnel pour lutter contre les attaques de pyrale (si celles-ci
sont assez fortes) ;
- dans le cas des événements HT, le coût du programme
OGM dépend du supplément de prix payé sur la semence
et du prix de l'herbicide total. Dans le cas des semences LL, Aventis
utilise la semence comme un moyen pour mettre en valeur son herbicide,
et c'est donc sur ce dernier que la marge est réalisée.
Dans le cas des semences RR, le brevet sur le Roundup étant tombé
dans le domaine public, Monsanto complète la faible marge réalisée
sur la vente de l'herbicide par une marge sur la semence OGM.
Deux autres facteurs auraient pu influencer le prix des semences OGM,
mais ne présentent pas d'effets significatifs dans le cas présent
:
- les coûts de production. Ceux-ci sont très similaires
entre la production de semences OGM et la production de semences conventionnelles,
ils ne permettent pas d'expliquer les différences de prix de vente
de la semence ;
- la possibilité de discriminer les prix selon les régions.
Compte tenu de l'hétérogénéité des
problèmes de protection des plantes, l'intérêt à
adopter des OGM peut être nettement différent d'une région
à l'autre. Dans ces conditions, l'innovateur pourrait avoir intérêt
à discriminer les prix en appliquant une tarification plus élevée
dans les régions où les problèmes de protection des
plantes sont plus forts. Une telle pratique n'a cependant pas été
observée.
Diffusion des OGM
La diffusion des OGM a été très rapide entre les
années 1996 et 1999 (tableau
3), l'année 2000 marquant plutôt un repli par rapport
à l'année 1999. Quelle que soit l'interprétation
donnée à cette dernière évolution, les produits
mis sur le marché semblent avoir atteint un plafond de diffusion.
Les écarts entre les niveaux des plafonds atteints laissent penser
que les événements proposés sur le marché
ne présentent pas globalement le même intérêt.
En particulier, tout laisse penser que la tolérance au Roundup
présente plus d'intérêt sur le soja que sur le maïs.
Un modèle graphique simple est proposé plus loin pour expliquer
le déterminisme du plafond de diffusion à partir des gains
réalisés par les agriculteurs.
Modèle graphique simple
pour représenter l'adoption par les agriculteurs
On se limite ici à l'analyse du plafond de diffusion4.
Lorsque le niveau de diffusion est proche du plafond, on peut penser que
tous les agriculteurs pour lesquels l'adoption présente un intérêt
ont adopté. Implicitement, nous supposons ici que le déroulement
de la diffusion pendant les toutes premières années a peu
d'influence sur le niveau du plafond qui est atteint. Autrement dit, on
peut étudier le niveau du plafond qui est atteint indépendamment
des événements qui se sont produits auparavant.
Comme nous l'avons indiqué plus haut, les produits présentent
des innovations sur des fonctions de protection des plantes, et le choix
de l'agriculteur ne concerne pas seulement la semence OGM mais tout un
programme de protection des plantes. Par conséquent, on peut penser
que l'agriculteur raisonne en comparant la rentabilité de différents
programmes de protection des plantes.
La figure 1 donne une
représentation graphique de la comparaison faite entre deux programmes
de protection des plantes (A et B). La partie supérieure du graphique
donne une indication du profit par hectare dégagé à
partir de chaque programme de protection des plantes en fonction de l'ampleur
des problèmes rencontrés5. Les courbes sont nécessairement
décroissantes pour l'une ou l'autre des deux raisons suivantes
:
- quand les problèmes deviennent plus aigus, le programme retenu
n'est plus aussi efficace et on observe alors une baisse de rendement
;
- le programme retenu peut garder toute son efficacité technique
(maintien du rendement), mais il est nécessaire d'augmenter les
doses et par conséquent les dépenses en input.
Plus une courbe décroît rapidement et moins le programme
est efficace du point de vue technique. Pour le dire autrement, les programmes
correspondant à des courbes fortement décroissantes peuvent
être qualifiés de programmes bas de gamme alors que les programmes
correspondant à des courbes faiblement décroissantes peuvent
être qualifiés de programmes haut de gamme.
Si l'on suppose que l'agriculteur choisit le programme qui lui offre
le meilleur profit, alors on peut définir un niveau limite sur
le problème de protection des plantes au-dessus duquel on préférera
le programme haut de gamme et en dessous duquel on préférera
le programme bas de gamme. Lorsque la loi de distribution sur les problèmes
de protection des plantes est connue (partie basse de la figure
1), il est possible de donner une estimation du pourcentage des
agriculteurs choisissant le programme haut de gamme (partie verte6
sur la figure 1).
On peut vérifier que les courbes de demande pour chacun des deux
programmes sont décroissantes avec le coût de ce programme.
Lorsque le prix des inputs utilisés pour un programme augmente,
toute la courbe de profit se déplace vers le bas. Le niveau limite
de basculement va alors se déplacer à l'avantage de la technologie
concurrente. Par exemple, si le prix du programme A augmente, le niveau
limite va se déplacer vers la droite et ce programme sera donc
adopté par moins d'agriculteurs.
En absence de problèmes de protection des plantes, les différents
programmes conduisent au même rendement. L'écart de profit
entre les deux programmes (delta dans la figure
1) reflète donc l'écart de coût entre les
deux types de programme. Lorsque le coût des deux programmes est
le même, l'écart delta est nul et tous les agriculteurs ont
intérêt à adopter le programme haut de gamme A. Autrement
dit, indépendamment du coût du programme, tous les agriculteurs
ne tirent pas le même bénéfice d'un programme de protection
des plantes. L'agriculteur le plus exposé aura toujours tendance
à mieux valoriser le programme haut de gamme que le programme bas
de gamme.
Si certains de ces programmes sont fondés sur des produits commercialisés
par des entreprises, celles-ci auront tendance à fixer un prix
qui leur permettra de dégager le meilleur profit possible en tenant
compte des éventuelles réactions des concurrents proposant
le même programme ou d'autres programmes concurrents. Il n'est pas
possible ici de développer cette partie dans le détail,
mais on peut observer que, dans un grand nombre de cas, le prix du programme
haut de gamme n'a pas forcément intérêt à être
fixé de façon à ce qu'il prenne tout le marché
aux dépens des autres programmes7.
Synthèse de quelques résultats
sur l'impact direct des OGM pour les agriculteurs
Le modèle présenté plus haut nous permet de comprendre
comment des programmes bas de gamme et haut de gamme peuvent co-exister
sur le marché du fait de l'hétérogénéité
des gains pour les agriculteurs. Dans ces conditions, il est tout à
fait possible que la diffusion des OGM reste partielle.
Nous allons tenter de mettre à l'épreuve ce modèle.
Plus précisément, l'objectif est de voir s'il y a une cohérence
entre les niveaux de diffusion observés au cours des dernières
années (1999 et 2000) et la distribution des gains pour les différents
agriculteurs. Par exemple, est-ce que les études ont tendance à
montrer que l'adoption de soja HT est avantageuse sur 50 % des surfaces
américaines de soja ? Une telle question nous oblige à retenir
les études couvrant un éventail assez large et si possible
représentatif des conditions de culture. Pour le dire autrement,
une étude donnant par exemple des estimations de gain lié
à l'adoption de soja HT uniquement dans tel comté de l'Illinois
ne présente pas d'intérêt ici car il ne s'agit que
d'un point dans la distribution8. Par ailleurs, comme nous
l'avons souligné dans l'introduction, toutes les variables n'ont
pas fait l'objet de la même attention, et les études présentées
ici porte essentiellement sur le rendement et les dépenses en intrants
(semences et pesticides).
Résultats fondés sur des enquêtes
auprès d'agriculteurs
* Enquête ARMS sur les performances des agriculteurs
À ce jour, la principale enquête réalisée
auprès des agriculteurs ayant adopté des OGM est celle réalisée
par le service ARMS de l'USDA [4]. L'échantillon couvre un large
éventail d'agriculteurs adopteurs et non adopteurs. Le questionnaire
porte sur l'usage d'intrants, le rendement obtenu et la marge brute.
L'impact de l'utilisation des OGM ne peut être mesuré directement
en comparant les marges brutes moyennes entre les exploitations ayant
adopté et celles n'ayant pas adopté d'OGM. En effet, cette
méthode conduit à des biais d'estimation importants si on
a des raisons de penser que l'échantillon des exploitations ayant
adopté des variétés OGM est différent de celui
des exploitations n'ayant pas adopté. Deux arguments peuvent être
avancés pour justifier cela. Premièrement, les exploitations
ayant adopté sont sans doute celles qui ont le plus de problèmes
d'adventices ou d'insectes, et qui ont normalement des rendements plus
faibles ou des dépenses en pesticides plus fortes que la moyenne.
Deuxièmement, les travaux sur la diffusion des innovations montrent
que les premiers adopteurs sont généralement des agriculteurs
très informés sur les nouveautés techniques avec
des performances plus élevées. Dans ces conditions, il n'est
pas possible de savoir si la différence de profit entre adopteurs
et non-adopteurs est liée à l'adoption de l'innovation ou
à d'autres facteurs. Les estimations présentées dans
le tableau 4 ont été
réalisées à partir d'un modèle économétrique
où les biais statistiques liés à cet effet de sélection
ont été corrigés.
Plusieurs commentaires peuvent être faits sur les résultats
(tableau 4).
* Premièrement, l'adoption a les effets attendus sur la consommation
de pesticides : l'adoption de coton IR conduit à une diminution
de l'utilisation d'insecticide, l'adoption de soja HT conduit à
une diminution de l'utilisation d'herbicide sélectif et à
une augmentation de l'utilisation de glyphosate. Les effets ne ressortent
en revanche pas de façon aussi nette dans le cas du coton HT.
* Deuxièmement, l'adoption conduit à un accroissement
du rendement. Cette augmentation n'est pas très forte dans le cas
du soja, mais il faut noter que l'année d'enquête correspond
au début de la diffusion du soja HT. Or, on sait que les toutes
premières variétés de soja HT n'étaient pas
forcément parfaitement isogéniques avec les variétés
conventionnelles, et avaient donc tendance à être moins performantes
que ces dernières sur les caractères autres que le caractère
HT9.
* Troisièmement, l'adoption conduit à une augmentation
significative des marges réalisées sur le coton, mais ne
conduit pas à des changements significatifs sur le soja. Cette
dernière observation est surprenante car elle concerne la culture
qui a connu la diffusion la plus forte. Le fait qu'il s'agit des toutes
premières variétés de soja, comme nous l'avons observé
plus haut, explique en partie ce résultat. Les auteurs expliquent
également que cette estimation cache une hétérogénéité
entre régions. En effet, lorsque les estimations sont faites au
niveau régional, les auteurs mettent en évidence une augmentation
significative du profit dans les Heartland (sud des Grands lacs), région
qui représente près des trois quarts des surfaces américaines
de soja. Cette explication n'est cependant pas complètement satisfaisante
car la diffusion du soja dans cette région n'est pas spécialement
plus forte que dans les régions voisines.
* Enquête de Hubbell et al. [6] sur les propensions
à payer
Hubbell et al. [6] tentent de construire une fonction de demande
en coton IR à partir des résultats d'une enquête réalisée
au début de l'année 1997 auprès d'un échantillon
de 210 agriculteurs. Un certain nombre de caractéristiques de l'exploitation
et de l'agriculteur sont ainsi collectées. De plus, chaque non-adopteur
doit indiquer si le prix de la licence est un facteur important pour expliquer
son comportement et, si tel est le cas, le prix de licence en dessous
duquel il serait prêt à adopter.
Les résultats (figure
2) montrent que les trois quarts des agriculteurs n'ayant pas
adopté seraient prêts à le faire avec un prix de licence
inférieur à 32 $/acre. La valeur moyenne de la propension
à payer de tous les agriculteurs est de 30 $/acre. Autrement dit,
les agriculteurs sont dans l'ensemble perdants si on les force tous à
adopter le coton IR avec une licence de 32 $/acre. Sur les États
de l'Alabama et de Georgie où la diffusion du coton IR est la plus
élevée (Lower South), le prix de la licence doit passer
de 32 $/acre à 23 $/acre pour que la diffusion passe de 50 à
75 % (figure 2). Dans
les autres États étudiés (Upper South, soit la Caroline
du Nord et Caroline du Sud), le niveau de diffusion de 75 % n'est atteint
que lorsque la licence passe en dessous de 11 $/acre. En d'autres termes,
l'introduction d'OGM concurrents peut conduire à augmenter significativement
le niveau de diffusion, si cela se traduit par une baisse significative
du prix de la licence.
Résultats fondés sur des modèles
agronomiques
* Retour sur les limites des analyses fondées sur des données
d'enquêtes
On peut penser a priori que la méthode la plus simple
et la plus robuste pour estimer l'impact des OGM consiste à demander
aux agriculteurs qui les utilisent ou non ce qu'ils en pensent. Les deux
exemples précédents ont montré que cette méthode
pose néanmoins deux problèmes.
* Dans le cas où la performance des adopteurs est comparée
à celle des non-adopteurs, on se trouve confronté au problème
des biais de sélection. Ainsi, mesurer l'impact pour les adopteurs
nécessiterait de connaître leur performance si on les forçait
à ne pas adopter. Ceci n'est pas possible, et on se contente donc
des données sur les non-adopteurs pour estimer ce que pourrait
être la performance des adopteurs s'il n'adoptaient pas. Notons
bien que ce problème ne se poserait pas si la population des agriculteurs
n'était pas hétérogène.
* Dans le cas où l'on s'appuie sur des propensions à payer,
le problème est alors de connaître le comportement qu'aurait
l'agriculteur en situation réelle. Différentes raisons peuvent
amener l'agriculteur à adopter ou non une variété
OGM à un prix inférieur ou supérieur par rapport
au prix qu'il avait indiqué en répondant à l'enquête.
Ensuite, même si l'agriculteur respecte ce qu'il a annoncé,
il se peut que l'impact réel soit différent de ce qu'il
avait anticipé au départ, l'agriculteur ayant pu se tromper
ou être trompé sur l'intérêt réel des
OGM dans son exploitation.
Les analyses fondées sur des enquêtes auprès d'agriculteurs
ayant montré leurs limites, une alternative possible consiste à
se fonder sur des modèles agronomiques pour donner une estimation
possible du rendement obtenu dans des conditions de culture données
avec un itinéraire technique donné. Une fois le rendement
estimé, il est possible d'estimer la marge dégagée
sur la culture en décomptant le coût de l'itinéraire
technique. Potentiellement, de tels modèles permettent d'estimer,
pour chaque condition de culture, la marge dégagée avec
différents itinéraires techniques et d'en déduire
l'impact des OGM.
En se replaçant dans le cadre du raisonnement présenté
plus haut avec la figure 1,
le problème des analyses fondées sur les enquêtes
(type ARMS) tient à ce qu'on n'a d'information que sur la courbe
qui se situe le plus en haut. À l'inverse, en se fondant sur des
modèles agronomiques, le travail consiste indirectement à
construire intégralement les différentes courbes de profits.
Deux principales applications ont été faites en utilisant
des modèles agronomiques, la première sur le cas de la résistance
à la pyrale sur maïs, la seconde sur le cas du soja HT.
* Cas de la résistance à la pyrale sur maïs
Au cours de son cycle de vie, le maïs peut subir jusqu'à
trois attaques de pyrale aux États-Unis. L'analyse de l'impact
des variétés de maïs Bt est délicate à
réaliser ex post car les attaques de pyrale sont très
irrégulières selon les années. Un impact très
positif sera observé suite à une forte attaque de pyrale.
Néanmoins, si cette attaque est exceptionnelle, il se peut très
bien que l'on estime que l'impact soit en moyenne négatif (le gain
de rendement moyen ne compense pas le supplément de coût
sur la semence).
Plusieurs chercheurs ont réalisé des études détaillées
de l'intérêt économique du maïs résistant
à la pyrale [7-10] à partir de modèles agronomiques.
En simplifiant, on peut considérer que tous ces travaux s'appuient
sur une modélisation du rendement proche de la forme suivante :
y est le rendement de la culture ; y0 est le
rendement sans attaque de pyrale. Ce rendement est multiplié par
un terme qui représente la chute (en pourcentage) de rendement
due à l'attaque de pyrale : n est le nombre moyen de pyrales
par plante ; a est l'impact d'un niveau d'attaque d'une pyrale par plante
sur le rendement ; x est le niveau d'efficacité de la technique
de lutte contre la pyrale exprimé comme le pourcentage des larves
détruites avant d'avoir eu un effet sur la plante.
Plusieurs gènes de résistance à la pyrale sont
aujourd'hui sur le marché, avec des degrés d'efficacité
variables [7] : les événements Mon810 (Monsanto) et Bt11
(Novartis) offrent une très bonne protection à tous les
stades ; l'événement 176 (Ciba/Mycogen) offre une très
bonne protection face à la première génération
d'attaque de pyrale, mais une protection moyenne pour les deuxième
et troisième générations ; enfin, l'événement
DBT418 (Dekalb) offre une très bonne protection face à la
première génération, et une bonne protection aux
deuxième et troisième générations. Lorsqu'un
produit présente une bonne efficacité (événements
Mon810 et Bt11), les auteurs s'accordent pour dire que le rendement obtenu
est équivalent à ce qui aurait été obtenu
sans attaque de pyrale. Cela revient alors à supposer que x
= 1.
Généralement, les travaux comparent le profit obtenu avec
un maïs Bt très efficace (x = 1) au profit obtenu avec
une semence conventionnelle sans appliquer de traitement (x = 0).
En définissant p comme le prix du maïs consommation
et delta le supplément de prix payé sur la semence Bt, le
profit obtenu avec le maïs Bt est :
et le profit obtenu avec le maïs conventionnel est
:
Après développement, on peut remarquer que les deux niveaux
de profit sont égaux pour un niveau d'attaque :
En reprenant des valeurs proches de celles envisagées dans les
différentes études10, on trouve que le maïs
Bt devient intéressant dès lors que les attaques de pyrale
dépassent 0,7 larve par plante. Cette valeur seuil est la traduction
du niveau seuil de la figure 1
au-dessus duquel le programme A (ici le maïs Bt) devient plus intéressant
que le programme B.
Plusieurs commentaires pourraient être faits sur les développements
possibles du modèle lui-même11. Néanmoins,
il nous semble surtout important de souligner qu'à ce jour aucune
confrontation n'a été faite entre les prédictions
faites par ce modèle et les données empiriques. Par exemple,
aucune analyse n'a été faite pour voir si approximativement
25 % de la surface en maïs américaine (soit le niveau de diffusion
du maïs Bt) subissait des attaques de pyrale en moyenne supérieures
à 0,7 chenille/plante.
* Cas du soja HT
Dans le cas du soja, les problèmes d'adventices sont assez réguliers
d'une année sur l'autre, mais variables selon les régions.
L'étude réalisée par Bullock et Nitsi [11] procède
en deux étapes.
D'une part, une enquête a été réalisée
auprès d'un échantillon représentatif de 1 400 agriculteurs
du Midwest, dans le but de repérer les adventices posant le plus
de problèmes sur leurs exploitations.
D'autre part, pour chaque exploitation, un logiciel simulant l'impact
des programmes de traitement (Ohio Herbicide Selector Program)
a été utilisé pour estimer le rendement obtenu. Une
fois déduits le coût des herbicides et le coût lié
à la réalisation des traitements, la comparaison des marges
permet de déterminer le meilleur programme conventionnel et d'estimer
le gain apporté par un programme OGM (ici : semence HT + Roundup).
Cette étude permet de dégager plusieurs résultats
importants.
* Dans la grande majorité des cas, les meilleurs programmes conventionnels
et le programme OGM donnent des rendements équivalents. Autrement
dit, pour chaque condition de culture, le gain lié à l'adoption
des OGM repose essentiellement sur une économie de dépense
sur les programmes de désherbage.
* La diffusion des OGM a permis aussi aux non-adopteurs de réaliser
des économies sur les dépenses de désherbage. Le
coût des programmes de désherbage conventionnel a baissé
en moyenne de 5 $/acre (près de 100 F/ha) entre 1995 et 1999. Ceci
est lié à la baisse des prix des herbicides utilisés
dans les programmes conventionnels qui résulte en grande partie
de la concurrence des programmes OGM. En particulier, les deux produits
leaders (Imazetapyr et Chlorimuron) avant l'introduction du soja HT ont
vu leur prix baisser de l'ordre de 40 % en l'espace de 3 ans [3].
* Lorsque la différence de coût de désherbage entre
le programme OGM et le programme conventionnel est calculée, moins
de 10 % des agriculteurs économisent plus de 10 $/acre, le supplément
de prix à payer sur la semence. Autrement dit, ces estimations
tendent à montrer que la proportion d'agriculteurs pour lesquels
les OGM conduisent à des gains directs est très faible et
nettement inférieure au niveau de diffusion actuel. Les auteurs
expliquent ce résultat par le fait que les programmes OGM permettent
de faciliter nettement la conduite de la culture, facteur non pris en
compte dans leur analyse. En supposant par exemple que cette simplification
présente une valeur de 10 $/acre (près de 200 F/ha), l'adoption
d'un programme OGM présente un intérêt pour près
de 40 % des agriculteurs.
Notes :
1 Cet article reprend en partie les résultats d'une
étude financée par le ministère de l'Agriculture
et de la Pêche (référence MAP 99.A2.03.01) (encadré)
[1].
2 Des pommes de terre résistantes à certains
virus ont été introduites en 1998. Leur diffusion a été
très limitée (de l'ordre du millier d'acres) et Monsanto
a récemment décidé d'en arrêter la commercialisation
(Agrow 2001 ; 373).
3 Un programme de type conventionnel est défini, par
opposition à un programme de type OGM, comme un programme dans
lequel la semence utilisée est non OGM.
4 Pour expliquer qu'une faible part des agriculteurs adoptent
pendant les toutes premières années, plusieurs explications
sont généralement apportées : la méconnaissance
des caractéristiques techniques de l'innovation ; la non-technicité
de certains agriculteurs et leur choix déterminé principalement
par mimétisme sur le voisin ; la non-disponibilité de l'événement
de transformation dans les variétés adaptées à
telle ou telle zone. Le modèle proposé ici ne permet pas
de prendre en compte ces trois phénomènes.
5 Les courbes de la figure
1 sont linéaires pour garder une présentation simple.
Le raisonnement fait ici peut aussi bien être appliqué à
d'autres formes de courbe de profit en fonction des problèmes de
protection des plantes, du moment qu'elles sont décroissantes.
6 Le pourcentage des agriculteurs choisissant le programme
haut de gamme est égal à la fréquence cumulée
des agriculteurs confrontés à des problèmes de protection
des plantes supérieurs au seuil limite.
7 Pour augmenter les parts de marché, les entreprises
doivent baisser leur prix, et il y a généralement un niveau
de prix en dessous duquel les gains de part de marché ne compensent
plus les pertes de marges.
8 Gianessi et Carpenter ont réalisé deux synthèses
[2, 3] plus détaillées que celle-ci reprenant entre autres
les mesures ponctuelles de l'impact des OGM.
9 Cette observation a par exemple été faite
par Benbrook [5] qui a observé une baisse de rendement en moyenne
sur un nombre très important d'essais. L'argument d'une plus faible
performance des premières variétés de soja HT est
développé plus en détail par Gianessi et Carpenter
[3].
10 Ces valeurs sont delta = 10 $/acre, alpha = 0,05, y0
= 140 bushel/acre et p = 2,5 $/bushel.
11 Dans le cas des États-Unis, des développements
sont faits dans les études mentionnées pour prendre en compte
les deux à trois attaques de pyrales. Des développements
intéressants pourraient être faits également pour
voir l'effet de l'aversion au risque des agriculteurs.
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Encadré 1
En 1999-2000, plusieurs économistes et sociologues de l'Inra
ont réalisé une étude pour le ministère
de l'Agriculture et de la Pêche sur l'analyse du développement
des OGM aux États-Unis (référence MAP 99.A2.03.01).
Cet article reprend certains résultats du volet 1 de cette
étude qui en comprend trois :
Volet 1. Le développement et l'impact des OGM agronomiques
aux États-Unis : une synthèse des analyses économiques
(S. Lemarié).
Volet 2. Le développement des productions agricoles présentant
des caractéristiques spécifiques (J.-M. Ditner et
S. Lemarié).
Volet 3. La constitution d'un « problème public »
: la controverse sur les OGM et ses incidences sur la politique
publique aux États-Unis (P.-B. Joly, C. Marris et O. Marcant).
L'ensemble de ce travail est disponible sur le site http://www.upmf-grenoble.fr/inra
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CONCLUSION
L'objectif de cette étude a été d'établir
un lien entre les observations faites sur la diffusion des OGM et une
série de résultats sur l'impact des OGM pour les agriculteurs.
La synthèse qui est proposée ne permet pas de répondre
de manière très satisfaisante à cette question pour
plusieurs raisons.
* La diffusion partielle des OGM s'explique en partie par le fait que
l'impact de l'adoption pour les agriculteurs est hétérogène.
De nombreuses études ont été réalisées
de manière ponctuelle dans une zone limitée et ne permettent
pas de faire de confrontation avec la diffusion sur l'ensemble des zones
géographiques.
* Tous les types d'OGM n'ont pas fait l'objet de la même attention.
En particulier, très peu de résultats sont disponibles sur
le maïs tolérant à un herbicide et les seuls résultats
disponibles sur le maïs résistant à la pyrale ont été
établis à partir de modèle agronomique sans confrontation
au terrain.
* Dans le cas du coton, un impact positif ressort très généralement
en cohérence avec la diffusion observée. En revanche, dans
le cas du soja tolérant à un herbicide, la diffusion importante
de ce produit ne se trouve pas véritablement confirmée par
les résultats des études d'impacts.
Cet article n'offre cependant pas une vue complète de l'impact
des OGM pour les agriculteurs.
Premièrement, tous les facteurs pour lesquels les OGM apportent
un avantage ou un inconvénient par rapport aux semences conventionnelles
n'ont pas toujours été pris en compte. En particulier, certaines
variables comme le temps passé à organiser le travail sur
les cultures sont délicates à mesurer. Cet argument est
généralement évoqué en creux pour expliquer
l'apparente contradiction entre la diffusion rapide du soja tolérant
à un herbicide et le faible impact observé pour les agriculteurs
[11].
Deuxièmement, un certain nombre de facteurs peuvent avoir un
effet sur les agriculteurs tout en ayant une influence faible sur la diffusion
des OGM. Ceci est généralement lié à une modification
de l'environnement technique ou économique.
* Modification de l'environnement technique. De tels phénomènes
peuvent ne pas avoir d'effet sur le comportement d'adoption de l'agriculteur
lorsqu'il s'agit d'effets à long terme. Il s'agit en particulier
des risques de contournement de la résistance par les insectes,
des problèmes liés à la gestion de repousses résistantes
à des herbicides ou, enfin, des risques de flux de gènes
de résistance vers des adventices apparentés.
* Modification de l'environnement économique. Les gains
de productivité permis par les OGM sur certaines exploitations
peuvent conduire à une augmentation de l'offre et à une
baisse des prix des produits agricoles. Cela entraîne alors un transfert
de surplus de l'agriculteur vers les acteurs situés en aval et,
donc, une diminution des gains pour les agriculteurs, qu'ils soient adopteurs
ou non. Il est cependant difficile d'étudier ce phénomène
car les prix des produits agricoles sont influencés par des facteurs
autres que la diffusion des OGM (évolution des stocks mondiaux,
accidents climatiques, etc.). Les économistes ont généralement
recours à des modèles économiques de simulations
[12-14], mais la robustesse des résultats apparaît encore
assez discutable. D'une manière générale, ces travaux
montrent que, après avoir pris en compte la baisse des prix des
produits agricoles, les adopteurs enregistrent malgré tout une
variation de surplus positive et les non-adopteurs une diminution de leurs
gains.
Troisièmement, un certain nombre de facteurs indépendants
peuvent avoir un effet sur la diffusion des OGM. Il s'agit en particulier
des évolutions de politique agricole. Frisvold et al. [15]
montrent ainsi que, dans le cas du coton, la politique de soutien américaine
a eu un effet favorable sur la diffusion des OGM. Un tel travail n'a pas
été conduit sur le soja, mais on sait que la surface consacrée
à cette culture a augmenté au cours des dernières
années du fait en partie de l'évolution de la politique
agricole américaine.
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