ARTICLE
Projet initial
Le projet « Diagnostic et maîtrise des risques de pollution
agricole : le cas des nitrates » du programme DADP des Pays de la
Loire avait pour ambition d'élaborer un diagnostic régional
des risques de pollution par les nitrates et de « tester la possibilité
de la mise en place d'une cellule régionale d'animation et de coordination
des actions locales pour réduire les risques de pollution mises
en place au sein des départements. Il s'agit ici de problèmes
organisationnels, mais aussi de questions de diffusion de l'information,
de conseil et de formation ».
Ce projet trouve son origine dans quatre constats. En premier lieu,
on ne peut pas envisager de conduire une politique de l'environnement
sans diagnostic préalable, entre autres parce que les actions à
mener diffèrent selon la nature des risques et le degré
d'urgence pour corriger la situation. En second lieu, les moyens publics
consacrés à la préservation de l'environnement n'étant
pas extensibles à l'infini, il faut hiérarchiser les actions
à mener pour essayer d'atteindre une efficacité maximale.
En troisième lieu, le diagnostic est nécessaire pour interpréter,
après toute action de correction, les évolutions constatées
et, donc, pouvoir estimer quelle part de ces évolutions relève
de l'action menée. Enfin, une double évidence s'impose :
il est urgent de coordonner les différentes actions qui visent
à améliorer la qualité de l'environnement et, faute
d'une circulation suffisante de l'information, beaucoup d'incompréhension
entre les organismes subsiste qui nuit aux actions entreprises : l'environnement
est global et doit être traité de manière globale.
Le travail concernait les nitrates d'origine agricole, problème
dominant en 1994, époque du lancement du programme. La directive
européenne sur les nitrates (1991) venait de déboucher sur
l'élaboration par le CORPEN d'un code de bonnes pratiques agricoles
(1993). Parallèlement, la profession agricole et les ministères
de l'Agriculture et de l'Environnement avaient lancé l'action nationale
Ferti-Mieux (1991). Par ailleurs, fin 1993, les ministères, les
agences de l'eau et la profession agricole avaient arrêté
les principes du Programme de maîtrise des pollutions d'origine
agricole (PMPOA), et les premières évaluations montraient
que les incidences financières seraient énormes pour les
régions, impliquées bien que non signataires. Le diagnostic
à mener devait donc permettre de répondre à plusieurs
questions, entre autres :
- où y a-t-il risque de pollution : sur quels territoires, de
la part de quels agriculteurs ?
- comment ces risques, qui résultent des combinaisons «
pratiques culturales - sols - climat », varient-ils dans l'espace
selon les années ?
- quelle est la stabilité des classements réalisés
entre terroirs face aux variations inter-annuelles du climat ?
- où investir en priorité (financièrement, en moyens
de développement) : sur les zones les plus atteintes ou pour préserver
les zones non atteintes. Comment tenir compte d'un risque de partition
du territoire, voire des acteurs ?
Au départ, ce projet était composé d'un directeur
de projet et d'un ingénieur à recruter pour faire le double
travail de diagnostic et de test d'une cellule « environnement ».
Pour préserver à la fois la rigueur scientifique du travail
mené et le contact avec le monde professionnel et les agents de
terrain du développement, il était prévu que le travail,
programmé pour durer trois ans, soit co-piloté par le directeur
de projet et le responsable technique de la Chambre régionale d'agriculture
(CRA).
Déroulement de
la phase initiale
La constitution de l'équipe du projet et divers choix méthodologiques
importants pour le contenu du projet sont les deux points sur lesquels
nous insisterons car, nous y reviendrons, ils illustrent bien l'importance
des phases initiales de définition des objectifs et des modalités
de travail sur lesquelles insistent les travaux consacrés à
l'évaluation des programmes de recherche-développement [1].
Composition de l'équipe du projet
Le recrutement de l'ingénieur1, dont le poste était
prévu pour la réalisation de ce projet, ne s'est pas révélé
chose facile malgré un large appel initial à candidatures.
Le projet a donc pris un certain retard au regard de la dynamique générale,
ce qui a nui à son insertion dans l'ensemble du programme régional
et à sa coordination avec les autres projets. Par la suite, pour
différentes raisons invoquées par les partenaires de la
recherche2, un ingénieur senior d'une chambre d'agriculture,
« muté » à la CRA, a finalement été
associé au directeur de projet (chercheur chevronné de l'Inra,
promoteur de l'ensemble du programme régional).
Cette modification qui présentait certains avantages a, de fait
et sans qu'on y prête beaucoup attention, changé pour partie
la nature du projet, nous y reviendrons. Un des intérêts
mis en avant pour retenir cette solution était que le projet serait
beaucoup plus intégré dans la vie de la CRA et que, en particulier,
cela serait favorable au test de l'idée d'une cellule « environnement
» puisque, ainsi, il se ferait en commençant à la mettre
sur pied, et ceci bien que le temps de cet ingénieur disponible
pour le projet ait été réduit par rapport au contrat
initial.
Contenu du projet
Très vite, nous avons dû prendre des décisions d'ordre
méthodologique et pratique. La première a été
d'établir un diagnostic des risques de pollution par les agriculteurs
et non des pollutions réelles, impossibles à cerner au niveau
des sources. Pour cela, nous avons décidé de réaliser
des soldes qui comparent les entrées et les sorties d'azote sur
un pas de temps annuel pour des espaces géographiques aussi pertinents
que possible, c'est-à-dire permettant de prendre correctement en
compte les pratiques agricoles réelles. Or, comme de nombreuses
informations nécessaires à l'établissement des soldes
manquaient et que d'autres n'étaient disponibles dans un délai
et à un coût raisonnable que pour des unités de surface
beaucoup plus grandes, le choix du canton comme échelle géographique
a été retenu. Encore a-t-il fallu faire appel aux experts
de terrain (agronomes, conseillers de gestion) pour procéder, à
dire d'experts, à une modulation crédible de valeurs départementales
(opération de désagrégation difficile ici) et/ou
inventer puis valider des approches sous des hypothèses parfois
lourdes. L'ensemble de nos choix a été régulièrement
soumis au comité scientifique du programme3 et par là
légitimé, mais nous n'en avons pas discuté avec les
responsables professionnels. Ces « compromis » techniques ont-ils
eu, ou non, des conséquences négatives sur le travail des
partenaires socio-économiques ou vis-à-vis des exigences
scientifiques ?
En ce qui concerne la sensibilisation des partenaires socio-économiques,
il ne semble pas, à première vue, qu'il y ait des effets
négatifs.
En effet, sur le plan pratique pour les partenaires, le diagnostic confirme
l'ampleur pressentie des enjeux, mais aussi les grandes disparités
au sein de la région, ce qui justifie amplement la question initiale
de savoir quelles priorités d'action établir. Il leur montre
par ailleurs le rôle des systèmes de production (systèmes
de culture et type d'élevage) et l'influence très forte
du climat et du rendement des cultures sur les risques de pollution diffuse
et, notamment, sur sa variabilité inter-annuelle. Il souligne aussi
la nécessité de collecter et de capitaliser des informations
plus nombreuses et à une échelle géographique plus
fine.
La faible densité du réseau de mesures de la qualité
des eaux et le manque de données mais, aussi, de méthodes
commodes à mettre en uvre à notre échelle de
travail ne permettent pas de relier les résultats obtenus - exprimés
en termes de risques en fonction des événements climatiques
et des milieux - à l'état de la ressource en eau (qualité
actuelle et évolution) tel qu'il est observé.
Les résultats obtenus dans le diagnostic constituent donc à
ce jour un résultat qui devra être conforté dans les
années à venir. D'autant plus que l'échelle du canton
est peu adaptée à la mise en uvre d'actions, en dehors
de politiques incitatives européennes ou départementales
(contrats régionaux de développement). Deux niveaux d'organisation
paraissent envisageables pour les actions de terrain :
- le bassin versant a la faveur des hydrologues (il est cohérent)
et des décideurs (il permet un espoir raisonnable d'améliorations
à moyen terme) ; en revanche il n'évoque rien pour les agriculteurs
;
- l'exploitation et la parcelle agricole sont directement perçues
par les agriculteurs et les agents de développement.
La transcription des résultats du diagnostic en proposition d'actions
de terrain devra, pour être acceptable par tous, concilier ces deux
niveaux.
Sur le plan scientifique, il s'agit pour l'instant d'une expertise pour
laquelle on a utilisé les meilleures méthodes disponibles
pour un travail qui devait couvrir cinq départements et être
réalisé rapidement. Les obstacles se répartissent
en deux grandes catégories : le manque de données suffisamment
fiables déjà évoqué et le fait que l'on cerne
des risques et non des flux d'azote vers les ressources en eau.
Ces deux types d'obstacles sont liés à la notion de pratiques
agricoles [2, 3]. En effet, la question de leur définition est
loin d'être aussi facile qu'il n'y paraît à première
vue : comment caractériser des actes techniques (qui de plus ne
sont pas indépendants les uns des autres) pour permettre ensuite
le passage de leur description à leurs effets possibles sur le
milieu sans connaître, en outre, les états du milieu, éminemment
variables, qui règnent durant chacune de ces actions (états
du sol, climat, etc.). On compte sur des effets de compensation entre
lieux et années, en admettant alors la validité d'un raisonnement
« moyen », bien que sachant ses limites. Par ailleurs, on ne
sait pas chiffrer les erreurs éventuelles commises dans la mesure
où la comparaison entre une approche « moyenne » et une
approche en temps réel n'a pas été faite. Notre seule
garantie est de faire confiance à nos connaissances et à
notre savoir-faire pour les utiliser, postulant qu'en tendance elles nous
conduisent dans le bon sens !
Il faut aussi souligner le manque de références techniques
suffisamment fiables. Un exemple nous permettra d'illustrer ces difficultés.
La référence CORPEN que nous avons utilisée pour
les rejets d'azote par les vaches laitières était de 73
kg/an. Elle permet un calcul assez facile à partir des effectifs.
Mais le CORPEN a repris ses travaux sur ce sujet et montré l'influence
du régime alimentaire et du niveau de production qui peuvent conduire
à des rejets variant de 110 à 120 kg/an, pour 9 000 kg de
lait et une alimentation essentiellement à base d'herbe, à
75 kg/an, pour 6 000 kg de lait et une alimentation à base de maïs
ensilage ! Non seulement cette variabilité est considérable,
mais elle n'est pas chiffrable à notre échelle de travail
faute de statistiques adaptées. Elle complique sérieusement
le calcul des risques qui inclut l'élevage et les cultures, le
maïs ensilage étant aussi souvent conduit par les agriculteurs
de manière plus polluante que les prairies.
Plus en cause est notre capacité à utiliser pour l'action,
face à un futur imprévisible, des résultats scientifiques
peu faits pour cela. On rejoint les travaux menés en gestion :
« il apparaît que souvent les connaissances disponibles ne
se situent pas au ''bon niveau'' pour le praticien, car elles ne sont
pas construites sur des problèmes, mais sur des questions de recherche
déconnectées des situations concrètes spécifiques
» [4]. De ce point de vue, ce travail éclaire singulièrement
le caractère général (ou beaucoup trop « local
») des connaissances scientifiques produites dont on ignore les domaines
réels d'utilisation (un résultat scientifique général
est un résultat situé dans le réel de la théorie
et rarement dans celui de l'action [5]) et un manque flagrant de démarches
de calcul des erreurs provoquées par leur emploi4.
Enfin, remarquons que, partant des pratiques des agriculteurs, nous
sommes obligés de travailler sur des risques, ce qui complique
beaucoup l'appropriation des résultats par les partenaires. Ils
ont, en effet, tendance dans ce cas à penser que l'expression de
ces risques est remise à plus tard ! Il faudrait donc être
capable de faire des simulations qui combinent des probabilités
de modification de pratiques par tel ou tel groupe d'acteurs ; ceci aurait
exigé de coupler notre approche avec un travail sociologique.
Résultats du travail
Résultats chiffrés
Les résultats obtenus ont fait l'objet de plusieurs rapports
d'étape. Ces rapports détaillent en particulier les études
ponctuelles que nous avons jugées nécessaires à l'élaboration
du diagnostic ; parmi celles-ci on peut citer :
- l'estimation des apports azotés sur les surfaces agricoles,
incluant les déjections animales, les boues des stations d'épuration
urbaines et industrielles et les engrais minéraux ;
- la mise en regard de ces apports avec les exportations moyennes par
les récoltes permettant le calcul de balances azotées cantonales
;
- la combinaison de ces balances (niveau et composition) avec le type
d'assolement (couverture du sol) pour définir et hiérarchiser
des systèmes de culture ;
- le croisement de ces systèmes de culture avec les caractéristiques
pédoclimatiques pour arriver à une estimation du risque
cantonal vis-à-vis du lessivage des nitrates ;
- la simulation des effets climatiques inter-annuels.
Contenu du projet
Conformément au second objectif du projet, une réflexion
a été entreprise très tôt sur la mise en place
d'une cellule régionale. L'expérience acquise (voir plus
loin) a permis de proposer un cahier des charges assez précis pour
son organisation en trois fonctions (animation externe, diagnostic et
recherche, formation) et son fonctionnement.
L'activité s'y déroulerait dans un partenariat institutionnalisé
; à défaut, la cellule risquerait de sombrer dans une fonction
de bureau d'études exécutant des travaux sur commande. Dans
ce partenariat, chacun devrait être conscient des responsabilités
et des pouvoirs que lui confère le mandat qui lui est confié
et des limites qu'il lui impose. Les activités de la cellule s'organiseraient
autour de la réponse à des questions du terrain, transcrites
en termes de recherche. Le lien avec le terrain devrait donc rester fort,
pour que les questions émergentes parviennent rapidement. Pour
autant, l'obligation de nécessité ne devrait pas faire négliger
la phase essentielle que constitue la transcription d'un « problème
» de terrain en une question de recherche, au travers d'un diagnostic
préalable mené avec les partenaires. Le lien avec la recherche
devrait également rester fort. Si de nouveaux chercheurs doivent
être associés aux suites du projet, comment leur faire partager
la même philosophie du partenariat, comment les aider à s'approprier
l'historique du projet et du trinôme ?
Les fonctions à remplir seraient « professionnalisées
», c'est-à-dire regroupées en métiers distincts
et clairement définis. À défaut, la cellule ajouterait
un niveau de « gestionnaires de l'environnement » et ne survivrait
pas au premier départ de l'un de ses acteurs. La fonction d'animation
ne peut ni se détacher ni recouvrir la fonction de recherche et
de diagnostic ; il faut éviter ce qu'a trop souvent fait le développement
dans le passé, en s'emparant d'outils existants et en perdant tout
esprit de recherche. Pour cela, la cellule devrait se doter d'une «
force de rappel » émanant de la recherche, ce qui impliquerait
pour beaucoup une réelle révolution culturelle.
Enfin, la cellule se doterait d'indicateurs lui permettant d'évaluer
en continu l'évolution de ses moyens de travail (indicateurs internes)
et la perception qu'en ont les interlocuteurs (indicateurs externes).
Ces indicateurs devraient aller bien au-delà du comptage du nombre
de publications réalisées !
Retombées pour les partenaires
Pour les partenaires, le travail mené a permis, à partir
du cas des nitrates :
* de constituer un outil de travail, par l'ébauche d'une
base de données unique permettant la mise à jour continue
du diagnostic, autour d'un groupe opérationnel, associant les principaux
métiers nécessaires à la conduite du projet. La base
de données a été structurée de manière
à en simplifier la mise à jour et à séparer
aussi clairement que possible les données brutes (ex. : effectifs
animaux, assolements, etc.), des références nécessaires
aux calculs (ex. : coefficients de production ou d'exportation d'azote)
et des résultats (ex. : requêtes de calcul et d'extraction
de soldes). Il s'agit d'un aspect important du travail dans la mesure
où une telle base permet une véritable capitalisation des
données, ce qui n'est pas fait, en général. L'opération
nationale Ferti-Mieux fait aujourd'hui de cette capitalisation l'une de
ses exigences. On peut, en effet, voir dans son absence les raisons d'un
déficit en agronomes de terrain véritablement experts ;
* d'animer un courant de réflexion et, ce faisant, de
manifester la pertinence de l'échelon régional sur les questions
d'environnement en établissant des contacts avec la plupart des
acteurs concernés par la qualité de l'eau. Dans les relations
nouées avec des partenaires nouveaux, pas forcément «
naturels » pour des agents de Chambre d'agriculture (DRASS, DIREN,
etc.), il est objectivement difficile de faire la part de ce qui découle
à proprement parler du travail de diagnostic et de ce qui relève
plus des qualités relationnelles des uns ou des autres. Néanmoins,
il est clair que le diagnostic a souvent constitué une porte d'entrée
au dialogue, les ingénieurs de la CRA répondant régulièrement
à des demandes d'informations sur la démarche engagée,
suite notamment aux restitutions annuelles du programme aux comités
scientifique et de pilotage. À maintes reprises, les ingénieurs
CRA ont valorisé ce travail de fond pour montrer le parti pris
scientifique de leurs positions techniques, voire des positions professionnelles,
et s'affranchir ainsi des a priori de certains de leurs interlocuteurs
;
* d'alimenter le débat au sein de groupes de professionnels
et de techniciens, et de contribuer à la prise en compte de
la dimension environnementale dans la gestion des dossiers d'actualité
en proposant une approche plus prospective des questions environnementales.
À différents niveaux d'avancement du diagnostic, des présentations
des résultats obtenus ont été faites directement
par les deux ingénieurs CRA aux responsables professionnels à
l'occasion de réunions du bureau de la Chambre régionale
d'agriculture ou de sa commission environnement. Si certains des résultats
pouvaient ne pas apparaître comme nouveaux, en ce sens, par exemple,
que des soldes azotés cantonaux avaient déjà été
diffusés par des administrations5, et malgré
des différences de méthodes de calcul, le fait que les résultats
soient produits en interne à la profession, avec une caution scientifique
acceptée (en bloc lors de la signature de la convention de recherche),
a fondamentalement changé la nature des débats. La discussion
portait alors rapidement sur les possibilités en termes de développement
et de maîtrise des productions, les conséquences sur les
rapports entre les agriculteurs, etc. A contrario, les résultats
pouvaient paraître suspects pour d'autres acteurs... Autre difficulté,
les professionnels ont naturellement eu tendance à se sentir «
propriétaires »6 des résultats et à
vouloir en contrôler la diffusion. Cette dernière attitude
est révélatrice des relations encore dominantes de la profession
agricole à l'environnement qui reste perçu essentiellement
comme une contrainte. Or, la production de telles données chiffrées
est le seul moyen d'instruire le débat sur la multifonctionnalité
de l'agriculture et de la rendre possible car il y a, au moins dans certaines
zones, contradiction entre vouloir une agriculture compétitive
à l'exportation, des paysages « sympathiques » aux yeux
des urbains, un respect de l'environnement et ne pas aider les agriculteurs
!
* de fournir des éléments de communication pour une
meilleure compréhension de la complexité des problèmes
environnementaux, aussi bien par les consommateurs que les agriculteurs.
À titre d'exemples :
- la modification des pratiques à risque devra s'accompagner
d'une sensibilisation du public aux facteurs échappant aux agriculteurs
: aucune conduite raisonnée de la fertilisation au printemps ne
permettra de s'affranchir des conséquences d'une sécheresse
estivale. Si on peut donc, au moins momentanément, polluer, comment
alors « récupérer » la situation ? Une meilleure
gestion de l'information peut permettre la diffusion de conseils aux agriculteurs
qui auront, alors, l'obligation d'en tenir compte ;
- une approche strictement réglementaire des problèmes
d'environnement est insuffisante ; les zones vulnérables administratives
ne se superposent que partiellement aux zones à risque issues d'un
diagnostic.
Leçons à tirer du déroulement
du projet pour la recherche en partenariat
Après quatre années de travail en commun, quel regard
les intervenants portent-ils sur leurs modalités de collaboration
? En particulier, sur quels points la diversité des profils a-t-elle
enrichi le travail, sur lesquels l'a-t-elle rendu plus difficile ?
Importance de la phase initiale : effets induits
des modifications initiales dans la composition de l'équipe
Nous n'avions pas perçu que les modifications de la composition
de l'équipe du projet aurait des conséquences importantes
pour cette recherche en partenariat sous la forme d'effet induit. Le premier
a été de substituer aux relations contractuelles de la CRA
avec l'équipe du projet, prise comme un tout, des relations d'autorité
administrative directe avec l'ingénieur senior ; il en a été
de même avec le deuxième ingénieur, recruté
quand il est apparu que la disponibilité (de temps et d'esprit)
du premier serait insuffisante (voir plus loin). Une conséquence
pernicieuse en a été que le responsable technique de la
CRA n'est plus intervenu dans la définition du contenu technique
du travail. Il n'exerçait plus guère qu'un contrôle
(et une évaluation) sur le contenu de l'activité des deux
ingénieurs à travers ses préoccupations, fortement
teintées par son rôle devenant par ailleurs de plus en plus
administratif à la CRA. La question se pose de savoir si cela a
été positif ? Par exemple, les problèmes d'environnement
étant classés dans la catégorie des problèmes
« sensibles » pour les responsables professionnels, il nous
a mis fréquemment en garde sur les risques de les « choquer
» et donc sur la nécessité de « nuancer »
nos résultats. On peut se demander aujourd'hui si cela n'a pas
diminué l'efficacité de notre travail, enlevant une partie
du rôle du diagnostic comme instrument de prise de conscience et
de dialogue avec les décideurs ? L'évolution des esprits
n'aura-t-elle pas été beaucoup plus le fruit de celle du
contexte général (crise de la vache folle, positions du
ministère de l'Environnement, attitude des consommateurs, etc.)
? Était-il utile de prendre de l'avance, question souvent posée
par ceux qui pensent qu'il est toujours temps de réagir ! Cette
situation a entraîné, de fait, un changement de position
pour le chercheur qui s'est transformé en pilote unique, perdant
toute possibilité d'interaction vraie avec son « co-pilote
» qui a ainsi échappé aux effets de la coopération.
On doit se demander si ce désengagement n'est pas le plus gros
inconvénient de la situation créée.
Un autre effet induit a été une gestion du temps plus
difficile, même si les relations entre le chercheur et ses deux
collègues étaient très bonnes. En effet, l'ingénieur
senior a été beaucoup plus pris que prévu par d'autres
tâches (car du fait de son entrée dans ce projet il est devenu,
de facto et en partie avant l'heure, « le spécialiste
» régional environnement). Si cela a, effectivement, permis
un meilleur test de l'idée de cellule « environnement »,
cette situation a par contre posé la question de l'encadrement
du tout jeune ingénieur recruté pour compenser ce manque
de disponibilité. La place de la formation s'est trouvée
de fait très accrue dans le déroulement du projet et dans
nos réunions. En revanche, cette embauche a permis un travail d'investigation
important auprès des experts, en région et hors région
pour connaître les données et les travaux existants, ainsi
qu'une très bonne gestion informatique des données, ce qui
s'est révélé capital.
Le dernier effet induit réside dans une certaine difficulté
à obtenir des responsables professionnels un peu de leur temps
pour les initier au contenu du travail. On doit regretter que l'équipe
du projet dans sa globalité les ait peu rencontrés et essentiellement
pour aborder des problèmes de type stratégique, par exemple,
pour savoir si le contenu de nos propositions pour la constitution d'une
cellule « environnement » était recevable au regard de
leur stratégie régionale, entre autres dans les relations
de la CRA avec ses propres partenaires. Et dans ce cas, le chercheur Inra
devenait la seule caution du projet, qui n'était plus vraiment
celui d'un tandem de partenaires liés par une convention. Certes
l'ingénieur senior les voyait et les sensibilisait mais, étant
seul, il le faisait dans le cadre d'une relation hiérarchique et
sans que les deux autres membres du projet puissent interférer.
Du coup, l'ingénieur senior adoptait une technique d'imprégnation
progressive des responsables qui ne permettait pas d'obtenir des engagements
clairs. Nous pensons, puisque les problèmes de pollution diffuse
étudiés relevaient de leurs pratiques, qu'il aurait été
utile de pouvoir montrer plus régulièrement, presque en
continu, aux responsables comment on avait cerné ces pratiques,
ce qu'elles étaient réellement et comment on en avait déduit
des risques de pollution. Un effet positif aurait certainement été
une meilleure sensibilisation à la situation véritable de
la pollution liée aux pratiques agricoles, alors que leurs opinions
dépendent trop des discours que leur tiennent des agriculteurs
qui ont tendance à « leur dire ce qu'ils attendent »
donc évidemment, qu'ils modifient leurs pratiques. Le déroulement
du projet a cependant été ponctué par des présentations
intermédiaires des premiers résultats au bureau de la Chambre
et à la commission environnement et une restitution finale à
l'ensemble des responsables professionnels, à l'occasion d'une
session de la CRA consacrée à l'environnement. On ne peut
donc, a posteriori, qu'adhérer au souci, déjà
évoqué [1], de bien mener les phases initiales d'un projet,
en essayant de dépasser les aspects les plus immédiats auxquels
on songe en général !
Engagement des partenaires
Nous avons inscrit dans les résultats une série de retombées
positives pour les partenaires. Néanmoins, reste à formaliser
la transmission du savoir par l'organisation d'une véritable stratégie
de formation. Les nombreux échanges avec des techniciens, en région
et hors région, sur les modalités du diagnostic, notamment,
prouvent qu'une réelle expertise a été acquise en
matière de recueil, d'organisation et de traitement des informations
(quelles données, où, sous quel format, avec quelles limites,
etc.) et de méthode de diagnostic. Mais, bien que les ingénieurs
aient été animés par le souci permanent de retranscrire
l'ensemble des étapes du travail (données-sources, hypothèses
de calculs, limites associées, etc.), une partie de cette expertise
n'est pas « couchée sur le papier » et risque d'être
perdue si les hommes devaient partir, l'ingénieur junior notamment.
Pourquoi ce constat ? Par manque de temps ou parce que la tâche
est longue et fastidieuse ou, encore, parce qu'un travail s'évalue
avant tout dans ces organisations sur les « résultats »
obtenus plus que sur les acquis en termes d'outils et de méthodes
?
Nous avons tendance à penser que les responsables professionnels
n'ont pas perçu qu'il y a « formation d'un nouveau régime
économique, dans lequel les agents doivent se préparer à
poursuivre des activités où les processus de production,
de transformation, codification et mémorisation des connaissances
seront déterminants » [6]. En conséquence, ils tendent
à considérer que réfléchir sur l'action est
inutile alors que, précisément, les conditions d'évolutions
rapides du contexte socio-économique et de celui des connaissances
imposent « un besoin de réflexion sur le savoir et la réflexion-en-action
qui se manifestent dans les actions réussies (ou problématiques)
des praticiens » [7]. Du coup, ces responsables n'exigent pas de
leurs cadres ce travail de réflexion sur l'action, n'organisent
pas la capitalisation de l'expérience7. On peut regretter
que les échanges entre techniciens, des Chambres d'agriculture
notamment, n'aient pas été plus nourris. La stratégie
de formation évoquée plus haut aurait pu s'amorcer beaucoup
plus tôt en les associant à la réalisation du diagnostic,
en continu ou non, mais toujours en leur signifiant le but commun pour
lequel ils auraient travaillé avec nous ; l'appropriation n'en
aurait été que meilleure. Dans ce schéma, le fonctionnement
en trinôme aurait dû être adapté et des problèmes
seraient certainement survenus par manque de lisibilité de la démarche,
du fait qu'on construisait notre méthode de diagnostic au fur à
mesure, qu'on traçait le chemin en cheminant. Il aurait alors fallu
obtenir non seulement l'adhésion au projet de ces techniciens mais
surtout celle de leurs employeurs. Ceci pose la question du mandat que
les organismes sont réellement prêts à donner à
leurs agents dans ce genre d'activité sensible, menée en
partenariat. Il est évident que l'absence de mandat clair évite
un engagement trop explicite et laisse la possibilité de désavouer
ultérieurement un collaborateur dont les actions déplairaient
[8] mais, dans ce cas, le partenariat devient illusoire !
Il restera également à organiser la mise à jour
permanente de l'information pour maintenir la pertinence du diagnostic.
À titre d'exemple, la surface en colza d'hiver (culture forte consommatrice
d'azote couvrant le sol l'hiver) a augmenté de 70 % entre 1997
et 1999. Cette augmentation, qui s'est faite pour des raisons techniques
et économiques au détriment du pois de printemps (légumineuse)
et du tournesol (culture d'implantation tardive peu gourmande en azote),
a des conséquences bénéfiques pour la réduction
des risques de pollution par les nitrates ; il ne peut être question
de les ignorer. Une étude plus fine de la répartition géographique
de cette évolution serait riche d'enseignements pour le diagnostic.
Encore faut-il que la conviction partagée de cet intérêt
conduise les partenaires régionaux à mobiliser les moyens
nécessaires.
Une mise à jour régulière du diagnostic nécessiterait
de formaliser les échanges avec les pourvoyeurs réguliers
d'informations (ex. : DRAF8, ARSOE9, etc.). Certainement
lourd à mettre en place, ce travail pourrait aussi être l'occasion
d'impliquer plus directement certains partenaires ; mais, compte tenu
de nos forces, nous ne pensons pas que nous aurions pu amorcer ceci plus
tôt, sans entrer en concurrence avec l'avancée générale
du diagnostic et la conduite de la réflexion sur la création
d'une cellule régionale « environnement ».
En conclusion, ces retombées pour les partenaires débouchent
sur la nécessité d'innovations organisationnelles dans le
fonctionnement propre de la CRA mais aussi dans ses relations avec ses
différents partenaires, dont la recherche. Cependant la mise en
place de la dynamique de changement que cela suppose exige l'engagement
clair des responsables [9]. Notre projet a fait des propositions dans
ce sens.
Fonctionnement du trinôme
Première question : alliance d'institutions
et de personnes contre nature ou synergie ?
Bien que l'élaboration du programme régional DADP ait
mobilisé de nombreux partenaires, seules la DADP et la Chambre
régionale d'agriculture des Pays de la Loire ont été
véritablement acteurs de la conduite de notre projet et les caractéristiques
propres de chaque institution se sont exprimées tout au long de
son déroulement. Par exemple, chacune de nos productions sera évaluée
par l'Inra principalement sous l'angle de sa valeur scientifique et par
la Chambre régionale sous celui de ses implications sociales et
économiques. De même, le souci scientifique d'acquisition
méthodique, de critique puis d'exploitation des données
s'accommode parfois difficilement de l'impatience de partenaires professionnels
avides de déboucher sur des applications concrètes.
Mais il faut distinguer le point de vue des institutions, plus souvent
supputé que véritablement exprimé, et celui des acteurs
proprement dits d'un projet en partenariat qui « s'expriment »
à travers un jeu d'interactions entre eux, qui intègre leurs
différences de statut professionnel, de stabilité d'emploi10,
mais aussi des caractéristiques plus personnelles. Il est donc
difficile d'isoler dans les comportements, ce qui reviendrait strictement
aux institutions. Prenons un exemple. Le chercheur était très
gêné que ses collègues membres de la CRA le «
cantonnent » dans ce qu'ils « imaginent » être de
la science et pensent mieux intégrer les dimensions sociales et
économiques que lui-même, à cause de leur appartenance
à la CRA. Du fait de son histoire11 et de ses fonctions
de président du comité scientifique et technique de l'opération
nationale Ferti-Mieux12, il avait tendance à considérer
non seulement qu'il intégrait ces préoccupations mais, en
outre, qu'il leur donnait leur véritable dimension au regard du
futur ! Par ailleurs, puisqu'un travail en partenariat avait été
décidé, il ne voyait pas pourquoi la réalisation
d'un diagnostic aussi rigoureux et transparent que possible devrait pâtir
des conséquences qui pourraient découler de sa mise en action.
Aussi pensait-il que les responsables professionnels pouvaient (devaient)
partager le même point de vue et donc « supporter » les
données du diagnostic et il trouvait que les techniciens étaient
« plus frileux » que leurs employeurs.
Ces situations d'interaction semblent bien l'une des caractéristiques
des recherches en partenariat, mais on est peu préparé à
en éviter les principaux pièges [10]. Ceux-ci sont renforcés
par la conception du travail qui, de fait, domine encore souvent dans
les organisations professionnelles qui recherchent plus des agents prêts
à résoudre des problèmes que des agents capables
de les faire émerger, de contribuer à les poser, les construire.
Dans ce cadre, les attentes concernent plus le « faire » que
la réflexion sur ce qu'on fait, sur les savoirs que l'on mobilise
dans l'action, sur les conditions organisationnelles de l'apprentissage
et de l'accumulation des savoirs. L'effort pour rendre explicites les
savoirs tacites n'apparaît pas utile : on sait faire !
On retrouve les remarques des chercheurs qui travaillent sur les savoirs
des praticiens : « Du point de vue de la rationalité technique,
la pratique professionnelle est un processus de résolution de problèmes.
On met de côté la façon de construire les problèmes
à poser, c'est-à-dire le processus par lequel on définit
la décision à prendre, les buts à atteindre et les
moyens à utiliser. Dans le monde concret de la pratique, les problèmes
n'arrivent pas tout déterminés entre les mains du praticien.
Ils doivent être construits à partir des matériaux
tirés de situations problématiques qui, elles, sont intrigantes,
embarrassantes et incertaines (...). Pour transformer une situation problématique
en un problème tout court, un praticien doit accomplir un certain
type de travail. Il doit dégager le sens d'une situation qui, au
départ, n'en a justement aucun. Et cette tâche, elle, n'est
pas technique ; elle constitue, plutôt, une pré-condition
essentielle pour l'emploi de techniques [11]. »
Il en résulte une grande difficulté pour écrire
un article comme celui-là et des incompréhensions. Ainsi,
la proposition de rédaction en commun et de co-signature d'un article,
qu'un chercheur (évalué avant tout sur sa production écrite)
perçoit comme un hommage au travail de son partenaire du développement,
peut être interprétée par celui-ci comme une tentative
de lui faire partager une corvée peu productive pour lui, parce
qu'elle ne sera pas reconnue et parce qu'il ne perçoit pas spontanément
l'utilité de ce retour sur ses pratiques. À l'inverse, l'exploitation
en dernière minute d'une rencontre avec des élus agricoles
de haut niveau pourra sembler au chercheur une mondanité pesante,
alors qu'elle est perçue et jugée par ses partenaires de
la CRA comme incontournable et comme une marque de confiance indubitable.
Dans le cours du travail, il est arrivé que ces différences
« culturelles » soient sur le point d'aboutir à une opposition
susceptible de gêner l'avancement du travail. Nous avons alors fait
appel à un partenaire tiers, appartenant à une Chambre d'agriculture
d'un département hors région, mais ayant une bonne expérience
de la conduite de projets de développement et ayant appartenu au
secrétariat national Ferti-Mieux. Si cette « bouffée
d'air frais » de l'extérieur a permis, en instaurant une relation
triangulaire, de ranimer la flamme, elle n'a pas vraiment abouti, posant
plus de problèmes qu'elle n'en résolvait, par exemple pour
justifier aux yeux des partenaires locaux (professionnels et techniciens)
l'arrivée non prévue d'un nouvel acteur dans le débat.
Mais, s'est surtout posée très vite la question de sa place
dans le groupe. Les ingénieurs de la CRA ont eu du mal à
se convaincre de la légitimité de leur collègue qui
avait fait l'essentiel de ses armes en zone de grandes cultures alors
que les questions posées en Pays de la Loire était très
tournées vers l'élevage ; le chercheur se trouvait «
doublé » d'un nouveau co-animateur. On retrouve les problèmes
originaux et la question du mandat initial insuffisamment clair [8]13.
Deuxième question : comment ça
marche concrètement ?
L'équipe était formée de trois personnalités,
parfois opposées, parfois complémentaires, trois profils
de formation et d'expérience, trois activités professionnelles
se traduisant par des disponibilités (de temps, de concentration)
différentes. Le mode de fonctionnement du trinôme s'est construit
en avançant, par la combinaison des facteurs institutionnels et
personnels. Chacun a dû apprendre à connaître puis
à accepter les spécificités des deux autres, faire
des concessions pour répondre au souci commun de produire efficacement.
Ce processus a abouti de fait à attribuer à chacun des fonctions
bien identifiées : mise en uvre technique, « réassurance
scientifique », animation.
Le jeune ingénieur CRA, cheville ouvrière du projet, a
accompli l'essentiel du travail de collecte, d'organisation et de traitement
de l'information. Il assurait en quelque sorte le « fil rouge »
du diagnostic. Le chercheur Inra jouait à son égard un rôle
indéniable de formation, déjà évoqué,
d'orientation et de validation scientifique des travaux. Il veillait aussi
continuellement à ce que le travail effectué ne s'éloigne
pas des objectifs initialement fixés. L'ingénieur senior
apportait au travail de diagnostic, d'une part, sa connaissance du territoire
et des interlocuteurs techniques régionaux et, d'autre part, la
diffusion des résultats auprès des professionnels. Le chercheur
Inra et l'ingénieur senior ont, en quelque sorte, tous les deux
joué un rôle de « réassurance » du projet,
respectivement scientifique et professionnelle. Cette double « réassurance
» était indispensable pour le jeune ingénieur. D'une
part, pour lui garantir que, techniquement, il travaillait dans la bonne
voie et au besoin réorienter son travail. D'autre part, pour lui
rappeler périodiquement l'intérêt que portait son
organisme employeur à sa mission. De fait, il pouvait lui sembler
travailler « dans l'ombre », car sa mission était éloignée
des missions habituelles des agents de Chambre régionale d'agriculture,
essentiellement tournées vers l'animation, donc le quotidien...
Ce point pose la question de l'évaluation de ce type de travail
au sein même des Chambres d'agriculture et donc le changement organisationnel
que celles-ci, face à des enjeux nouveaux, sont prêtes à
introduire.
Les questions de diagnostic mises à part, les échanges
au sein du trinôme, essentiellement entre le chercheur Inra et l'ingénieur
senior, ont beaucoup porté sur le projet de « cellule environnement
» à créer : le premier s'employant à faire partager
au second la philosophie du projet, le second cherchant sans cesse à
le rapprocher du fonctionnement et du « climat professionnel »
du moment. Ces discussions, animées et riches, offraient l'opportunité
(rare et appréciée) aux ingénieurs CRA de prendre
du recul par rapport à leurs activités et à leur
environnement quotidien et d'effectuer un travail d'introspection et de
rétrospective qu'on ne prend pas toujours le temps et qu'on ne
fait pas toujours l'effort de réaliser. Pour le chercheur Inra,
ce travail en groupe a constitué un matériau concret venant
alimenter ses réflexions sur les apports et les contraintes de
la recherche en partenariat.
Force est de constater qu'une bonne partie des discussions entre le
chercheur Inra et les ingénieurs CRA a été consacrée
à essayer de se comprendre, à confronter les points de vue.
Certaines incompréhensions n'auraient certainement pas été
soulevées, puis résolues sans une grande liberté
d'échanges entre les trois acteurs et une réelle relation
de confiance. Que se serait-il produit dans le cas contraire ? Mais c'est
peut-être aujourd'hui que l'on est véritablement prêt
à travailler ensemble !
Tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Peut-être
pas. Quand il a été question de prolonger le travail réalisé
en commun par la création d'une cellule régionale associant
les membres du trinôme (voir plus loin), ceux-ci n'ont pas souhaité
maintenir cette correspondance univoque entre un individu et une fonction14.
Les ingénieurs CRA appréciaient la multifonctionnalité
acquise en travaillant ensemble et, peut-être davantage encore,
c'est la marge de liberté permise au sein du projet qu'ils craignaient
de perdre. Une trop grande « taylorisation » des tâches
aurait eu à leurs yeux la conséquence perverse de distinguer
:
- d'une part, un commanditaire du travail (le chercheur INRA), perçu
par les autres membres du groupe comme seul détenteur de la «
vérité » scientifique et seul décideur des objectifs
à atteindre et des orientations des travaux ;
- d'autre part, les « exécutants » du travail (les
ingénieurs CRA).
Dans ce type de partenariat, une place importante doit être laissée
à la négociation et du temps doit être dégagé
pour l'appropriation du projet par chacun.
En matière de lien avec les partenaires du projet non acteurs
(élus professionnels, Conseil régional, administrations),
on a privilégié un système interactif en temps réel
: les productions leur étaient soumises de manière épisodique
et non seulement en fin de programme. Ce serait probablement une bonne
façon de garantir la prise en compte de la demande sociale et de
préparer en retour l'appropriation par le développement
des acquis de la recherche si des comptes rendus « officiels »
de ces présentations étaient réalisés et diffusés.
Ce serait aussi une bonne façon de faire s'exprimer de manière
précoce et explicite certaines réticences : la perspective
d'élargir le diagnostic à la pollution par le phosphore
a ainsi été vivement décriée par des techniciens
redoutant de faire ainsi le lit d'une réglementation plus contraignante
dans ce domaine. Le retour sous forme d'encadrement et de formation de
la recherche vers le développement jouait également en continu.
Néanmoins, le chercheur a au moins l'impression d'avoir beaucoup
« servi » et, en définitive, de ne pas retrouver à
la fin du travail une manifestation explicite des partenaires de leur
intérêt pour ce type de recherche que, chercheur, il devrait
constamment défendre seul. Pour le dire autrement, le chercheur
a nettement le sentiment que les partenaires de la profession agricole
n'ont pas vu la différence entre ce type de recherche et ce qui
se faisait auparavant ; que l'innovation organisationnelle qu'il a introduite
au sein de l'Inra n'a pas été perçue et, du coup,
pas défendue. Les enjeux plus généraux de la recherche
en partenariat restent ignorés, c'est encore la vision « taylorienne
» de division du travail qui règne, la construction du futur
se fonde toujours sur des rapports de force plus que sur la volonté
d'un engagement et d'une véritable coopération. Les fruits
du trio ne sont pas encore transférables à un orchestre
!
 |
Bords
de Loire
(photo A. Beguey, Inra) |
 |
Bocage
en pays de Loire
(photo N. Giraut, Inra) |
 |
Bocage
en pays de Loire
(photo J. Nioré, Inra) |
Notes
1 Plutôt un débutant pour des raisons financières.
2 Entre autres, ils pensaient qu'un jeune ne ferait «
guère le poids » dans un dossier aussi sensible. Ils ont,
alors, encouragé la candidature d'un conseiller de chambre d'agriculture
départementale qui acceptait le risque de postuler sur un poste
temporaire, les responsables anticipant la création d'un poste
au niveau de la CRA pariant que le travail serait suffisamment convaincant
pour le permettre, mais aussi pour des raisons « internes ».
3 Notons que, compte tenu de l'échelle cantonale finalement
retenue, la représentation graphique du diagnostic a été
possible avec des outils informatiques simples (logiciel Cartes &
Bases sur un PC en configuration), ce qui était une condition quasi
impérative dans notre situation.
4 Ce calcul d'erreur, terreur des bacheliers dans les épreuves
de physique, n'est pas encore une composante de la vie quotidienne des
agronomes !
5 Les Directions départementales de l'agriculture pour
la détermination des zones d'excédents structurels (directive
« nitrate » de Bruxelles).
6 Alors qu'ils n'avaient financé le travail qu'à
la marge !
7 L'expérience de Ferti-Mieux confirme cette «
insouciance » majeure vis-à-vis de l'accumulation de l'expérience.
8 Direction régionale de l'agriculture et des forêts.
9 Association régionale de services aux organisations
d'élevage.
10 Ici, à côté d'un fonctionnaire se
trouvait un ingénieur déjà âgé en contrat
à durée déterminée puis un jeune du service
militaire avec le même type de contrat à durée déterminée.
11 À cause de sa propre histoire professionnelle et
de ses responsabilités passées à la tête d'une
exploitation agricole.
12 Opération de conseil qui repose sur l'adhésion
volontaire des agriculteurs pour changer leurs pratiques et qui attribue
un label au vu du respect d'un cahier des charges.
13 L'auteur montre les effets, somme toute pervers, de l'absence
de mandat clair qui conduit les deux parties à des stratégies
de défiance et non de coopération.
14 On peut penser que les ingénieurs de la CRA, ayant
considéré comme acquis des savoirs et des savoir-faire,
avaient besoin de « se situer dans [leur] espace de reconnaissance
[12] ».
15 C'est un témoignage fort du manque de relais de
la profession pour défendre ces recherches en partenariat. Elle
a laissé faire, et la recherche aurait encore dû « défendre
» l'originalité de la démarche en partenariat !
CONCLUSION
Quelle suite ?
Ce texte rend compte d'un travail mené pendant quatre ans à
partir, entre autres, de la volonté initiale de faire travailler
ensemble des chercheurs et des ingénieurs du développement.
On est donc conduit à se demander dans quelle mesure cette volonté
initiale a été respectée.
La partie de son activité que le chercheur a consacrée,
au cours de ces quatre ans, à ce projet a-t-elle toujours gardé,
aux yeux de ses pairs, statut d'activité de recherche ? De leur
côté, les ingénieurs de la CRA sont-ils restés
des agents du développement ? En essayant de se rapprocher de la
recherche dans ses modes d'action et d'évaluation, les ingénieurs
de la CRA se sont en quelque sorte éloignés de leurs collègues
de terrain.
Il semble plutôt que, à force de concessions et d'efforts
pour construire ensemble, ils se soient tous rapprochés d'un métier
hybride, peu pris en charge par leurs environnements institutionnels respectifs.
Une autre manière d'évaluer le travail accompli est d'analyser
ce sur quoi ont débouché les réflexions menées
par l'équipe concernant une cellule régionale environnement.
Une satisfaction vient de la filiation nette que le Conseil régional
établit entre nos réflexions et le projet de « centre
de ressources environnement régional » appelé à
voir le jour courant 2000.
La déception provient de la perte, à travers de multiples
remaniements liés à divers jeux d'influences, de caractéristiques
qui nous semblaient essentielles. Illustrons ce propos par trois exemples.
En premier lieu, fonction scientifique et fonction d'animation sont séparées
entre une « cellule scientifique et technique » et une «
cellule de transfert et d'animation ».
Ensuite, le rôle de « réassurance » scientifique
n'est plus assuré par l'Inra (structure nationale de recherche)
mais confié unilatéralement à l'École supérieure
d'agriculture d'Angers, manière sans doute de mettre en avant le
souci de formation. Cette absence de l'Inra du futur de la cellule était
prévisible à partir du moment où le Conseil régional,
d'abord préoccupé de politique régionale, n'a pas
souhaité mêler l'Inra aux discussions, ce que n'a pas cherché
à contrecarrer le chercheur15.
Enfin, le centre de ressources projeté serait placé sous
« l'autorité » d'un comité de pilotage comprenant
aussi des représentants des consommateurs, des défenseurs
de l'environnement, etc. Les débats autour de la composition de
ce comité de pilotage ont montré combien les responsables
professionnels agricoles craignaient de voir une partie de leur pouvoir
de décision leur échapper, même si l'ouverture de
ce comité de pilotage au-delà des partenaires traditionnels
de la cogestion est un signe encourageant en soi. Cette ouverture transforme,
en effet, profondément le projet initial sans forcément
apporter de meilleures garanties de fonctionnement.
Cependant, pour finir, les trois membres du projet ne regrettent rien,
et ils pensent avoir semé pour le futur !
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