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Vous avez dit artifice...
Plus que toute autre activité humaine, l'agriculture a contribué
tant à l'appropriation qu'à l'artificialisation des milieux
naturels. Les technologies agricoles ne cessent de déployer toute
la gamme actuellement disponible des artefacts, depuis les objets techniques
fabriqués (tels les outils agricoles) jusqu'aux objets naturels
modifiés (telles la domestication et la sélection d'espèces
animales et végétales). La politique agricole commune (PAC)
initiée au début des années 60 constituera une formidable
force d'expression et de développement de ces innovations technologiques.
Mais comme le note Bourg [2], les deux catégories précédentes
d'objets s'indifférencient progressivement : la sophistication
des objets techniques tend à les confondre avec les objets naturels
tandis que la modification de ces derniers les rend toujours plus proches
de l'univers des machines. Ainsi, le génie génétique
ne s'emploie-t-il pas à imiter des phénomènes proprement
naturels ? Les biotechnologies ne peuvent-elles être assimilées
à des unités de fabrication de molécules d'intérêt,
à des transformateurs d'énergie ? La notion d'objet hybride
assure alors le continuum entre les deux catégories alors que,
dans le même temps, s'estompe quelque peu la distinction entre nature
et artifice.
Il convient de noter en outre l'échelle au sein de laquelle s'opère
l'artificialisation menée par les techniques agricoles, échelle
qui s'étend jusqu'à l'entité même du milieu
naturel. D'une certaine manière, c'est la nature elle-même
qui est artificialisée, devenant alors selon les termes de Roqueplo
[3], une « technonature » dont il nous faut assurer désormais
la maintenance. Cette situation inédite s'illustre de manière
emblématique dans la sphère agricole par la biovigilance,
dispositif de surveillance biologique des cultures de végétaux
issus d'organismes génétiquement modifiés (OGM) qui
seraient mis sur le marché. La loi d'orientation agricole du 9
juillet 1999 fixe le cadre réglementaire de la biovigilance avec
pour objectifs : la traçabilité des semences de variétés
OGM, la collecte d'informations sur le comportement de ces variétés
et sur d'éventuels effets non intentionnels, le suivi des possibilités
théoriques d'apparition d'événements défavorables
sur l'environnement lors de l'utilisation à grande échelle
des variétés OGM [4].
Milieux naturels, milieux
disputés...
Marqué par l'empreinte agricole, approprié, transformé,
transmis de génération en génération, le milieu
naturel s'apparente désormais à un patrimoine naturel. Jusqu'au
milieu du xxe siècle, l'économie agricole était
plutôt honorée par cette évolution : loin de s'enivrer
dans les bienfaits mythiques d'une nature vierge, le paysan au cours des
siècles contribua par son labeur à façonner des dynamiques
écologiques moins hostiles et bénéfiques au plus
grand nombre. Cela dit, même si l'agriculture apparaît encore
garante de la préservation du milieu naturel2, elle
fait plutôt aujourd'hui figure d'accusée, l'histoire récente
des faits agricoles se démarquant nettement d'une vision bucolique.
Il n'est plus besoin de s'attarder sur les chefs d'accusation largement
médiatisés. Le recours à des intrants industriels
(engrais minéraux de synthèse, pesticides) contribue fortement
à la dégradation de la qualité des eaux et des sols
; ces derniers sont doublement sollicités comme support de production
et d'assimilation de résidus extra-agricoles non désirables
tels que les boues d'épuration. Certains résidus (métaux
lourds) transitant dans la chaîne alimentaire ne sont pas sans effet
sur la santé humaine. Les pratiques agricoles intensives fragilisent
la biodiversité animale et végétale et ont porté
atteinte, via les impératifs de la mécanisation,
à l'esthétique paysagère de quelques-unes de nos
régions européennes. De plus, leur transcription imprudente
dans les pays en développement fut parfois à l'origine de
la destruction irréversible de certains sols cultivés.
Pollution, érosion ou raréfaction des ressources naturelles,
paysages entretenus ou dégradés, atteintes ou contributions
à la biodiversité... un point commun essentiel les rassemble
: à savoir qu'il s'agit d'interactions entre producteurs et/ou
consommateurs qui se déroulent, du moins initialement, à
l'extérieur du marché, hors d'un échange marchand
explicite. Raison pour laquelle l'économiste rassemblera ces diverses
réalités sous le terme d'externalités positives ou
négatives selon les cas.
En effet, qui dit échange marchand dit au préalable appropriation
de ces externalités environnementales. Or, cette appropriation
s'avère très difficile voire impossible : à qui appartient
le paysage ? Les nitrates et résidus d'atrazine dans l'eau du robinet
? La plupart des externalités sont en effet des biens publics,
c'est-à-dire qui autorisent une consommation collective, ce qui
rend leur « commercialisation » évidemment délicate.
L'agriculture consomme et produit des ressources et actifs naturels (eau,
sol, air, paysage, etc.) qui sont à partager avec d'autres utilisateurs
en dehors souvent d'un échange marchand, de par la nature même
de ces biens. Si le prix du marché n'est pas systématiquement
un juste prix, il a au moins le mérite de visibiliser et d'expliciter
la transaction, quitte ensuite à l'encadrer juridiquement. En l'absence
de marché voire surtout d'un cadre juridique d'appropriation, la
« justice » de l'échange et du partage est plus difficile
à faire respecter et devient souvent conflictuelle. Il n'est que
de voir la fastidieuse réorientation du soutien public à
l'agriculture en faveur de l'environnement. Pour dépasser le dialogue
de sourds ou la foire d'empoigne actuelle, la science économique
est régulièrement sollicitée pour, d'une part, proposer
une compréhension « économique » d'une agriculture
désormais largement artificialisée et, d'autre part, concevoir
de nouvelles formes d'échange et de régulation... elles
aussi artificialisées.
De l'artificialisation des
milieux à l'artificialisation des échanges
L'inscription des préoccupations environnementales dans les politiques
agricoles constituera une évolution majeure de celles-ci au cours
des années 80. La science économique appliquée à
l'agriculture y trouvera une mesure de son « utilité sociale
», renforçant ainsi sa position dans le vaste champ des sciences
humaines dévouées, par moments, à ce secteur [5].
Vers la fin des années 70 en effet, la logique sociale et dirigiste
de la PAC cède peu à peu le pas à une orientation
qui se voulait plus largement inspirée par les « lois du marché
», eu égard notamment au déficit budgétaire
agricole européen et à la montée des tensions commerciales
internationales.
L'échelle au détriment de la gamme
Dans une lecture proprement économique, l'origine des nuisances
agri-environnementales se situe principalement dans l'intensification
des technologies, c'est-à-dire dans cet accroissement du rapport
entre, d'une part, les facteurs d'origine industrielle utilisés
par l'agriculture et, d'autre part, la surface agricole. Il s'agit en
quelque sorte d'un mouvement d'affranchissement de la technologie agricole
à l'égard de son support naturel, la terre nourricière3.
La réciprocité qui les liait a laissé place peu à
peu à une dualité entre cette même technologie et
l'environnement des prix, avec un aléa économique qui s'est
largement substitué à l'aléa climatique. Ce processus
d'intensification s'avère lié à la spécialisation
de plus en plus poussée des systèmes de production, tant
au niveau de l'exploitation qu'au sein de divers bassins régionaux
de production, ce qui aboutit aujourd'hui à une géographie
agricole française relativement simplifiée.
Présidant à l'artificialisation des milieux naturels,
ce double mouvement d'intensification et de spécialisation exprime
encore l'exploitation d'économies d'échelle propres à
certaines monoproductions au détriment d'économies dites
de « gamme », relatives elles à l'association des productions.
Celle-ci préexistait à la généralisation des
atteintes portées à l'environnement, telle l'association
agriculture-élevage, archétype schématique de coordinations
qui, d'une certaine manière, transposent dans la sphère
technique la vision organique propre au vivant. Les productions animales
étaient « naturellement » liées au sol via
la disponibilité de produits et sous-produits végétaux
pour l'affourragement ; les déjections animales étaient
utilisées comme fertilisants et pour maintenir les taux de matière
organique. En outre, l'utilisation de ces diverses synergies technologiques
est fréquemment créatrice d'externalités positives
dont est bénéficiaire la collectivité en général
: l'esthétique de certains bocages liée à des systèmes
de production agricoles alliant l'élevage à une utilisation
spécifique de l'espace ; notons également des fonctions
écologiques et de maîtrise des risques naturels telles la
biodiversité, les niches écologiques, la protection des
sols contre l'érosion, la régulation de la dynamique des
eaux, la capacité d'épuration, etc.
Le progrès technique et la hiérarchie des prix agricoles
administrés, qui ont présidé aux premières
décennies de la PAC, ont contribué à l'abandon des
diverses complémentarités de production évoquées
précédemment. Ainsi, le soutien des prix céréaliers
favorisa l'adoption d'innovations technologiques intervenant comme substituts
des complémentarités existantes : tel est le cas de l'utilisation
accrue des pesticides, assurant une protection des cultures plus efficace
que les simples rotations culturales. Dans un autre domaine, la rentabilité
économique du coûteux processus d'amélioration génétique
nécessite une grande précision dans l'alimentation des différentes
espèces animales et végétales, ce qui écarte
parfois certains co-produits réintroduits jusqu'alors comme inputs
: sous-produits végétaux, déjections animales utilisées
comme fertilisants, etc. En outre, la « désutilité
», voire la pénibilité du travail, associée
fréquemment à l'utilisation des complémentarités
de production n'a fait qu'accélérer l'adoption de ces innovations.
La spécialisation productive s'explique ainsi partiellement par
une érosion progressive des économies de gamme. Conséquence
logique : la perte des aménités liées aux synergies
de production précédentes, une perte qui s'interprète
parfois en tant qu'externalités négatives, selon bien sûr
les divers modes d'attribution des droits de propriété qui
régissent ces externalités : atteintes au paysage causées
par les impératifs de la mécanisation agricole, caractère
indésirable de certains co-produits tels que le lisier de porc
dû aux ruptures technologiques entre agriculture et élevage,
etc.
Le système des prix garantis et la forte innovation technologique
ont soustrait à l'entreprise agricole une large part de l'emboîtement
d'activités de production qu'elle assurait traditionnellement.
Cette part se trouve désormais assurée par le marché
ou par d'autres firmes non agricoles, au moyen notamment d'une industrialisation
en amont et en aval de l'agriculture ; la contribution de la ferme familiale
au process agricole et agro-alimentaire s'est trouvée alors fortement
amoindrie. Ainsi et d'une manière quelque peu analogue, l'artificialisation
des milieux s'est doublée d'une autre artificialisation, celle
des échanges entre spéculations animales et spéculations
végétales, entre producteurs et fournisseurs, entre producteurs
et consommateurs. Cela dit, l'économie en tant que discipline n'est-elle
pas autre chose que « l'art de l'échange » ? Un art qu'elle
s'emploiera à déployer plus largement encore en vue de résoudre
la problématique environnementale attachée à l'agriculture.
L'internalisation comme artificialisation des
échanges
Eu égard à cette problématique environnementale,
l'artificialisation des échanges suggérée par la
science économique prend ici le nom d'internalisation, c'est-à-dire
de politiques publiques visant à intégrer les externalités
précédemment évoquées à une ou plusieurs
interactions marchandes.
En reprenant une typologie proposée initialement par Coase [6],
nous distinguons quatre modes différents d'internalisation (ou
d'artificialisation des échanges économiques). En bref4,
la première solution consiste en un réaménagement,
par le marché, des droits de propriété associés
aux externalités : acheter ou vendre par exemple des droits à
polluer. Ceci suppose une définition et une attribution précises
des droits et responsabilités qui en découlent : par exemple,
un droit à la santé du consommateur impliquant une eau potable
non polluée ; ce dernier serait alors prêt à marchandiser
ses droits par le biais d'une baisse du prix du produit. Soit encore un
droit du producteur à produire librement son produit, quitte à
marchandiser ce droit au travers cette fois-ci d'une hausse de prix du
produit. Dans la pratique, la répartition initiale des droits a
plutôt un caractère implicite, contesté par les consommateurs
qui en viennent aujourd'hui à boycotter leur facture d'eau en Bretagne.
Le marchandage des droits peut s'avérer également implicite
mais effectif, tel celui induit par la directive « nitrates »
qui impose un seuil maximal d'épandage de 170 kg d'azote par hectare
et par an : ce « droit à polluer » peut en effet se trouver
rapidement valorisé et échangé lors des transactions
foncières [8], d'une manière analogue aux droits à
produire que constituent les quotas laitiers ou les aides directes céréalières.
La deuxième solution consiste en une coordination intra ou inter-entreprises,
contribuant à un meilleur bilan environnemental. Elle fait suite
logiquement à l'évolution des systèmes de production
agricoles décrite précédemment. Peut-on concevoir
en effet une nouvelle modalité de coordination d'activités
au sein des firmes agricoles atténuant les effets externes négatifs
et incitant de nouveau à l'utilisation de synergies technologiques
pourvoyeuses d'aménités positives ? Comme incitations, nous
pouvons imaginer une modification des prix relatifs agricoles, associée
à de nouvelles innovations technologiques favorisant le modèle
canonique de l'association agriculture-élevage, la fertilisation
organique, etc. Sans chercher de prime abord à produire ou réduire
certaines externalités, cette procédure était d'ores
et déjà effective dans le cadre de la réforme de
mai 1992 : la baisse du prix des céréales avait pour objectif
de favoriser leur utilisation pour l'alimentation animale. Mais là
également, « l'artifice » de l'échange économique
a pris le pas sur des modes de coordination dictés originellement
par des contraintes naturelles. Si, en effet, de nouvelles coordinations
entre productions animales et végétales se sont opérées
à une échelle industrielle, d'autres niveaux de coordination
seraient à promouvoir (bassin régional de production, bassin
versant, entité écologique pertinente), à même
de favoriser à nouveau des aménités environnementales.
L'intensification et la spécialisation agricoles étant
peu réversibles à court terme, une troisième solution
consiste en l'intervention directe des pouvoirs publics qui imposent une
réglementation des activités polluantes, voire un système
de redevances susceptible d'infléchir les technologies de production
mises en uvre. L'artifice consiste ici à considérer
l'économie agricole nationale ou européenne comme une seule
et même entreprise et à lui imposer de nouveaux termes des
échanges, autrement dit des prix des facteurs et des produits taxés
ou subventionnés selon les cas. On ne peut que constater l'extrême
timidité des pouvoirs publics dans la mise en uvre de ce
type d'incitations qui risquent en effet d'affecter la compétitivité-coût
des entreprises agricoles, confrontées aujourd'hui à une
concurrence élargie. Le décideur public en tiendra compte,
étant soumis lui-même à des pressions diverses (organisations
professionnelles, collectifs de consommateurs, associations écologistes,
etc.) qui chercheront à influer sur l'attribution finale des droits
de propriété associés aux externalités environnementales,
quitte ensuite à les marchandiser comme nous l'avons remarqué
précédemment.
Il est enfin des situations où la comparaison des coûts
d'internalisation associés à l'une ou l'autre des trois
solutions précédentes, avec le bénéfice qui
en résulte, conduit à ne rien faire du tout. Plusieurs arguments
expliquent ce choix : difficultés à évaluer physiquement
les dommages présents et futurs, absence d'information sur le comportement
des producteurs, etc., ce qui rend l'estimation des coûts d'autant
plus hasardeuse. Cette quatrième solution s'apparente à
un « laisser-faire » qui se justifie d'autant mieux dans une
optique coasienne que, en l'absence de toute réglementation, tout
se passe comme si la dynamique marchande propose, à moyen terme,
une internalisation « naturelle » de l'externalité mais
faisant fi souvent d'une règle de responsabilité légitime.
Exemple caricatural : un taux élevé de nitrates dans l'eau
potable aura pour effet de diminuer la consommation de celle-ci à
des fins alimentaires (voire une baisse du prix si nous étions
en situation concurrentielle) et à accroître la consommation
d'eaux en bouteilles, d'où une spécialisation régionale
accrue : la Bretagne en production porcine intensive et l'Auvergne en
eaux minérales ! Au-delà cependant de la caricature, l'évolution
précédente est toujours en cours dans la réalité,
voire encouragée par certaines options politiques qui visent à
encourager innovations technologiques et investissements favorables au
maintien des avantages comparatifs entre régions : d'un côté,
le traitement à grande échelle des déjections animales
et, de l'autre, le soutien à une agriculture écologique.
Encore faut-il s'entendre sur le caractère « naturel »
de l'internalisation : de l'ordre de la nature et de ses lois biologiques,
nous voici désormais face à la nature du marché et
à ses lois économiques. En d'autres termes, la problématique
environnementale apparaît sollicitée voire écartelée
entre deux ordres, l'écologie et l'économie, désormais
rivaux à court terme, pour faire de la nature une demeure viable
et vivable.
Les impasses du découplage
Ex ante, la réforme de la PAC de mai 1992 ne pouvait être
que « verte ». En effet, le système de prix administrés
élevés ayant contribué au développement d'externalités
agricoles négatives, la baisse de ces mêmes prix ne pouvait
que décourager le productivisme agricole, donc réduire les
nuisances et se présenter alors comme une politique d'internalisation
de ces externalités. C'était en fait surestimer la réversibilité
des mouvements d'intensification et de spécialisation, mouvements
qui, en définitive, n'ont pas été véritablement
découragés. Certes, les tardives réorientations pro-environnementales
de la PAC ont progressivement fait co-exister les quatre solutions précédentes
; mais celles-ci se sont heurtées à une autre artificialisation
des échanges autrement plus dommageable, celle relative aux droits
à produire.
En effet, la réforme de 1992 inaugure une nouvelle « philosophie
», celle du découplage : désormais le soutien public
se doit d'être dissocié des volumes produits pour être
éventuellement recouplé à d'autres fonctions environnementales,
territoriales de l'agriculture. Durant l'intermède et en termes
de compensation des revenus, un nouveau soutien public sous forme d'aides
directes a été mis en place, qui s'interprète comme
une attribution de droits à produire implicites différenciés
régionalement selon les potentialités agronomiques des terres.
De fait, au moyen d'une compensation (prime à l'hectare, prime
au gel, etc.), le décideur public compense tout ou partie de ce
droit à produire qui était jusqu'alors alloué par
le soutien des prix. Proportionnelles à la surface de l'exploitation
et aux rendements observés, ces aides directes allaient rapidement
se transcrire en rentes foncières, celles-ci étant capturées
ensuite dans les transactions d'achat ou de fermage. Ainsi dès
1993, les prix des terres labourables augmentaient dans quelques départements
céréaliers, ce qui s'est confirmé dans la suite.
Cette hausse contribue à entretenir le processus d'intensification
et de concentration des exploitations agricoles mais aussi à alourdir
financièrement et « artificiellement » l'installation
des jeunes agriculteurs.
Lorsqu'on observe en outre la faible amplitude financière des
mesures agri-environnementales, il est clair que la reconnaissance des
droits à produire prévaut sur celle des droits et responsabilités
associés aux externalités environnementales. Cette antériorité
implicite mais patente n'est toujours pas démentie par le décideur
public, ce qui conduit, d'une part, à étouffer dans l'uf
l'impact positif des réorientations pro-environnementales de la
PAC et, d'autre part, à maintenir une logique de compensation suite
au démantèlement progressif du soutien des prix, ce qui
n'encourage pas vraiment la capacité d'adaptation des agriculteurs
aux nouvelles demandes sociales.
Qu'il s'agisse des velléités d'internalisation des externalités
environnementales ou de cette logique pernicieuse de droits à produire,
l'artificialisation des échanges économiques agricoles se
cristallise désormais à l'échelle de la PAC et de
son devenir. Couplage du soutien public à la préservation
environnementale, découplage de ce même soutien des volumes
produits : cela ressort pourtant de l'évidence, du bon sens et
ne peut que restaurer l'équité... En attendant ce jour,
le couplage à des objectifs environnementaux s'avère difficile
dans la pratique, peu efficace et coûteux budgétairement.
Autant de raisons pour lesquelles l'écoconditionnalité des
aides est laissée plutôt à la discrétion de
chacun des États membres européens, principe de subsidiarité
oblige... quitte d'ailleurs à shunter une dynamique marchande capable
dans certains cas de fournir efficacement des biens et services environnementaux
co-produits par l'activité agricole. Le découplage dissocie
encore davantage les fonctions agricoles productive et environnementale
qui demeurent, qu'on le veuille ou non, des activités jointes pour
le meilleur comme pour le pire. On en arrive aujourd'hui à une
situation où les modalités du soutien public, dictées
par les contraintes à l'exportation et le maintien d'une «
vocation exportatrice » pour des produits de base, conduisent à
un assolement européen (répartition des cultures) véritablement
dénaturé : recours à un surcroît d'irrigation
pour accéder à des aides directes plus élevées
; gel des terres modulable selon le niveau d'excédents et qui a
peu à voir avec une jachère bénéfique au maintien
de la fertilité des sols. Cette vision mécaniste du découplage
s'appuie en fait sur une prise en compte grossière des jointures
de production et se trouve écartelée aujourd'hui entre les
impératifs de compétitivité, la non-discrimination
entre élevage extensif (à base d'herbe) et intensif (maïs
ensilage) et la diversité structurelle des agricultures des différents
États membres de l'Union européenne. Dans un certain sens,
l'émergence du concept de multifonctionnalité dans l'agenda
politique traduit le souci de maintenir ou plutôt de restaurer cette
diversité structurelle propre à l'identité de l'agriculture
européenne.
Peut-on alors encore entretenir l'illusion d'une compatibilité
suivant laquelle la libéralisation des marchés agricoles
ne peut qu'être vertueuse d'un point de vue environnemental comme
l'efficacité marchande garante d'équité sociale ?
Ce discours ne fait plus vraiment recette aujourd'hui, événements
récents obligent... Impératifs économiques et contraintes
écologiques ne s'harmonisent pas à coups d'incantations.
Afin d'éviter que la régulation politique du secteur agricole
ne soit réduite en définitive à subir une dynamique
marchande laissée à son propre jeu, il convient d'approfondir
la signification proprement éthique des situations qui viennent
d'être analysées. Indiquons à ce propos quelques pistes
de réflexion.
Économie, écologie,
éthique...
Tout d'abord l'économie et l'écologie : les disciplines
afférentes se préoccupent toutes deux de faire de la nature
une demeure viable et vivable. L'étymologie de leur préfixe
commun en témoigne : eco qui vient du grec oïkos,
oïkouménè (habitée) qui recouvre deux éléments
associés : le premier, un espace terrestre avec ses limites ; le
second, une occupation par l'homme. Nous sommes donc bien dans une logique
territoriale : la nature est en effet notre demeure qu'il nous faut gérer
au mieux, pour en faire une demeure à notre convenance. À
cette fin cependant, les voies empruntées par chacune des disciplines
diffèrent, pour tourner parfois à l'affrontement. D'un côté,
le radical grec nomos (distribuer, administrer) précise
que la science économique en tant que discipline s'affaire à
tirer de l'observation des comportements humains et de leurs interactions
des « lois » d'organisation de la vie sociale ; celles-ci ne
seraient que l'expression collective de rationalités humaines mises
au service prioritairement des intérêts individuels. D'un
autre côté, nous avons le logos qui signifie à
la fois parole et raison, pour faire bref. Mais dans le cas de l'écologie,
le logos en question n'est pas d'abord celui de nos rationalités
humaines mais un logos, une rationalité inscrite dans la
nature elle-même, ouverte à notre propre intelligibilité
humaine, cette dernière trouvant ainsi un lieu pour s'y déployer.
À court terme cependant, la rivalité demeure prégnante,
au grand dam de la nature et de ses habitants. Par analogie avec l'analyse
de Gesché [9], la science économique a plutôt contribué
à asservir le cosmos (la nature), lui imposant souvent son
propre nomos plus qu'en délivrant son logos à
lui : en guise d'illustration, il suffit de reprendre les propos précédents
sur les évolutions récentes de la PAC.
Cela dit, certains caractères de ce logos sont largement
reconnus par la communauté scientifique, telle l'expression d'une
rationalité mathématique inscrite dans la nature. Évoquer,
dans la foulée, l'inscription d'une rationalité éthique
est taxé de finalisme, voire d'une position archaïque, irrationnelle
et dangereuse. Peut-être faudrait-il démontrer au préalable
que science et éthique procèdent en réalité
d'une raison, d'un logos commun ? Nous en venons ainsi au troisième
terme, l'éthique, dont l'étymologie reste dans la filiation
des deux précédents. Le mot grec ethos a comme sens
premier « séjour habituel », par opposition au repère
furtif et pressé de l'animal, et de là comme sens second
et dérivé : « habitude », « coutume »,
« murs » : l'homme est un être éthique parce
qu'il est un être de foyer et de séjour [9]. Nous retrouvons
donc la nécessité d'un territoire qui nous soit « familier
».
De manière générale, ce rappel étymologique
témoigne en quelque sorte de la vocation du souci éthique
à concilier l'économie et l'écologie. En effet, ce
souci émerge souvent en contrepoids à un économisme
fiévreux et furtif5 et s'exprime initialement, du moins
au sein des réalités agricoles, par des nostalgies champêtres
: nostalgie des goûts alimentaires d'antan, du marché du
village et des relations économiques de proximité. Nostalgie
plus générale encore du jardin d'Éden que chacun
d'entre nous véhicule plus ou moins consciemment, non sans ambivalences,
et qui se traduit par nos attentes modernes et pressantes à l'égard
de l'agriculture : une sécurité sanitaire optimale, la sauvegarde
d'une « agriculture paysagère » exempte de dumping
écologique, la préservation impérative des ressources
vitales que sont l'eau et le sol. Nostalgie éthique en définitive
: l'homme en effet continue à pressentir que la nature dans son
intégrité lui est donnée comme instance morale, c'est-à-dire
à même de pouvoir éclairer sans l'entraver son agir
personnel et social ; alors que, dans le même temps, c'est de moins
en moins la nature qui l'environne mais une technonature dont nous avons
délimité précédemment les contours. Cette
technonature ne reflète alors que le propre agir de l'homme, voire
sa propre errance culturelle. L'intuition morale, si tant est que l'on
s'y réfère, n'est plus que partiellement fondée alors
sur un rapport indirect avec les choses de la nature.
Gardons cependant la réalité du jardin qui nécessite
toujours une maintenance généralement moins angoissante
que nos diverses technonatures. Cette réalité évoque
pour chacun d'entre nous un lieu, une demeure où l'on aime séjourner.
Nous retrouvons de nouveau l'origine étymologique du mot éthique
qui renvoie à l'idée selon laquelle « demeurer »,
« habiter » dans un agir moral juste suppose une « demeure
», « un habitat », une communauté de convictions
partagées. Celle-ci s'incarne dans un ethos social, ensemble
des habitudes morales et des normes qui structurent nos sociétés.
La nature, appréhendée comme jardin, fournirait en quelque
sorte une « préfiguration » de cet ethos, préfiguration
à la fois investie et transmise par l'activité agricole,
préfiguration qui comporterait en outre une part d'indétermination
et de nécessaire maintenance, support en définitive de la
liberté et de la créativité humaines.
Une nature en usufruit
L'ethos agricole est aujourd'hui malmené par cette double
artificialisation dont il a été question dans cet article
: celle des milieux naturels comme celle, corollaire, des échanges
économiques. La synergie précédente entre «
habitudes » et « habitat » est mise à mal, voire
laminée par un relativisme éthique facilement véhiculé
par l'extension marchande des relations sociales, contribuant ainsi au
passage fustigé vers une société de marché
et réduisant in fine au silence la conscience collective.
En corollaire, l'agir politique se trouve marginalisé, de même
que la question des limites et des normes de la manipulation de la nature,
problème pourtant central de notre responsabilité éthique.
Tout se passe comme si la mise à mal de la nature révèle
ou entraîne la mise à mal de la cité politique dans
laquelle nous vivons et que nous nous sommes construits par l'entremise
d'un nomos délibérément détaché de
tout logos qui serait inscrit dans la nature même des choses et
des personnes.
Si l'on admet cependant cette vocation de l'agriculture à faire
mémoire de cette préfiguration morale de la nature, l'on
saisit mieux désormais pourquoi cet ethos agricole, bien
que malmené, se retrouve en première ligne des manifestations
récentes de Seattle, de la contestation d'une société
marchande uniformisée et mondialisée. Parallèlement,
à une agriculture largement artificialisée s'opposent et
se réaffermissent des pratiques agricoles plus traditionnelles,
mais toujours capables d'innovations, et qui ont été façonnées
progressivement en découvrant, puis en tenant compte de la nature
de chaque être et de ses liens mutuels. On pense bien sûr
de nouveau aux synergies liées à l'association agriculture-élevage
et aux aménités jointes (paysages, répartition spatiale
des productions, etc.), à l'émergence des préoccupations
de bien-être animal, au développement de l'agriculture biologique.
Particulièrement révélatrice à cet égard
est la définition « en creux » de cette agriculture retenue
par le législateur français : « agriculture n'utilisant
pas de produits de synthèse » [10]. Alors que les Anglo-Saxons
utilisent le terme plus adéquat d'organic farming, afin
de signifier justement la prise en compte judicieuse des liens de dépendance
réciproque entre les plantes, les animaux et leurs milieux. Tel
est le sens de l'appropriation d'une nature en usufruit, c'est-à-dire
du fait d'en user en respectant ses exigences propres.
Celles-ci sont dès lors appelées à s'exprimer dans
de nouveaux modes d'appropriation de la nature et du vivant à même
de pouvoir soutenir des échanges marchands contributeurs de croissance
économique et de développement. Loin de tout panthéisme
ou de new age écologique, appréhender de nouveau
la nature comme instance morale, c'est tout simplement rendre compte de
l'exigence suivant laquelle « la nature est à tout le monde
», qu'elle est une nature de don, appelée à se donner.
Ceci implique un partage équitable des ressources et de leur utilisation.
Autrement dit, une exigence morale portée par la nature elle-même
qu'il convient certes de discuter, de reconnaître, voire de mettre
en uvre par diverses médiations économiques et politiques,
tant locales que globales.
Notes
1 Cet article reprend quelques éléments de la
conférence donnée par l'auteur le 2 mars 2000 : « Nature
et agriculture », Université de Tous Les Savoirs [1]. Je remercie
J.-C. Icart pour les remarques pertinentes apportées lors d'une
première version de cet article.
2 Lors d'un sondage IPSOS réalisé fin juin 2000
auprès d'un échantillon représentatif de la population
métropolitaine, 63 % des sondés considèrent que les
agriculteurs remplissent « assez bien », voire « très
bien », leur rôle quant à la préservation de
l'environnement (BIMA n° 1484, juillet-août 2000).
3 Les élevages dits hors-sol (poulets et porcs pour
l'essentiel) constituent un des exemples les plus achevés.
4 Pour une description approfondie des différentes
solutions coasiennes, le lecteur peut se reporter à Vermersch [7].
5 Économisme : qui consiste à considérer
le travail humain exclusivement sous le rapport de sa finalité
économique.
REFERENCES
1. VERMERSCH D (2000). Nature et agriculture. Conférence
Université de Tous Les Savoirs, 2 mars 2000. In : MICHAUD
Y, éd. Qu'est-ce que l'humain ?, vol. 2. Paris : Éditions
Odile Jacob : 275-86.
2. BOURG D (1996). L'homme artifice. Paris : Éd.
Gallimard ; 351 p.
3. ROQUEPLO P (1997). Entre savoir et décision, l'expertise
scientifique. Coll. Sciences en questions. Paris : Inra Éditions
; 111 p.
4. CHAT-LOCUSSOL I (1999). La biovigilance. Inra, Séminaire
de restitution des résultats de l'AIP « OGM et Environnement
». 1998-1999, 9 décembre 1999 ; 67 p.
5. LARRÈRE R, VERMERSCH D (2000). Agriculture et environnement.
L'économie rurale revisitée. Économie Rurale,
255-256. Problèmes Économiques, 2662 : 3-8.
6. COASE R (1960). The Problem of social cost. The journal
of law and economics. Trad. française. Le Problème du
coût social. Revue française d'économie, 1992
: 153-93.
7. VERMERSCH D (1996). Externalités et politique agricole
commune : une approche coasienne. Cahiers d'Économie et Sociologie
Rurales, 38 : 79-103.
8. RAINELLI P, VERMERSCH D (2000). Gestion foncière des
excédents azotés et marché implicite de droits à
polluer : application aux élevages intensifs. Économie
et Prévision, 143-4.
9. GESCHÉ A (1994). Le Cosmos. Paris : Éd.
du Cerf ; 206 p.
10. RAINELLI P, VERMERSCH D (1999). Rentabilité comparée
de l'agriculture biologique et de l'agriculture conventionnelle : incidence
du soutien public sur les grandes cultures en France. OCDE, Paris,
13-15 octobre 1999 COM/ENV/EPOC/AGR/CA (99)46/REV1 ; 38 p.
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