ARTICLE
C'est la méthode SYSPAHMM*, élaborée par la Délégation
Permanente à l'Agriculture, au Développement et à
la Prospective (DADP) à l'INRA, que le Cetiom a choisi pour bâtir
l'architecture de l'exercice de prospective « Compétitivité
des oléagineux dans l'avenir » 2.
Cette méthode, élaborée au cours des exercices
de prospective successifs réalisés par la DADP (Avenir de
l'agriculture et futur de l'INRA, Semences, Protéines) ou avec
son appui méthodologique (Oléagineux), continue à
s'enrichir des apprentissages issus des prospectives en cours au sein
de la délégation (Vignes et Vins, Eau et Milieux aquatiques).
Utilisant comme support d'explication le cas de la prospective «
Compétitivité des oléagineux dans l'avenir »,
nous présentons dans cet article les grands traits de cette méthode.
Nous portons un regard particulier sur la construction des microscénarios
par l'analyse de « processus-hypothèses-agrégats »,
illustrée par l'exemple des microscénarios de l'axe stratégique
sur l'évolution des modèles de l'alimentation animale de
cette prospective.
De la représentation
du système à l'élaboration des hypothèses
Pourquoi avoir un regard « systémique
» ?
La concurrence entre les oléagineux européens et les autres
sources de corps gras et de protéines se joue à différents
niveaux : dans les exploitations agricoles à travers le choix des
cultures ; chez les triturateurs par le biais des rapports de prix et
des possibilités d'approvisionnement sur le marché international
; de manière identique chez les fabricants d'aliments du bétail
pour l'utilisation des tourteaux ; au niveau des industries de l'huile
et des industries qui utilisent les corps gras pour l'alimentation humaine
qui combinent rapports de prix, propriétés nutritionnelles
et fonctionnelles ; la lipochimie et l'industrie des biocarburants ont
aussi, face à leurs contraintes, des possibilités assez
larges de choix ; enfin, les consommateurs peuvent opter pour tel ou tel
corps gras. Ces possibilités de choix multiples aux différents
niveaux de la filière, interagissant les uns sur les autres, imposent
une approche globale du système oléagineux. Il n'est pas
possible d'isoler la production chez les agriculteurs du reste de la filière,
d'isoler la situation française de ce qui se passe en Europe et
dans le reste du monde. Ce système oléagineux est lui-même
placé dans un environnement multiple. En effet, de même que
les oléagineux, au moins sous climat tempéré, ne
constituent pas la seule production d'une exploitation agricole, les politiques
et réglementations, nationales et internationales, ne visent que
partiellement les seuls oléagineux métropolitains et, enfin,
sur les marchés de nombreuses substitutions sont possibles entre
différentes sources de corps gras et de protéines. Il faut
donc élargir le regard aux différents secteurs qui, directe
ou indirectement, peuvent avoir une influence sur l'avenir des oléagineux.
On commence par une représentation graphique
du système oléagineux
Suivant une architecture de projet fondée sur la méthode
SYSPAHMM 3, cette réflexion prospective a commencé
par l'élaboration d'une représentation graphique du système
oléagineux. Celle-là a permis la construction d'une vision
commune et partagée du système oléagineux par les
membres du groupe de référence 4 de la prospective.
Le modèle graphique permet, dès sa première esquisse
et parce qu'il montre une structure beaucoup plus facilement qu'un texte,
d'interpeller les membres du groupe en facilitant la démarche heuristique,
chacun découvrant que sa propre vision est souvent orientée
et partielle. Ce modèle a constitué ainsi un repère
tout au long de notre démarche aussi bien dans les phases exploratoires
que dans les phases de synthèse. Le schéma
1 illustre de manière très simplifiée notre représentation
du « système oléagineux européen ». On
distingue trois grandes « colonnes ». La colonne centrale, celle
du système proprement dit, représente les flux de matières,
de la production des semences jusqu'à la consommation des produits
issus des oléagineux. C'est une représentation par fonction,
c'est-à-dire que derrière chacune d'elles se trouvent des
acteurs, certains d'entre eux pouvant exercer plusieurs fonctions. Les
deux traits qui entourent cette colonne séparent le système
proprement dit de son environnement. Celui-ci comporte des compartiments
qui influent plus ou moins directement sur ces flux de matières
et qui vont, entre autres, contribuer à définir la compétitivité
des oléagineux métropolitains.
On trouve, sur la droite, les grandes cultures autres que les oléagineux
qui sont en concurrence avec eux dans les assolements (fonction production
oléagineux) mais aussi pour l'alimentation du bétail (fonction
production d'élevage). On trouve aussi les autres matières
premières qui sont en concurrence avec les oléagineux métropolitains,
qu'elles proviennent de végétaux tropicaux (huile de palme...),
de produits animaux (suif...) ou encore de produits de synthèse
industriels (acides aminés...). On notera que des cases correspondant
à certaines des fonctions de la colonne centrale débordent
en pointillé sur cette partie droite du schéma. Cela représente
le fait que ces fonctions portent sur ou utilisent d'autres matières
que les oléagineux métropolitains. Par exemple, la fonction
« approvisionnement » fournit les intrants pour toutes les cultures,
ou encore les industries utilisent d'autres matières premières...
On trouve, sur la gauche, d'autres compartiments qui font également
partie de l'environnement du système, comme la recherche scientifique
(agronomique, génétique, industrielle...), l'élaboration
et la diffusion des conseils (conseils aux agriculteurs mais aussi aux
industriels, aux consommateurs...), les actions professionnelles et syndicales
(actions, syndicales ou non, menées par les collectifs de la profession
agricole, et des autres professions qui travaillent les oléagineux).
On trouve également, sur ce côté gauche de l'environnement
du système, les marchés (des oléagineux, des co-produits
et autres produits de substitution), les politiques (générales,
agricoles, fiscales...) et leurs instruments d'application comme les réglementations
(générales et plus particulièrement dans les domaines
de la santé, de l'environnement, de la biovigilance), les barrières
(tarifaires ou non tarifaires), les aides (paiements compensatoires...).
Une place particulière a été donnée aux pays
de l'Europe centrale et orientale (PECO), qui sont à l'heure actuelle
hors de l'Union européenne, mais dont l'intégration proche
aura des conséquences sur le secteur des oléagineux.
Enfin, nous avons tenu à ne pas oublier les attentes ou demandes
des individus de nos sociétés, qu'elles concernent leur
dimension de citoyen ou de consommateur. En effet, celles-ci pèsent,
plus ou moins fortement, aussi bien sur les exigences de qualité
des produits, de sécurité de l'alimentation, de protection
de l'environnement que sur la conception des politiques. Cet ensemble
est regroupé dans un compartiment de l'environnement du système
intitulé « demande sociale ». Bien qu'étant conscient
que cette « métaphore » empruntée au langage économique
soit objet de controverses dans le champ de la sociologie, nous l'avons
conservée puisque son contenu était clair pour le groupe
de travail.
Nous avons analysé les flux de matière au sein du système
proprement dit. Mais, le fonctionnement du système prend en compte
d'autres flux comme les flux d'information , les flux financiers et d'énergie.
La description du système : les processus
et les variables d'état
Chacun des compartiments de cette représentation graphique a
fait l'objet d'une description à travers les traits apparus, tant
au groupe de référence qu'aux experts consultés,
comme les plus significatifs de la situation actuelle, ceux pour lesquels
une modification dans le futur aurait, à leur avis, de fortes répercussions
sur le système « oléagineux » français
et européen. Ces traits concernent essentiellement le fonctionnement
du système, il s'agit des processus, chacun se résumant
sous la forme d'une phrase, par exemple « L'outil industriel de trituration
pousse la filière vers une production de masse » ou «
Les contrôles sanitaires s'accroissent pour l'ensemble de la filière
aliment du bétail. Cela entraîne une augmentation des coûts,
une nécessité accrue de traçabilité, des échanges
continus entre fournisseurs et utilisateurs, des systèmes de gestion
de l'information adaptés. ». Nous avons retenu environ cinq
cents processus.
Cette description dynamique a été complétée
par une description quantitative des compartiments du système à
travers des variables d'état comme le nombre d'hectares des différentes
cultures oléagineuses, les volumes de production de graines, d'huiles,
de tourteaux, les capacités de trituration des industries, la consommation
de lipides à destination alimentaire et non alimentaire, etc.
Processus et variables d'état utilisés pour décrire
les compartiments du système et leurs relations annoncent le choix
des hypothèses qui serviront de matière première
à la construction des microscénarios.
L'élaboration des hypothèses
L'élaboration des hypothèses marque le début de
la phase d'anticipation proprement dite, donc de la réflexion prospective.
Pour les processus que le groupe de référence a jugés
les plus importants, des hypothèses de poursuite, d'accélération,
de régression ou de rupture ont été élaborées.
Mais, comme l'exercice de prospective ne doit pas se limiter à
une prolongation du passé-présent, le groupe a aussi imaginé
des processus nouveaux à partir desquels ont été
élaborées d'autres hypothèses de rupture. Pour en
savoir plus sur le passage des processus aux hypothèses voir la
deuxième partie de l'article de Sebillotte M. et Sebillotte C.
dans ce même numéro.
Les cent cinq hypothèses élaborées couvrent les
différents compartiments du système oléagineux. Chacune
de ces hypothèses agira dans notre travail de deux manières
: soit elle se produira, soit elle ne se produira pas.
Mais il y a une autre catégorie d'hypothèses : les «
grandes hypothèses ». Elles concernent les éléments
qui sont estimés comme ne devant pas évoluer de manière
significative d'ici à l'horizon de la prospective (2010-2015).
Parmi ces grandes hypothèses que nous ne remettrons pas en cause
jusqu'à l'horizon de la prospective, nous avons admis, par exemple,
que « les contraintes environnementales s'exerceront de plus en plus
» ou que « la croissance démographique se poursuivra
».
Plus en détail : la construction
de microscénarios. L'exemple de l'alimentation animale
La construction des microscénarios par
l'analyse de « processus-hypothèses-agrégats »
5
Cent cinq hypothèses sont à l'origine de l'élaboration
des microscénarios. Ces hypothèses et leurs relations constituent,
pour partie, le mode de mise en dynamique du système oléagineux
décrit dans une étape précédente du travail.
Les microscénarios se fondent sur l'analyse des relations que ces
cent cinq hypothèses ont entre elles, chaque hypothèse pouvant,
si elle se réalise, renforcer (+) ou réduire (-) les possibilités
de réalisation des autres hypothèses retenues. Une hypothèse,
formulée en général de manière positive, est
susceptible de se réaliser ou de ne pas se réaliser. Nous
sommes dans une logique « oui-non », et, précisément,
il s'agit bien de voir quelles sont les influences sur le système
« oléagineux » d'une hypothèse « a »
si elle se réalise ou, au contraire, si elle ne se réalise
pas.
Quant aux relations entre hypothèses, prises deux à deux,
chaque relation a été analysée par au moins six membres
du groupe de référence et assortie d'un commentaire éclairant
les raisons du choix effectué. La confrontation des points de vue,
parfois divergents, a ainsi permis de clarifier l'interprétation
des hypothèses, d'identifier les éventuelles hypothèses
implicites associées à chaque relation.
Les influences d'une hypothèse sur les autres ont été
raisonnées dans le contexte des années 1998-2000 pour toutes
les caractéristiques générales qui ont été
pour partie explicitées dans les grandes hypothèses et complétées
par les données de cadrage du système oléagineux.
Les microscénarios qui sont élaborés à partir
de ces influences dépendent donc de ce cadre général
6.
La matrice de relations entre hypothèses correspond de fait à
un graphique global de relations entre hypothèses. Nous mettons
alors en évidence des groupes d'hypothèses porteurs de sens
(ce qu'on appelle des « agrégats » d'hypothèses)
que nous constituons en tenant compte de l'intensité des relations
entre hypothèses. En nous inspirant des prospectives INRA-DADP
sur les semences et les protéines, un index décrivant l'intensité
des liens entre les hypothèses prises deux à deux a été
calculé. Les relations entre hypothèses pour lesquelles
l'index est supérieur à un certain seuil sont mises en évidence,
des agrégats d'hypothèses plus reliées entre elles
qu'avec les autres se distinguent au sein du graphique global 7.
L'outil utilisé est un logiciel qui donne une visualisation du
graphique de relations entre hypothèses sous la forme d'agrégats
d'hypothèses. Ce logiciel tient compte de l'intensité des
relations entre les hypothèses mais pas de leurs signes.
Ces agrégats ont été ensuite traduits en microscénarios.
Un microscénario est un récit qui se tisse avec comme matière
première les hypothèses d'un agrégat et leurs relations
; le préfixe « micro » est utilisé pour indiquer
que le microscénario n'aborde pas tous les problèmes du
système en même temps mais une fraction, dont la complexité
nécessite une séparation du reste pour un meilleur traitement.
Se focaliser sur un problème sans perdre de vue l'esprit systémique
de la démarche correspond à l'application de la « quasi-décomposabilité
» de Simon (1991) : on découpe un « espace » pour
lequel il est possible et nécessaire de s'entendre suffisamment
sur les finalités poursuivies.
Pour élaborer les microscénarios, il faut d'abord interpréter
chaque agrégat en reportant dans un graphique les relations directes
entre les hypothèses qu'il regroupe, avec le sens de chacune et
le signe retenu dans la matrice. À partir de ce graphique on cherche
le thème d'un récit.
Si l'élaboration des agrégats d'hypothèses repose
sur un traitement de type mathématique, le prospectiviste retrouve
sa liberté en choisissant le moteur de l'agrégat et en formulant
le récit du microscénario. Nous choisissons, en effet, l'hypothèse
ou le groupe d'hypothèses qui apparaît capable de structurer
le récit qui constituera le microscénario et dont la réalisation
(ou la non-réalisation) déclenchera la dynamique du récit.
Cette hypothèse (ou ce groupe d'hypothèses) est le moteur
du groupe de microscénarios issus de chaque agrégat. L'examen
des différents moteurs retenus montre qu'il s'agit soit des stratégies
ou des comportements d'une catégorie d'acteurs (entreprises, consommateurs...),
soit de phénomènes correspondant à des ruptures dans
la dynamique du système (évolution des recommandations nutritionnelles,
évolutions des rendements...).
L'étape suivante est de faire jouer ce moteur dans un sens (positif)
puis dans le sens opposé (négatif) de façon dynamique
avec les autres hypothèses de l'agrégat et concevoir un
récit pour chacune des deux situations qui constitueront les deux
microscénarios. Dans certains cas, il y a plus d'une hypothèse
motrice par agrégat. Nous pouvons ainsi avoir différentes
combinaisons de moteurs, selon les hypothèses que nous avons décidé
« d'activer », ce qui peut donner lieu à plus de deux
microscénarios par agrégat.
Cette même démarche analytique a été appliquée
aux sept « agrégats » qui ont été constitués
et ont donné lieu à trente-quatre microscénarios
et variantes, présentés par Sebillotte C., Messéan
A. et Ruck L. dans un autre article de ce numéro.
« L'évolution des modèles
d'alimentation animale » : la traduction
d'un agrégat en microscénarios
À titre d'exemple, montrons comment ont été construits
les récits du groupe 4 de microscénarios « L'évolution
des modèles d'alimentation animale ».
Ces microscénarios sont élaborés à partir
d'un agrégat qui contient quatorze hypothèses :
- Quatre d'entre elles concernent les matières premières
utilisées par l'industrie de l'aliment du bétail et par
l'alimentation animale (code des hypothèses Industrie d'Aliments
du Bétail : IAB) :
* IAB1. En Asie, des sources locales de matière première
comme les sous-produits du riz, les tourteaux de coton, de manioc enrichi
en protéines, etc., concurrencent le modèle maïs-soja
pour l'alimentation animale.
* IAB2. En UE le fabricant d'aliment du bétail continue à
utiliser préférentiellement le soja pour son rapport qualité
nutritionnelle-prix.
* IAB3. En UE, l'usage d'enzymes en alimentation animale se généralise.
* IAB4. En UE et dans le monde, les acides aminés industriels
sont de plus en plus utilisés en alimentation animale, indépendamment
des fluctuations du prix du tourteau de soja (même si le prix du
tourteau de soja a de l'influence).
- Une porte sur l'industrie de la trituration (code des hypothèses
Industrie de TRituration : ITR) :
* ITR1. L'industrie européenne de la trituration se préoccupera
plus des besoins des fabricants d'aliments du bétail et donc de
la qualité des tourteaux.
- Deux autres portent sur les marchés de matières premières
en alimentation animale (code des hypothèses Matières premières
pour Aliment Bétail : MAB) :
* MAB1. La demande de matières premières riches en protéines
et d'aliments composés industriels augmentera dans la plupart des
pays, en particulier la Chine, l'Asie de l'Est et l'Amérique latine,
du fait de la forte augmentation de la production de viande blanche.
* MAB2. Les mouvements internationaux de PSC (Produits de substitution
de céréales) se réduit.
- Quatre hypothèses concernent les modèles de production
animale (code des hypothèses Production d'ÉLevage : PEL)
:
* PEL1. Au niveau mondial, à moyen terme, les productions animales
s'implanteront en zone de consommation (coût, logistique, demande
des consommateurs, produits animaux qui voyagent peu...).
* PEL2. Les productions animales utiliseront de plus en plus de sources
de protéines concentrées, tout particulièrement de
tourteau de soja.
* PEL3. Les éleveurs européens trouvent un intérêt
économique croissant à l'utilisation en alimentation animale
de leurs propres graines oléagineuses.
* PEL4. Malgré ses limites, un modèle blé-pois-colza
d'alimentation animale se développe en UE.
- Enfin, trois hypothèses portent sur des résultats de
recherche sur la qualité des matières premières destinées
à l'alimentation animale (code des hypothèses RECherche
: REC) :
* REC1. L'amélioration du transfert de l'azote de la plante de
colza vers ses graines permet d'augmenter le taux de protéines
des graines...
* REC2. Des nouvelles variétés de maïs, plus riches
en énergie et en protéines de qualité pour l'alimentation
animale sont disponibles.
* REC3. À moyen terme, la recherche sur soja accroît le
différentiel de qualité entre les tourteaux de soja et les
tourteaux de colza et de tournesol.
La tendance à l'augmentation du taux d'incorporation de céréales
dans les aliments pour animaux entraînant une utilisation croissante
de sources de protéines concentrées, le déficit de
matières riches en protéines dans l'Union européenne
et les sources possibles d'approvisionnement de ces protéines nous
ont guidé dans le choix des hypothèses motrices de cet agrégat.
Dans cet ensemble d'hypothèses qui concernent pour l'essentiel
les aliments du bétail, la rupture la plus forte semble bien porter
sur la question de la concentration des sources de protéines et
sur le degré d'intensification des élevages.
Aussi, décide-t-on que le moteur de l'agrégat sera l'hypothèse
PEL2 « Les productions animales utiliseront de plus en plus de sources
de protéines concentrées (aussi bien pour les monogastriques
que pour les ruminants, dans ce dernier cas en substitution aux fourrages
traditionnels), tout particulièrement du tourteau de soja ».
Cette hypothèse a suffisamment d'influence sur les autres pour
les activer, et ainsi mettre en route le récit, mais elle est aussi
suffisamment dépendante pour qu'il existe des leviers pour agir
sur elle.
Cependant, ce moteur agit en association avec l'un ou l'autre des deux
moteurs auxiliaires suivants :
- soit l'hypothèse IAB2 : « En UE, le fabricant d'aliment
du bétail continue à utiliser préférentiellement
le soja pour son rapport qualité nutritionnelle-prix » ;
- soit l'hypothèse IAB4 : « En UE et dans le monde, les
acides aminés industriels sont de plus en plus utilisés
en alimentation animale, indépendamment des fluctuations du prix
du tourteau de soja (même si le prix du tourteau de soja a de l'influence).
»
Le moteur principal, quand il ne s'active pas, permet de contrer les
tendances actuelles d'augmentation de consommation de matières
riches en protéines. Les moteurs auxiliaires permettent, dans le
cas d'une poursuite ou non de ces tendances, de faire jouer la question
des sources d'approvisionnement de ces protéines sur les autres
hypothèses de l'agrégat (schéma
2).
On aurait pu aussi opter pour d'autres hypothèses comme moteur
principal, par exemple IAB1 et/ou MAB1 qui, d'une certaine manière,
opposent les systèmes d'alimentation animale des pays en développement
à ceux des autres régions, mais à bien y regarder
elles correspondent plutôt à des sous-ensembles des microscénarios
que l'on peut envisager à partir du choix du moteur PEL2.
Trois microscénarios (schéma
3), ont été construits à partir des moteurs mentionnés
ci-dessus selon qu'ils sont activés ou non (tableau).
Examinons-les successivement :
Microscénario msc 4.1 : modèle
soja dominant
Dans ce microscénario, l'objectif essentiel des productions animales
est de maintenir des coûts de production aussi bas que possible
par la recherche d'indices de consommation de plus en plus faibles et
de durées d'engraissement des animaux aussi courtes que possible.
La production laitière est, quant à elle, de plus en plus
intensive et, pour atteindre de très hauts rendements laitiers,
le recours aux compléments protéiques pour vaches laitières
(aliments composés ou tourteaux en l'état) se généralise.
La « qualité des produits » en tant que telle n'est pas
un objectif significatif.
Pour satisfaire les besoins de plus en plus élevés des
animaux (énergie, acides aminés digestibles, etc.), il faut
incorporer, ou utiliser en l'état, des matières premières
de plus en plus concentrées en protéines et en énergie.
Les matières premières ayant ces caractéristiques
de composition (en particulier une teneur en protéine supérieure
à 45 %) sont pratiquement limitées à trois produits
(hors le tourteau d'arachide devenu marginal à cause des risques
de présence d'aflatoxines) : les farines de poisson (65 à
72 % de protéines), les farines de viande (50 à 60 %) et
le tourteau de soja (44 à 48 %). Les farines de poisson étant
devenues beaucoup trop chères pour les aliments composés
classiques (porcs et volailles) en raison de la très forte demande
mondiale (notamment asiatique) pour les aliments pour poissons d'élevage,
et les farines de viande interdites dorénavant en UE (et probablement
de façon beaucoup plus large dans le monde par la suite), la demande
ne peut que se reporter sur le tourteau de soja.
Dans ce cas, c'est le moteur principal qui s'active et qui renforce
l'un des deux moteurs auxiliaires : les productions animales utilisent
de plus en plus de sources de protéines concentrées sous
forme de tourteaux de soja (moteur principal PEL2+) que les
fabricants d'aliment du bétail incorporeront préférentiellement
pour ses qualités nutritionnelles, n'utilisant les tourteaux de
colza et de tournesol, et le pois que dans certaines limites et certaines
conditions de prix (moteur auxiliaire IAB2+). Cette position
des fabricants d'aliments du bétail est renforcée par les
travaux de recherche sur le soja, en particulier par les grandes multinationales
des semences, travaux qui accroissent le différentiel de qualité
avec les autres tourteaux (REC3 agit positivement sur IAB2). Cette amélioration
de la qualité du tourteau de soja, à la fois renforce et
est renforcée par l'utilisation de sources de protéines
concentrées en alimentation animale (REC3 agit positivement sur
PEL2 et vice-versa) (schéma
4).
Ce modèle d'alimentation, fondé sur le soja, qui prolonge
la tendance actuelle et accentue la dépendance protéique
de l'UE, laisse peu (ou pas) de place à d'autres possibilités,
telles que le développement d'un modèle blé-pois-colza
(PEL2 agit négativement sur PEL4). D'ailleurs, la préférence
des fabricants d'aliment du bétail vis-à-vis du soja ne
contribue pas à développer un tel modèle d'alimentation
animale blé-pois-colza (IAB2 agit négativement sur PEL4)
dont le non- développement ne pousse pas, en retour, à un
changement d'attitude des fabricants d'aliment du bétail qui continuent
à préférer le soja aux autres sources de protéine
(PEL4, affaiblie, n'arrive pas à exercer son influence négative
sur IAB2) (schéma 5).
Par ailleurs, le moteur PEL2 agit négativement, et sur l'usage
à la ferme de graines produites sur les exploitations européennes
(PEL3) et sur l'utilisation de sources locales pour l'alimentation du
bétail en Asie (IAB1).
De plus, de manière indirecte, en contrant le développement
du modèle blé-pois-colza d'alimentation animale (PEL4),
l'utilisation de sources de protéines de plus en plus concentrées
(PEL2) bloque aussi l'augmentation de l'usage des graines produites à
la ferme par les éleveurs-agriculteurs (PEL3) et l'amélioration
de la qualité des sources locales par introduction de modifications
dans le processus de trituration (ITR1) ou par une amélioration
génétique (REC1) ou, enfin, à travers l'ajout d'enzymes
pour améliorer la digestibilité des sources locales (IAB3).
Ainsi, PEL4 en ne se produisant pas, contribue à la non-réalisation
des hypothèses PEL3, ITR1, REC1 et IAB3 avec lesquelles elle a
des liens positifs.
La disponibilité de variétés de maïs plus
riches en énergie et en protéines de qualité (REC2)
permettrait d'utiliser en complément, dans les aliments composés
qui utilisent déjà du maïs, des sources protéiques
moins concentrées en protéine et énergie qu'avec
le maïs actuel et donc de substituer partiellement au soja des tourteaux
de colza, de tournesol et des protéagineux. Cependant, on doit
noter que dans le contexte européen actuel où on utilise
beaucoup plus de blé (plus riche en protéine que le maïs,
mais moins énergétique) que de maïs, une substitution
du blé par du maïs (si la teneur en protéine de ces
nouvelles variétés reste inférieure à celle
du blé) se traduirait par un besoin de complémentation supérieur
en protéine et donc probablement par plus de soja dans les formules.
Ce microscénario, applicable à l'Europe, correspondrait
à un modèle dominant mondial avec une demande accrue de
matières premières riches en protéines et d'aliments
composés industriels dans la plupart des pays, en particulier la
Chine, l'Asie de l'Est et l'Amérique latine, du fait de la forte
augmentation de la production de viande blanche, à la réserve
près d'une volonté de valoriser les matières premières
dont plusieurs de ces pays disposent (sous-produits du riz, tourteaux
de coton, manioc enrichi en protéines...) (PEL2 désactive
IAB1 à travers une influence négative, ce qui permet à
MAB1 de s'exprimer). Ces produits semblent toutefois beaucoup plus utilisables
dans le cas de développement d'élevages de porcs ou de ruminants
que de volailles de chair pour lesquelles le soja est plus difficilement
substituable en raison des taux protéiques élevés
imposés par la génétique de ces animaux. Par ailleurs,
la disponibilité de nouveaux maïs plus riches en énergie
et en protéines de qualité pourrait atténuer l'augmentation
de la demande de ces pays en matières riches en protéines
pour l'alimentation animale (REC2 agit négativement sur MAB1) (schéma
6).
Après cet aperçu de la construction d'un micro-scénario
à travers le jeu des hypothèses de l'agrégat, examinons
plus rapidement les deux autres microscénarios du groupe 4. En
effet, à la différence du cas précédent, pour
alléger la présentation, le récit des deux microscénarios
suivants n'est pas accompagné des graphiques de relations entre
hypothèses illustrant chaque étape de sa construction. En
revanche, au sein du récit, chacune des hypothèses constitutives
de l'agrégat, déjà présentées, est
toujours identifiée par son code dans le texte de ces deux microscénarios.
Microscénario msc 4.2 : modèle
acides aminés industriels
Dans ce cas, le moteur principal (PEL2+) s'active et renforce
l'autre moteur auxiliaire (IAB4+) : « Les productions
animales utilisent aussi de plus en plus de matières premières
concentrées, notamment en substitution des fourrages et des aliments
grossiers », mais « une source s'ajoute, voire se substitue
partiellement au soja sous la forme d'acides aminés industriels
». Bien que le moteur principal soit activé et qu'il y ait
un lien positif entre lui et la préférence des fabricants
d'aliments du bétail pour le soja (IAB2), on décide de ne
pas activer ce moteur auxiliaire qui est, de surcroît, affaibli
par l'influence négative qu'exerce sur lui l'usage croissant des
acides aminées industriels dans l'alimentation animale (IAB4) (schéma
7).
Les apports d'acides aminés industriels permettent de compenser
les déficiences en acides aminés indispensables de certains
produits (cas notamment du tourteau de tournesol) et surtout de diminuer
les taux protéiques des rations en utilisant plus de céréales,
de matières riches en énergie ou des protéines moins
concentrées. Ainsi, pour une formule « poulet de chair finition
» au lieu d'imposer une contrainte de protéine à 20
% (ce qui oblige pratiquement à utiliser du soja) il est possible
de baisser sensiblement cette contrainte protéique si on est sûr
que les besoins en lysine, méthionine, thréonine et tryptophane
sont couverts par des acides aminés industriels à haute
disponibilité.
Globalement, en UE, ce modèle recourant largement aux acides
aminés industriels aurait un effet très favorable en diminuant
la dépendance européenne en tourteau de soja, mais probablement
surtout par une augmentation des quantités de céréales
utilisées dans les aliments composés et, plus marginalement,
par des substitutions d'autres tourteaux et de protéagineux au
soja.
Les acides aminés industriels dans les rations pourraient donc,
soit venir en complément des sources locales leur permettant de
remplacer le soja (céréales avec pois, colza et acides aminés),
soit remplacer partialement le soja (céréales avec soja
et acides aminés), voire s'y substituer.
L'utilisation d'enzymes (IAB3) a toute sa place dans ce modèle
« acides aminés industriels » : elles permettent d'améliorer
la digestibilité de certaines matières premières
(céréales, tourteaux métropolitains, protéagineux)
et de la rapprocher de celle du tourteau de soja.
Dans ce microscénario, l'usage, en alimentation animale, de graines
produites à la ferme (PEL3) est favorisé par l'usage croissant
des acides aminés industriels (IAB4) et par un usage généralisé
d'enzymes (IAB3).
La généralisation d'un modèle basée sur
l'utilisation de sources de protéines concentrées pour l'alimentation
des animaux (PEL2) n'encourage pas directement la valorisation des sources
locales de protéines (IAB1) dans différentes régions
du monde. Cependant, la demande accrue de matières premières
riches en protéines et d'aliments composés industriels dans
la plupart des pays, en particulier en Chine, en Asie du Sud-Est et en
Amérique latine, du fait de la forte augmentation de la production
de viande blanche (MAB1), encouragerait, d'une part, l'usage des acides
aminés industriels et, d'autre part, la valorisation des matières
premières dont plusieurs de ces pays disposent (sous-produits du
riz, tourteau de coton, manioc enrichi en protéines) (IAB1) ce
qui renforcerait encore l'utilisation d'acides aminés industriels
(IAB4) et contribuerait à généraliser leur utilisation
dans le monde.
Ce microscénario suppose probablement une attitude plus offensive
des industries des acides aminés industriels. C'est ce qui semble
devoir se dessiner avec, en particulier, les très forts investissements
dans le monde en ce qui concerne la lysine et le développement
d'une plus grande concurrence entre les quelques firmes qui contrôlent
ces marchés mondiaux. Cela s'est déjà traduit par
des baisses importantes de prix pour les utilisateurs, baisses qui, avec
les progrès des technologies (en particulier des biotechnologies)
et la production de masse, devraient pouvoir se poursuivre...
Cependant, ces industriels restent confrontés au risque de voir
se développer de nouvelles variétés de plantes très
fortement enrichies en tout ou partie de ces acides aminés. Compte
tenu de son poids dans l'alimentation animale au niveau mondial, c'est
bien évidemment une évolution de la composition du maïs
qui aurait les plus fortes conséquences sur la demande de ces acides
aminés industriels. La baisse de prix induite pourrait être
très forte si ces nouveaux maïs étaient commercialisés
au même prix que l'ancien. À titre indicatif, les 420 millions
de tonnes de maïs utilisées en alimentation animale avec la
composition actuelle (2,5 g de lysine par kilo de produit) représentent
environ 1 million de tonnes de lysine pure soit deux fois la production
industrielle mondiale actuelle (environ 450 000 tonnes). Pour le tourteau
de soja actuel, l'apport des 109 millions de tonnes avec 29 g de lysine
par kg de produit est de 3,1 millions de tonnes. La disponibilité
de nouvelles variétés de maïs plus riches en énergie
et en protéines de qualité pour l'alimentation animale (REC2)
aurait donc une influence négative sur l'utilisation croissante
de sources de protéine concentrées (PEL2) et sur l'augmentation
de la demande de matières premières riches en protéines
pour les animaux dans la plus part des pays (MAB1), ce qui n'encouragerait
pas l'utilisation des acides aminés industriels en alimentation
animale (IAB4). En revanche, l'influence directe de la disponibilité
de variétés de maïs enrichies en énergie et
en protéines de qualité (REC2) est moins évidente.
En effet, si ces nouvelles variétés peuvent décourager
l'augmentation de l'utilisation des acides aminés industriels,
elles pourraient aussi permettre le développement d'un modèle
maïs avec des acides aminés, déplaçant le soja.
Cela explique le signe positif/négatif retenu pour l'influence
que la disponibilité de ces nouvelles variétés de
maïs aurait sur la généralisation de l'utilisation
des acides aminés industriels.
Ce microscénario devrait être encouragé dans le
cadre d'une politique de meilleur respect de l'environnement et de diminution
des rejets d'azote des élevages. La possibilité de recourir
économiquement aux acides aminés industriels permet de mieux
ajuster les apports d'acides aminés digestibles aux besoins réels
des animaux et donc de diminuer le niveau total de protéines dans
les rations (et donc dans les rejets). Ainsi, ce microscénario
constitue une voie intermédiaire qui peut encourager en Europe
« le modèle blé-pois-colza » (plus généralement
blé avec des oléoprotéagineux) et permettre une utilisation
accrue de tourteaux d'oléagineux métropolitains et d'autres
sources oléoprotéagineuses européennes comme l'indique
d'ailleurs l'influence positive de l'utilisation des acides aminés
industriels (IAB4) sur le développement de ce modèle (PEL4),
et cela malgré l'influence négative qu'exerce le moteur
principal sur le développement de ce modèle.
Microscénario msc 4.3 : modèle
sources locales
Le souci d'authenticité des consommateurs européens qui
entraîne une renationalisation des marchés (hypothèse
extérieure à l'agrégat) influence cet agrégat
en encourageant le développement de modèles d'élevage
moins intensifs pour les animaux.
C'est dans ce contexte que le moteur principal (PEL2-) ne
s'enclenche pas. Il y a un donc un ralentissement (voire un arrêt)
de l'évolution actuelle d'utilisation croissante de matières
premières concentrées en protéines.
Si le moteur principal n'est pas activé, les deux moteurs auxiliaires
qui en dépendent avec un lien positif ne s'activeront pas : sans
utilisation croissante de sources de protéines concentrées
en alimentation animale (PEL2) le soja n'est pas l'objet des préférences
des fabricants d'aliment du bétail (IAB2-) et il n'y
a pas d'augmentation forte de l'utilisation des acides aminés industriels
dans l'alimentation des animaux (IAB4-).
Cette non-activation de PEL2 et d'IAB2 permet le développement
des modèles d'alimentation animale qui utilisent des sources locales,
comme par exemple celui fondé sur l'utilisation de blé,
pois et colza (PEL4), nouveaux modèles qui visent à valoriser
au mieux les protéines « locales » (schéma
8).
Ces modèles permettent d'abord une meilleure utilisation de l'espace
et des ressources en herbe pour les ruminants. Pour les monogastriques,
les animaux étant soumis à des durées d'engraissement
plus longues et des indices de consommations plus faibles étant
acceptés (de façon, entre autres, à mieux respecter
le bien-être animal), les aliments composés n'ont plus besoin
de concentrations protéiques et énergétiques aussi
élevées. Cela permet une utilisation accrue des oléoprotéagineux
européens (colza, tournesol, pois, féverole, lupin), des
fourrages (luzerne, fourrage déshydraté, prairie...) et
du soja produit localement.
La conjugaison d'autres facteurs concourt à favoriser ces modèles,
en affaiblissant la préférence des fabricants d'aliment
du bétail pour le soja (IAB2) :
- l'amélioration du transfert de l'azote de la plante de colza
vers ses graines qui permettrait d'augmenter leur taux de protéines
(REC1) et donc la qualité des tourteaux ;
- le souci des triturateurs de se préoccuper plus des besoins
des fabricants d'aliments du bétail (ITR1) ;
- l'apparition de nouvelles variétés de maïs plus
riches en énergie et en protéines pour l'alimentation animale
(REC2).
Dans ce modèle, l'intérêt économique de l'utilisation
par les éleveurs des graines oléagineuses à la ferme
(entre autres de celles qu'ils seraient susceptibles de produire) devient
croissant (PEL3), même si elle reste minoritaire par rapport à
l'utilisation d'aliments composés des tourteaux. La disponibilité
de nouvelles variétés de colza, de tournesol et de soja
qui permettent de mieux valoriser, en alimentation animale, les graines
sans avoir recours à un traitement technologique spécifique,
favorise une utilisation à la ferme, la rendant aussi performante
que celle obtenue dans la fabrication industrielle des aliments du bétail.
Par ailleurs, l'utilisation directe des graines à la ferme pour
nourrir les animaux entre en concurrence avec les activités de
valorisation de ces produits, entre autres, par les organismes de collecte
et les fabricants d'aliments du bétail, car la matière première
utilisée directement ne rentre plus dans le circuit de transformation
(l'industriel ne peut pas bénéficier de la valeur ajoutée).
Mais, analysant la situation à la lumière des contraintes
croissantes en matière de sécurité sanitaire des
aliments du bétail, le passage par le circuit industriel pourrait
devenir nécessaire pour garantir que la matière première
réponde aux normes sanitaires (absence de micro-organismes, de
mycotoxines...) ce qui demanderait une complémentarité entre
l'agriculteur, l'éleveur et le circuit industriel (organismes de
collecte, fabricants d'aliment). D'autant plus que l'hypothèse
(extérieur à l'agrégat) « sous la pression des
consommateurs la réglementation européenne généralise
l'interdiction de l'utilisation des matières premières d'origine
animale en alimentation animale et impose que les animaux soient nourris
avec des produits végétaux qui pourraient être acceptés
pour l'alimentation humaine » influence cet agrégat. Authenticité
et sécurité sanitaire vont de paire dans ce microscénario.
Par ailleurs, l'utilisation d'enzymes (IAB3) dans ce modèle blé-pois-colza
se généralise pour améliorer la digestibilité
de certaines matières premières végétales
naturellement moins adéquates pour certaines espèces animales.
Dans ce microscénario, l'hypothèse concernant l'utilisation
croissante, en Asie, de matières premières locales (IAB1)
ne subit plus l'influence négative de la prééminence
du modèle à base de sources de protéines concentrées
(PEL2) ce qui entraîne, à l'image de ce qui se fait en UE,
que l'Asie et d'autres régions du monde développent des
modèles d'alimentation animale valorisant les sources locales :
le modèle intensif maïs-soja est contrecarré. Dans
un premier temps, ce phénomène entraîne une diminution
de la demande de matières riches en protéine dans différentes
régions du monde (MAB1).
Cependant, le souci des consommateurs de disposer de produits authentiques,
liés au territoire et, probablement, dans une moindre mesure, les
coûts élevés du transport favorisent l'installation
des productions animales dans les zones de consommation (PEL1). Ainsi,
dans différentes régions du monde, il y a augmentation de
la demande de protéines pour alimenter les animaux et les sources
locales deviennent insuffisantes pour assurer l'approvisionnement en protéines
pour les animaux. De cette manière, dans un deuxième temps,
la demande de matières riches en protéines pourrait augmenter
dans la plus part des pays, y compris ceux d'Asie et d'Amérique
latine.
L'augmentation de l'utilisation des sources locales a, également,
un effet positif sur la diminution des mouvements de PSC (produits de
substitution des céréales) (MAB2), chaque pays consommant
localement plus de matières premières à destination
des productions animales locales. Dans le cas de l'UE cette diminution
d'importations de PSC encourage l'utilisation du blé dans l'alimentation
animale (modèle blé-pois-colza). L'utilisation d'enzymes
pour améliorer la digestibilité de certaines matières
premières est ici doublement encouragée par la diminution
des mouvements des PSC et par le développement du modèle
d'alimentation animale blé-pois-colza.
Les hypothèses de ce microscénario entraînent une
augmentation des surfaces des cultures oléoprotéagineuses
en Europe et dans les PECO. Ce développement des cultures oléoprotéagineuses
entraîne des situations de concurrence avec les céréales
mais aussi de ces cultures entre elles (colza versus pois ou féverole
dans le nord ; tournesol versus soja ou lupin dans le sud). La
préférence pour des sources protéiques locales (moins
concentrées en protéines) au détriment d'autres sources
plus concentrées (soja importé, acides aminés industriels)
entraîne une baisse des utilisations de protéines en Europe
et une désintensification et/ou une baisse de la production de
viande.
Pour se réaliser, ce microscénario suppose ainsi, ou qu'il
existe aux frontières de l'UE certaines protections douanières
contre les importations de denrées animales à bon marché
et que l'UE soit prête à renoncer, pratiquement, à
sa politique exportatrice de produits animaux sur des marchés de
masse, ou bien que le consommateur de l'UE soit prêt à payer
sa nourriture nettement plus cher que celle disponible sur les marchés
mondiaux de façon à avoir une garantie de « qualité
» et de sécurité.
Dans ce microscénario, chaque animal en production, considéré
de manière individuelle émet plus de rejets dans l'environnement
qu'un animal en production dans un modèle maïs-soja ou maïs-soja
avec acides aminés industriels. En revanche, à l'unité
de surface le modèle proposé dans ce microscénario
peut-être considéré comme le moins polluant, car moins
intensif. Cependant pour parler plus avant de pollution il faudrait analyser
le problème de manière globale (aspects agricoles, industriels...)
et ne pas seulement regarder les rejets des animaux.
Une variante pourrait être décrite dans le cadre de ce
microscénario « sources locales » : celle d'une production
de viande intensive avec des sources locales. Cette possibilité
est en train d'être envisagée et quantifiée (de la
même manière que les autres situations) dans le cadre de
la valorisation de la prospective avec le groupe recherche oléagineux
INRA.
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Encadré
La compétitivité
des oléagineux
L'approche de la compétitivité pour
les oléagineux que nous proposons dans cette prospective
se veut systémique et qualitative. Nous avons défini
la compétitivité des oléagineux comme leur
capacité de rester en concurrence avec les autres cultures
ou matières premières ou produits transformés
par lesquels ils peuvent être substitués.
Notre objectif n'est pas de juger la compétitivité
des oléagineux dans l'absolu mais au sein d'un micro-scénario
dans lequel interviennent plusieurs facteurs que sont les hypothèses
internes et externes au microscénario qui concourent à
décrire un futur possible engageant différents compartiments
du système. Il s'agit d'une compétitivité relative
au micro-scénario mais avec une approche systémique
du « système oléagineux ».
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Notes :
* SYStème-Processus-Agrégats d'Hypothèses-Micro-scénarios-Macroscénarios.
1 Précédemment responsable de la prospective
et de la socio-économie à la direction scientifique du Centre
Technique Interprofessionnel des Oléagineux Métropolitains
(CETIOM).
2 Sebillotte C., Ruck L., Messéan A., 2002. Prospective
compétitivité des oléagineux dans l'avenir, Cetiom,
Paris. Voir dans ce même numéro, l'article de Sebillotte
C., Messéan A., Ruck L., à propos de la Prospective compétitivité
des oléagineux dans l'avenir.
3 Conçue et développée par Michel Sebillotte
au sein de la DADP. Voir dans ce même numéro « Recherche
finalisée, organisation et prospective. La méthode prospective
SYSPAHMM », M. et C. Sebillotte.
4 Groupe de référence : formé de 18
personnes de différentes disciplines et de différents métiers,
concernées par les oléagineux, il a participé à
toutes les étapes du travail. En son sein, un noyau permanent a
assuré l'animation et la coordination ainsi que la production des
travaux et l'application des orientations méthodologiques.
5 Cette analyse fait partie de la méthode SYSPAHMM.
6 Voir, dans ce même numéro, l'article de Messéan
et al. à propos des macroscénarios.
7 Cette méthode s'apparente en fait aux méthodes
de type « nuées dynamiques ».
CONCLUSION
Conclusion : Quels usages des microscénarios ?
Ainsi construit, un microscénario nous force à réfléchir.
Il nous aide « à nous mettre » mentalement dans une situation
possible de futur et à penser à ses conséquences
éventuelles.
Il ne doit pas être interprété comme un parti pris,
un souhait ou une phobie de la part de ceux qui l'ont élaboré
; il n'est pas, non plus, une prévision, ni la voix d'un oracle.
Cela dit, dans les mains d'un décideur, un microscénario
peut devenir une situation à atteindre ou, au contraire, à
éviter ou à contourner par des stratégies à
mettre en uvre.
Quand on lit le récit d'un microscénario l'attitude la
plus profitable (et fructueuse) n'est pas celle de chercher à être
en accord ou en désaccord avec lui, mais celle de s'imbiber du
scénario pour « jouer, à fond, le jeu » qui nous
permettra de mettre en évidence ses conséquences possibles
sur le système étudié (entreprise, organisation,
filière...). La question du mode d'emploi des microscénarios
pour l'élaboration des stratégies a besoin d'avancer sur
le plan méthodologique. Des travaux dans ce sens sont en cours
au sein de l'INRA.
Or, « jouer le jeu » ne veut par dire renoncer à avoir
un regard critique et, entre autres, à exiger du microscénario
qu'il soit pertinent, cohérent et transparent. C'est à ce
prix qu'il sera un outil utile, parce que crédible, d'aide à
la réflexion et à la décision...
Pertinence, car le scénario doit être approprié
à la situation d'étude. Cohérence, car le jeu d'hypothèses
qui le constituent doit aboutir à une logique d'ensemble. Il est
décisif que cette cohérence ne vienne pas de l'idée
du scénario que se fait, a priori, le prospectiviste. Pour
éviter ce piège nous construisons nos scénarios à
partir des liens existants entre les hypothèses, évitant
ainsi de projeter des idées a priori dans la construction
des futurs possibles. Transparence, car on doit pouvoir rendre compte
de la manière dont le scénario a été élaboré,
on doit pouvoir « tracer » l'ensemble du travail depuis les
processus qui sont à l'origine des hypothèses constitutives.
À la DADP (INRA), nous réservons le mot scénario
à des récits de futurs possibles élaborés
suivant une méthodologie adaptée à la situation d'étude,
mais nous notons actuellement que le mot scénario apparaît
presque de manière automatique quand on parle du futur. Or, si
d'un point de vue littéraire, toute idée qu'on se fait de
l'avenir pourrait prétendre à ce nom, du point de vue de
la prospective un scénario doit avoir une crédibilité
prospective qui est assurée, pour une grande partie, par la méthode
employée.
Mais s'il faut éviter la tentation de prendre nos idées
de futur pour des scénarios, cela ne prétend pas dire qu'il
faille toujours bâtir des scénarios pour aider les autres
à prendre des décisions sur le futur.
REFERENCES
BIBLIOGRAPHIE
SEBILLOTTE C, RUCK L, MESSEAN A (2002). Prospective compétitivité
des oléagineux dans l'avenir. CETIOM, Paris.
MESSEAN A, LECUR H, SEBILLOTTE M (2001). Prospective : les
protéines végétales et animales : enjeux de société
et défis pour l'agriculture et la recherche. Série Bilan
et Prospectives. Éditions INRA, Paris.
SEBILLOTTE M (1998). Prospective : avenir du secteur semencier. Répercussions
pour la recheche. Série Bilan et Prospectives. Éditions
INRA, Paris.
GODET M (1997). Manuel de Prospective stratégique. Tome
2 : L'art et la méthode. Éditions Dunod, Paris.
SEBILLOTTE M (1996). Les mondes de l'agriculture. Une recherche pour
demain. Collection Sciences en questions. Éditions INRA, Paris.
SIMON H (1991). Sciences des systèmes, Sciences de l'artificiel.
Paris, Dunod. Traduction française de The Sciences of the artificial,
1969-1981, Massachusetts Institute of Technology, USA.
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