ARTICLE
Biologie du palmier
Le palmier à huile (Elæis guineensis Jacq.) est
une plante monoïque, allogame stricte avec une alternance d'inflorescences
mâles et femelles. La pollinisation est principalement entomophile.
Comme toutes les plantes allogames, le palmier à huile est sensible
à la dépression de consanguinité, qui se manifeste
dans les autofécondations, par une baisse de production de 50 %
par rapport aux hybrides [2].
La comparaison de la production de différentes populations (Deli,
La Mé, Yangambi, etc.) à celle d'hybrides de ces populations
(Deli x La Mé, Deli x Yangambi), a permis de mettre en évidence
la supériorité des croisements réalisés entre
des origines génétiques différentes montrant l'existence
d'un effet d'hétérosis chez le palmier à huile [3].
Dans les palmeraies naturelles, il est possible de rencontrer trois
types de palmiers à huile. Ils se distinguent par l'épaisseur
de la coque des graines. Le type le plus fréquent (environ 97 %)
présente une coque épaisse, supérieure à 2
mm. Il est dénommé dura. Le type tenera, d'une
fréquence de 2,5 % environ possède une coque fine, inférieure
à 2 mm. Enfin, le dernier type de palmier à huile, appelé
pisifera est présent à moins de 0,5 %. Il se caractérise
par une absence de coque.
Le planteur de palmier à huile souhaite ne disposer que d'individus
de type tenera dans sa plantation. Ce type de palmier permet d'obtenir
la plus grande quantité d'huile de palme. Il tenera se distingue
en effet par des taux d'extraction d'huile qui avoisinent les 23 % tandis
que les taux d'extraction des dura leur sont inférieurs
de 25 % et que les pisifera sont largement femelles stériles.
Matériels végétaux
Trois types de matériels végétaux existent sur
le marché. Le premier type de matériel provient de vieilles
palmeraies sub-spontanées, que nous qualifierons de matériel
« sauvage ». Le second type provient de palmiers situés
dans les plantations industrielles et reconnus pour leur productivité
car ils proviennent de palmiers à haute productivité. Les
utilisateurs les appellent « palmiers sélectionnés
». En fait, ils font une grave erreur et nous qualifierons ces palmiers
de « tout venant ». Enfin, le troisième type concerne
les véritables palmiers issus de programmes de création
et de diffusion variétale, que nous nommerons « palmiers sélectionnés
».
Le palmier « sauvage »
Ce type de palmier peut être recherché pour faire de petites
plantations dans le but de vendre des graines pour l'alimentation. Il
n'est normalement pas destiné à la filière oléagineuse
classique. En fait, il correspond à une demande en huile rouge
locale ou « huile de bouche » destinée à la préparation
de mets spécifiques. Les vendeurs précisent que ces palmiers
proviennent de très vieux arbres.
La vérification de cette revendication est assez aisée.
En effet, les vieux palmiers, normalement issus de palmeraies sub-spontanées,
doivent être à 95 % des dura. Lors d'une coupe de
graines, on doit retrouver au minimum ce pourcentage, voire 100 % de dura,
donc des graines avec une coque épaisse. La production d'huile
est assez faible, autour de 0,5 tonne d'huile à l'hectare. Néanmoins,
en raison du développement des plantations avec du matériel
sélectionné, il est possible que les plantules destinées
à la vente aient été fécondées par
du pollen issus de palmiers sélectionnés. L'appellation
« palmier sauvage » n'est, dans ce cas, que partiellement correcte
et la production peut être supérieure à 0,5 tonne,
en raison de la présence de palmier de type tenera dans
les descendants.
Le palmier « tout venant » dit issu
de palmiers sélectionnés
Ce type de palmier provient, en général, de plantations
industrielles dont les arbres sont réputés pour leur production.
De plus, des fruits ou des régimes peuvent être ramassés
sur ces arbres. Ces fruits subiront le processus traditionnel de germination.
En général, ce matériel est vendu sous forme de plantules.
Les revendeurs vendent ce matériel comme du matériel sélectionné.
Dans ce cas, la vérification de l'origine du matériel est
relativement aisée. Les graines commercialisées sont de
type tenera, puisqu'elles proviennent de plantations industrielles.
Elles ont donc des coques fines 1. L'acheteur aura donc dans
sa plantation des arbres issus d'un croisement tenera x tenera,
c'est-à-dire qu'il aura 25 % de dura peu productifs, 50
% de tenera et 25 % de pisifera non productifs.
Le palmier sélectionné
Le palmier sélectionné répond à des critères
fixés par l'obtenteur : un haut niveau de production, l'absence
de dépression de consanguinité, la mise à disposition
de matériel provenant uniquement de croisements dura x pisifera.
Il provient d'individus géniteurs qui ont été évalués
pour leur performances agronomiques. Dans le cas des partenaires africains
du Cirad 2 (le CNRA 3, l'Inrab 4 et l'Irad
5), cette évaluation est réalisée sur
une période de 10 ans. Les principaux caractères observés
sont la production de régimes, le taux d'extraction et, par conséquent,
la production d'huile. Des critères comme la croissance en hauteur
et la tolérance à la fusariose sont aussi observés.
Ce matériel est créé de façon à conserver
l'avantage de l'hétérosis qui a été observé
entre populations d'origines génétiques éloignées.
Cet avantage est maintenu car les populations de base ont été
réparties en deux groupes génétiques et sont maintenues
séparées pour en tirer le meilleur parti. Le matériel
diffusé est exclusivement issu de croisements dura x pisifera,
garantissant une plantation composée uniquement d'individus tenera.
Le contrôle des graines commercialisées par les obtenteurs,
ou par les personnes se présentant comme tels, est aisé.
Lors d'une coupe des fruits, toutes les graines doivent présenter
une coque épaisse puisque le parent femelle est obligatoirement
un dura, ce qui ne garantit pas pour autant la qualité future
du matériel planté qui ne peut l'être que par l'obtenteur
lui-même.
Considérations génétiques
Dans une plantation, plusieurs types de palmiers à huile peuvent
se trouver en mélange, selon la qualité de la source d'approvisionnement
des graines. Nous expliquerons les raisons et les conséquences
de ces mélanges.
Nous prendrons comme référence le matériel végétal
généré par les obtenteurs qui appliquent les principes
généraux de la sélection du palmier à huile.
Ces semences commerciales sont issues de croisements de type dura
x pisifera. Les fruits récoltés seront 100 % tenera.
Ces matériels bénéficient d'un effet d'hétérosis
et leur potentiel de production est fixé à 100 (tableau
1).
Par rapport à cette situation de référence, qui
devrait être exclusive, des mélanges de deux types sont particulièrement
fréquents :
- une présence de dura et de tenera ;
- une présence de dura, tenera et pisifera.
Le premier cas se présente lorsque la qualité des fécondations
réalisées chez l'obtenteur n'est pas assurée. Des
pourcentages de dura peuvent avoisiner les 70 %. Plus rarement,
il s'agira d'un planteur qui aura délibérément choisi
de prélever des graines sur un palmier-mère de type dura,
obtenues par fécondation libre. Pour un taux de 70 % de dura,
nous avons une perte de 17,5 % liée à la présence
de ce type dura à laquelle il faut ajouter une perte liée
à la dépression de consanguinité (dura x dura)
de 35 %, soit une perte de production totale de 52,5 %.
Le second cas est le mélange, dans la plantation, de dura,
de tenera et de pisifera avec 25 % de dura, 50 %
de tenera et 25 % de pisifera. Les pertes liées à
la présence de dura et de pisifera s'élèvent
à 31,25 %. Celles liées à la consanguinité
peuvent être estimées à 30 % (en considérant
qu'il s'agit d'un mélange de cousins et de « pleins frères
»). Les pertes sur le matériel « tout venant » peuvent
s'élever à 61,25 %.
Qualité du matériel végétal
commercialisé
Les obtenteurs utilisent principalement deux stratégies d'amélioration
génétique : la sélection de type famille/individus
6 [5] et la sélection de type récurrent réciproque
7 [6]. Ces méthodologies ont été mises
en place suite aux travaux et aux résultats obtenus par les précédents
améliorateurs. Elles prennent en compte l'hérédité
de l'épaisseur de la coque [7], la forte sensibilité à
la dépression de consanguinité [2], et enfin l'effet d'hétérosis
obtenu en croisant les origines Deli et les origines africaines [8].
Ces méthodologies comprennent une phase d'évaluation de
géniteurs par des tests de descendance. Durant cette phase d'une
dizaine d'années, les matériels sont évalués
pour leur aptitude à la combinaison, c'est-à-dire pour leur
production en huile et ses différentes composantes, la croissance
en hauteur, la tolérance aux maladies, etc.
Historique
Afin d'illustrer le travail accompli en matière d'amélioration
génétique du matériel commercialisé auprès
des planteurs industriels et familiaux, nous résumons quelques
résultats obtenus au cours des 40 dernières années
par l'Irho 8 puis le Cirad et ses différents partenaires.
Cet aperçu commence en 1946, par la mise en place de « l'expérience
internationale », vaste programme d'échange de matériel
végétal. Ce projet a permis la mise en évidence de
la supériorité des croisements inter origines sur les croisements
intra-origine et de mettre en place un nouveau schéma d'amélioration
: la sélection récurrente réciproque. L'adaptation
de la sélection récurrente réciproque au palmier
à huile a été présentée par Gascon
et de Berchoux [3] et Meunier et Gascon [6].
Le premier cycle a été conçu sur une base génétique
assez large au début des années 60 [9]. Parmi les résultats
obtenus, la production d'huile est passée de 2 t/ha lors de «
l'expérience internationale » à 3,3 t/ha dans le 1er
cycle (tableau 2) [9-11]
. Ce progrès génétique a été entièrement
valorisé dans la diffusion variétale. Dans un premier temps,
74 croisements ont été diffusés, puis dans les années
80, les 15 meilleurs croisements ont été diffusés,
apportant un nouveau progrès de 7 % [11]
Une grande partie du second cycle de sélection avait pour but
d'exploiter la variation intrafamiliale des autofécondations et
a été réalisée sur une base génétique
assez étroite [11]. Les progrès obtenus dans ce second cycle
se situent entre 11 et 13 % par rapport au 1er cycle [12, 13].
La diffusion variétale de matériel de second cycle comprenait
les meilleurs croisements et présentait une production supérieure
de 13 % à celle du croisement témoin de 1er cycle,
LM2T x DA10D. Puis, lorsque cela a été possible, en ne retenant
que 15 % des meilleurs croisements, un nouveau progrès de 11 %
a été obtenu [13]. Enfin, un dernier progrès a été
obtenu en s'assurant un approvisionnement de pollen de qualité.
Par des techniques d'élagage sévère, il a été
possible de ne retenir que 3 % des meilleurs croisements. Le nouveau progrès
obtenu s'élève à 16,5 % [14].
Amélioration de caractères particuliers
Sur une génération de palmiers à huile, différentes
agressions peuvent se présenter. En Afrique, la fusariose, Fusarium
oxysporum f.sp. elaeidis (Foe) est endémique et peut
provoquer des pertes de l'ordre de 50 % des effectifs plantés [15].
En Asie du Sud-Est, le ganoderma, Ganoderma sp. peut provoquer
des pertes de 50 % des effectifs plantés [16]. Comme pour la fusariose,
c'est une maladie de vieux arbres pour la première génération,
mais de jeune âge pour la seconde génération. En Amérique
latine, la pourriture du cur peut aussi affecter 100 % des effectifs
plantés. Des plantations ont totalement disparues [17]. Pour assurer
l'avenir de ces plantations, seuls des organismes de recherche peuvent
apporter leur concours, afin de proposer des méthodes de luttes,
biologiques, phytosanitaires ou génétiques.
Enfin, la disposition de matériels de faible croissance en hauteur
permet une meilleure gestion de la plantation, facilite la récolte
et permet de gérer plus facilement les décisions de replantation.
* Croissance en hauteur
Disposer d'un matériel de faible croissance en hauteur facilite
la récolte du palmier à huile. De plus, cela permet de gérer
plus facilement la date de replantation car la hauteur est le principal
critère pour renouveler une plantation. Les plantations ayant du
matériel à forte croissance en hauteur doivent abattre vers
18-20 ans, tandis qu'avec d'autres matériels, elles peuvent attendre
25-30 ans. En effet, des origines tels que Deli x Yangambi et Deli x Avros
ont des croissances en hauteur de 55,2 et 63,5 cm/an, respectivement [18].
Dans les conditions de la Côte d'Ivoire, le matériel commercialisé
de type Deli x La Mé a une croissance en hauteur de 45 cm/an. Des
programmes de sélection pour réduire la croissance en hauteur
à 35 cm/an sont en cours [19].
* La pourriture du cur
Face à cette maladie, aucune méthode de lutte n'a été
trouvée. Pour l'instant, seul l'hybride interspécifique
E. guineensis x E. oleifera se révèle tolérant
à la pourriture du cur. Cependant, la production de ce matériel
est inférieure de 30 % à celui de E. guineensis.
La recherche de matériel productif et résistant à
la pourriture du cur passe l'introgression de la résistance
de E. oleifera dans E. guineensis.
* Le Ganoderma
Comme pour la pourriture du cur, peu de méthodes de lutte
existent contre cet agent pathogène. Des différences de
sensibilité ont cependant été trouvées dans
les populations de palmiers à huile [20]. Au sein de matériels
de type Deli x La Mé, certains croisements présentent des
pourcentages d'attaque de 75 %, tandis que d'autres croisements ont des
pourcentages d'attaques compris entre 10 et 20 %. Par ailleurs, Elæis
oleifera présente des sources de tolérance, et l'hybride
interspécifique a une meilleure résistance au ganoderma
[20]. L'élimination des sources de sensibilité au ganoderma
est désormais possible. Pour exploiter la différence de
sensibilité, un programme d'amélioration génétique
devra être mis en place. Il pourra peut-être assurer de continuer
le renouvellement des plantations en Asie du Sud-Est où la 4e
génération est en cours d'exploitation.
* La fusariose
La sélection de matériel tolérant à la fusariose
est actuellement la seule méthode de lutte satisfaisante. On dispose
pour cela d'un test de résistance précoce dès la
prépépinière [21]. La population La Mé s'est
révélée être la plus tolérante, mais
dans toutes les populations ont trouve des résistances partielles
[11, 22]. De plus, l'absence d'interactions entre les isolats de zones
géographiques différentes et les génotypes de palmiers
à huile autorise la diffusion au niveau régional de matériel
résistant [22]. Les programmes de sélection pour la tolérance
à la fusariose ont permis de sélectionner des matériels
de premier cycle tolérants. Des croisements ont été
retenus pour être plantés prioritairement dans les zones
fusariées [23]. Cependant, au sein de ces matériels tolérants,
des familles transmettaient encore des sources de sensibilité à
la fusariose [24]. Un travail d'élimination de la sensibilité
au sein de matériel tolérant est donc aussi en cours. Ce
travail s'est déjà traduit par une très forte diminution
de l'impact de cette maladie dans les replantations en zones fusariées.
Ainsi, sur la plantation Robert Michaux de Dabou, où les cultures
les plus anciennes ont subi, en moyenne, 20 à 30 % de fusariose,
le pourcentage de plants fusariés a diminué au cours des
replantations pour obtenir des pourcentages de 1 à 2 % [15].
Encadré
Hérédité de l'épaisseur
de la coque
L'épaisseur de la coque du fruit du palmier à huile est
gouvernée par un gène (sh) de déterminisme de type
Mendélien [4].
Trois types de palmiers existent (photo) :
- le dura : (sh+ sh+) dont l'épaisseur
de la coque est supérieure à 2 mm,
- le tenera : (sh+ sh-) dont l'épaisseur
de la coque est inférieure à 2 mm,
- le pisifera : (sh- sh-)
caractérisé par une absence de coque et des inflorescences
femelles stériles
Notes :
1 Les vendeurs de palmier à huile proposent des graines
germées à la vente qu'il est facile de contrôler en
sacrifiant quelque graines par une coupe. Mais dans de nombreux cas, ils
vendent des plantules. Il ne faut pas hésiter à rechercher
les graines dans les sachets pour en vérifier la qualité.
2 Cirad : Centre de coopération internationale en
recherche agronomique pour le développement (France).
3 CNRA : Centre national de recherche agronomique (Côte
d'Ivoire).
4 Inrab : Institut national des recherches agronomiques du
Bénin.
5 Irad : Institut de recherche agronomique pour le développement
(Cameroun).
6 La sélection famille/individu (FIPS) est utilisée
principalement en Malaisie (Malaisian Oil Palm Board et ses partenaires)
et en Papouasie Nouvelle Guinée (Dami Oil Palm Research Station)
(Rosenquist, 1989).
7 La sélection récurrente réciproque
(SRR) est utilisée principalement par le Nifor (Nigerian Institut
for oil palm research), le Cirad et ses partenaires (CNRA, Embrapa (EMPRESE
Brasileira de Pesquisa Agropecuaria), Inrab, Iopri (Indonesian oil palm
research institute), Irad et Socfindo (Société financière
d'Indonésie)).
8 Institut de recherche pour les huiles et oléagineux.
CONCLUSION La
mise en place d'une plantation, son renouvellement, tant par un agro-industriel
que par un planteur familial représente un investissement important.
Cet investissement doit être sécurisé. Pour cela, ces
investisseurs doivent disposer de matériel végétal
de qualité. Ils doivent être sûrs de disposer de graines
sélectionnées et ne provenant pas d'origines douteuses. Nous
avons vu ici les conséquences dramatiques qu'un approvisionnement
en graines d'origine douteuse pouvait entraîner. Ils doivent profiter
des travaux des obtenteurs qui améliorent la productivité
du matériel commercialisé et qui prennent en compte les maladies
qui se sont révélées graves tant en Afrique qu'en Asie
et Amérique latine et qui pouvaient détruire plus de 50 %
de la plantation. REFERENCES
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