ARTICLE
La conquête du premier rang mondial et ses
illusions : des origines à la « guerre
du cacao »
Rappels sur le développement et les caractéristiques
de la filière
L'introduction du cacao en Côte d'Ivoire date de la seconde moitié
du xixe siècle mais le développement de la filière
n'a véritablement débuté qu'à partir des années
30 alors que le pays était une colonie française. Les bases
de son régime de croissance se sont mises en place à compter
des années 50 et sont à l'origine d'une évolution
rapide de l'offre depuis l'indépendance en 1960 et surtout depuis
les années 70, au rythme moyen de plus de 8 % par an (de 0,2 à
1,2 million de tonnes entre 1970 et 1995).
La physionomie de la filière jusqu'à sa libéralisation
au cours de la décennie 90 est le résultat d'une cinquantaine
d'années de stabilité (1930-1980), aussi bien au niveau
de son environnement international que dans les conditions de sa régulation
interne. En effet, malgré de nombreuses évolutions dans
le statut des acteurs et leur hiérarchie ou dans les modalités
techniques de son fonctionnement, la filière a été
marquée par l'importance des protections de marché liées
au rôle des États-nations et au poids de l'intervention publique
dans le fonctionnement des économies. Cette stabilité n'a
pas été remise en cause par l'indépendance en 1960,
du fait des choix politiques du nouvel État ivoirien qui a fait
le pari de la continuité par le perfectionnement des institutions
et l'approfondissement des alliances avec les firmes étrangères.
Au niveau du marché international, la Côte d'Ivoire a répondu
à une demande croissante en volume et stable en qualité.
Les industries utilisatrices d'Europe et d'Amérique du Nord étaient
avant tout à la recherche d'un produit sain et homogène
mais peu différencié, permettant de satisfaire les besoins
d'une consommation en expansion liée à l'évolution
générale du niveau de vie des pays industrialisés.
Le marché cacaoyer - à l'instar d'autres marchés
de matières premières - a tout d'abord été
segmenté selon le principe de la préférence impériale
qui offrait une protection douanière (chaque empire colonial approvisionnant
sa métropole). Il s'est ensuite globalisé dans le cadre
d'une régulation internationale caractérisée par
un oligopole d'États-nations (producteurs et consommateurs) s'efforçant
de coopérer par des alliances ad hoc puis par un accord
international, mis en place en 1972, après une longue gestation.
L'offre cacaoyère était coordonnée par des dispositifs
publics centralisés (boards, offices, caisses, instituts)
qui étaient à l'origine de standards nationaux établis
en référence à la qualité « Ghana »,
alors premier producteur mondial, qui servait d'étalon de qualité
pour la détermination des prix (et des décotes).
Au niveau de la production, l'offre ivoirienne se caractérise
par un produit moyen non différencié - proche du standard
Ghana du fait de la similitude des conditions agro-climatiques et techniques
- qui résulte des caractéristiques de la demande mondiale
pour du cacao « tout-venant » et de l'homogénéité
des systèmes de production (pratiques extensives et faible niveau
technique liés à l'abondance en terre et en travail et à
l'absence de capital). La croissance de l'offre a été favorisée
par des politiques publiques qui garantissaient l'accès à
la main-d'uvre (grâce aux migrations) et au foncier (conditions
d'installation libérales y compris pour les travailleurs migrants),
mais qui assuraient aussi l'accès à un prix et à
un achat du cacao garantis par le système de stabilisation. Le
prix officiel était unique, quelle que soit la qualité du
produit, renforçant ainsi la tendance à un produit de masse
sans différenciation.
Au niveau de l'exportation, les sociétés de traite coloniales
(CFAO, SCOA, CFCI) ont été progressivement remplacées
au tournant de l'indépendance par des exportateurs spécialisés
d'origine étrangère (les principaux étaient SIFCA,
JAG, SHAC, DAFCI), qui ont peu à peu ouvert leur capital à
des intérêts locaux ou qui ont participé à
la création de joint ventures promues par les pouvoirs publics
et rétrocédées ensuite à des capitaux privés
(principalement la société Comafrique). À la différence
des marketing boards qui ont évolué rapidement vers
une exclusion des opérateurs privés, la création
du système de stabilisation à l'époque coloniale
(1955) s'est traduite par le maintien opérationnel des exportateurs
privés, accompagné d'une gestion centralisée de l'offre
ivoirienne par la Caisse. Ce dispositif a été maintenu après
l'indépendance et les pouvoirs de la Caistab ont été
progressivement accrus sans jamais remettre en cause l'existence des exportateurs
dont l'activité était cependant réglementée
par un système de quotas d'achat. Cette configuration s'est traduite
par l'apparition d'exportateurs fictifs qui bénéficiaient
de protections politiques, parallèlement aux véritables
exportateurs qui prenaient en charge la gestion physique du produit et
se livraient à une concurrence pour le contrôle du marché
des quotas.
Au niveau de la commercialisation intérieure - appelée
la « traite » -, la coordination entre agents (planteurs, collecteurs
ou « pisteurs », « traitants », exportateurs) reposait
sur des réseaux commerciaux fondés sur la confiance et la
durée et sur un système d'avances monétaires remboursables
(appelées mandats) octroyées par les exportateurs à
partir de crédits bancaires. En revanche, le système coopératif
est resté embryonnaire du fait des réticences et des obstacles
du pouvoir politique. Cette coordination verticale a été
consolidée et renforcée par la mise en place du dispositif
de stabilisation, avec un système administré appelé
« barème », piloté par la Caistab, qui fixait
annuellement les prix à chaque étape de la filière
(bord champ, centre de groupage, magasin exportateur, magasin portuaire,
FOB, CAF). Le traitement de la qualité du produit était
pris en charge par les exportateurs (nettoyage, calibrage, séchage
complémentaire) sous contrôle final de la caisse de stabilisation.
Au niveau de la transformation enfin, la Côte d'Ivoire a mis en
place, comme nombre d'autres pays producteurs dès le début
des années 60, une industrie de broyage des fèves 2.
Ce choix répondait à une double logique :
- une logique commerciale propre à la filière cacao, qui
était destinée à améliorer ses performances
grâce à la valorisation par la transformation des fèves
de mauvaise qualité, mais qui permettait, simultanément,
de renforcer la qualité des exportations en produit brut ;
- une logique de promotion industrielle plus globale, qui correspondait
aux objectifs de développement économique du gouvernement.
Trois sociétés industrielles de broyage ont été
créées et ont bénéficié de participations
publiques, de subventions et de régimes fiscaux privilégiés
(sur les impôts et taxes d'exportation). La première (SACO)
a été créée par un industriel français
(Cacao Barry) en 1962 ; les deux autres (API et PROCACI) ont été
constituées par l'État en 1968 et 1977 avec des contrats
de gestion privés, puis rétrocédées respectivement
à SACO et à une nouvelle firme ivoirienne créée
pour l'occasion (UNICAO) 3. Enfin, la Côte d'Ivoire possède
également une petite industrie de seconde transformation avec la
société CHOCODI, créée en 1974 par l'État
et la SACO, qui produit de la masse et du chocolat de couverture destinés
à l'exportation ainsi que des tablettes, de la poudre et de la
pâte à tartiner destinés au marché local. Nestlé
produit également de la poudre de petit déjeuner à
partir de poudre fournie par CHOCODI 4.
Ainsi, au milieu des années 80, la configuration de la filière
cacao ivoirienne était caractérisée par l'existence
d'une production de masse à marché protégé,
assurée par environ 600 000 producteurs de taille petite à
moyenne (entre 5 et 20 hectares) avec un système de commercialisation
reposant sur environ 800 traitants, deux broyeurs, un chocolatier, une
cinquantaine d'exportateurs et une caisse de stabilisation. Ce dispositif
correspondait à un oligopsone lâche d'une dizaine d'exportateurs
véritablement opérationnels pour les achats intérieurs
et à un monopole public de la Caistab pour les exportations. Cet
ensemble était consolidé par la force des alliances de classe
renforcées et légitimées par le leadership
d'Houphouët-Boigny, président de la République et père
de l'indépendance. Ces alliances regroupaient, d'une part, le pouvoir
politique et les firmes privées (sur la base des avantages accordés
par l'État aux entreprises en échange de leur « compréhension
» vis-à-vis de l'actionnariat politique) et, d'autre part,
le pouvoir politique et les planteurs (sur la base de la sécurisation
des revenus par les prix, de l'accès à la terre et au travail
migrant en échange d'un soutien électoral). Elles sont à
l'origine d'un complexe politico-économique original qui permet
de comprendre la trajectoire suivie par la Côte d'Ivoire 5.
L'impossible pouvoir de marché ivoirien
La croissance de l'offre ivoirienne dans les années 70 et 80,
son poids dans l'économie nationale et son contrôle par l'État
se sont traduits par une volonté de la Côte d'Ivoire d'acquérir
un pouvoir de marché sur le marché international du cacao
avec l'objectif d'influencer la formation du prix.
Pendant une première période, la Côte d'Ivoire s'est
efforcée de participer à la construction d'un pouvoir de
marché des pays producteurs par une politique de régulation
de l'offre définie dans le cadre d'accords inter-États.
Comme l'a bien montré Mac Calla [4], le pouvoir de marché
sur les marchés agricoles ne peut pas se réduire à
la seule part de marché. Du fait des spécificités
de l'offre agricole et de ses rigidités - atomisation des producteurs,
aléas climatiques et délais d'adaptation, en particulier
pour les cultures pérennes dont l'entrée en production est
différée (trois à quatre ans pour le cacao) -, le
pouvoir de marché repose avant tout sur les stocks et leur maîtrise
et donc sur la capacité de stockage. Les tentatives d'intervention
des pays producteurs ont ainsi porté sur la création de
stocks régulateurs au niveau international ou au niveau national
par la mise en uvre d'une stratégie d'offre résiduelle.
Ainsi, la Côte d'Ivoire a pris part à l'ensemble des consultations
internationales qui, depuis 1956 sous l'égide de la FAO puis des
Nations unies (Cnuced), aboutiront à l'Accord international de
1972 qui réunit producteurs et consommateurs et institue un système
de contingentement et un stock international. Parallèlement, elle
a participé à la fondation de l'Alliance des producteurs
de cacao créée en 1962 à Abidjan à l'instigation
du Ghana. L'Alliance n'obtiendra jamais de succès véritable
et l'Accord fonctionnera très difficilement. Outre les problèmes
classiques de l'action collective liés aux stratégies opportunistes
des pays membres (en particulier le non-respect des règles ou le
phénomène du « passager clandestin » 6),
l'Accord a buté de façon récurrente sur la difficulté
du stockage. En effet, contrairement au café, le cacao se stocke
difficilement et, surtout, il supporte mal l'entreposage dans les pays
producteurs où le taux d'humidité du climat tropical ne
permet pas de le maintenir plus de trois mois sans dommages. Cette caractéristique
explique la faiblesse du stockage à l'origine et sa réalisation
dans les pays tempérés consommateurs qui disposent ainsi
d'un avantage stratégique certain. Les seules possibilités
offertes aux pays producteurs sont :
- la réalisation d'entrepôts spécifiques et onéreux
(par exemple en atmosphère contrôlée) ;
- la transformation locale (la conservation de la masse et du beurre
étant plus aisée) ;
- ou l'acquisition de capacités de stockage dans les pays consommateurs,
qui n'ont manifestement pas le même impact psychologique sur les
acteurs du marché.
En réponse à la faible efficacité de l'Accord face
à la baisse des cours de la fin des années 70, qui faisait
suite au boom des prix de 1977 à 1979, la Côte d'Ivoire choisit
de sortir de l'Accord en 1980 7 et essaya de relancer l'Alliance.
Elle s'engagea surtout dans une tentative d'action individuelle qui lui
sera fatale en se laissant prendre par les illusions du pouvoir de son
premier rang mondial. À plusieurs reprises, le pays s'est alors
retiré du marché pendant plusieurs mois pour essayer de
peser sur les cours. Parallèlement, il développait des capacités
de stockage spécifiques de plus de 100 000 tonnes entre 1979 et
1983, augmentait ses capacités de broyage de 45 000 tonnes (1988)
et, enfin, inaugurait la pratique des block deals en passant le
premier « contrat du siècle » avec le négociant
britannique Rayner (100 000 tonnes en 1980). La Côte d'Ivoire va
poursuivre dans cette voie lors de l'effondrement des cours, à
compter de 1986, en adoptant une stratégie de rupture totale :
après avoir suspendu le remboursement de sa dette extérieure
en mai 1987, elle engagea ce que l'histoire a retenu comme la « guerre
du cacao » [6]. Entre juillet 1987 et octobre 1989 (27 mois), la
Côte d'Ivoire tenta d'arrêter la chute des cours en bloquant
toutes ses exportations et en essayant d'organiser des stockages en Europe
sous couvert de block deals passés avec deux géants
du négoce de l'époque 8. L'échec fut total,
puisque le marché attendait la sortie des fèves ivoiriennes,
et les conséquences pour le pays furent désastreuses : implosion
du système de prix garantis, non-paiement des producteurs, économie
sinistrée et en banqueroute. Elles déboucheront sur une
crise politique grave et sur une libéralisation de l'économie
et de la filière cacao imposée par les bailleurs de fonds
internationaux.
Cette impossible conquête d'un pouvoir de marché par la
Côte d'Ivoire peut s'expliquer par quatre facteurs.
Premièrement, la Côte d'Ivoire, au moment de ses tentatives
des années 80, n'est pas un acteur suffisamment dominant :
- elle ne détient qu'entre 20 et 30 % de l'offre mondiale (en
fin de période) ;
- son retrait du marché profite aux autres producteurs (notamment
l'Indonésie et la Malaisie) ;
- les industries utilisatrices européennes et américaines
détiennent les capacités de stockage d'un marché
en surproduction.
Deuxièmement, le poids économique et politique du cacao
au niveau national rendait non viable une stratégie de ce type
: le pays était trop dépendant de sa filière cacao
pour pouvoir résister longtemps 9.
Troisièmement, le fonctionnement du marché international
s'est profondément modifié : ce sont les marchés
à terme qui sont désormais prépondérants et
ils ont fortement réduit le poids stratégique du «
cacao physique » en général et du cacao ivoirien en
particulier 10.
Enfin, quatrièmement, la montée en puissance rapide des
grands groupes industriels mondiaux du broyage et de la chocolaterie leur
permet dorénavant de prendre une place stratégique réelle
dans le fonctionnement du marché au détriment des États
et du négoce.
Ce nouveau rapport de force a plusieurs origines.
Il s'agit bien sûr, en premier lieu, du changement de régime
de l'économie mondiale, lié à l'érosion des
bases de la croissance des économies nationales, qui incite les
firmes puis les États à s'engager dans la compétition
internationale [8, 9]. Ce besoin de compétition est le principal
motif de la libéralisation, dont l'objectif est relayé par
les bailleurs de fonds ; et le désengagement des États débouche
logiquement sur la fin des systèmes d'offre centralisés
et sur le dépérissement des accords internationaux.
Il s'agit, ensuite, de la perte progressive de l'influence et de la
place du négoce qui est la conséquence de l'amélioration
des techniques de commercialisation, tant sur le plan de la gestion physique
que sur celui de la couverture des risques : les progrès considérables
des moyens de communication (information, transport maritime) diminuent
les temps de négociation et d'acheminement et permettent des rotations
beaucoup plus courtes, avec le développement d'une tendance aux
flux tendus [10] ; et le recours aux marchés à terme permet
de gérer les risques techniques et surtout financiers. La fonction
traditionnelle des négociants, qui était de prendre en charge
l'interface entre l'offre et la demande, s'en trouve considérablement
réduite.
En dernier lieu, la baisse historique des cours à la fin de la
décennie 80, qui n'est pas répercutée au niveau du
consommateur final, a offert aux firmes une marge de manuvre considérable
pour leur redéploiement. Elle va être utilisée dans
des opérations de rachats et de fusions à grande échelle
qui vont se poursuivre jusqu'à aujourd'hui et bouleverser totalement
la physionomie du marché du cacao.
L'oligopole historique d'États-nations de l'après-Seconde
Guerre mondiale laisse désormais la place à un nouvel oligopole,
beaucoup plus concentré, de firmes mondiales [11]. Cette évolution
s'accompagne de mutations structurelles caractérisées par
des phénomènes d'intégration verticale et horizontale.
Ainsi, l'érosion du rôle du négoce est compensée
chez les plus grosses sociétés par leur diversification
et leur entrée dans la première transformation. C'est le
cas de Cargill et d'Archer Daniels Midland (ADM) qui, de leur métier
de céréaliers, sont entrés (à des périodes
différentes) dans le cacao puis le broyage, ou encore d'ED&F
Man. C'est aussi le cas de certains chocolatiers (comme Kraft Jacobs Suchard
ou Nestlé) qui investissent dans les années 80 dans des
activités de première transformation [12].
Libéralisation des années 90 :
recompositions ivoiriennes, enjeu et illustration
des recompositions mondiales
Au cours des années 90, l'économie ivoirienne connaît
une libéralisation tardive mais à marche forcée.
Un véritable programme de privatisations est mis en place dès
1991 pour désengager l'État des activités productives
et de certains services. La dévaluation du franc CFA de 1994 conduit
à une accélération du processus : en offrant une
nouvelle rentabilité à de nombreuses activités et
en permettant un dégrippage de l'économie, elle facilite
l'investissement, en particulier étranger. En ce qui concerne la
filière cacao et la caisse de stabilisation, qui représentent
des enjeux stratégiques, les pouvoirs publics vont cependant pratiquer
la résistance et organiser une lutte pied à pied avec les
bailleurs de fonds internationaux. Elle durera dix ans, jusqu'à
la suppression de la CSSPPA en janvier 1999.
Malgré les nombreuses péripéties liées à
cette libéralisation, la Côte d'Ivoire va néanmoins
poursuivre la croissance de sa production. Cette progression fait pourtant
suite à l'onde de choc de la guerre du cacao et à une crise
de confiance chez les producteurs ivoiriens. Elle révèle
la puissance des mécanismes de la mise en valeur agricole sur front
pionnier 11 qui, à partir d'un libre accès à
la terre et à la main-d'uvre, permet le maintien de la dynamique
de la « frontière », malgré la baisse des revenus.
Après s'être stabilisée au-dessus du palier de 800
000 tonnes à partir de la fin des années 80, la production,
déjouant tous les pronostics, atteint le volume record de 1,25
million de tonnes en 1995-1996 dans un contexte de marché international
qui est cette fois déficitaire 12. La Côte d'Ivoire,
qui avait depuis longtemps son statut privilégié de premier
producteur mondial, devient dès lors - avec 45 % de l'offre - le
lieu stratégique pour l'approvisionnement de l'industrie cacaoyère.
Pour les grands groupes mondiaux, qui ont émergé dans les
années 80, il s'agit d'acquérir des positions de marché
en Côte d'Ivoire pour sécuriser leurs approvisionnements,
d'autant plus que le processus de libéralisation ouvre de nombreuses
incertitudes. Cet objectif va rencontrer le besoin d'alliances des firmes
ivoiriennes dont la physionomie est bouleversée par les conséquences
de la libéralisation et les opportunités des privatisations.
Et les stratégies des firmes nationales et étrangères
vont aussi rencontrer la volonté du gouvernement d'augmenter la
transformation locale.
Modalités du retrait de l'État
Rappelons tout d'abord les conditions du désarmement du rôle
de l'État dans la filière puisque, en changeant les règles
du jeu, elles obligent les firmes à s'adapter. Le retrait de l'État
a connu plusieurs étapes selon trois objectifs :
- la libéralisation de la commercialisation intérieure
puis des exportations ;
- le principe « d'étanchéité » de chaque
filière dans la gestion de la Caisse 13 ;
- la diminution des coûts de mise en marché.
Pour atteindre ces objectifs, les mesures prises se sont inscrites dans
trois directions.
Il s'agit en premier lieu du démantèlement du système
de prix et d'achat administré qui permet de libéraliser
les prix intérieurs et les conditions de la collecte et de réduire
les coûts d'une commercialisation désormais concurrentielle
: après la baisse du prix garanti au producteur fin 1989 (la première
depuis 25 ans), puis des quotas d'achat attribués aux exportateurs
en 1990, les barèmes sont supprimés en 1991 et remplacés
par la publication de trois prix (FOB, loco-magasin et bord champ). Le
prix au producteur reste alors garanti puis devient indicatif (1995),
pour être finalement supprimé en 1999.
La deuxième série de mesures concerne la réduction
du rôle de la Caisse. Elle porte sur son retrait de la commercialisation
intérieure (suppression des contrôles et de la gestion du
coût du transport en 1991, puis de la gestion de la sacherie en
1996 14) et sur l'abandon progressif de ses prérogatives
sur les exportations (mise en place d'un programme de ventes anticipées
à la moyenne - PVAM - dès 1991, puis d'un système
d'enchères géré par messagerie électronique
en 1995 et, enfin, limitation des ventes directes de la Caisse à
15 % du volume de la récolte en 1997 15).
Il s'agit, enfin, de la professionnalisation de la gestion de la filière
par la mise en place de plusieurs procédures de concertation et
organes de pilotage avec le secteur privé (ouverture du conseil
d'administration de la Caisse, délégations de service au
groupement des exportateurs - le Gepex -, mise en place d'un comité
interministériel de suivi du système de mise en marché
en 1995 et nouvelle loi coopérative fin 1997, destinée à
développer le rôle des organisations de producteurs).
Malgré ce désarmement progressif, l'État va bien
sûr continuer à jouer de toute son influence jusqu'au bout
(c'est-à-dire la libéralisation totale) en accordant à
plusieurs reprises des passe-droits, au grand dam des bailleurs de fonds
16, en favorisant l'installation de nouveaux exportateurs locaux
sur des bases partisanes ou, encore, en pesant lourdement dans les recompositions
et les alliances entre firmes.
Besoins d'alliances des firmes
Le démantèlement du système de commercialisation
administré s'est traduit pour les firmes nationales et étrangères
par une croissance de l'incertitude et du risque : incertitude des volumes
et des coûts de collecte du cacao pour les exportateurs locaux,
liée à la nouvelle situation de concurrence (fin des quotas
d'achat et des prix garantis) ; incertitude également quant au
financement des activités de commercialisation du fait du durcissement
des conditions du crédit bancaire (conséquence de la fin
des garanties qu'offrait le système administré aux banques
locales) ; incertitude enfin des approvisionnements pour les négociants
et les industriels étrangers, liée à la fin de la
garantie de la Caistab sur les expéditions (puisque la Caisse couvrait
les risques de défaillance des exportateurs).
La réponse des firmes a été la recherche d'alliances
par des participations financières croisées ou des contrats
d'approvisionnement. Ces alliances permettaient, dans le cas des entreprises
ivoiriennes, d'accéder à des financements extérieurs
en attestant de leur adossement à des grands groupes internationaux.
Dans le cas des entreprises étrangères, elles permettaient
d'effectuer une « remontée à l'origine », c'est-à-dire
d'accéder directement au cacao ivoirien, ou encore - et peut-être
surtout - d'éviter que les concurrents n'acquièrent des
positions dominantes ou n'accèdent à des fèves moins
chères. Il convient toutefois de mentionner un cas de figure particulier
: celui de la firme française de transport Bolloré qui,
sans être spécialisée dans le cacao, a aussi participé
à ce jeu des alliances dans une logique non de contrôle du
produit pour ses qualités intrinsèques mais de contrôle
du fret 17.
L'analyse des stratégies des firmes ivoiriennes doit préalablement
prendre en compte l'importance des recompositions au sein du groupe des
exportateurs au tournant des années 90. En effet, la guerre du
cacao et la crise économique du pays ont eu des conséquences
sévères sur la santé financière de plusieurs
sociétés qui ont été fragilisées. C'est
le cas de JAG, deuxième exportateur ivoirien, qui doit cesser son
activité en 1993 et est alors racheté par d'autres intérêts
locaux. Parallèlement, certaines firmes, qui étaient encore
sous contrôle extérieur, voient une montée en puissance
des intérêts ivoiriens. C'est le cas de SIFCA, premier exportateur
du pays qui passe sous contrôle exclusivement national. Ces évolutions
et les opportunités des privatisations et de la dévaluation
vont permettre l'émergence de groupes agro-industriels qui, à
partir de leurs intérêts dans les filières cacao et
café, vont investir progressivement d'autres activités agro-exportatrices
(palmier, hévéa, coton), puis se diversifier dans d'autres
secteurs jusqu'à former d'importants holdings parmi lesquels
OCTIDE (issu de JAG) et SIFCOM (créé à partir de
SIFCA) sont les plus connus 18.
Ces nouveaux groupes diversifiés, tout comme les autres exportateurs,
vont devoir chercher des financements externes non seulement du fait de
la croissance des besoins financiers liée à l'augmentation
de la récolte cacaoyère ivoirienne 19, mais aussi
du fait de la faiblesse des capacités de financement local. Les
banques ivoiriennes sont en effet des banques sous contrôle étranger
(filiales de banques françaises) qui ont toujours eu, traditionnellement,
une activité de banque de dépôts plutôt que
de banque d'affaires. Leur intervention dans le financement de la commercialisation
s'effectuait grâce à des refinancements auprès de
la banque centrale (la BCEAO) selon un système extrêmement
sophistiqué couvrant l'essentiel du risque. Le retrait de la BCEAO
du financement des campagnes, en conséquence de la fin des garanties
qu'apportait le système administré, s'est traduit par un
repli du financement local et par la recherche impérative de financements
off shore qui étaient la condition sine qua non de
maintien des positions commerciales.
Cette recherche d'alliances va se concrétiser par de nombreux
montages techniques et financiers qui vont évoluer à un
rythme soutenu tout au long de la décennie. L'articulation et l'intégration
de la filière ivoirienne avec les firmes mondiales ont en effet
soumis le cacao ivoirien aux conséquences des restructurations
du négoce et de l'industrie au niveau international. Le secteur
stratégique de l'économie est désormais pris dans
le tourbillon de la mondialisation et de ses réactions en chaîne.
Parmi les principales associations, il convient de citer :
- chez les industriels, l'entrée de Grace Cocoa dans le capital
de SIFCA, en 1996 (les deux groupes étaient déjà
associés dans le broyeur UNICAO) afin d'anticiper l'arrivée
de Cargill 20, le contrôle de l'exportateur Tropival
par ED&F Man, la participation de Cacao Barry au capital de la SHAC
;
- chez les négociants, l'implantation de plusieurs sociétés
françaises (Orébi, Touton, GEPRO) qui s'associent ou contrôlent
de petits exportateurs ivoiriens (ERAF, PRN, Delbau, SOGIMEX) ;
- dans le cas du transporteur Bolloré, le rachat de DAFCI puis
de SHAC.
Opportunité des investissements
industriels
Le développement accéléré de la capacité
de broyage ivoirienne au cours des cinq dernières années
apparaît comme atypique en regard de la structure traditionnelle
du marché cacaoyer. En effet, les besoins des industriels de la
chocolaterie portent sur des assemblages de beurres de différentes
origines. Le broyage à l'origine est donc peu compétitif
puisqu'il nécessite ensuite des mélanges complémentaires.
Une possibilité serait éventuellement d'importer des fèves
en provenance d'autres pays producteurs pour réaliser le mélange
localement. Mais cette solution n'est pas réaliste du fait des
surcoûts auxquels doivent déjà faire face les industries
locales car les coûts industriels chez les pays producteurs sont
généralement plus élevés : coûts des
équipements et de l'assistance technique, des services et de l'énergie,
qui dépassent les gains liés à la faible rémunération
de la main-d'uvre industrielle 21. Les beurres fabriqués
dans les pays producteurs de cacao sont également handicapés
par leur qualité réputée inférieure à
celle des beurres fabriqués dans les pays industriels. Cette réputation,
qui n'est pas toujours justifiée, se traduit par une décote
qui rend encore plus difficiles la rentabilité et la compétition
sur le plan international 22. La rentabilité du broyage
local par rapport à une exportation en fèves de bonne qualité
est ainsi souvent réduite. Dans tous les pays producteurs, elle
a nécessité des aides publiques et des régimes fiscaux
privilégiés destinés à compenser ces handicaps.
La géographie du broyage mondial au milieu des années
90 était la suivante : 50 % en Europe (y compris l'ex-URSS), 13
% aux États-Unis, 2 % au Japon, 23 % dans les pays producteurs
et 11 % dans les autres pays (Chine, Inde, Asie du Sud-Est). Parmi les
pays producteurs, les 620 000 tonnes produites provenaient du Brésil
(29 %), de Côte d'Ivoire (23 %), de Malaisie (16 %), du Ghana (11
%), d'Indonésie (10 %), d'Équateur (6 %), du Nigeria (3
%) et du Cameroun (2 %). La chute de la production au Brésil et
en Malaisie se traduit aujourd'hui par une surcapacité puisque
le broyage équivaut à 90 et 70 % respectivement de la production
nationale et impose des importations de fèves. L'Équateur,
qui avait mené une politique très volontariste de transformation
locale dans les années 80 (jusqu'à 80 % de la production
transformée), a été obligé de fermer de nombreuses
usines. Quant aux pays africains, ils avaient conservé au cours
des dernières décennies une capacité de broyage équivalant
à environ 20 % de leur production nationale.
L'évolution de la situation ivoirienne doit s'analyser en regard
de cette configuration générale. Nous avons vu que les choix
originels découlaient d'une volonté de développement
industriel national et, surtout, de valorisation de la filière.
La forte progression de la production à partir des années
80 s'est traduite par une sous-capacité de transformation des fèves
de mauvaise qualité (principalement les petites fèves de
la récolte dite intermédiaire qui fait suite à la
récolte principale d'octobre à janvier). Avec 113 000 tonnes,
la capacité de broyage ivoirienne était tombée à
10 % de la production nationale : les investissements des années
1995-2000 sont donc d'abord des investissements de rattrapage destinés
à remettre à niveau l'outil industriel pour une meilleure
valorisation de la filière. Ainsi, SACO a porté ses capacités
de 70 000 à 100 000 tonnes, UNICAO de 43 000 à 86 000 tonnes
et deux nouveaux opérateurs se sont installés : le chocolatier
français Cantalou avec 60 000 tonnes et, enfin, l'américain
Cargill avec une unité de 60 000 tonnes qui doit être portée
contractuellement à 100 000 tonnes. Soit une progression de 233
000 tonnes qui représente dans un avenir proche (dès l'extension
de l'usine Cargill) un ratio de broyage local de l'ordre de 30 %.
Si le rattrapage de l'outil industriel s'explique par ces agrégats
globaux, il a cependant évidemment été l'occasion
de stratégies croisées du gouvernement ivoirien, des firmes
locales et des firmes étrangères. Pour l'État, dont
l'ambition affichée depuis 1996 est d'atteindre 500 000 tonnes
de broyages (ce qui semble irréaliste), cet enjeu industriel a
fait l'objet d'un soutien actif pour deux raisons principales et liées.
* Il s'agit tout d'abord d'essayer de sortir de la trop grande dépendance
du marché international de la fève. L'échec cuisant
de la stratégie de rétention de la guerre du cacao a montré
l'impossibilité d'une action directe sur les cours. Le recours
au broyage offre ainsi deux avantages : une volatilité légèrement
moins forte liée à l'effet de lissage (délais de
transformation et stockage plus facile) et, surtout, une meilleure intégration
dans le jeu des industriels mondiaux avec l'accès à un pouvoir
de négociation plus significatif, même si celui-ci reste
limité. La volonté d'augmentation de la capacité
de broyage a ainsi été utilisée comme un droit d'accès
ou un ticket d'entrée sur le marché ivoirien des firmes
étrangères qui, on l'a vu, souhaitaient se positionner chez
le premier producteur mondial.
* La seconde raison était ainsi de forcer les grands opérateurs
mondiaux et les industriels étrangers à investir en Côte
d'Ivoire pour modifier l'équation de l'insertion ivoirienne dans
le marché. L'opposition du gouvernement à accepter l'installation
de Cargill pendant près dix ans, jusqu'à ce que celui-ci
verse enfin le gage d'un investissement industriel, en est une bonne illustration.
Pour les firmes, les raisons du développement industriel facilité
par les avantages fiscaux (même si ceux-ci ont progressivement été
remis en cause) 23 relèvent de deux objectifs principaux.
Le développement du broyage a bien sûr été
l'occasion de consolider les stratégies d'alliances. La participation
de Grace Cocoa à la création de la seconde tranche d'UNICAO
en 1995 facilite ainsi sa contribution à l'augmentation de capital
de SIFCA en 1996. Mais elle permet aussi aux firmes étrangères
de renforcer leurs positions pour l'accès aux fèves ivoiriennes.
C'est le choix de Cacao Barry avec SACO - qui est désormais contrôlé
à 100 %, suite au désengagement de l'État - ou encore
de Cargill, qui augmentent ainsi leurs capacités, directement sur
place, chez le premier producteur mondial. C'est aussi celui du chocolatier
Cantalou. Les industriels du chocolat n'ont cependant pas tous cette stratégie
puisque Nestlé, l'un des plus grands chocolatiers - installé
sur place avec son usine de café soluble depuis 1959 -, n'a pas
participé à cette course aux capacités de broyage
locales. Parallèlement, les exportateurs ivoiriens ont poursuivi
leur logique d'intégration en renforçant leurs positions
industrielles. C'est l'option suivie par SIFCA, et OCTIDE essaiera sans
succès (cf. infra) de racheter Cacao Barry lors de sa mise
en vente en 1996.
La stratégie mise en uvre par SIFCA mérite d'être
détaillée car son caractère extrêmement volontariste
revêt un caractère exceptionnel dans l'environnement économique
africain. Il est aussi exemplaire des logiques à l'uvre dans
le monde de l'industrie. En effet, le groupe a fait le choix de poursuivre
son intégration verticale à partir de son usine UNICAO en
s'adaptant le plus possible aux nouvelles caractéristiques de la
demande des chocolatiers. À partir de sa production de beurre,
il s'est lancé dans la production de beurre de cacao liquide qui
correspond aux nouveaux standards d'approvisionnement de la chocolaterie,
tout en offrant une valeur ajoutée supplémentaire. La grande
originalité pour une entreprise ivoirienne - et une première
pour un pays producteur - vient du lieu de réalisation de l'investissement
industriel, puisque c'est un site européen qui a été
retenu afin d'être plus proche des utilisateurs. La société
Nord Cacao a ainsi été créée près de
Dunkerque dans le Nord de la France en 1993 par SIFCOM (le holding
de contrôle de SIFCA) en association avec une société
d'ingénierie spécialisée britannique. Avec une capacité
de traitement annuelle de 18 000 tonnes portée à 40 000
tonnes en 1998, Nord Cacao produit du beurre liquide, filtré, désodorisé
et livré en camions-citernes, en flux tendu, auprès de plusieurs
chocolatiers européens dont Jacobs Suchard, ce qui constitue une
référence de qualité. Dans la mesure où les
chocolatiers utilisent des mélanges d'origines, la production de
Nord Cacao repose à 50 % sur du beurre UNICAO et à 50 %
sur d'autres provenances en fonction des demandes des clients.
La logique industrielle du groupe SIFCOM a été poursuivie
en intégrant également la poudre de cacao à sa chaîne
de production. Pour des raisons techniques, UNICAO avait initialement
choisi de ne pas fabriquer de poudre et d'exporter directement les tourteaux
24. Après avoir envisagé une unité de production
sur le site de Nord Cacao, le groupe a finalement retenu une alliance
industrielle puis la prise de contrôle du fabriquant de poudre espagnol
INDCRESA qui est approvisionné par UNICAO et opère des mélanges
avec des tourteaux d'origine moins onéreuse (comme la Malaisie).
Enfin, le doublement de la capacité d'UNICAO en 1995 s'est accompagné
d'un choix industriel haut de gamme avec recours aux technologies les
plus modernes, à l'occasion duquel l'ensemble de l'entreprise a
été mise aux standards exigés par les utilisateurs
européens. Le process de la nouvelle unité est entièrement
informatisé et permet de proposer des produits spécifiés
selon les critères requis par les clients. Alors que la première
usine UNICAO fabrique à 90 % du beurre et des tourteaux, la nouvelle
unité fabrique de la masse, ce qui est rare chez les pays producteurs
25.
Cette relecture des recompositions industrielles de la filière
ivoirienne doit enfin être complétée par celle des
recompositions du broyage mondial qui affectent directement la physionomie
des rapports de force en Côte d'Ivoire. La fin de la décennie
90 voit en effet l'accélération du phénomène
de concentration engagé dans les années 80.
La première opération d'envergure a été
la vente, en 1996, de l'industriel d'origine française Cacao Barry,
propriétaire de SACO, par son holding de contrôle
26. L'annonce de la vente déchaîne évidemment
les appétits étrangers, mais le dossier prend également
une tournure très politique en Côte d'Ivoire du fait des
implications sur le contrôle de SACO. Le groupe OCTIDE, qui détient
JAG, se met aussitôt sur les rangs afin d'engager son intégration
verticale, à l'instar de ce qui a été réalisé
par SIFCA avec UNICAO dix ans plus tôt. La présidence ivoirienne
apporte son soutien et espère mobiliser aussi les autorités
françaises, en répétant le scénario de la
reprise de JAG. Mais le coût de la transaction écarte les
ivoiriens et Barry est finalement acquis pour 200 milliards de francs
CFA (350 millions d'euros) par le holding suisse Klaus Jacobs via
sa filiale allemande Callebaut. Le nouveau groupe Barry-Callebaut,
qui mise sur la complémentarité broyage-chocolat de couverture
(spécialité de Callebaut), devient le premier industriel
mondial du cacao. Le second épisode de l'année 1996 est
la vente par le groupe chimique américain Grace de sa branche cacao,
motivée par une volonté de recentrage sur ses métiers
de base. Sa filiale Grace Cocoa contrôle plusieurs broyeurs (dont
le hollandais De Zaan et l'américain Ambrosia). Après plusieurs
hypothèses de rachat partiel par Nestlé et Cargill, la surprise
est venue du céréalier ADM, qui acquiert Grace Cocoa pour
270 milliards de FCFA et réalise ainsi son entrée royale
dans le cacao. ADM trouve dans la « corbeille de la mariée
» non seulement la participation de De Zaan dans UNICAO mais aussi
les 30 % que Grace avait acquis six mois plus tôt dans SIFCA, premier
exportateur ivoirien. ADM consolide sa position quelques mois plus tard
en rachetant la division industrielle du négociant britannique
ED&F Man et ravit la place de leader mondial de la transformation
à Barry-Callebaut. En Côte d'Ivoire, SIFCA est son associé.
Au début du nouveau siècle, le palmarès du broyage
mondial serait désormais : ADM
avec 530 000 tonnes, Barry Callebaut avec 385 000 tonnes, Cargill (345
000 tonnes) et les américains Hamester (165 000 tonnes) et Blommer
(110 000 tonnes). Pour les chocolatiers les premiers rangs sont les suivants
: Nestlé (Suisse) 230 000 tonnes, Hershey (États-Unis) 90
000 tonnes, Cadbury (Royaume-Uni) 85 000 tonnes, Mars et Philip Morris
27 (États-Unis) 80 000 tonnes. Côte d'Ivoire exceptée,
les premiers groupes pèsent désormais plus que les principaux
pays producteurs de cacao.
Modalités et incertitudes des formes de
coordination après la libéralisation
La libéralisation complète de la filière cacao
ivoirienne et la suppression de la caisse de stabilisation en 1999 ont
bien sûr entraîné de nombreuses et nouvelles conséquences
sur la physionomie du secteur. Les stratégies mises en uvre
par les firmes nationales et étrangères au cours des années
90 dans un contexte de profonde restructuration du marché mondial
ont été exacerbées au cours des deux dernières
années. Elles se sont traduites par de nouvelles recompositions
qui ont vu l'éviction ou la prise de contrôle des principales
entreprises ivoiriennes par les grandes firmes mondiales.
Tentatives de rénovation de la commercialisation
intérieure
Le passage du système de traite d'un régime administré,
avec des quotas d'achat et des prix fixés par un barème
à chaque étape de la commercialisation, à un système
de marché libre s'est traduit par une croissance du risque lié
aux incertitudes sur les prix et l'approvisionnement.
La réduction des coûts de transaction inhérents
à l'incertitude du marché spot peut être réalisée
selon deux voies : soit l'intégration verticale, où la firme
internalise complètement la prise de risque, soit la mise en uvre
de contrats entre les différentes catégories d'agents de
la chaîne de production. Dans le cas de l'activité agricole,
il existe plusieurs types de formes contractuelles correspondant à
des degrés de sophistication croissants. Selon Mighell et Jones
[13] ou encore Jaffee [14], on peut ainsi distinguer principalement :
la vente fidélisée (garantissant l'écoulement), la
vente à terme (garantissant l'écoulement à un prix,
une date et une quantité définis à l'avance), le
contrat avec spécification de marché (qui délègue
à l'acheteur les décisions et le risque commercial sur les
dates et lieux de vente), le contrat de gestion (où certaines décisions
relatives à la gestion technique de la production sont aussi déléguées
à l'acheteur) et, enfin, le contrat avec fourniture de ressources
(où l'acheteur fournit également des inputs nécessaires
à la production).
Au cours de la dernière décennie, plusieurs exportateurs
ivoiriens se sont efforcés d'innover par rapport au système
classique de la traite fondé sur la confiance et les avances de
trésorerie en améliorant leurs réseaux d'achat. Leur
objectif était de sécuriser leurs approvisionnements dans
un contexte où il existait encore un prix indicatif au planteur.
Mais la fin des prix intermédiaires (liée à la suppression
du barème) et le tarissement des sources traditionnelles de financement
bancaire fragilisaient le dispositif d'avances de trésorerie et
incitaient à une meilleure performance commerciale par la réduction
des coûts. Les incertitudes liées aux bouleversements du
monde de l'export renforçaient aussi l'intérêt d'une
consolidation du système d'approvisionnement.
Trois tentatives correspondant à un degré de formalisation
croissant ont été réalisées.
* La première a pris la forme d'une centrale d'achat fondée
en 1994 par sept petits exportateurs (société ACCACI). Cette
centrale assurait le groupage des produits et leur conditionnement pour
le compte de ses exportateurs associés. Tout en restant très
souple, elle offrait un niveau intermédiaire entre le monde de
la traite et les exportateurs : par le regroupement des moyens 28,
elle évitait la juxtaposition de dispositifs concurrents et la
« course au produit ». ACCACI a ainsi développé
un réseau d'approvisionnement fidélisé en proposant
des contrats de livraison et un appui technique. Elle travaillait aussi
bien avec les traitants traditionnels qu'avec les organisations coopératives
et drainait pour le compte de ses membres de l'ordre de 100 000 à
120 000 tonnes.
* La deuxième expérience a été développée
à l'initiative de SIFCA à partir de 1990. Elle correspond
à une construction beaucoup plus formalisée, eu égard
à la rusticité des relations existantes dans le cadre de
la traite traditionnelle, associant groupements de producteurs et exportateurs.
Elle reposait sur un montage juridique sophistiqué avec la création
de sociétés anonymes à capital variable, appelées
SOGEPAG, regroupant plusieurs organisations coopératives dont les
parts sociales évoluaient en fonction des tonnages livrés.
Le système reposait en outre sur la mise à disposition d'un
encadrement technique et d'équipements (véhicules de transport,
magasins, matériel de pesée, mais aussi décortiqueurs
pour le café) et d'un dispositif de paiement au comptant permettant
un écoulement garanti au prix officiel, majoré de ristournes
proportionnelles aux résultats. Le dispositif a connu un bon développement
entre 1990 et 1995. Dix-sept SOGEPAG ont été mises en place
et le réseau a réussi à atteindre 50 000 tonnes de
cacao (et 10 000 tonnes de café).
* La troisième expérience, enfin, est la plus atypique
mais aussi la plus marginale. Elle correspond cette fois à un processus
d'intégration verticale de la production par un négociant.
Elle a été engagée par la société française
Touton en 1996 et marque une tentative tout à fait nouvelle dans
le contexte ivoirien de création d'une chaîne intégrée
de production de cacao de qualité. Elle comprend deux volets :
d'une part, un volet « production directe », avec la création
de plantations de cacaoyers hybrides sous ombrage, et, d'autre part, un
volet « préparation du produit », avec l'installation
de deux centres de traitement post-récolte assurant la fermentation
puis le séchage artificiel des fèves. Ce dispositif intégré
repose sur deux opérateurs :
- la Société agricole de l'Ouest (SAO), créée
à l'initiative de Touton, qui possède et gère les
plantations et les centres de traitement post-récolte 29
;
- l'exportateur Delbau, contrôlé aujourd'hui par Touton,
qui assure l'expédition directe du produit en France.
Il permet, grâce à un cahier des charges et au contrôle
de qualité assuré par la société de négoce,
de préparer des lots de cacao homogènes et spécifiés
et d'assurer une parfaite traçabilité du produit. Cette
approche unique en Côte d'Ivoire esquisse une éventuelle
segmentation du système d'offre en réponse à la segmentation,
qui reste marginale, des marchés de consommation.
À l'exception de cette dernière formule qui est extrêmement
limitée, les autres expériences sont restées des
tentatives sans suite. Les déboires des exportateurs nationaux
et, surtout, les coûts de fonctionnement d'un dispositif comme les
SOGEPAG n'ont pas permis de résister à la concurrence par
les prix induite par la mise en uvre de la libéralisation.
Dans un contexte où les producteurs ont connu une érosion
considérable de leurs revenus depuis le milieu des années
80, le prix d'achat reste le critère déterminant et les
planteurs sont beaucoup plus sensibles aux surenchères des traitants
qu'à la mise à disposition d'infrastructures et d'encadrement
technique. Ce type de dispositif n'est possible qu'en situation de marché
déprimé, lorsque l'écoulement des produits par les
planteurs est difficile ; il ne peut en aucun cas résister à
la flambée de la concurrence.
Ainsi, aujourd'hui, la commercialisation ivoirienne reste très
fruste et soumise à la loi du collecteur de brousse qui pousse
ses achats et propose ses prix en fonction des directives de son exportateur
donneur d'ordre. Les firmes exercent leur concurrence à travers
la fidélisation de leurs réseaux de traitants et non par
celle des producteurs, par leur capacité à mettre en place
la trésorerie nécessaire aux achats et par leur capacité
et leur rapidité à « coller » aux prix de marché.
La course au produit est la règle, les producteurs pouvant y gagner
ponctuellement, et entraîne parfois des baisses significatives de
la qualité. Celle-ci, malgré une plus grande instabilité,
reste globalement stable avec cependant une baisse tendancielle au cours
des dernières années 30.
Ainsi, les campagnes ivoiriennes, après la parenthèse
du système administré sous l'égide de la Caisse qui
a duré 45 ans, sont retournées au fonctionnement originel
de la traite coloniale. Seules l'époque et les caractéristiques
des exportateurs ont changé. Les perspectives ouvertes par la nouvelle
loi coopérative ne pourront avoir d'effet qu'à moyen terme
et les organisations de producteurs ont un lourd handicap à surmonter,
hérité de plusieurs décennies de mise sous tutelle
de l'État. Elles sont très loin de pouvoir intervenir dans
le jeu de leurs compétiteurs directs que sont les grandes firmes
mondiales du cacao.
Nouvelles modalités d'intégration
au marché mondial
Les principales incertitudes de la filière ivoirienne proviennent
aujourd'hui des conditions de son intégration au marché
mondial et des conséquences de la libéralisation qui s'est
traduite par deux phénomènes :
- une baisse des prix mondiaux, qui s'est répercutée au
niveau du producteur, contredisant ainsi les objectifs des tenants de
la libéralisation 31 ;
- une forte concentration des exportateurs avec une marginalisation
radicale des firmes nationales.
La relation entre baisse des cours et libéralisation en Côte
d'Ivoire est bien sûr controversée. Deux écoles s'affrontent
pour interpréter cette chute 32 : celle des « fondamentaux
» du marché avec une surproduction au niveau mondial dont
la Côte d'Ivoire serait largement responsable ; celle de l'impact
de la libéralisation ivoirienne sur le marché, la suppression
de la Caisse et de la stabilisation ayant entraîné la fin
des ventes anticipées et une concentration des transactions en
spot entre novembre et février, avec un effet dépressif
sur les cours. Comme bien souvent, la vérité est dans un
entre-deux. Cependant, si les dernières campagnes ont effectivement
vu une poussée de l'offre de la Côte d'Ivoire, mais aussi
de l'Indonésie et du Ghana (atténuée par la chute
du Brésil), le vrai changement structurel reste bien la libéralisation
chez le premier producteur mondial. Le marché cacaoyer est ainsi
passé d'une demi-libéralisation à une libéralisation
quasi complète, puisque seul le Ghana (10 % du marché) continue
la résistance avec son Cocoa marketing board contrôlé
par l'État.
Le panorama de l'exportation a, quant à lui, été
bouleversé par l'implosion du groupe SIFCOM qui était le
principal holding ivoirien et dont on a vu les remarquables efforts
d'intégration industrielle. En effet, la croissance extrêmement
forte du groupe depuis le milieu des années 90 s'était traduite
par une augmentation rapide de sa fragilité financière.
Son rachat de JAG à OCTIDE en 1999 en avait fait un Goliath du
cacao aux besoins en trésorerie considérables, nécessaires
à l'achat d'environ 350 000 tonnes de fèves. Ceux-ci n'étaient
satisfaits qu'au coup par coup, et avec beaucoup de réserves, par
les banques internationales et par son nouvel actionnaire ADM, grâce
à sa forte assise politique et sa proximité de la présidence
de la République. Le coup d'État de décembre 1999,
la nouvelle donne politique ivoirienne et surtout de graves erreurs commerciales
dans la stratégie de vente au printemps 2000 (portant sur 250 000
tonnes) ont précipité la chute. SIFCOM a dû revendre
ses différentes filiales par appartements. SIFCA,
UNICAO, Nord Cacao et les autres sociétés de son empire
cacaoyer ont bien sûr été reprises par ADM qui a ainsi
consolidé son statut de firme leader du marché. Ce coup
de tonnerre s'est accompagné au cours de l'année 2000 par
une marginalisation de l'ensemble des petits exportateurs locaux qui n'étaient
plus en mesure d'accéder aux financements, faute de garanties du
système de stabilisation. Et certaines grandes firmes mondiales
auraient essayé de faire place nette fin 2000 en se lançant
dans une surenchère sur les achats pour mettre à terre les
derniers exportateurs nationaux [16] 33. Lors de la dernière
campagne cacaoyère, moins d'une dizaine d'exportateurs étrangers,
ou sous contrôle étranger, parmi lesquels ADM, Cargill, Barry-Callebaut,
DAFCI-Bolloré, Tropival-Newco, Delbau-Touton 34, auraient
ainsi réalisé 85 % des expéditions.
Une telle évolution s'est bien sûr traduite par une réaction
du nouveau gouvernement ivoirien issu de la transition de l'année
2000 et, sous la pression des planteurs qui représentent environ
4 millions de personnes et des responsables des sociétés
locales, l'État s'est engagé dans un processus visant à
la remise en place d'un prix minimum au producteur et à une réglementation
de la concurrence destinée à limiter les positions de marché.
Une étude a été confiée à la banque
d'affaires britannique HSBC qui propose plusieurs options dont la création
d'un système de stabilisation privé, géré
par la profession, sur la base du système des ventes anticipées
à la moyenne et d'une couverture du risque sur le marché
à terme. Le gouvernement a créé en juillet une Bourse
du café et du cacao (BCC) qui sera chargée de réguler
les exportations et leur répartition entre les différentes
firmes. La complexité du système ainsi que le rôle
dévolu aux représentants des producteurs, dont les compétences
techniques sont très limitées, laissent aujourd'hui planer
la plus grande incertitude sur la gestion future de l'offre ivoirienne.
Notes :
1 Adaptation française d'un article à paraître
dans un numéro spécial du Journal of Agrarian Change
: « Global commodity chains and African export agriculture »
(vol. 2, n° 2, 2002).
2 Après torréfaction et broyage, les fèves
sont transformées en masse (ou pâte ou liqueur) qui, après
pressage, permet d'obtenir pour moitié du beurre et de la matière
sèche (tourteaux). Les tourteaux sont ensuite transformables en
poudre de cacao. Les ratios techniques sont : pâte/fèves
80 %, beurre/fèves 40 %, tourteaux/fèves 40 %.
3 UNICAO est une joint venture associant l'exportateur
SIFCA, le négociant français Tardivat et l'industriel néerlandais
De Zaan (du groupe américain Grace Cocoa).
4 Fabriquée par l'usine de café soluble CAPRAL
qui produit du Nescafé depuis 1959.
5 Sur ce thème, voir Losch [3] qui développe
la formation historique du complexe café-cacao ivoirien. Dans cette
recherche, l'analyse du complexe politico-économique a été
étendue au secteur café puisque sa croissance a participé
du même phénomène, avec les mêmes institutions
et les mêmes acteurs. L'ensemble des données factuelles sur
l'évolution de la filière cacao présentées
dans cet article provient de cet ouvrage. Elles ont été
complétées pour les deux dernières années
par l'analyse de la presse spécialisée et par des entretiens
avec des professionnels de la filière.
6 C'est notamment le cas des nouveaux producteurs d'Asie du
Sud-Est - Malaisie et Indonésie - qui refuseront de participer
à l'Accord. Pour une analyse des difficultés des accords
internationaux, voir l'exemple de l'Accord international sur le café
étudié par Bates [5].
7 Les États-Unis, principal pays consommateur, font
de même, vidant ainsi l'Accord de sa substance. La Côte d'Ivoire
reviendra dans l'Accord en 1986, sous la pression de la France, mais le
marché sera alors en pleine tourmente.
8 (400 000 tonnes) avec la société française
Sucres et Denrées et 280 000 tonnes avec la société
américaine Phillip Brothers (Phibro).
9 Le Brésil a utilisé pendant plusieurs décennies
une stratégie d'offreur résiduel sur le marché du
café, qui a largement contribué au bon fonctionnement de
l'Accord international sur le café, grâce à sa part
de marché longtemps supérieure à 50 % mais aussi
parce que sa structure économique plus diversifiée lui permettait
d'en supporter le prix [5, 7].
10 Au moment de la guerre du cacao, la Côte d'Ivoire
produit 800 000 tonnes mais le montant des contrats au niveau mondial,
physique et terme confondus, représente de l'ordre de 20 millions
de tonnes, soit près de huit fois la production mondiale.
11 Les systèmes sur front pionnier sont caractérisés
par une extension continue de la frontière agricole par défrichement
du couvert forestier. Ils ont été une figure majeure de
la croissance de la production dans de nombreux pays tropicaux.
12 Entre 1988 et 1996, la production mondiale n'a progressé
que de 1,5 % par an alors que celle des broyages a été de
3,5 %. Cette évolution, qui se traduit par une baisse des stocks
mondiaux et une pression sur les prix, s'explique pour partie par l'effondrement
des productions brésilienne et malaisienne.
13 La CSSPPA a assuré le contrôle de plusieurs
filières d'exportation (jusqu'à neuf à la fin des
années 70). La pratique était de consolider les résultats
et de subventionner les filières déficitaires par les filières
bénéficiaires selon la conjoncture des marchés. Au
début des années 90, ce principe était toujours en
vigueur pour le café et le cacao.
14 La Caisse assurait la mise à disposition des sacs
nécessaires à la collecte puis au transport intérieur
du cacao, soit environ 30 millions de sacs de jute de 60 kilos !
15 Selon le principe des caisses de stabilisation, les exportateurs
privés restaient propriétaires du cacao mais devaient obtenir
l'autorisation de la Caisse pour exporter. À compter de la fin
des années 70, la Caistab avait cependant développé
des ventes dites directes où elle négociait elle-même
les contrats et demandait leur exécution aux exportateurs privés.
Cette pratique avait atteint des niveaux très importants à
la fin des années 80 (jusqu'à 80 % de la récolte).
16 Le plus bel exemple, et le plus brutal, est l'organisation
en 1999 - soit neuf ans après la fin des quotas - d'exportations
hors du système d'enchères, avec attribution de tonnages
d'expédition aux entreprises les plus proches du pouvoir.
17 Dans ce cas, la remontée à l'origine vise
à rentabiliser au maximum les investissements dans le secteur de
la logistique et du transport. Dans plusieurs pays africains, Bolloré
contrôle ainsi des lignes maritimes, le transit portuaire, le conditionnement
des produits, les chemins de fer et, enfin, des plantations qui permettent
de garantir du fret et de rentabiliser ses équipements.
18 SIFCOM était devenu, fin 1999 et avant ses déboires
récents, le premier groupe à capitaux africains (hors Afrique
du Sud) dans les matières premières agricoles. Son chiffre
d'affaires consolidé, en intégrant ses activités
dans l'importation, la distribution, la pharmacie, les télécommunications
et les services, avoisinait les 1 000 milliards de francs CFA (environ
1,5 milliard d'euros).
19 Le saut de la récolte de 400 000 tonnes puis la
hausse des cours des années 1994-1997 entraînent un coût
annuel de mise à FOB de la récolte de près de 900
milliards de francs CFA (1,3 milliard d'euros). La filière cacao
est le premier secteur d'activité des banques ivoiriennes et représente
jusqu'à 25 % de leur encours total.
20 L'implantation de Cargill en Côte d'Ivoire a été
le « serpent de mer » de la filière pendant presque une
décennie. En effet, la société américaine
a eu beaucoup de difficultés à prendre pied sur le territoire
ivoirien car elle était perçue par les pouvoirs publics
comme un danger potentiel. Houphouët-Boigny interviendra personnellement,
appuyé par le gouvernement français, pour éviter
le rachat de JAG par Cargill en 1993.
21 Les surcoûts liés aux nouvelles réglementations
sur l'environnement dans les pays industrialisés pourraient éventuellement
offrir un nouvel avantage aux pays producteurs qui ne sont pas soumis
aux mêmes contraintes.
22 Il n'existe pas de cotation pour le beurre de cacao. Le
ratio de prix habituellement retenu entre beurre et fève est de
2,7. Les décotes selon les origines et la réputation des
industriels peuvent être très élevées et l'écart
peut aller jusqu'à près de 100 % entre, par exemple, un
beurre fabriqué aux États-Unis et un beurre nigérian.
23 Sous la pression des bailleurs de fonds, les subventions
directes étatiques ont été supprimées en 1998.
Une taxe d'exportation préférentielle a cependant été
maintenue pour les produits des broyages.
24 La fabrication de poudre à l'origine dans les pays
producteurs est handicapée par le taux d'hygrométrie qui
entraîne un phénomène de fonte et des décotes
de prix.
25 Les chocolatiers sont réticents à acheter
de la masse dans les pays producteurs car, contrairement au beurre, elle
ne peut pas être désodorisée. La qualité nécessite
une bonne maîtrise technique, notamment de la torréfaction.
26 Repris initialement (1980) par le négociant français
Sucres & Denrées puis revendu par celui-ci en 1991 après
ses déboires de la guerre du cacao, Barry appartient alors pour
51 % à la SCI et pour 49 % au groupe belge Albert Frère
(Bruxelles-Lambert). La Société centrale d'investissements
(SCI) est une société holding contrôlée
à parité par la famille Vernes (de la banque française
du même nom) et par le groupe italien Montedison.
27 Philip Morris est le holding de contrôle
de KJS (Kraft - General Food - Jacobs Suchard). Jusqu'en 1989, Jacobs
Suchard appartenait au groupe suisse Klaus Jacobs qui a choisi de se recentrer
sur la première transformation et le chocolat de couverture avec
sa filiale Callebaut. Ce recentrage explique la reprise du broyeur français
Cacao Barry en 1996.
28 Chaque exportateur annonçait en début de
campagne ses objectifs de commercialisation et affectait à la centrale
d'achat les préfinancements nécessaires à la collecte.
29 La SAO possède 4 000 ha. En 1999, 900 ha étaient
déjà plantés, dont 250 ha en production. Cette technique
de plantations en blocs, hors agriculture familiale, est rarissime en
Côte d'Ivoire. Dans l'attente de la montée en production
de ses plantations, la SAO achète aux planteurs de la région.
Les fèves hors normes font l'objet d'un traitement post-récolte
spécifique.
30 La proportion de fèves de grade 1 (qualité
supérieure) est passée de 70 à 50 % entre 1997 et
2000 [15].
31 La répercussion de cette baisse a été
sévère puisque le prix au producteur est passé du
niveau indicatif de 570 FCFA/kg lors de la campagne agricole 1998-1999,
la dernière de la stabilisation, à 220-260 FCFA/kg début
2000 pour remonter à 400 FCFA en fin d'année. Au cours de
la campagne 2000-2001, les prix ont connu une forte instabilité
ainsi qu'une variabilité inter-régionale marquée
[15].
32 Le marché du cacao s'est « retourné
» dès le début 1999 et l'an I de la libéralisation
en Côte d'Ivoire a été salué par un effondrement
des cours (de 901 £/tonne en février 1999 à 545 £
en décembre).
33 Selon certaines sources, certaines majors auraient
aussi essayé d'étouffer les petits exportateurs locaux ne
disposant pas d'infrastructures de conditionnement, en les mettant en
défaut sur leurs expéditions en bloquant toutes les capacités
industrielles de préparation des fèves à l'export
pendant deux mois et demi. Les capacités de traitement de Bolloré,
qui contrôle via sa filiale SAGA 60 % du conditionnement
local (mais est aussi exportateur), auraient été réservées
par contrat et les grandes firmes mondiales auraient ensuite payé
les frais de dédit pour non-exécution.
34 Newco est l'ex-branche cacao d'ED&F Man.
CONCLUSION
Le marché du cacao achève aujourd'hui une recomposition
engagée dans les années 80. Au terme de cette relecture
de la place et du rôle de la filière cacaoyère ivoirienne,
nous pouvons proposer plusieurs commentaires complémentaires et
généraux.
Tout d'abord l'oligopole d'États-nations, qui avait été
déstabilisé puis démantelé par le mouvement
de libéralisation de l'économie mondiale, a perdu l'un de
ses derniers prestigieux vestiges. L'oligopole de firmes qui lui a fait
place est confirmé et marqué par un degré de concentration
très important (de l'ordre de 60 %). Non seulement les premiers
groupes mondiaux pèsent plus que les principaux pays producteurs
de cacao, Côte d'Ivoire exceptée, mais ils contrôlent
aussi aujourd'hui les fèves et les broyages ivoiriens.
Ensuite, la séparation des métiers entre industries de
la chocolaterie et du broyage a été acquise au cours de
la dernière décennie, alors que les années 80 étaient
encore incertaines. Les premières se concentrent sur le marketing
du produit final (conditionnement, publicité) alors que les secondes
travaillent de plus en plus sous contrat pour la fourniture de matières
premières à bas prix. Ainsi, les grands chocolatiers (Nestlé,
Philip Morris, Mars) se sont séparés de l'essentiel de leurs
industries de première transformation et ce sont les principaux
broyeurs (ADM, Cargill, Barry-Callebaut) qui sont montés à
l'assaut du contrôle de la production à l'origine. Cette
remontée à l'origine se limite cependant aux ports et aux
industries locales et s'appuie sur des réseaux de collecte en sous-traitance.
La priorité pour l'obtention de beurre à bas prix tire
le marché vers des standards de qualité moyens à
faibles qui sont compensés par des mélanges ad hoc
et une plus grande performance technique des process industriels. L'évolution
du marché vers une segmentation plus prononcée, à
l'instar du marché du café, reste très limitée
et des initiatives comme celles de la société Touton en
Côte d'Ivoire devraient rester très marginales. La faible
qualité du cacao standard, en limitant l'incertitude sur la qualité
intrinsèque du produit, ne favorisera pas des modifications majeures
des systèmes techniques de production ni des formes de coordination
dans les filières. Le principal facteur d'évolution pourrait
provenir de l'accroissement des normes sanitaires qui entraînerait
alors la mise en place de dispositifs de production et de commercialisation
adaptés.
L'existence d'un oligopole de firmes, la fin des systèmes centralisés
d'offre ainsi que l'orientation de la demande vers un « cacao tout-venant
mondial » marquent une érosion très forte, voire la
fin du national et de la notion de « pays producteur », sur
le marché du cacao. Les anciens standards nationaux sont désormais
remplacés par la réputation des broyeurs à respecter
les commandes des firmes chocolatières (en temps, volume et qualité).
Mais le processus d'intégration des firmes de broyage vers l'amont,
par le contrôle des sociétés d'exportation locales,
se traduit aussi par une forme d'érosion de la notion même
de marché international, puisque les transactions sont désormais
largement internalisées au sein des grands groupes mondiaux. Leur
degré de concentration exclut tout arrangement au niveau mondial,
mais il rend a priori possibles des comportements de collusion
(tacite ou formelle) dans chaque marché national de consommation,
à l'instar de l'évolution récente aux États-Unis.
Désormais, les firmes globales sont les acteurs dominants et il
est remarquable de constater qu'elles agissent aussi pour essayer d'influencer
la géographie de la production. Cette perspective semble déjà
bien engagée puisque, au cours de la dernière décennie,
inquiètes de la dépendance du marché du cacao vis-à-vis
de la Côte d'Ivoire, plusieurs grandes firmes ou leurs associations
se sont impliquées dans des programmes de développement
ou de relance de la production : Barry-Callebaut au Mexique, ED&F
Man au Nigeria, l'Association américaine des producteurs de chocolat
au Pérou, au Panama et au Viêt-nam.
Enfin, pour les pays producteurs de matières premières
qui sont restés par trop dépendants de leurs exportations,
ces profondes recompositions conduisent, bien sûr, à des
situations particulièrement difficiles. C'est le cas de la Côte
d'Ivoire qui va devoir en outre aborder, après la réussite
de son offre en volume, l'étape difficile de la replantation d'un
verger vieillissant. L'histoire de l'offre cacaoyère mondiale [17]
montre que ce défi n'a généralement pas réussi
à être surmonté par les différents pays producteurs.
Aussi le pays doit-il aujourd'hui innover dans des politiques publiques
rénovées, qui lui permettront de construire un environnement
économique et politique incitatif, propice à l'investissement
durable et à la diversification, et nécessaire à
la préparation de l'après-cacao. Ces perspectives à
terme laissent bien sûr entiers les enjeux du bras de fer qui se
joue actuellement entre le gouvernement ivoirien et ses planteurs, d'une
part, et entre les firmes mondiales et les bailleurs de fonds internationaux,
d'autre part. Les leçons de l'histoire du marché devraient
cependant inviter le gouvernement à faire preuve de réalisme,
par une analyse des caractéristiques et des véritables rapports
de force de la période, et à investir dans le renforcement
des capacités des acteurs locaux (coopératives, entreprises,
structures inter-professionnelles) qui constitue la condition sine
qua non et la seule véritable alternative à la reconquête
durable de la marge de manuvre perdue par les opérateurs
ivoiriens.
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