ARTICLE
Le territoire : un construit
social
Une première vision du territoire met en avant son caractère
local, en insistant sur l'idée de développement local et
donc sur ce qui différencie des territoires voisins. Par exemple,
dans les années 50, l'Insee décompose la France en 536 petites
régions agricoles sur la base d'une communauté de systèmes
de production agricole et de milieu écologique, ce dernier étant,
à l'époque, probablement encore la cause principale de la
différenciation des systèmes de production. Dans une telle
acception, la petite région est une donnée, une base statistique
et on n'insiste guère sur les liens tissés entre les agriculteurs,
les artisans (essentiels à la vie agricole de cette époque),
les autres ruraux, etc. Or, ces liens sont essentiels, constitutifs. Citons
pour seul exemple les échanges de semences dont parle Olivier de
Serres [4], qui doivent se faire entre pays distants « d'une ou deux
journées » et non avec son voisin agriculteur.
D'autres territoires étaient ou sont toujours organisés
sur des complémentarités entre espaces, territoires et/ou
avec la ville. Ainsi, les transhumances entre les zones de plaine du midi,
sèches en été, et les estives montagneuses en France,
entre le Sud et le Nord des pays d'Afrique du Nord, etc. Une organisation
sociale très forte s'est forgée au cours du temps, dont
on retrouve l'histoire en consultant les archives juridiques, car il y
avait des conflits et c'est en apprenant à les régler que
ces sociétés forgeaient la stabilité des territoires
[5]. Cette dimension juridique est trop souvent oubliée de nos
jours. Or, les exemples foisonnent de sa présence chaque fois qu'une
nécessité imposait de trouver une solution. Pensons aux
pays secs et à l'utilisation des eaux de ruissellement pour l'agriculture
dont le droit successoral organisait le maintien à son accès
[6]. Autre exemple qui pourrait être cité, celui de l'assolement
triennal de l'Est de la France imposé par la nécessité
d'organiser le pâturage des animaux en pays d'open-field.
Le droit pouvait ainsi se construire quasi localement ou, au contraire,
résulter du pouvoir central. Ce fut le cas, chaque fois qu'il s'est
agit de construire un territoire autour d'un aménagement de grande
ampleur dont l'irrigation fournit, à travers le monde et au cours
de l'histoire, de nombreux exemples [7].
Jusqu'au début du xxe siècle, les espaces ruraux
ont évolué à une vitesse relativement lente qui a
globalement eu comme conséquence de considérer que les liens
sociaux, entre agriculteurs, entre ceux-ci et les autres acteurs de la
société, entre les territoires, étaient des données,
peut-être intangibles, mais en tout cas dont on perdait de vue le
rôle essentiel pour l'existence même des territoires. Il en
était de même de leurs supports juridiques. Par la suite,
à des moments variés du xxe siècle, ces
territoires historiques vont plus ou moins voler en éclat sous
l'influence de différents facteurs. En France, l'émergence
de responsables professionnels voulant la modernisation de l'agriculture
et différentes lois, dont celles de 1960 et 1962, seront des moteurs
efficaces de cet éclatement, suivi d'ailleurs de recompositions
liées à la spécialisation des régions. Pour
la fonction productrice de l'agriculture ce fut une réussite mais
au prix d'une double rupture dans les années 70-90.
La première concerne la relation au terroir, à la terre,
même si le développement des appellations d'origine a pu
la masquer. En effet, depuis le début du siècle se forge,
en particulier en France, la notion d'appellation d'origine (Arrangements
de Lisbonne). Celle-ci traduit un lien au terroir qui, au fil des ans
et grâce à une codification des pratiques culturales et nologiques,
assure la notoriété des vins en leur conférant une
typicité. Au prix d'une discipline syndicale suffisamment rigoureuse,
les producteurs définissent leurs produits et les « imposent
» au consommateur, s'appropriant une rente non délocalisable.
C'est donc aussi un construit social valorisant un milieu écologique
au sein d'une aire d'appellation. D'autres produits, végétaux
et animaux, donneront progressivement lieu à l'extension de cette
notion, en partant toujours du construit social. En ce sens, le lien au
terroir est ici source de la construction d'un type de territoire. Et
la France a fait école, au moins en Europe. Cependant, pour que
cette rente soit durable, il faut que clientèles actuelles et potentielles
restent sensibles aux idées d'authenticité, de typicité
et, de plus, que le cahier des charges des appellations d'origine intègre
de nouvelles exigences, jusqu'ici peu considérées dans ce
cadre, comme celles qui concernent l'environnement.
Mais, hors des zones d'appellation, quels liens réels l'agriculture
a-t-elle gardé avec le terroir ? Même des phénomènes
comme le développement de l'agriculture biologique ne mettent pas
en avant ce lien et les réseaux d'agriculteurs biologiques sont
justement marqués par leur discontinuité sur le terrain,
chaque agriculteur biologique maintenant néanmoins une appartenance
réelle au groupe social local non biologique [8]. Il n'y a toujours
pas de contribution forte à la naissance de nouveau territoire.
Ainsi, la terre est devenue un support dont, certes, les propriétés
varient dans l'espace mais toute l'artificialisation agricole vise à
contrecarrer les effets de ces variations : l'objectif est de réduire
la variabilité tant des pratiques que de la qualité des
produits. Au mieux, des agronomes ont cherché à gérer
la diversité de qualité de ces derniers dans un bassin de
collecte [9], ou à l'intégrer dans la gestion de pratiques
comportant des risques de pollution diffuse, comme la fertilisation1
ou l'irrigation. La déconnexion extrême de la production
par rapport à la terre, au terroir, est représentée
par les élevages hors-sol ou les cultures sous serres hors-sol.
Cette situation extrême a modifié les relations entre producteurs
en les polarisant sur l'organisation de filières. Les nouvelles
solidarités se sont d'abord bâties au service du marché.
On a oublié, et c'est la deuxième rupture, que l'agriculture
n'est plus aujourd'hui le point de départ majeur de l'organisation
sociale, qu'elle n'a de sens que parce que d'autres lui achètent
ses produits ou jouissent de son existence (les paysages) et donc qu'elle
ne saurait plus définir seule un territoire. En prétendant
continuer à se penser comme une entité indépendante
et première, nourricière de l'humanité, l'agriculture,
jusqu'à ces dernière années, s'est isolée.
Pourtant, dans certaines situations du grand Ouest de la France autour
de l'intensification de l'élevage et sous l'impulsion de quelques
grands meneurs d'hommes, des recompositions, disions-nous, se sont opérées
qui ont, d'une certaine façon, recréé des territoires.
La concentration des élevages a entraîné celle des
industries d'aliments du bétail, de l'abattage des animaux et des
industries agro-alimentaires de transformation.
On retrouve, de cette manière, ce que l'on nomme par ailleurs
les districts industriels qui « rassemblent sur un territoire restreint
de nombreuses PME/PMI et des centaines de micro-entreprises spécialisées
dans un domaine donné ». Le district se caractérise
par deux traits essentiels : l'ensemble des entreprises d'un district
couvre tout le cycle des produits industriels et les entreprises sont
coordonnées entre elles « grâce à des coopérations
entre personnes, entreprises et institutions agissant dans l'intérêt
d'une communauté qui partage savoirs et valeurs » [10]. Pour
ces districts, qui ont fait jusqu'à aujourd'hui la preuve de leur
efficacité du fait des capacités d'innovations que font
surgir ces coopérations, la question se pose de leur avenir face
aux effets de la mondialisation. Une chose est certaine, ils devront évoluer
pour créer de nouveaux lieux d'apprentissage, une nouvelle culture
; et les associations et les corps intermédiaires ne sont-ils pas
les mieux placés pour en être les ferments et les initiateurs
? Il s'agit de créer de nouveaux avantages comparatifs en faisant
converger les stratégies des entreprises et celles des territoires
[11].
Mais cet isolement de l'agriculture la met en porte à faux vis-à-vis
des attentes de la société qui, par ailleurs, contribue
puissamment à sa survie par le biais des aides de la PAC. Qu'en
est-il plus précisément ?
Quels enjeux, aujourd'hui,
pour les territoires ruraux ?
Nous n'aborderons, à titre d'exemple, que le cas de l'environnement
car il illustre assez bien que, faute de penser les territoires comme
des construits sociaux, les politiques d'aménagement et de développement
n'auront qu'une faible efficacité dans ce domaine.
Presque simultanément sont apparus les excédents de production
en France (et dans l'Union européenne) et les problèmes
d'environnement. Ce n'est pas fortuit. Le rapport Hénin [12], consacré
à la pollution diffuse par les nitrates, date de 1981. Il montre
que les apports totaux d'azote dépassent ce que le milieu peut
supporter sans entraîner son enrichissement et donc entraînent
rapidement des risques de la pollution des eaux. Le phénomène
est inégalement réparti en France et met en cause de vastes
mouvements de transferts d'azote, en particulier à travers les
aliments du bétail pour les élevages hors-sol (importations
d'éléments minéraux depuis les régions de
grande culture) qui aboutissent à des concentrations géographiques
insupportables par le milieu. On est en « excédent structurel
».
La prise en considération de l'environnement oblige à
repenser le construit social avec de nouveaux mécanismes de coopération-régulation.
Là où le modèle productif dominant favorisait l'individualisme,
le respect de l'environnement remet à l'honneur la dimension spatiale
et les solidarités locales. Qu'il s'agisse de préserver
la quantité et/ou la qualité de l'eau2, chacun
est dépendant de son voisin car la ressource est limitée
et parce que l'effet des efforts des uns dépend des efforts des
autres.
Soulignons trois aspects essentiels. Le premier concerne les conséquences
de l'hétérogénéité du milieu écologique
et ses répercussions sur les risques de pollution. Fondamentalement,
tous les agriculteurs ne sont pas égaux devant ces risques car
leurs terroirs diffèrent. Les mêmes pratiques agricoles n'entraînent
pas partout les mêmes risques. Il faudrait donc pouvoir envisager
des mécanismes de mutualisation pour ne pas introduire de nouvelles
inégalités. Mais bâtir un dispositif de mutualisation
est difficile dans la mesure où le choix du système de production
que fait chaque agriculteur amplifie ou réduit, au contraire, ces
risques, et ce choix est aujourd'hui privé.
Le deuxième aspect concerne la réglementation environnementale
et son efficacité. Notre position d'agronome est qu'aucun règlement,
pour utile qu'il soit, ne pourra régler définitivement les
questions environnementales. En effet, la complexité des situations
est telle que, soit les normes seront excessives et gravement pénalisantes
pour l'économie agricole, soit elles devront être complétées
par des dispositifs d'auto-discipline et de coopération qui ne
sont viables qu'à travers des solidarités locales à
faire vivre.
Mais on bute alors sur le troisième aspect, celui de l'évaluation
des « efforts » et des contrôles. Cette question est le
plus souvent passée sous silence parce que très difficile.
Il ne suffit pas de parler de bien public, de patrimoine commun ou d'organiser
des actions de communication pour que la gestion au quotidien de l'environnement
devienne facile. Le niveau de contrôle, donc son efficacité
réelle, est fonction de son coût et comme celui-ci est élevé
il est réduit au minimum ! C'est une deuxième raison pour
compléter les règlements par d'autres mécanismes
de régulation sociale car il faut bien que les acteurs retirent
quelques bénéfices (moraux, sociaux ou économiques)
de leur respect de l'environnement. Nous pensons donc qu'il devient urgent
de revaloriser les formes d'auto-contrôle, d'auto-évaluation
pour que les groupes d'agriculteurs, en particulier, puissent « piloter
» au mieux et collectivement leurs pratiques en vue du meilleur respect
de l'environnement compte tenu des caractéristiques spécifiques
des milieux et des systèmes de production. Or, l'impression qui
se dégage de toutes les évolutions réglementaires
récentes (en France comme à Bruxelles) est, au contraire,
que le seul mécanisme retenu est celui de « la peur du gendarme
». On ne semble pas vraiment vouloir faire du respect de l'environnement
une valeur positive de développement territorial3.
On notera cependant que, sur le terrain, ces nouvelles formes de solidarité
commencent à émerger. Pensons aux opérations Ferti-Mieux,
Irri-Mieux, véritables expérimentations sociales encore
trop mal connues qui dépassent largement les seuls effets d'annonce
(et d'auto-proclamation) et commencent pour les premières, plus
anciennes, à produire des résultats tangibles sur l'évolution
des pratiques et la qualité des eaux [14], entre autres parce que
l'idée de contrôle et d'auto-évaluation est constitutive
de la démarche elle-même.
Face à ces préoccupations comme à celles nées
du contexte international (négociations de l'Organisation mondiale
du commerce), la France s'est dotée d'une loi d'orientation agricole
[15] construite autour de l'idée de multifonctionalité de
l'agriculture et de respect de l'environnement. L'un de ses outils est
le contrat territorial d'exploitation (CTE). Il permet à un agriculteur
de passer contrat avec l'État pour recevoir une aide au nom de
son engagement à mettre en uvre un double projet d'ordre
économique et environnemental dont les orientations doivent être
conformes à celles retenues au niveau départemental à
l'issue de débats contradictoires entre les différents acteurs
sociaux au sein d'une commission départementale.
Cette loi, dont l'application démarre, est intéressante
parce qu'elle souligne la nécessité d'un projet collectif,
celui du territoire départemental, et qu'elle fournit quelques
leviers d'action. Sans préjuger de son avenir, conditionné
par les moyens financiers qui seront dégagés, soulignons
néanmoins deux ambiguïtés. La première porte
sur la dimension environnementale. Le saupoudrage de quelques dizaines,
voire centaines de CTE sur l'espace départemental ne contribuera
que faiblement à l'amélioration de l'environnement qui suppose,
elle, une concentration spatiale des efforts. Sur le plan économique,
ce reproche n'est, en revanche, pas forcément fondé. La
seconde ambiguïté concerne l'idée même de projet
collectif au niveau départemental. Cela est-il possible ? Souhaitable
? Le département est-il un espace de gestion de projet ? La réponse
est presque évidemment non. Il est probable que « les pays
» de la loi sur l'aménagement du territoire4 sont
plus adaptés. Et de toute façon, les difficultés
à vaincre sont grandes car il faut arriver à concilier l'émergence
d'une dynamique locale qui, pour être viable, doit être «
compatible » avec une dynamique plus globale5. La naissance
qu'il faut souhaiter et aider est celle d'« un territoire qui appartient
et qui n'appartient pas à de multiples autres territoires, eux-mêmes
venant se confondre, se confronter en son sein : une sorte de territoire
multiterritorial » [18].
D'ailleurs, cette émergence d'un projet de territoire est d'autant
plus difficile que le nombre de structures ayant des responsabilités
géographiques est croissant et que leurs relations sont souvent
marquées par des conflits de pouvoir. Il y a là un véritable
enjeu pour les temps à venir : les régions géographiques
ou administratives seront-elles capables de se doter de projets collectifs
structurants ou bien leur développement ne sera-t-il que la somme
des actions individuelles et/ou très locales ? Ce développement
sera-t-il voulu ou subi ?
Le rôle de la recherche dans le développement
territorial
La recherche produit des connaissances et c'est son rôle primordial.
Mais elle a aussi d'autres dimensions comme le rappellent les sociologues
de la science. Elle participe à la formation des hommes, elle monte
des dispositifs de recherche-action facteur puissant d'innovation...
Par rapport à la construction des territoires, la grande question
est de savoir comment la recherche peut intervenir. Or, dès que
l'on veut construire donc agir, deux séries d'interrogations surgissent
: quels sont les objectifs visés et comment les justifie-t-on ?
Quelles sont les voies et les moyens qui seront empruntés, utilisés
? Face à ces deux questions, pourquoi les acteurs politiques et
économiques ont-ils intérêt à recourir aux
services de la recherche et comment celle-ci peut-elle se mobiliser ?
L'intérêt d'un recours à la recherche réside
dans la distance du chercheur par rapport aux problèmes à
résoudre et, s'il adhère aux approches systémiques,
à sa capacité à resituer problèmes et solutions
possibles dans un cadre plus global. Pour le chercheur systémicien,
la meilleure solution n'est pas forcément celle qui découle
le plus directement du problème, ce dernier n'étant souvent
que le fruit d'un autre problème que l'on laisse de côté
pour diverses raisons et qui, faute d'être traité, resurgira.
Un autre intérêt d'une intervention de la recherche est sa
rigueur dans l'analyse comme dans la production de solution. Mais, en
retour, pour ces deux raisons (tout particulièrement), la recherche
est dérangeante !
Par ailleurs, une difficulté majeure existe lorsque le chercheur
aide à la décision les acteurs politiques et économiques.
Elle concerne le choix des orientations et donc ici les choix de mode
de développement. Faut-il privilégier tel ou tel secteur
économique, opter pour un mode de développement égalitaire
(entre les individus, entre les territoires), décider d'un développement
durable et alors comment le définit-on, etc. ? Or, ces quelques
questions, données à titre d'exemples et auxquelles il faut
répondre, ne relèvent pas directement du métier de
chercheur6. Pour notre part, nous pensons cependant que les
chercheurs engagés dans la recherche finalisée ne pourront
plus esquiver la double question de savoir pour quel développement
de nos sociétés nous travaillons et quel développement
nous voudrions favoriser. De ce point de vue la science n'est pas neutre
et, selon les réponses, on ne fera pas les mêmes recherches
et/ou on ne les fera pas dans le même ordre. Mais soyons clairs,
même dans ce cadre, la production des connaissances devra toujours
répondre, en définitive, aux critères de scientificité
[20].
Comment concrètement la recherche peut-elle se mobiliser pour
le développement des territoires ? L'Institut national de la recherche
agronomique a proposé à des partenaires régionaux
un dispositif original [21] qui vise, d'une part, à recenser leurs
problèmes et à faire émerger ceux que l'on est prêt
à travailler ensemble et, d'autre part, à choisir les disciplines
scientifiques et à organiser leurs relations pour pouvoir produire
des solutions qui soient utilisables par les partenaires régionaux.
Nous appelons ces deux étapes la construction du partenariat et
la construction de la transdisciplinarité, cette dernière
traduisant le fait que les chercheurs des disciplines sont temporairement
réunis et que leurs relations sont organisées à partir
des problèmes posés. Nous n'insisterons ici que sur la construction
du partenariat de recherche, car plusieurs points rejoignent explicitement
ce que nous avons dit des enjeux dans notre seconde partie et des territoires
dans la première.
Le dispositif exige, pour fonctionner correctement, le respect d'un
préalable, à savoir la constitution d'un groupe porteur
du projet de recherche en partenariat, dont les membres se donnent un
objectif commun qui sera la référence et le moteur de la
démarche. La solidité du groupe suppose différentes
conditions dont la moindre n'est pas d'avoir des visions du présent
et de l'avenir suffisamment compatibles ; la phase de construction du
partenariat permet de tester l'existence de cette convergence et de travailler
à la créer si tel n'est pas suffisamment le cas. On peut
affirmer qu'il s'agit là d'une condition nécessaire au bon
déroulement du travail en commun. Ce groupe devra, d'ailleurs,
être mandaté par les institutions qui s'engageront dans le
projet.
Ensuite, suivent trois étapes. La première est consacrée
à une phase d'inventaire qui devra déboucher sur un diagnostic
territorial. C'est un premier moment où la vision de l'avenir est
sollicitée puisqu'elle interfère sur le repérage
des problèmes. Il semble de plus en plus évident qu'il faudrait
inclure dans ces recherches une vision prospective qui fait trop souvent
défaut. Ici les partenaires sont les moteurs de la démarche
mais le rôle des chercheurs est essentiel car c'est à eux
de constamment relancer le débat en vue de maintenir une ouverture
suffisante pour éviter les biais et le repli sur quelques questions
peu signifiantes en termes de développement régional.
La seconde étape est consacrée à l'organisation
des « questions de la pratique » inventoriées en un diagnostic,
c'est-à-dire en un système de représentation qui
les articule et les hiérarchise, représentation qui doit
être partagée par les différents partenaires et les
chercheurs ; c'est une étape capitale. Pour nous, le diagnostic
est, en effet, « un processus social de formulation et de décision
d'un programme d'action (potentiel) qui incorpore des jugements d'opportunité
et de faisabilité tout autant que des considérations de
nature plus technique » [22]. Cette étape est, en particulier,
nécessaire aux partenaires régionaux pour discuter de l'organisation
de la réponse qu'ils attendent de la recherche, et pour fixer et
coordonner leurs contributions respectives en moyens (humains, financiers,
etc.) à l'effort de recherche qui sera décidé. On
est typiquement dans une situation analogue à celle où «
le problème d'une stratégie de changement tient un rôle
central, c'est-à-dire la formulation, par des acteurs assumant
le leadership en la matière, d'un projet et d'une orientation
d'ensemble qui puissent lancer le processus de changement » [22].
La troisième étape est également très importante.
Il s'agit, en effet, de se mettre d'accord sur les différents regards
que l'on porte sur les « questions de la pratique ». C'est une
étape clé qui conditionne l'orientation des travaux de recherche
et dans laquelle les chercheurs interviennent à part égale
avec les partenaires régionaux. En un mot, il s'agit de savoir
si l'on traite seulement les symptômes ou si l'on veut aussi s'attaquer
au fond, donc à leurs causes ? Cette troisième étape
permet de supputer à quoi serviront vraiment les recherches à
entreprendre et elle prépare l'appropriation des résultats,
phase finale qui justifie le partenariat. Mais ces différents regards
illustrent la possibilité de « conflits », des chercheurs
pouvant fort bien souhaiter des travaux de recherche construits pour élucider
les causes alors que les partenaires peuvent trouver « inutile »
ou « hors du champ de la relation contractuelle » de se pencher
sur ces causes. Il n'y a pas d'ailleurs de raison de penser, a priori,
que partenaires et chercheurs se mettent facilement d'accord sur tout
et, en tout cas, immédiatement. Il y a bien négociation,
à travers des allers-retours entre les problèmes et les
recherches possibles et souvent un besoin complémentaire de réflexion
prospective. L'étape 3 clôt l'élaboration de la «
demande de recherche » qui, du fait de la participation des chercheurs,
tient compte d'une offre possible.
Dans une telle démarche de co-construction
du partenariat, on aborde de nombreuses questions centrales pour penser
et développer les territoires, mais à la condition de «
jouer » le jeu, c'est-à-dire qu'aucun des partenaires ne se
sente « propriétaire » de l'espace régional, quelle
que soit sa taille.
Au-delà de ces recherches en partenariat, le rôle de la
recherche est aussi de forcer les décideurs, les acteurs politiques
à prendre du recul, à anticiper. Revenons à la question
de l'environnement. Les agronomes connaissent bien les transferts de fertilité
entre parcelles, entre exploitations (échanges paille-fumier, par
exemple [23]). L'excédent actuel d'azote des régions de
l'Ouest de la France traduit de tels transferts. Les arrivées d'azote
dans ces régions se font de plus en plus sous forme d'aliments
composés pour le bétail, de graines, de tourteaux de soja7.
La nouvelle PAC a voulu, en 1992, permettre une utilisation croissante
des céréales métropolitaines pour l'alimentation
animale et elle y a réussi dans un premier temps8. Mais,
ce faisant, ce sont les régions céréalières
de France et d'Europe qui envoient une partie de cet azote excédentaire.
Les auteurs de la nouvelle PAC n'ont pas consacré suffisamment
de réflexion à ces questions « subsidiaires »
des transferts entre régions et entre pays ; il en fut de même
dans les négociations du GATT. Pourquoi ne pas avoir couplé
à cette politique des programmes de recherche sérieux sur
la question des lisiers et des déjections animales ? Pourquoi n'avoir
pensé les relations entre terroirs que dans le sens d'une augmentation
des débouché européens internes pour les céréales
? Évidemment, si les fabricants d'aliments du bétail choisissent
les céréales européennes plutôt que des produits
de substitution aux céréales (PSC) importés c'est
qu'ils y gagnent mais, ce faisant, « ils rendent aussi service »
aux régions de grandes cultures. On le comprend aisément
sur cet exemple, se préoccuper d'environnement oblige à
reconsidérer les relations entre territoires qui ne peuvent plus
être isolés les uns des autres. Aujourd'hui, la notion d'élevage
« hors sol » n'a plus de sens, l'élevage est, comme toutes
les productions agricoles, dans la biosphère !
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| (Photo J.P. Favreau, ministère Agriculture,
ANDA) |
(Photo J. Weber, Inra) |
Notes
1 Voir l'opération nationale Ferti-Mieux qui coordonne
des opérations locales d'agriculteurs volontaires pour modifier
leurs pratiques culturales en vue de réduire les risques de pollution
azotée.
2 Mais l'environnement a beaucoup d'autres dimensions.
3 Voir [13] et ce qu'il dit dans son chapitre 11 sur le «
rôle prééminent des valeurs dans les conduites humaines
» et en particulier en faveur du respect de l'environnement.
4 Voir [16]. Son article 2 dit que « le développement
local, (est) organisé dans le cadre des bassins d'emploi et fondé
sur la complémentarité et la solidarité des territoires
ruraux et urbains. Il favorise au sein de pays présentant une cohésion
géographique, historique, culturelle, économique et sociale
la mise en valeur des potentialités du territoire... ».
5 L'exercice récemment publié par la DATAR
[17] souligne bien cette nécessaire articulation.
6 Même si chacun a des options (et surtout s'il s'en
défend !) qui ne sont pas sans incidence sur sa façon d'exercer
son métier de chercheur et, en particulier, sur le choix de ses
thèmes de travail. Voir, par exemple [19].
7 Marcel Coppenet, directeur de la station agronomique de
Quimper (Bretagne), avait anticipé plusieurs des conséquences
actuelles sur l'environnement.
8 Voir [24]. L'Union européenne à 15 utilisait
88,5 millions de tonnes de céréales pour l'alimentation
animale en 1994-1995, pour atteindre en 1996-1997, 107 millions de tonnes
et osciller depuis autour de cette valeur.
9 C'est dans ce sens qu'il y avait convergence entre les
recommandations des agronomes et des économistes pour le développement
des exploitations en France juste après la Seconde guerre mondiale,
au point que leurs recommandations pouvaient jouer le rôle d'alibis
réciproques ; convergence qui a ensuite et le plus souvent disparu.
CONCLUSION
De nouvelles relations chercheurs-société
pour de nouveaux territoires
Nous sommes dans un monde dominé par les incertitudes qui, malgré
ses contradictions et ses égoïsmes, cherche cependant, à
travers de nouvelles solidarités, à construire un futur
plus « durable ». Tout au moins est-ce notre opinion et la justification
majeure, à nos yeux, de notre métier de chercheur.
Nous sommes dans un monde devenu « global » si l'on ose dire,
les interrelations sont la matière essentielle sur laquelle il
nous faut travailler et les notions d'indépendance n'ont plus beaucoup
d'intérêt !
Autrefois, la science savait et disait ce qu'il fallait faire. Les enjeux
étaient clairs, on ne courrait guère de risques à
suivre les conclusions qui découlaient des travaux des chercheurs
puisque « l'on savait où l'on voulait aller »9.
On croyait au progrès quand, aujourd'hui, on doute qu'il soit encore
possible d'y croire [25]. La situation a changé, on est entré
dans une ère de désenchantement qui nous conduit à
nous demander « vers quel avenir courrons-nous ? » et surtout
« vers quel avenir voulons-nous courir ? ».
Les relations de la recherche finalisée avec la société
doivent être profondément repensées. Dans le cas de
la recherche finalisée, le chercheur ne peut plus être seulement
un producteur de connaissances, il doit aussi être un co-constructeur
de sens. Il doit se penser dans la société et non uniquement
détaché d'elle (mais payé par elle) pour produire
des connaissances sans se préoccuper des modèles de développement
implicites que la nature de ces connaissances véhicule de fait.
L'exemple des problèmes d'environnement est clair à cet
égard. Il en est de même du développement durable
et de la remise en cause des modèles qualifiés de productivistes.
Mais notre volonté de travailler « pour » le développement
de nouveaux territoires suppose « que les tentatives de maîtriser
raisonnablement le changement social produisent, dans des circonstances
normales, des résultats favorables » [13]. Nombreux sont ceux
qui ne croient pas à cette possibilité sous le prétexte
que nos actions produiraient trop d'effets indirects, non intentionnels
; ils utilisent à rebours la notion de système complexe
; pour eux, cette complexité ne serait pas maîtrisable !
Or, comme Amartya Sen, nous pensons que cette position est fausse car
« pour ne pas être intentionnelle une conséquence
n'est pas nécessairement imprévisible » [13].
Mais, précisément, c'est l'un des apports de la recherche,
à condition que les dispositifs relationnels à créer
entre les chercheurs et la société le permettent réellement,
que d'obliger les acteurs décideurs à prendre du recul,
du temps pour fuir la contingence du présent. La crise de la vache
folle montre combien on passe de temps à vouloir résoudre
les problèmes d'aujourd'hui (parce que non abordés hier),
sans se préoccuper de ceux de demain. Nous avons une vision du
développement « réactive » et non « pro-active
», or seule cette dernière nous permettra d'être des
citoyens responsables pour qui le développement de leurs territoires
sera, en définitive, « un processus d'expansion des libertés
substantielles dont les gens disposent » [13].
À ce titre, les chemins explorés dans le dispositif de
recherche en partenariat exposé ci-dessus sont une contribution
qui méritait d'être présentée si l'on pense
comme nous que les territoires sont d'abord des construits sociaux.
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