ARTICLE
Les paysages de nos régions, tels que nous les avons connus et
tels que nous les voyons aujourd'hui, sont profondément marqués
par la nature des espèces qui sont cultivées et par les
modes de culture qui sont pratiqués. Mais, au-delà de cet
aspect le plus visible, les relations entre les plantes cultivées
et les territoires s'exercent à de multiples niveaux. Ainsi, les
gains de productivité qui ont été obtenus sur la
plupart des grandes espèces cultivées sont le résultat
d'un ajustement constant entre le progrès génétique
et une modification des contraintes biotiques et abiotiques du milieu,
à l'échelle du champ cultivé, par les pratiques culturales,
et c'est le résultat de ces ajustements qui a contribué
à modifier profondément la physionomie des territoires ruraux.
Il y a donc un premier niveau d'analyse des relations entre les espèces
cultivées et les territoires qui concerne l'étude explicite
des termes de passage entre l'échelle d'organisation de l'individu
biologique qui est la plante, support de l'information génétique
et de ses interactions avec le milieu, et l'échelle d'organisation
du peuplement végétal et du champ cultivé qui représente
l'entité sur laquelle s'exercent et s'évaluent les pratiques
agronomiques. L'ambition de ce premier niveau d'analyse est de montrer
comment progrès génétique et pratiques culturales
doivent interagir pour optimiser le fonctionnement de la parcelle cultivée
dans un territoire donné.
Un deuxième niveau d'analyse est nécessaire pour définir,
à l'échelle d'un territoire, les critères pertinents
d'optimisation de la conduite des champs cultivés qui y sont inclus.
Ceci revient à dire qu'une parcelle cultivée ne peut pas
fournir « en soi » de critères d'optimisation de son
propre fonctionnement. Ces critères ne trouvent leur pertinence
que dans le cadre de niveaux d'organisations plus englobants : l'exploitation
agricole pour certains critères socio-économiques, l'entité
spatiale fonctionnelle du point de vue de l'environnement (bassins versants,
zones vulnérables, habitats d'espèces protégées,
etc.) du point de vue des filières de production (zones de collecte,
appellations d'origine, etc.), ou du point de vue réglementaire
et socio-politique (qualification, certification, développement
rural, etc.). L'optimisation de toutes ces fonctions au sein des différentes
entités territoriales auxquelles une même parcelle peut être
rattachée doit définir le cahier des charges à partir
duquel les critères d'optimisation du fonctionnement de cette parcelle
cultivée devront être définis. En d'autres termes,
les territoires ruraux ne doivent pas être considérés
comme une juxtaposition de parcelles cultivées dont on assurerait
pour chacune d'elles un fonctionnement dit « optimalisé »
en agissant sur les interactions entre génotypes, milieux et pratiques
agricoles, mais comme un système organisé définissant
un champ spatialisé de contraintes de natures différentes.
Comme dans tout système organisé et hiérarchisé,
l'optimisation du tout n'est pas obtenue par le fonctionnement optimum
des parties.
Pendant longtemps, le critère essentiel d'évaluation agronomique
des champs cultivés a été celui de la « marge
brute », toute augmentation de celle-ci étant considérée
comme a priori bénéfique pour chaque exploitation
agricole, quel que soit le territoire considéré. Ainsi,
les critères du progrès génétique et la recherche
des optimums de pratiques ont été guidés par les
rapports de prix entre intrants et produits récoltés. Plus
récemment, les préoccupations de durabilité des systèmes
de production agricole ont imposé une prise en compte plus explicite
des interactions entre les parcelles cultivées et des entités
territoriales fonctionnelles plus vastes. Ceci implique que soient reconsidérés
en partie les concepts, approches et méthodes qui permettent d'analyser
l'optimisation des interactions entre progrès génétique
et conduite du champ cultivé afin de prendre en compte simultanément
des critères relatifs à la rentabilité économique
des systèmes de production, aux exigences de qualité et
de traçabilité des produits, et aux impacts environnementaux
positifs et négatifs... qui traduisent la diversité des
objectifs de l'activité agricole à l'échelle d'un
territoire.
Champs cultivés et contraintes
à l'échelle du territoire
La nécessité d'une prise en compte de la multi-fonctionnalité
de l'activité agricole implique l'abandon d'une évaluation
mono-critère du fonctionnement du champ cultivé dans le
cadre d'une performance économique de l'exploitation agricole considérée
comme « isolée » ou du moins « extraite » des
différents territoires dans lesquels elle est insérée.
Il importe alors de déterminer de manière beaucoup plus
explicite, à l'échelle d'un territoire, le cadre spatial
dans lequel les différentes contraintes s'exercent sur la production
agricole.
Il s'agit d'une démarche essentiellement « holistique »
qui doit considérer les territoires comme des entités dont
les fonctions sont distribuées et hiérarchisées dans
l'espace. La distribution et la structuration spatiale de ces fonctions
sont bien entendu différentes pour chacune d'entre elles. Ainsi,
le fonctionnement d'un territoire vis-à-vis de fonctions environnementales
comme la gestion quantitative et qualitative des ressources en eau est
déterminé par sa structure hydrographique et hydrogéologique
ainsi que par celle de la couverture pédologique qui déterminent
à la fois les contraintes du milieu qui s'appliquent aux parcelles
cultivées ainsi que les cahiers des charges qui peuvent être
localement imposés à leur fonctionnement. Par exemple, le
fonctionnement hydrique d'une parcelle sera analysé et évalué
différemment selon qu'elle est située en haut de coteaux
en zone fortement contributive pour le ruissellement ou en bas de pente
en zone hydromorphe. De même, l'impact des modes de conduite d'une
parcelle sur la gestion qualitative et quantitative de l'eau à
l'échelle d'un bassin versant sera différent selon le niveau
de réserve utile du sol. Ainsi, les décisions qui devront
être prises sur la nature des cultures à répartir
sur un territoire et sur les itinéraires techniques qui devront
être localement mis en uvre devront être évaluées
en fonction de cette différentiation spatiale caractéristique
du territoire considéré. De la même manière,
la gestion de la qualité des produits récoltés à
l'échelle d'un territoire implique une analyse de la structuration
spatiale des contraintes physiques du milieu (sol et climat) qui peuvent
induire une différenciation qualitative identifiable des produits
en interaction avec les pratiques (effets terroirs) ainsi qu'une prise
en compte de l'organisation territoriale des agents économiques
qui assurent la collecte et la mise en lot des récoltes afin de
savoir comment valoriser au mieux les différences qualitatives
potentiellement existantes (voir l'article de Marianne Le Bail dans ce
même numéro).
De telles analyses de la structuration spatiale d'un territoire doivent
être entreprises pour différents critères ayant trait
à la fois à des fonctions environnementales (qualité
des eaux et de l'air, conservation et qualité des sols, gestion
de la biodiversité faunistique et floristique), à des fonctions
économiques (rentabilité des exploitations agricoles et
des filières de production, identification, et valorisation de
la qualité des produits agricoles, développement rural)
et à des fonctions sociétales (acceptabilité des
modes de production, certification des pratiques et traçabilité
des produits, gestion patrimoniale des paysages, etc.). Toutes ces fonctions
n'ont de sens qu'appliquées à des portions d'espace qui
sont d'une dimension supérieure à celle du champs cultivé.
Elles imposent donc à ce dernier un cadre de contraintes multiples
au sein duquel devront être élaborés les critères
qui permettent d'en évaluer le fonctionnement. C'est à ce
titre que la durabilité des systèmes de culture pourra être
évaluée. Ainsi, un système de culture défini
par la succession des cultures sur un ensemble de parcelles et par les
itinéraires techniques appliqués à ces cultures et
aux intercultures [1] pourra être considéré comme
« durable » sur une portion d'un territoire alors qu'il pourra
être considéré comme « non durable » sur
une autre portion de ce même territoire.
Cette vision « intégrée »
de la durabilité des systèmes qui implique la prééminence
du fonctionnement des territoires sur les champs cultivés a des
conséquences importantes sur l'étude du fonctionnement des
cultures. En effet, l'évaluation du fonctionnement des cultures
était jusqu'à présent entièrement dominée
par le concept de « rendement potentiel », le diagnostic agronomique
mesurant l'écart entre le « rendement réalisé
» et le rendement potentiel calculé en fonction des contraintes
permanentes du milieu local et du potentiel génétique. Ce
critère d'évaluation unique était alors utilisé
indépendamment du contexte territorial et il a servi d'étalon
à tout le développement agricole. Seuls ont gardé
une approche plus systémique les systèmes de production
fortement inféodés à un territoire comme les systèmes
d'élevage en zones herbagères. Il est intéressant
de noter que, pour ces systèmes, la notion même de «
rendement » n'était pas opératoire puisque, dans un
système fourrager, c'est l'adéquation spatio-temporelle
de la production d'herbe à un cahier des charges fixé par
un troupeau qui s'impose et qui représente déjà,
à l'échelle de la sole fourragère, une démarche
multicritère de type territoriale [2].
Pour illustrer ce changement d'optique dans l'évaluation du fonctionnement
du champ cultivé, nous allons en analyser les conséquences
dans le cadre d'un objectif de gestion territoriale des ressources quantitative
et qualitative en eau. Si, pour un territoire donné, on imagine
une ressource en eau quantitativement définie, de type « nappe
fermée », dont on doit assurer le renouvellement, la problématique
territoriale consiste à savoir quelle est la part de la ressource
annuelle disponible pour la ré-alimentation de la nappe (pluies-évapotranspiration
réelle) qui peut être prélevée pour l'irrigation
sans que le renouvellement de la ressource soit affecté. Cette
quantité d'eau disponible permettra de définir la surface
maximum irrigable à l'échelle du territoire. Dans ce cadre,
la problématique sera essentiellement celle de la répartition
des cultures irrigués et non irriguées à l'échelle
du territoire, tandis qu'une politique de restriction ou de contrôle
de l'irrigation à l'échelle de la parcelle est peu pertinente,
une irrigation excédentaire n'ayant aucun effet sur le bilan de
la nappe à moyen terme et n'ayant comme inconvénient qu'une
diminution de la rentabilité économique de l'irrigation
pour la parcelle considérée. En revanche, dans un tel système,
une mauvaise estimation du poste « évapotranspiration »
à l'échelle du territoire, du fait d'une mauvaise analyse
de la répartition spatiale des cultures en fonction des réserves
hydriques des sols, peut avoir des conséquences importantes en
conduisant les décideurs à surestimer les volumes d'eau
qui peuvent être prélevés pour l'irrigation, ce qui
conduirait à une gestion non durable de la ressource. Dans ce cas,
l'analyse agronomique du fonctionnement des champs cultivés doit
porter en priorité non sur les « parcelles irriguées
» mais sur le fonctionnement des cultures « non irriguées
» dont le comportement spatialisé conditionne effectivement
le volume d'eau qui est susceptible de retourner à la nappe et
donc, in fine, les volumes qui peuvent en être soustraits
pour l'irrigation. En revanche, dans un territoire où la ressource
en eau est de type « ouvert » comme dans le cas d'une rivière,
le facteur qui limite l'utilisation de la ressource est le débit
d'utilisation en période d'étiage. Dans ce cadre de contrainte,
il est clair que toute irrigation excédentaire du fait d'une mauvaise
gestion de certaines parcelles irriguées contribue à limiter
la ressource disponible pour les autres parcelles. Une problématique
de restriction des apports en fonction de la dynamique de besoin des cultures
doit alors être recherchée à travers une analyse du
fonctionnement des cultures irriguées et traduite en termes de
pilotage de l'irrigation. On voit à travers ces deux exemples que
la problématique de l'évaluation du fonctionnement des champs
cultivés par rapport à la gestion quantitative des ressources
en eau à l'échelle d'un territoire dépend grandement
du contexte territorial. Or, face à ces problématiques diverses,
les écophysiologistes qui analysent le fonctionnement hydrique
des cultures ont eu tendance à se contenter d'un critère
d'évaluation « unique » qui est l'efficience de l'eau.
Si ce concept demeure pertinent du point de vue écologique pour
classer entre elles des espèces, il apparaît peu opératoire
dans une optique de gestion des ressources en eau. L'efficience de l'eau
mesure la capacité d'une espèce à produire de la
matière sèche (ou mieux de la biomasse récoltée)
par unité de volume d'eau consommée. Or, une augmentation
d'efficience de l'eau peut être obtenue soit par une augmentation
de la capacité de production de la culture, soit par une diminution
de sa consommation en eau, ce qui n'est pas du tout équivalent
pour le gestionnaire d'une ressource en eau. Savoir qu'une augmentation
de l'efficience de l'eau est possible est certes très intéressant
mais, lorsque celle-ci est accompagnée d'une augmentation substantielle
des volumes d'eau consommés sur un territoire, cela en limite déjà
beaucoup la portée. C'est le cas du maïs qui, du fait de son
métabolisme en C4, possède une efficience de
l'eau supérieure à celle d'autres cultures comme le blé
ou le tournesol. Cependant, cette forte efficience, gage d'une bonne rentabilité
économique de l'irrigation de cette espèce à l'échelle
de la parcelle, ne s'extériorise que grâce à des consommations
importantes à la fois en volumes et en débits du fait de
la coïncidence des besoins de la culture avec les périodes
de très forte demande climatique. Ainsi, ce qui peut être
considéré comme « optimum » à l'échelle
de la parcelle peut devenir « contraignant » à l'échelle
d'un territoire. L'irrigation d'une espèce comme le blé,
ou le tournesol, moins efficiente que celle du maïs à l'échelle
de la parcelle pourrait s'avérer cependant pertinente dans un cadre
territorial. À cet égard, l'intérêt d'une espèce
comme le sorgho, qui possède une efficience de l'eau comparable
à celle du maïs mais qui nécessite des volumes d'eau
moindres du fait de son niveau de production plus réduit, pourrait
être étudié. Une analyse purement comparative des
performances des cultures en termes de rendement et d'efficience de l'eau
à l'échelle de la parcelle cultivée a tendance aujourd'hui
à condamner irrémédiablement toute autre culture
que le maïs sans que les analyses de changement d'échelle
« parcelle-territoire » aient fourni un cadre cohérent
d'évaluation qui devrait aboutir à une analyse de la complémentarité
relative entre les différentes cultures plutôt qu'à
un classement hiérarchique en valeur absolue.
Lorsque l'on aborde le problème de la gestion qualitative de
l'eau à l'échelle territoriale, il s'agit de limiter la
concentration en nitrate des eaux qui drainent dans les sols et ré-alimentent
les aquifères. Or, ce problème a souvent été
traduit au niveau de la parcelle cultivée par une problématique
de réduction des pertes d'azote et une approche de type «
bilan ». Une même quantité d'azote perdue par lixiviation
à l'échelle d'un territoire n'a pas la même conséquence
en termes de qualité des eaux souterraines selon la hauteur de
la lame d'eau drainante qui ré-alimente les nappes. Si l'on veut
traduire cette contrainte en termes de critère de fonctionnement
du champ cultivé, il faut alors combiner des indicateurs de fonctionnement
hydrique de la culture avec des indicateurs de prélèvement
d'azote. Ainsi, si l'on exprime les capacités de prélèvement
de N d'une culture en fonction de ses capacités de prélèvements
d'eau (kg N/mm H2O), on détermine alors une « concentration
équivalente » de la lame d'eau évapotranspirée
par la culture [3]. Une variation de cette « concentration équivalente
» de l'eau consommée à l'échelle d'un cycle
de culture doit se traduire, toutes conditions égales, par une
variation inverse de la concentration moyenne de la lame d'eau qui drainera
pendant la période hivernale. Un tel indice, aisément calculable
à partir des modèles de fonctionnement de culture, peut
permettre un classement relatif des cultures et systèmes de culture
vis-à-vis des risques de pollution nitrique. Ce ne sont pas les
cultures qui possèdent les plus fortes capacités de prélèvement
d'azote qui permettent de minimiser les risques, mais bien celles qui
optimisent ce prélèvement d'azote tout en prélevant
le minimum d'eau. Ainsi, le sorgho s'avère être une espèce
plus « épuratrice » que le maïs en conditions non
irriguées [3]. Dans un sol donné et pour une culture donnée,
le rapport de prélèvement N/H2O augmente lorsque
que le prélèvement d'eau du sol par la culture s'effectue
majoritairement dans les horizons superficiels qui sont enrichis en azote.
L'irrigation est un moyen de concentrer le fonctionnement racinaire dans
les horizons les plus superficiels riches en azote et, si cette pratique
n'est pas accompagnée de niveaux de fertilisation excédentaires,
elle peut contribuer à limiter la concentration en nitrate de la
lame d'eau drainante, d'une part, grâce à une augmentation
du volume de cette dernière et, d'autre part, du fait d'un prélèvement
plus efficace de l'azote. En revanche, en culture sèche, le prélèvement
d'azote des horizons superficiels est limité par le manque d'eau
alors que la culture continue à s'alimenter en eau dans les horizons
profonds pauvres en azote, ce qui a tendance à diminuer le rapport
N/H2O prélevée. L'architecture racinaire des
espèces cultivées apparaît donc comme une caractéristique
déterminante. Un enracinement dense mais superficiel limitant le
volume d'eau du sol extractible par la culture mais optimisant le prélèvement
de l'azote devrait conduire à une optimisation du rapport N/H2O
prélevée et ainsi diminuer les risques à l'échelle
de la parcelle cultivée. On voit aisément que ce critère
favorable pour diminuer le risque de « pollution nitrique »
pourrait être associé à un critère défavorable
pour la productivité puisqu'une limitation du volume d'eau extractible
par la culture devrait augmenter le risque de baisse de rendement en situation
de sécheresse. Il s'agit donc d'un problème de gestion de
compromis entre deux risques qui dépendra grandement de la hiérarchisation
qui sera faite entre ceux-ci à l'intérieur d'un territoire.
Plantes et contraintes à l'échelle
du peuplement végétal
Nous avons analysé ci-dessus à travers quelques exemples
comment des contraintes définies à l'échelle d'un
territoire pouvaient déterminer le cahier des charges du fonctionnement
des champs cultivés et se traduire par des critères multiples
d'évaluation. Ainsi, le choix des espèces cultivées
et leur répartition spatiale au sein d'un territoire doivent se
raisonner en fonction des aptitudes de ces espèces à satisfaire
ces critères d'évaluation dans les différentes conditions
de contraintes environnementales spatialement réparties dans ce
territoire. Il importe donc de traduire ces critères en caractéristiques
spécifiques des différentes espèces cultivées.
Bien plus, pour une même espèce cultivée, le choix
des variétés adaptées aux conditions de milieux et
aux itinéraires techniques imposés par le fonctionnement
du territoire devra lui aussi se faire sur la base d'une analyse des interactions
« génotypes - milieu - itinéraires techniques »
(voir l'article de Maryse Brancourt-Hulmel dans ce même numéro).
Au-delà de ces critères de choix du matériel végétal
existant, l'orientation stratégique du progrès génétique
par la sélection végétale doit prendre en compte
la multiplicité des critères d'évaluation que nous
avons évoqués ci-dessus pour déterminer les idéotypes
de plantes qui seront constitutifs des peuplements végétaux.
Cette évaluation multicritère des aptitudes du matériel
végétal se heurte à des incompatibilités ou
du moins à des contradictions entre critères qui ne pourront
être résolues que grâce à une plus grande diversification
et à une « spécialisation » plus affirmées
des types variétaux en fonction, d'une part, de l'élargissement
de la gamme de contraintes biotiques et abiotiques qu'il y aura lieu de
prendre en compte et, d'autre part, de la diversité dans la hiérarchie
des objectifs visés (niveaux et coûts de production, environnement,
qualité des produits).
Les outils d'évaluation du fonctionnement des peuplements cultivés
sont actuellement de deux types. Soit il s'agit de modèles de simulation
de culture tels que STICS [4] ou CERES [5] qui permettent de prédire
un certain nombre de variables de la culture (niveau de production, niveau
de consommation en eau et en azote, etc.) ou du milieu (bilan d'eau, bilan
de N et de C, etc.) à partir de variables d'entrée ayant
trait au milieu (contraintes pédo-climatiques) ou relatives aux
modes de conduite. Soit il s'agit d'outils de diagnostics permettant,
à partir d'une mesure, de calculer un indicateur de fonctionnement
de la culture relatif à une variable d'état du champ cultivé
comme l'indice de nutrition azotée [6]. En réalité,
ces deux types d'outils sont étroitement complémentaires
et interactifs. Leur origine est d'ailleurs commune. Elle provient d'une
analyse globale du fonctionnement des cultures dans laquelle le peuplement
végétal est considéré comme une interface
« physique » qui régule les échanges de masse
et d'énergie entre le sol et l'atmosphère. Ces fonctions
d'échange sont paramétrées pour rendre compte des
régulations biologiques sous-jacentes relatives à des fonctions
telles que la photosynthèse, la transpiration, l'absorption minérale,
la morphogenèse... et elles sont combinées dans le cadre
d'une approche de type « captation-conversion » des ressources
du milieu. Mais les algorithmes et les coefficients d'ajustements qui
sont utilisés ne sont pas toujours explicités au niveau
du fonctionnement de l'entité biologique, c'est-à-dire la
plante individuelle qui reste la base incontournable de l'analyse de l'expression
du génome. Ainsi, ces modèles de fonctionnement permettent
d'analyser avec beaucoup d'efficacité le fonctionnement des peuplements
cultivés en simulant les flux aux bornes du système et sont
donc des outils indispensables pour en évaluer le fonctionnement
global du double point de vue « production » et « environnement
». La mise en uvre de ces outils est tout à fait pertinente
dans le cadre d'une évaluation du fonctionnement des champs cultivés
à l'échelle d'un territoire car ils permettent, en outre,
un couplage avec une analyse spatialisée des contraintes par l'intermédiaire
des systèmes d'informations géographiques.
Cependant, au-delà de ces aspects opérationnels qui doivent
continuer à être développés, il est indispensable
de développer une deuxième génération d'outils
d'analyse du fonctionnement des peuplements cultivés qui puissent
identifier de manière plus explicite les fonctions biologiques
telles qu'elles sont effectivement régulées et contrôlées
génétiquement à l'échelle de l'individu biologique
qui est la plante. Il convient alors de ne plus considérer le peuplement
végétal comme une interface d'échange entre compartiments
du milieu, mais bien comme une collection de plantes individuelles qui
interagissent entre elles et dont le fonctionnement résultant détermine
les « propriétés émergentes » du système.
Ceci revient donc : - à prendre en compte les champs de contraintes
qui s'exercent sur les plantes individuelles au sein des peuplements du
fait des interférences avec les plantes voisines ;
- à décrire et analyser les interactions entre plantes
au sein des peuplements végétaux, ce qui est classiquement
appelé « compétition », tant en termes de partage
des ressources, qu'en termes de « signaux » ;
- à expliciter les régulations génétiques
mises en jeu et exprimées au niveau des plantes individuelles sous
l'effet de la compétition ;
- à établir les termes de passage du niveau d'organisation
« plante » à celui de « population de plante ».
Ce type d'analyse nous paraît indispensable pour aboutir, avec les
outils de la génomique fonctionnelle, à une identification
des régulations génétiques qui sont réellement
mises en uvre à l'échelle des plantes individuelles
et qui déterminent les réponses adaptatives attendues à
l'échelle des peuplements végétaux.
L'analyse de la compétition entre plantes
individuelles au sein des peuplement végétaux n'a été
réellement entreprise que pour des peuplements plurispécifiques.
Or, même dans ces situations, les approches ont été
essentiellement de type statistique et n'ont donc pas abouti à
une identification des régulations génétiques mises
en jeu. Même dans le cas des peuplements monospécifiques,
il importe de rendre plus explicites les termes de passage du niveau d'organisation
de la plante à celui du peuplement. En effet, la plupart des approches
globales du fonctionnement des peuplements se heurtent à la difficulté
de représentation de la répartition des assimilats entre
les différents organes d'une plante. Or, une telle analyse est
indispensable pour une étude de la dynamique de mise en place et
de la croissance des organes récoltés (graines, fruits,
tubercules, etc.) ainsi que de leur composition. Une approche de type
purement compartimentale n'est plus opérante à partir du
moment où l'architecture des plantes qui détermine les relations
topologiques et les échanges trophiques entre ces différents
organes au sein d'une plante est elle-même dépendante des
relations de compétition existant entre plantes au sein d'un peuplement.
Cela signifie que l'approche de type « plante moyenne » rencontre
des limites qui ne permettent pas d'explorer toute la gamme de conditions
dans lesquelles s'exercent les compétitions entre plantes. L'analyse
des composantes du rendement, outil du diagnostic agronomique, montre
ainsi ses limites puisqu'elle ne permet pas d'expliciter les compensations
existant entre les différentes composantes (par exemple entre nombre
de plantes, taille des plantes et nombre de talles) autrement que par
une relation statistique appliquée à une plante moyenne
qui représente une entité biologique virtuelle. Il est donc
indispensable de passer d'une approche purement compartimentale de régulation
des flux, qui est la base de la plupart des modèles de simulation
de culture utilisés aujourd'hui, à une approche de type
« structure-fonction » qui permettra de fournir un cadre pour
l'analyse de l'expression des régulations génétiques
à l'échelle d'une population d'individus.
L'évaluation du progrès génétique à
l'échelle du champ cultivé et l'identification des voies
d'amélioration possibles de celui-ci représentent les deux
facettes d'un même problème qui est posé en commun
à un ensemble de disciplines scientifiques telles que la biologie
végétale cellulaire et moléculaire, la génétique
et l'écophysiologie qui doivent forger ensemble les outils d'analyse
et d'évaluation des peuplements végétaux qui puissent
être pertinents à la fois vis-à-vis des fonctions
attendues de ces peuplements dans un territoire donné et vis-à-vis
de l'identification des déterminants génétiques de
ces fonctions. Il s'agit donc de développer une gamme d'outils
différents s'appliquant à des niveaux d'organisation différents
depuis l'organe, la plante individuelle, la population de plantes en compétition
et le champ cultivé, en veillant à assurer la compatibilité
et la cohérence entre ces outils qui devront pouvoir être
« interfacés ». Il ne s'agit donc pas de remplacer une
gamme d'outils par une autre mais bien de compléter la gamme existante.
L'analyse du fonctionnement des peuplements végétaux apparaît
donc être le carrefour entre une démarche de type «
descendante », qui assimile le peuplement végétal à
un système régi par les lois de la thermodynamique, et une
démarche « ascendante », qui considère le peuplement
végétal comme un ensemble structuré de gènes
qui régulent des fonctions physiologiques. De cette confrontation
entre le champ des possibles (génome) et le champ des contraintes
(milieu physique) émergent les gammes d'adaptation du fonctionnement
des peuplements végétaux qui peuvent être envisagées
pour le progrès génétique.
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(Photo J. Raimbault, Cetiom)
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(Photo C. Slagmulder,
Inra) |
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(Photo G. Cattiau, Inra)
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CONCLUSION La
diversification des objectifs qui sont poursuivis par l'activité
agricole, afin de s'insérer de manière plus efficace dans
une stratégie de développement territoriale, impose d'évaluer
le fonctionnement des champs cultivés selon des critères à
la fois plus précis et multiples. Les possibilités technologiques
nouvelles permettant une modification à la fois plus rapide et plus
profonde du génome des espèces cultivées laissent entrevoir
une accélération du progrès génétique.
Il est donc important, si l'on veut que ce progrès soit orienté
vers les problématiques qui se posent réellement à
l'échelle des territoires, d'une part, d'expliciter les diverses
fonctions attendues au niveau des champs cultivés au sein des territoires,
d'autre part, de traduire ces fonctions en critères d'évaluation
du fonctionnement des peuplements cultivés et, enfin, de déterminer
les régulations génétiques qui s'expriment à
l'échelle de la plante individuelle et qui restent pertinentes à
l'échelle de la population. REFERENCES
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