ARTICLE
La culture de la coca
en Amérique andine
La culture de la coca (Erythroxylum coca Lam. et E. novogranatense
(Morris) Hieron, arbustes pérennes de la famille des géraniales)
est très ancienne en Bolivie et au Pérou : les archéologues
la font remonter à 4 500 ans et les peuples de la zone Inca la
consommaient comme stimulant ainsi que pour des usages médicaux
et divinatoires. La colonisation espagnole tenta de l'interdire sauf dans
les régions minières pour lesquelles elle installa dans
la province de La Paz (Yungas) une production qui donna lieu à
des échanges commerciaux importants. Il existe de nombreuses variétés
adaptées à différents écosystèmes,
mais la grande culture se situe essentiellement dans les zones tropicales
humides où elle entre en concurrence avec les cultures pérennes
habituelles de ces régions : café, cacao, hévéa,
fruitiers, etc.
L'extension des cultures est assez récente et débute vers
la fin des années 60, avec une période de forte expansion
dans la décennie 1975-1985 de « boom de la coca », expansion
due principalement à une forte demande des pays du Nord, un contexte
économique hyperinflationniste et l'existence de républiques
« cocaineras ». En 1986, il est estimé qu'en Bolivie
la coca occupe entre 53,6 et 64,6 % du PIB [1].
Ensuite, à partir de 1992, on observe un déclin en Bolivie
et au Pérou lié à diverses raisons : baisse des prix
dans les pays consommateurs du Nord, répression efficace dans les
circuits de trafic de la cocaïne-base entre la Bolivie et le Pérou
d'une part, la Colombie d'autre part, établissement de politiques
anti-drogue des pays concernés, etc.
Actuellement, la situation est très contrastée suivant
les pays : au Pérou, il est difficile d'avoir une idée globale
précise car la culture est très diffuse et concerne 25 départements
et 16 vallées, souvent peu accessibles, mais il semble qu'après
une baisse estimée de 140 000 à 40 000 ha de 1994 à
1999 (selon les chiffres officiels, probablement trop optimistes), la
culture redémarre, parallèlement à une augmentation
du prix des feuilles sèches achetées aux paysans. À
l'inverse, en Colombie, la culture n'a jamais régressé et
elle est passée de 45 000 ha en 1994 à 122 000 ha en 2000.
Dans ce pays, il semble que la baisse des prix ait été compensée
par une intensification des cultures et par le développement de
grandes plantations conduites de façon moderne (voir tableau).
En Bolivie, la situation est mieux connue car les zones de production
sont limitées à deux régions, et il apparaît
que l'éradication commencée dans Chapare de manière
persuasive, avec une prime à l'arrachage, et poursuivie de manière
plus brutale, a été efficace : la culture de la coca y est
devenue anecdotique. L'éradication forcée est désormais
envisagée dans les Yungas pour les surfaces excédentaires.
Il ne resterait donc qu'environ 10 000 ha autorisés dans la zone
de culture traditionnelle.
Ce succès incontestable dans le Chapare a toutefois un coût
social insupportable car il laisse 40 000 familles sans ressources, dont
un premier indicateur, facile à mesurer, est une déscolarisation
importante des enfants. Il est à prévoir que les paysans,
désespérés par une misère qu'ils savent désormais
ne pas venir de la fatalité, renoueront avec les émeutes
du type de celles de septembre 2000. Il est à craindre que la production
ne se déplace vers des zones moins accessibles et qu'une situation
de type colombien ne s'installe.
Le Chapare est aussi un lieu exemplaire d'observation car des sommes
très importantes y ont été allouées pour le
développement alternatif aux cultures de coca, dans un premier
temps par l'Usaid, et plus récemment par l'UE. Les stratèges
de cette nouvelle forme de développement intégré
ont ainsi eu le temps et les moyens de définir des projets et de
les mettre en uvre. Un premier bilan peut donc être établi.
De l'avis de tous, il est pour le moins contrasté : s'il est incontestablement
positif pour les infrastructures (moyens de communications, édifices
sociaux, aide aux municipalités, etc.), il est en revanche tout
à fait négatif pour les tentatives de développement
de productions alternatives à la coca amenant un revenu décent.
La raison peut apparaître simple : aucune des spéculations
agricoles proposées ne trouve de marchés, à l'exception
toutefois de la banane pour laquelle il existe un marché limité
en Argentine mais qui est une culture exigeante en connaissances techniques
et en intrants, et qui est donc hors de portée de la grande majorité
des paysans du Chapare. Cependant, avant d'arriver à cette conclusion
ultime, il n'est pas inutile de réfléchir sur les ambiguïtés
d'un développement alternatif qui prône l'intégration
des actions, mais qui se retrouve inopérant sur le problème
de la production agricole, de la même manière que les projets
de développement de cultures de substitution du début des
années 80.
Le concept de développement alternatif
Pour l'essentiel, le développement alternatif est un ensemble
d'activités intégrées (économiques, sociales,
politiques, etc.) réalisées par l'État, la société
civile et la coopération internationale, orientées pour
produire des revenus, construire des infrastructures, et créer
un nouveau contexte socio-économique et culturel, afin d'améliorer
les niveaux de développement des populations des zones concernées
par les cultures illicites et leur transformation.
L'application sur le terrain a montré que, pour l'Amérique
latine, sept points étaient particulièrement importants
[2].
* Intégration et la diversification des moyens
Le développement alternatif est un ensemble de politiques et
d'actions multi-sectorielles et pluri-disciplinaires orienté vers
la substitution d'une économie de monoculture par une économie
de cultures diversifiées et d'activités économiques
durables et respectueuses de l'environnement. Le développement
alternatif ne se limite pas à changer de culture mais doit générer
une nouvelle économie « alternative », ce qui implique
une diversification des actions productives.
* Volonté des acteurs
La communauté nationale, en particulier dans les zones touchées,
doit être convaincue du bien-fondé des actions à engager.
Au niveau de la production, il est aussi indispensable d'avoir l'accord
de la communauté paysanne. Il est ainsi préférable
de commencer les plans de développement avec les paysans non producteurs
de drogues ou avec ceux qui désirent abandonner la culture de la
coca. On peut ainsi espérer un effet d'entraînement.
* Participation des acteurs
Les paysans et leurs organisations doivent participer à l'élaboration
des plans et à leur exécution ainsi qu'à leur évaluation.
Il faut partir des organisations sociales existantes, et non en créer
ex nihilo, et prendre en compte les savoirs locaux dans le transfert
des innovations.
* Compétitivité sur le marché
Dans l'élaboration des projets, il est indispensable de prendre
en compte des produits ou des activités qui correspondent à
la demande - par ordre d'importance - du marché local, national,
régional ou international. Il faut produire des biens vendables
qui contribuent à améliorer le niveau économique
des populations concernées.
* Volonté politique
Il n'existe pas de gouvernement qui affiche un franc désintérêt
pour les problèmes posés par la production ou la consommation
de drogues. Il est, en revanche, plus rare de voir énoncer et appliquer
des plans cohérents de lutte, avec une stratégie, un ensemble
de lois adéquates, des institutions motivées, des relations
de coopération régionale et internationale et des engagements
financiers conséquents.
* Interdiction et éradication des cultures illicites
Compte tenu de l'expérience des pays andins, il est clair que
les méthodes coercitives (notamment l'éradication forcée)
ne peuvent être un préalable ni être concomitantes
aux plans de développement alternatif. Le développement
doit créer les conditions qui permettent la régression des
cultures illicites par des voies négociées.
* Problèmes de sécurité
Ils sont souvent liés au narcotrafic, mais les autorités
ne doivent pas confondre les petits paysans producteurs et les trafiquants.
Il est indispensable que les États réaffirment leur présence
dans les zones productrices de coca, mais ces derniers doivent orienter
les actions d'interdiction essentiellement vers les trafiquants, faute
de quoi la confiance réciproque nécessaire à la réussite
des plans de développement ne s'établira pas.
* Coopération régionale et internationale
S'il existe des différences importantes dans les conditions de
production des cultures illicites dans les pays andins, il est cependant
possible de trouver un terrain d'entente pour la création d'un
espace commun d'action « pays andins - pays consommateurs du Nord
». Il est difficile d'imaginer que la lutte contre la drogue puisse
trouver une solution indépendante dans chacun des pays concernés,
que ce soit pour la production, le trafic ou la consommation.
Difficultés du
développement alternatif
Les ambiguïtés
L'application du développement alternatif, tel qu'il est conçu
actuellement, soulève trois types de problèmes : des problèmes
d'éthique, des problème politiques et des problèmes
économiques [3].
* Le problème éthique
Parler de problème éthique sous-entend souvent problème
intellectuel, sinon d'intellectuels ; or il s'agit d'un aspect sur lequel
le visiteur européen est le plus souvent interpellé par
les habitants des zones productrices de coca et qui se traduit par la
question : « Pourquoi nous demandez-vous de résoudre vos problèmes
qui relèvent de votre culture et non de la nôtre ? »
Une autre remarque fréquente concerne l'incapacité des pays
du Nord à contrôler l'exportation des produits (précurseurs)
nécessaires à la fabrication de la pâte de cocaïne.
Cela revient à poser le problème du statut de la coca qui
n'est pas une culture illicite pour les paysans andins (excepté
en Colombie), de l'utilisation de la feuille coca (dont les effets nocifs
n'ont jamais été démontrés, dont la vente
est autorisée sous forme de sachets destinés à faire
des infusions et qui entre dans la composition de certaines boissons très
populaires), et du statut du planteur de coca, qui n'est pas un producteur
de cocaïne, ni un délinquant (en tout cas, il ne se considère
pas comme tel). En outre, le paysan cocaïculteur, en Bolivie et au
Pérou, appartient le plus souvent à une association ou à
une fédération officielle de producteurs et peut vendre
sa production de feuilles à des organismes agréés
dans les zones autorisées.
En d'autres termes, le développement alternatif apparaît
aux paysans comme un instrument au service d'une cause qui ne les concerne
pas.
* Le problème politique
En l'absence de mesures particulières, l'alternative laissée
au paysan est d'abandonner une culture traditionnelle, bien rémunérée,
aux débouchés assurés, pour une autre production
aux prix incertains, sur un marché libre aux tendances baissières
(café, ananas, palmito, etc.) qui, dans le meilleur des cas n'amènera
un revenu que plusieurs années après. À cela il faut
ajouter que les autorités politiques 2 demandent que
les aides (en particulier le crédit) soient liées à
l'abandon immédiat de la culture de la coca, à l'échelon
individuel, ou plus fort encore, à l'échelle de la zone
qui doit être « libre de coca ». Cette exigence identifie
encore plus le développement alternatif à la répression.
Elle est de toute façon inopérante car l'agriculteur, quelle
que soit sa situation, gère des risques (le plus souvent climatiques
et économiques) et met rarement « tous ses ufs dans
le même panier ». Dans le cas présent, l'agriculteur
ne peut accepter cette conditionnalité, pour des raisons économiques
évidentes.
Dans ces conditions, on comprend aisément que le paysan (la communauté)
sorte de la légalité et tente d'assurer sa survie économique
en traitant avec le marché illégal pour la vente, puis plus
en aval, avec les transformateurs. Cela pose des problèmes politiques
très sérieux dans la mesure où il s'agit d'un premier
pas vers la dissidence.
Par ailleurs, l'implication des États-Unis dans l'éradication
forcée et l'image parfois brouillée de la politique de l'Union
européenne accrédite l'idée que les gouvernements
locaux ne sont plus que les relais de décisions prises « ailleurs
». Cette image - vraie ou fausse - est une composante importante
de l'idéologie de nouveaux mouvements révolutionnaires,
comme par exemple celui des zapatistes au Mexique, où la revendication
anti-mondialiste est très forte.
* Les problèmes économiques
Les projets sont conçus au niveau national pour être appliqués
à un niveau provincial. Tout se passe comme si la zone concernée
était isolée du reste du pays. Donner des avantages trop
importants (avantages fiscaux ou subventions aux entreprises, constructions
d'infrastructures, etc.) crée à terme des distorsions et
des situations d'iniquité difficilement gérables. De même,
à l'échelle régionale, l'expérience acquise
démontre qu'en attaquant le problème dans un seul pays,
on provoque un déplacement de ce problème vers les pays
limitrophes 3. La logique voudrait donc que les aides soient
coordonnées, notamment dans le cas des projets de développement
ruraux, afin que les productions de nouvelles denrées soient complémentaires
plutôt que concurrentes lorsqu'il s'agit de produits destinés
au marché international.
En fait, il apparaît que les projets de développement alternatif
ont apporté des améliorations appréciables, en particulier
dans les infrastructures - dont on peut espérer qu'elles auront
à terme un effet positif sur le développement agricole en
favorisant l'accès des exploitations aux marchés - mais
que pour rendre ces projets viables en assurant une production agricole
durable, il est nécessaire de prendre en considération des
facteurs qui dépassent le cadre régional restreint du projet
lui-même.
Les difficultés de terrain
Les grands principes du développement alternatif (tels qu'énoncés
plus haut) s'adressent essentiellement à la production familiale
(qui représente la totalité de la production en Bolivie
et au Pérou et la grande majorité en Colombie), et sont
en théorie parfaitement applicables. Les producteurs appartiennent
aux classes les plus défavorisées de la société,
qui subissent une quadruple précarité : citoyenne (éloignement,
voire absence des services publics de base), foncière (absence
fréquente de titre de propriété), économique
(prédominance de l'autosubsistance) et sanitaire (une mortalité
infantile élevée). Leur aspiration n'est pas de s'enrichir
avec la coca mais de vivre décemment et qu'il soit mis fin aux
violences dont ils sont les principales victimes. En outre, de leur origine
culturelle, ils ont conservé des structures de vie et d'aide communautaires
4 qui permettent une mobilisation facilitée des organisations
villageoises, pour peu toutefois que la confiance soit établie,
ce qui représente vraisemblablement, dans le contexte actuel, la
tâche la plus ardue.
Dans la réalité, ces principes sont difficiles à
mettre en uvre, d'une part, à cause des rapports de force
politiques qui empêchent le développement des actions les
plus sensibles (contrôle des trafiquants, réformes foncières,
organisation du crédit, etc.) et, d'autre part, parce que le développement
alternatif se heurte à deux logiques opposées :
1. Les principes du développement alternatif peuvent s'appliquer,
il n'y a pas de conditions d'éradication, mais aucune culture ne
pouvant concurrencer la coca - soit parce que les denrées ne sont
pas adaptées au marché intérieur ou ne sont pas compétitives
sur le marché international, soit parce que les cultures «
prétendantes » nécessitent des conditions agro-écologiques
ou socio-économiques qui excluent, de fait, une proportion élevée
des producteurs actuels 5 - les paysans reçoivent les
aides, et continuent à cultiver la coca qui est la seule culture
leur assurant un revenu stable.
2. La coercition pallie les insuffisances de la substitution, l'éradication
forcée est menée sur une grande échelle, il y a des
succès initiaux dans la régression des cultures mais faute
d'alternatives crédibles, la répression sélectionne
les paysans les plus aptes à entrer dans l'illégalité.
Les prix des feuilles augmentent, rendant les alternatives encore moins
crédibles (ils ont été multipliés par 5 en
2000 en Bolivie, par 3 au Pérou). L'insécurité s'installe
et les cultures de coca deviennent cette fois vraiment illicites (situation
colombienne).
Dans les deux cas il y a échec, car on reste dans une conception
productiviste de l'agriculture et dans une logique de substitution, avec
l'impossibilité de trouver une culture dont les prix des produits
seraient alignés sur le marché international, et qui donnerait
des revenus, sinon équivalents à ceux de la coca, tout au
moins suffisants pour assurer les besoins essentiels 6 des
familles en matière d'alimentation, de santé et de scolarisation
des enfants.
Notes :
1 Measures to enhance international cooperation to counter
the world drug problem - E. Action plan on international cooperation on
the eradication of illicit drug crops and on alternative development,
pp. 20-24, site web de l'UNDCP (www.undcp.org).
2 Et certains pays comme les États-Unis. En principe,
même si l'accord sur ce point n'est pas absolu, l'UE ne retient
pas cette conditionnalité et, en conséquence, rencontre
des difficultés dans l'exécution de ses projets.
3 Point 16 de la résolution du Parlement européen
sur le plan Colombie (1er février 2001).
4 Même lorsqu'il émigre des zones d'altitude
vers les zones tropicales humides, le paysan des Andes conserve des liens
forts avec la communauté d'origine et reprend, sur une échelle
géographique réduite, le système Inca de cultures
par étages écologiques qui permettait de limiter les risques
climatiques [4].
5 La culture de la coca a un triple avantage : c'est une
culture traditionnelle, elle procure un revenu assuré, réparti
sur toute l'année (3 à 4 récoltes par an).
6 Pendant les événements de septembre 2000,
les producteurs de coca du Chapare demandaient l'autorisation de cultiver
un quart d'hectare de coca, ce qui correspond à un revenu brut
de l'ordre de 400 à 500 dollars US (pour un prix de 1dollar le
kilo de feuilles).
7 En Colombie, dans les provinces du Putumayo, Caqueta, Bolivar
et Norte Santander, 40 000 familles ont certes signé un «
pacte social de développement alternatif », mais dans des
conditions de guerre civile telles qu'on peut s'interroger sur le choix
qui leur est laissé.
8 On peut imaginer par exemple des systèmes de mise
en place d'une arboriculture (hévéas, fruitiers, etc.) dans
des plantations de coca qui disparaîtront sous l'ombrage après
3 à 4 années de croissance.
9 En Colombie, les « pactes sociaux de développement
alternatif » autorisent l'éradication progressive des cultures
illicites dans un laps de temps déterminé, généralement
un an après la signature du pacte, ce qui va dans la bonne direction
mais reste toutefois insuffisant pour l'établissement d'une culture
pérenne de remplacement, sauf à prévoir, en association,
des cultures à mise en production rapide.
10 Si tous les spécialistes de la lutte antidrogue
s'accordent pour penser que les régions productrices sont toujours
parmi les plus pauvres, ils ne perçoivent pas toujours la dynamique
d'appauvrissement et de marginalisation, notamment foncière et
citoyenne, qui touche certaines régions, les plaçant ainsi
dans les zones « candidates ».
CONCLUSION
Les difficultés actuelles, en Amérique latine, du développement
alternatif (principalement dans sa composante agricole) doivent aussi
être observées à partir de comparaisons avec d'autres
régions du monde potentiellement touchées par le même
problème.
En Bolivie et au Pérou, l'extension de la culture de la coca
à partir du début des années 70 a été
concomitante au phénomène mondial de la monétarisation
de l'agriculture des pays du Sud et au déclin du latifundisme (réforme
agraire de 1953 en Bolivie, un peu plus tard au Pérou). La cocaïculture
a été pour de nombreux paysans la source initiale de revenus
monétaires. Il en va de même de la Colombie, mais dans des
conditions différentes, dans la mesure où la coca n'est
pas une culture traditionnelle mais une culture d'introduction récente,
très liée à la guerre civile.
En Afrique de l'Ouest, dans les cas étudiés par Léonard
[5], la situation est très différente. Il n'y avait pas
de problèmes fonciers dans cette même période et le
développement agricole s'est fait sur la base de cultures de rente
d'exportation : cultures pérennes au Sud, coton au Nord. Les cultures
illicites, essentiellement les cultures de cannabis, viennent plus tard,
en concurrence (ou en complément) d'autres cultures déjà
bien établies. La situation est donc a priori plus favorable
pour les cultures autorisées.
Toutefois, dans les deux cas, on constate que dans les raisons fondamentales
de l'établissement ou du maintien des cultures illicites, il y
a le même problème du prix des denrées agricoles et
que l'approche de la production agricole sous la forme « offre/demande
» régie par les règles du marché international
libéral conduit à une impasse. En Amérique latine,
aucune proposition ne rencontre l'adhésion volontaire des agriculteurs
7 et, en Afrique de l'Ouest, les cultures de rente traditionnelles
(notamment le café et le cacao) ne donnant plus de revenus satisfaisants,
certaines zones entrent dans l'engrenage des cultures interdites. En définitive,
le problème des cultures illicites rejoint le problème général
de la rémunération des produits agricoles et des agriculteurs.
Pour la substitution des cultures illicites, il y a lieu toutefois de
distinguer deux phases successives : la période de transition et
le maintien de la nouvelle culture de rente. Dans la première phase,
une logique normale de développement agricole voudrait que l'agriculteur
n'abandonne que progressivement la culture illicite et que des crédits
lui permettent d'établir une nouvelle culture 8. C'est
malheureusement rarement le cas 9 et la conditionnalité
du crédit liée à l'arrachage préalable de
la coca bloque souvent les projets de développement alternatif
dès les premiers stades. Cette exigence conduit toujours, comme
cela a été décrit plus haut, à des rapports
de force entre les autorités et les communautés paysannes.
La seconde phase concerne le maintien de la culture de substitution
et les politiques à mettre en place pour assurer des prix compétitifs.
Une des politiques extrêmes consiste à proposer la libéralisation
totale des drogues dans les pays du Nord, ce qui aboutirait certainement
à une baisse des prix et à une régulation des productions
au Sud mais ne résoudrait en rien la situation de pauvreté
des paysanneries dont la préoccupation est plutôt la hausse
des prix des cultures licites que la baisse des prix des produits stupéfiants.
L'autre alternative est donc de revoir les concepts de l'aide au développement
afin de dépasser le modèle productiviste en contribuant
à faire émerger des politiques et des marchés plus
équitables évitant aux paysanneries d'être marginalisées
10 par la mondialisation. Une approche multifonctionnelle de l'agriculture
qui prendrait en compte les externalités négatives et coûteuses
des drogues dans les pays du Nord (santé, délinquance, etc.)
et du Sud (perversion des réseaux commerciaux traditionnels, sécurité,
pollution de l'environnement par les produits d'extraction, etc.) pourrait
contribuer à cette réflexion.
REFERENCES
1. DORY D, ROUX JC (1998). De la coca à la cocaïne :
un itinéraire bolivien. In : Drogue et reproduction sociale
dans le tiers monde, coll. « autrepart », Bondy : éd.
de l'aube/Orstom : 21-46.
2. CABIESES H, MUSSO E (1999). Desarrollo alternativo y desarrollo
rural. Debate sobre sus limitades y posibilidades. Lima : IICA ed.
; 299 pages.
3. LASERNA R (1999). Las etapas del desarrollo alternativo en Bolivia.
In : Desarrollo alternativo y desarrollo rural. Debate sobre
sus limitades y posibilidades. Lima : IICA ed. : 149-55.
4. FRANQUEVILLE A (2000). La Bolivie, d'un pillage à
l'autre. Toulouse : Éditions de l'IRD/Presses universitaires
du Mirail, Université de Toulouse-Le Mirail ; 292 p.
5. LÉONARD E (1998). Crise des économies de plantations
en Afrique de l'Ouest : les cas ivoirien et ghanéen. In : Drogue
et reproduction sociale dans le tiers monde, coll. « autrepart
». Bondy : éd. de l'aube/Orstom : 79-99.
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