ARTICLE
Difficultés de renouvellement de tout capital
À la fin des années 90, l'ancien président du consortium
Airbus répond à la question d'un journaliste sur le pourquoi
du succès d'Airbus face à son concurrent Boeing. Il y répond
en trois points. Tout d'abord, il est plus facile de créer une
industrie, de nouveaux avions, que d'améliorer un existant, reconstruire,
ce qui suppose de renoncer à quelque chose, de remettre en cause
des systèmes qui fonctionnent, des habitudes prises, etc. Ensuite,
l'Europe connaît une chance historique dans les années 70,
celle d'une forte compétence et énergie humaine, notamment
dans ce secteur. Enfin, sans aucun doute, le groupe Boeing dominant totalement
le marché à cette époque sous-estime alors le potentiel
de son concurrent et n'a pas réagi suffisamment.
Ces trois raisons ont probablement valeur de principe universel dans
les success stories et les échecs relatifs qui peuvent suivre.
Elles s'appliquent en tout cas fort bien au cas du cacao, notamment en
Côte d'Ivoire, et permettent d'élargir le débat. Tout
d'abord il est plus facile de créer (planter) des cacaoyères
que de renouveler (replanter) mais pas seulement au plan technique. Au
plan social, les conditions qui ont permis le boom de plantation ne sont
plus réunies et bien des acquis sont à remettre en cause.
Ensuite, les années 70 donnent une chance historique au cacao de
la Côte d'Ivoire, qui bénéficie alors de la formidable
énergie des migrants des pays voisins, en particulier du Burkina
Faso. En sus de leur force de travail, plusieurs migrants burkinabé
apportent une expérience acquise au Ghana jusqu'en 1969, date à
laquelle ce pays commet l'erreur historique de renvoyer les étrangers
chez eux. La Côte d'Ivoire profite alors directement de cette erreur
politique du pays voisin. Enfin, le Ghana, à cette époque
premier producteur mondial, sous-estime la capacité de la Côte
d'Ivoire à accueillir à son tour cette main-d'uvre
du Burkina Faso et à devenir premier producteur mondial à
sa place.
Aujourd'hui, en 2001 et depuis 1978, la Côte d'Ivoire avec son
cacao se trouve dans la position du pays dominant les parts du marché
mondial et se retrouve donc dans la situation du Ghana de la fin des années
60. Comme d'autres pays avant elle, comme les groupes industriels, comme
toute entité économique, la Côte d'Ivoire arrive au
point le plus délicat de son cycle économique, en situation
difficile pour renouveler son capital et ses énergies et en situation
de commettre des erreurs contribuant à une perte de parts de marché.
On va le vérifier en détail à travers un exemple,
un village de migrants baoulé venus du Centre du pays, s'installant
dans le Centre-Ouest. Trente à soixante ans d'expérience
de migrants baoulé en matière de cacaoculture « créée
après forêt », ne les sert pas nécessairement.
Ils ont plus de difficultés à s'adapter aux conditions de
la replantation que les nouveaux migrants, en particulier les Burkinabé.
N'est-ce pas au moment précis où le pays a besoin de ses
migrants étrangers qu'il prépare leur départ ? Les
outils du départ sont notamment constitués de la loi foncière,
interdisant la propriété foncière aux étrangers,
interdisant en particulier le transfert de patrimoine des migrants à
leurs enfants. À l'image d'un Boeing sur-confiant, à l'image
d'un Ghana se croyant alors maître du cacao, la Côte d'Ivoire
n'est-elle pas en train de sous-estimer lourdement ses concurrents potentiels,
encore inconnus du pays, tels que le Vietnam ? N'est-elle pas en train
de sous-estimer lourdement ses difficultés de replantation ? N'est-elle
pas sur le point de miner ses chances de réaction face à
ses difficultés ?
Certes ces questions sont lourdes et les traiter à l'exemple
d'un ou deux villages pourrait soulever de fort justes critiques. Cet
article n'a pas pour vocation de démontrer à une dimension
nationale et statistique, mais seulement d'évoquer, les grands
problèmes, dans l'urgence, et de les illustrer. Plutôt que
de passer directement du cas des géants de l'aéronautique
à l'échelle d'un village de Côte d'Ivoire, développons
rapidement l'application du problème universel du renouvellement
du capital à celui des cultures pérennes tropicales.
Difficultés du renouvellement du capital
arbre
La replantation au sens strict, consiste à remplacer une plantation,
a priori âgée, déclinante, par une nouvelle.
Une des premières difficultés est donc de sacrifier un revenu
existant, si faible soit-il. Dans un sens élargi, la notion de
replantation intègre des plantations après jachères,
là où une première plantation a disparu, soit par
mortalité naturelle, soit par abattage volontaire mais ancien,
soit par incendie accidentel. Il n'y a alors ni capital à abattre
ni revenu existant à sacrifier, mais il reste des difficultés
particulières à surmonter par rapport aux plantations créées
après forêt. La replantation pourrait se définir comme
une plantation privée de « rente forêt » (sols
appauvris, pression d'adventices, attaques de termites et pression parasitaire
accrue, risques de sécheresse, etc.). Il y a donc « replantation
» dès qu'il ne s'agit plus de plantation après forêt
mais après une jachère dégradée.
Sauf exception, et bien qu'il n'y ait plus le coût de défrichement
de forêt à supporter, cette replantation coûte plus
cher qu'une plantation et laisse espérer moins de retours financiers.
En conséquence, si l'acquisition d'une forêt est facile et
peu onéreuse, du moins pas plus que celle d'une jachère
ou d'une vieille plantation, la décision de replantation intervient
rarement avant que les forêts accessibles ne soient totalement défrichées.
Les exceptions concernent quelques cas de replantation de type agroforestier
où un jeune plant peut être introduit sous l'ombrage de l'arbre
existant, ce dernier n'étant abattu que lorsque le jeune plant
produit ou est sur le point de produire. Mais ces techniques sont rares
et difficiles à réaliser et concernent généralement
une replantation avec diversification, c'est-à-dire une culture
pérenne s'ajoutant à la première ou la remplaçant.
Ainsi à Sulawesi, en Indonésie, plusieurs plantations de
girofliers ont été progressivement converties en cacaoyers.
En Côte d'Ivoire, dans les années 80 et 90, des milliers
d'hectares de caféiers vieillissants et abandonnés ont été
convertis en cacaoyers, mais ce phénomène s'est développé
dans un contexte de première saturation foncière, dans les
régions où la forêt était devenue plus difficile
à acquérir.
L'importance du problème de la replantation est redécouverte
assez tardivement dans les différents pays qui se lancent dans
les cultures pérennes tropicales. Bien des pays ou des régions
ont connu des effondrements de leur production de cacao, de café,
de noix de coco, de girofle, de poivre, pour n'avoir pas compris à
temps ces difficultés de la replantation. La culture pérenne,
en tant qu'arbre, en tant que capital, consolide l'agriculture et l'exploitation
qui s'y adonne, au moins sur quelques années ou dizaines d'années,
selon l'arbre et la culture. Cependant, comme tout capital, une plantation
demande un certain temps pour se construire, génère des
retours financiers mais vieillit, et sa productivité décline
inexorablement avec le temps. De ce point de vue, tous les débats
et les recherches sur la « durabilité » buttent sur un
fait simple : comme leur nom ne l'indique pas, les cultures dites pérennes
le sont souvent pour 10 à 40 ans, rarement au-delà, au moins
en termes de vie économique. En définitive, une culture
pérenne n'est pas durable en soi.
Le cas du café à Sumatra met en lumière les deux
grandes stratégies possibles en termes de gestion du capital arbre.
Soit le planteur tente de prolonger la vie de l'arbre, mais alors il ne
faut pas trop le faire produire, et il faut l'entretenir avec un coût
relativement élevé (taille du caféier, taille des
arbres d'ombrage), soit au contraire il maximise la productivité
de l'arbre sur la période de pleine jeunesse et vigueur de l'arbre,
souvent en plein soleil, et profite de quelques années à
revenu élevé et faible coût d'entretien. Mais le prix
à payer est la dégradation rapide du capital et la nécessité
de replanter. Il faut donc surmonter les difficultés techniques
et économiques de la replantation. À Sumatra, en l'occurrence,
certains planteurs peuvent réduire la vie du caféier à
moins de 10 ans car il peuvent le replanter facilement grâce à
trois ou quatre atouts décisifs : des sols volcaniques encore riches,
une pluviométrie abondante (1 800 à 2 500 mm), et aussi
un marché intérieur soutenu par des villes de centaines
de milliers et millions d'habitants, qui garantit la commercialisation
des cultures vivrières associées à la replantation,
telles que certains produits maraîchers, les piments, etc. De bonnes
conditions écologiques et des possibilités de marché
qui financent la phase d'investissement dans la replantation sont en effet
parmi les clés de la réussite de la replantation.
En Côte d'Ivoire, et plus généralement en Afrique
de l'Ouest, les conditions écologiques sont nettement moins favorables
(sols podzoliques, pluviométrie souvent ramenée en dessous
de 1 500 mm). La « rente forêt », les avantages apportés
par la couverture forestière ont disparu avec les défrichements
massifs de ces dernières décennies. Il reste une écologie
dégradée qui augmente les coûts d'investissement.
Elle les double. En outre, malgré une démographie croissant
rapidement, le marché intérieur semble encore insuffisant
à garantir des marchés attractifs aux cultures vivrières,
susceptibles de financer la replantation. Ces cultures vivrières
souffrent également de la disparition de la « rente forêt
». Ainsi, en Côte d'Ivoire, dans bien des cas, la replantation
du bananier plantain, culture d'ombrage et culture associée de
choix, est tout aussi difficile que celle du cacaoyer.
Dans la grande région du Sud-Ouest de la Côte d'Ivoire,
où les sols sont très pauvres, même après défrichement
de forêt, le bananier plantain ne vit et ne produit qu'un ou deux
ans. Sans fertilisation organique et minérale, le bananier est
impraticable en replantation, ce qui rend le renouvellement des cacaoyères
d'autant plus difficile puisque l'association cacaoyers/bananiers est
le système le plus répandu. Dans ces régions, les
questions de replantation et de durabilité sont même des
défis considérables pour la recherche et la politique. Dans
les années 60, les pédologues et agronomes classent la plus
grande partie des sols du Sud-Ouest comme inaptes au cacao. Aujourd'hui,
en 2001, cette région représente entre un tiers et la moitié
des 1 100 000 tonnes produites en Côte d'Ivoire. Les migrants qui
ont déferlé dans les années 70 et 80 depuis le Centre
de la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso, le Mali ont donc donné
tort aux agronomes. Mais pour combien de temps ? Ne serait-ce pas pour
un seul cycle cacaoyer ? Est-ce que le pari de la durabilité doit
s'appliquer à ce point, alors qu'au départ, les conditions
agronomiques raisonnables de l'adoption du cacaoyer, à un certain
degré des connaissances, n'étaient pas réunies ?
C'est en tout cas un moyen pour accélérer le progrès
technique. Cette région, défavorisée pour le cacaoyer
au plan des sols, est la première région de zone forestière
à avoir largement et spontanément adopté les engrais,
lesquels retardent l'échéance de la mortalité des
cacaoyers, augmentant un temps leur productivité.
En revanche, l'engrais ne résout pas pour l'instant la question
de la replantation cacaoyère. Aussi, le peu de replantation qui
se réalise dans le Sud-Ouest se fait-il par diversification vers
le café, et ce malgré les prix désastreux du café.
C'est un bon indicateur des difficultés considérables de
la replantation cacaoyère dans ces régions.
Pour autant, les difficultés de la replantation ne sont pas seulement
techniques et économiques, loin d'être uniquement liées
à des conditions écologiques de départ à la
limite de l'écotype d'une culture. Outre les difficultés
de marché, et à l'image des difficultés propres à
toute entreprise, c'est tout un ensemble économique, social et
politique qui doit se remettre en cause.
Quelques hypothèses
Quelles sont les principales hypothèses ? L'accès à
la terre est le premier élément déterminant qui amène
un individu à investir dans une plantation. À l'échelle
d'un village ou d'une région, un rythme de plantation significatif
ne s'obtient que par multiplication du nombre d'individus prenant la décision
et apportant leur propre force de travail : les migrants. Le grand déterminant
des investissements dans les plantations réside dans la capacité
d'une région à accéder simultanément à
la forêt et au travail. C'est ce que les migrations réalisent.
Les migrations et un large accès des migrants à la terre
sont en général les grands facteurs de l'investissement
dans de nouvelles plantations. Tous les déterminants amont des
migrations, notamment prix et information, jouent également, mais
il est important d'insister sur ce préalable : l'accès à
la terre, en l'occurrence à la forêt.
En replantation stricte, ce serait plutôt l'inverse : pour qu'un
planteur prenne la décision de replantation, et donc d'abattage
d'un capital existant, il faut souvent une certaine saturation foncière,
en tout cas une difficulté d'accès à la forêt,
sinon il peut fort bien laisser vieillir sa plantation et planter ailleurs.
En replantation définie selon un sens élargi, incluant
les plantations sur jachères générées par
mortalité et incendie des plantations, on retrouve l'importance
de l'accès à la terre. Tout se passe comme s'il fallait
suffisamment de plantations détruites par vieillissement et par
le feu pour qu'un processus de replantation s'engage. En première
lecture du problème, puisqu'il s'agit d'une population de migrants
désormais installés, les migrations joueraient un moindre
rôle. En fait, puisque la replantation est exigeante en travail,
de nouveaux migrants pourraient bien intervenir de façon décisive.
Dans une certaine mesure, ces nouveaux « migrants » peuvent
être des héritiers, revenant souvent de la ville, ou des
nouveaux venus qui accèdent à la terre par achat.
En résumé, la disponibilité en terre et l'accès
à la terre seraient les premiers déterminants de la plantation
et de la replantation au sens élargi du terme. Dans le cas de la
plantation, l'accès à la terre équivaut à
l'accès à la forêt. Dans le cas de la « replantation
élargie », l'accès est déterminé par
le degré de vieillissement et de mortalité des premières
plantations libérant de l'espace, sous réserve que le système
social laisse l'accès à cet espace libéré.
Au contraire, en replantation stricte, le premier déterminant serait
une relative saturation foncière. Ces hypothèses sur la
terre sont cependant traversées et conditionnées par l'accès
au travail et donc par l'insertion des jeunes héritiers, ainsi
que par la possibilité ou non d'accueillir de nouveaux migrants
qui rachèteraient les jachères ou les vieilles plantations.
Interviennent également les prix, l'information, un certain progrès
ou une certaine innovation technique locale qui peuvent venir modifier
l'influence du facteur terre.
Pour tester ces hypothèses et illustrer les difficultés
de la replantation, nous prenons ici le cas d'une région cacaoyère
ancienne, dans le Centre-Ouest, la région d'Oumé, où
les premiers migrants d'origine Baoulé sont arrivés dès
les années 40. Les sols y étaient riches. Aujourd'hui, suite
à une déforestation radicale, les migrants redécouvrent
les problèmes techniques de la replantation. A priori, ces
problèmes techniques devraient y être de moindre ampleur
que dans des régions à sols plus pauvres. Mais les difficultés
économiques, sociales et politiques s'y ajoutent.
Difficultés de renouvellement d'une économie
de plantation locale
Les premiers migrants baoulé s'installent dès les années
40 en créant le campement de Kouadiokro, et la dernière
grande vague, seulement vers 1980, s'installe dans un campement distinct,
à Allagbakro. Il s'y produit de classiques « déroulements
de cycles cacaoyers 3 ». Les premières plantations
créées ont autant vieilli que leurs créateurs, d'où
des problèmes simultanés de replantation et de transfert
de patrimoine entre deux générations, en interférence.
L'historique de ces cycles et les décisions d'investissement des
migrants sont analysés en comparant l'évolution des surfaces
plantées et replantées chaque année entre 1945 et
2000 (figure 1).
Années 50 : abondance de forêt,
nouvelle culture, contrainte en travail
À leur arrivée dans les années 40, les migrants
bénéficient d'un accès très facile à
la forêt qui paraît infinie. L'acquisition d'une dizaine d'hectares
ou plus se fait par simple cadeau d'une bouteille de gin à l'autochtone.
Les migrants plantent d'abord des caféiers, développés
en priorité pendant la période coloniale.
Les migrants de Kouadiokro adoptent le cacao seulement au début
des années 50, apparemment brutalement vers 1954/1955. Le matériel
végétal devient disponible dans la région et le rapport
de prix cacao/café évolue en faveur du cacao dès
1954. L'information selon laquelle le cacaoyer peut rapporter plus que
le caféier, car exigeant moins de travail, est largement diffusée.
Il s'agit alors de la variété Amelonado, ou « cacao
français » comme l'appellent les planteurs.
Pour l'essentiel, l'adoption du cacaoyer se fait par création
de plantations après défrichement de forêt. Cependant,
les planteurs, ne voyant plus l'intérêt du café face
au cacao, convertissent également les premières caféières
plantées, déjà sur le déclin, en cacaoyères.
À cette période, on ne peut évidemment pas imputer
cette replantation au manque de forêt. Outre l'évolution
du prix relatif, le déterminant de cette première forme
de replantation, simultanément diversification, puisque le caféier
est remplacé par le cacaoyer, pourrait s'expliquer en deux points
liés au travail et à la technique culturale.
D'une part, à cette époque, les planteurs n'ont pas encore
mis au point leurs techniques de défrichement où le feu
à la base des gros arbres permet d'économiser l'énorme
quantité de travail lié à l'abattage à la
hache. Le défrichement de la forêt primaire, à la
hache, est alors un travail considérable. La replantation de cacaoyers
dans les caféiers, contemporaine des plantations après forêt,
relève donc en partie d'une stratégie d'économie
de travail. D'autre part, la replantation progressive de cacaoyers sous
caféiers relève de techniques agroforestières efficaces.
Les caféiers procurent de l'ombrage aux cacaoyers qui peuvent se
développer par abattage progressif des caféiers. Bien conduite,
cette méthode permet de maintenir chaque année un revenu
du processus de replantation/conversion. Enfin, à cette époque,
l'abondance et la régularité des pluies rendent la replantation
moins risquée.
En résumé, au cours de cette période des années
50, le premier déterminant de la plantation, qu'elle soit caféière
ou cacaoyère, est bien l'accès à la forêt.
En revanche, la replantation/conversion des caféières en
cacaoyères ne doit rien à la contrainte foncière,
alors inexistante. Les déterminants sont plutôt : 1) l'opportunité
d'une « nouvelle » culture et les prix relatifs des produits
des nouvelles et ancienne cultures ; 2) l'économie de travail au
défrichement ; 3) une technique agroforestière adaptée
et des conditions écologiques qui réduisent le risque d'échec
de la replantation.
Années 70 : arrivée du Cacao «
Ghana » et ouverture d'une forêt classée
Au tournant des années 60 et 70, les rythmes annuels de plantation
et de replantation s'amenuisent, puis ils repartent entre 1971 et 1980,
en particulier le mouvement de plantation après forêt. Que
s'est-il passé ?
À partir de 1974, la brusque montée des créations
de plantation est directement provoquée par la décision
de l'État de déclasser une partie de la forêt classée
voisine, celle de la Doka et de l'attribuer aux planteurs de la région.
Les planteurs déjà installés participent bien sûr
au festin ; à ceux-ci viennent s'ajouter de nouveaux migrants venant
renforcer ce second boom de plantations. Entre 1980 et 1981, un second
pic de plantations après forêt correspond à l'arrivée
de migrants dans le campement d'Allagbakro. Ces planteurs bénéficient
du déclassement de la seconde partie de la forêt de la Doka
en 1979.
À cette abondance de forêt primaire retrouvée localement,
à une écologie favorable et dans un contexte d'abondance
de main-d'uvre apportée par les migrants (par ailleurs favorisée
par une politique d'ouverture de frontière à la main-d'uvre
étrangère), vient s'ajouter un quatrième facteur
de réussite rapide : un nouveau matériel végétal
« le cacao Ghana » (matériel végétal hybride
contenant des caractères de haut-amazoniens) plus vigoureux et
plus précoce que le « cacao français », l'Amelonado.
Ce nouveau matériel végétal est adopté à
partir des années 70.
Quant à la replantation située entre 1970 et 1980, elle
repart modérément, sous deux formes. Tout d'abord, les planteurs
disposant alors de plantations de café pas trop âgées
n'avaient pas encore entrepris leur replantation. Au début des
années 70, avant que la forêt de la Doka ne soit déclassée,
la forêt disponible étant épuisée, ceux-ci
se tournent vers les vieilles caféières restantes, souvent
abandonnées, et les convertissent en cacaoyères, d'abord
avec leur matériel végétal « cacao français
» puis avec les nouveaux « cacao Ghana » arrivant dans
les années 70.
D'autres planteurs essayent de reconvertir les plus vieilles cacaoyères
de « cacao français » en cacao « Ghana ». Ces
replantations s'arrêtent rapidement du fait des échecs mais
aussi du fait des déclassements de forêts. Ce dernier facteur,
une disponibilité inattendue en forêt, fait rapidement arrêter
les tentatives de replantation.
En résumé, au cours de cette seconde phase, on retrouve
l'accès à la forêt comme le grand déterminant
des décisions de plantation, suivi de l'apport en travail par l'arrivée
de nouveaux migrants attirés par cette forêt. Le facteur
prix joue également un rôle positif dans le choix cacao puisqu'à
partir de 1973/1974, les prix relatifs du cacao et du café procurent
des revenus du travail nettement plus élevés sur le cacao.
Par ailleurs, le prix courant du cacao augmente régulièrement.
Quant aux tentatives de replantation, à la veille du déclassement
de la forêt, deux facteurs semblent prédominants :
- la raréfaction des terres ;
- l'introduction d'un nouveau matériel végétal
plus vigoureux.
Mais c'est bien une nouvelle disponibilité en terre qui casse
les tentatives de replantation.
1983 : sécheresse et incendie
Au cours des années 80 et 90, la disponibilité en forêt
s'amenuise rapidement. La replantation va devenir incontournable. Le changement
écologique va lui donner une « chance ». En effet, en
1983, la sécheresse et les feux dévastent forêts et
plantations à travers le pays. La région d'Oumé n'est
pas épargnée par ce désastre. L'année suivante,
les planteurs tentent de replanter pour reconstituer leur patrimoine,
d'où une remontée brusque de la replantation en 1984.
La chute brutale de la replantation au cours des années qui suivent
son adoption est liée à plusieurs facteurs :
- échecs des replantations dus au réchauffement du sol
après le passage du feu ;
- mauvaise maîtrise de la replantation sur jachère par
des planteurs habitués aux techniques de plantation après
défrichement de forêt ;
- écologie et climat défavorables.
Cette période est aussi dominée par la crise économique,
la chute du prix du cacao accentuant l'effondrement des revenus.
1995-2001 : la seconde génération
Lorsque le cours international du cacao s'écroule, dans les années
80 et 90, l'État ne capte plus une part suffisante de la valeur
du produit pour financer des activités et des emplois en ville.
La seule opportunité du jeune rural ivoirien émigré
en ville reste alors le retour au village et à l'agriculture. Depuis
le choc de 1988, avec l'interruption de la commercialisation du cacao
pendant plusieurs mois, suivie d'un effondrement des prix du cacao, rien
ne va au village, mais rien ne va en ville, non plus. Il « faut »
retourner au village ou au campement pour aider les parents et avoir de
quoi manger. Ce paradoxe du retour à la cacaoculture au moment
précis où les prix s'écroulent, ressemble à
un échec du marché. De fait, à Kouadiokro, les jeunes
héritiers sont pour la plupart venus de la ville et prennent leurs
héritages à partir de 1989 et 1990. Ils gèrent plus
ou moins bien l'existant pendant quelques années, font face à
des conflits d'héritage, puis certains peuvent prendre la décision
de tenter la replantation sur les jachères, d'où une certaine
reprise de la replantation à partir de 1997 dans cette région
d'Oumé. La remontée des prix en 1997 et 1998 encourage cette
forme de replantation.
En résumé, le processus de décision de replantation
est complexe et se construit sur plusieurs années. Il faut d'abord
la chute du cours international qui, paradoxalement, ramène les
jeunes vers les campagnes du fait de la chute des prélèvements
orientés vers la ville. Il faut, ensuite, le transfert de patrimoine
de la première génération de migrants à leurs
enfants. Il faut, enfin, quelques années pour que cette seconde
génération reprenne le métier de planteur et surmonte
les conflits d'héritage. Entre-temps, il a fallu tout un processus
de mortalité des plantations pour que se libèrent des jachères
sur lesquelles les jeunes pouvaient replanter à leur propre compte,
et non pour celui de la grande famille. Une fois ces conditions réunies,
les jeunes peuvent tenter de reconstruire un patrimoine et remonter les
revenus. On a alors un taux annuel de replantation qui se maintient assez
bien en 1999 et 2000, malgré la chute du prix du cacao.
Cela dit, rien ne prouve que ces jeunes héritiers pourront aller
jusqu'au bout de la replantation, sujette à une fréquence
de mortalité des pieds. En outre, il se dessine une concurrence
avec le palmier à huile qui, selon les planteurs, résiste
mieux aux effets de la sécheresse. Un projet de palmier semble
débuter ces temps-ci dans le village. D'autres s'orientent vers
l'anacardier ou reviennent en partie vers le caféier, malgré
le prix dérisoire du café, pour leurs meilleures aptitudes
à la replantation dans les sols de jachère appauvris et
sous un climat moins humide qu'à l'époque où la forêt
recouvrait la région.
Renouvellement des plantations
par migrations et rachat des terres
Après cette description des difficultés de replantation
expérimentées par les migrants baoulé, la situation
d'un village accueillant des migrants burkinabé va permettre un
bref contrepoint (figure 2).
Ici, les plantations et replantations sont confondues dans la même
courbe mais le premier pic de plantations, celui des années 70,
correspond aux cacaoyères créées après forêt,
par les migrants burkinabé ayant facilement accès à
la forêt, comme leurs homologues baoulé. Le pic des années
80 correspond à des replantations sur les jachères générées
par les incendies de plantations, par l'abandon des plantations, mais
cette fois au biais d'une transaction foncière : les terres sont
en effet vendues aux migrants burkinabé par les autochtones qui
sont minés par l'accident des incendies et la chute de prix et
qui n'ont d'autre ressource que de vendre la terre. Enfin le troisième
pic, celui des années 1997/1998, correspond localement à
l'existence d'un « bloc cacao » de quelque 200 hectares créé
en 1980, avec un appui financier et technique de la Banque mondiale et
de l'État (notamment un défrichement mécanisé).
Les autochtones s'étaient emparés de ce projet, pas nécessairement
pour planter des cacaoyers, mais surtout pour mobiliser le foncier et
ne pas le laisser s'échapper au profit de villages voisins ou de
migrants. Mais le bloc, situé trop loin du village, puis ravagé
par deux incendies, a été abandonné et progressivement
vendu aux migrants burkinabé. Il s'agit, cette fois, non pas de
migrants établis mais de nouveaux arrivés dans les années
90.
On retrouve donc ici une conjonction proche des déterminants
de la plantation et de la replantation. Il faut à la fois une possibilité
de libérer de la terre (ici, par conjonction d'une politique de
bloc cultural inefficace, du passage du feu, et de l'éloignement
des parcelles), et l'apport de travail. Les autochtones n'en disposant
pas suffisamment, l'ajustement se fait une nouvelle fois via de
nouvelles migrations, via un marché foncier en développement.
Notes :
1 Voir OCL 7, mars-avril 2000, consacré en
grande partie aux problèmes de replantation des cultures pérennes.
2 Voir « Planteurs et chocolatiers face à face
». Marchés Tropicaux (2873) : 2448-52.
3 Sur ce thème, voir également les analyses
que fait Léonard dans son article, où il rappelle que des
fins de cycle cacaoyer peuvent aussi orienter vers l'adoption de cultures
illicites.
CONCLUSION
Au plan des déterminants des plantations après forêts
Le facteur primordial de l'installation des migrants est, bien sûr,
la disponibilité en terre, et en priorité, en forêt.
C'est donc cette combinaison indissociable, l'accès à la
forêt et les migrations, qui détermine et rythme les créations
de plantations. À Kouadiokro, c'est lorsque de nouveaux déclassements
de forêts s'opèrent en 1974 que les investissements dans
de nouvelles plantations reprennent.
Au plan des déterminants de la replantation
L'histoire de Kouadiokro montre bien comment un nouvel accès
à la forêt retarde la replantation. En 1974, la « bouffée
d'oxygène » du déclassement de forêt stoppe net
les velléités de replantation. Mais 10 ans plus tard, le
feu ravage une grande partie des plantations. Il n'y a plus de forêt
et les producteurs se retrouvent dans la situation de replanter. Les déterminants
en sont l'accident écologique, le feu et sa conséquence
: des terres redeviennent disponibles pour planter, sans avoir à
sacrifier un capital ou des revenus existants.
Les problèmes de terre s'accumulent à nouveau au cours
des années 90. Les conditions climatiques sont non seulement globalement
défavorables, probablement en liaison avec la déforestation
massive de la région, mais l'environnement économique s'est
également dégradé : les prix sont très bas
et découragent donc la replantation cacaoyère, au moins
dans un premier temps. Plusieurs fils de planteurs sont revenus mais se
heurtent aux problèmes d'héritage, de conflits ou d'obligation
de partager les revenus avec la famille, ce qui n'incite pas à
investir. Les planteurs arrêtent la replantation, au moins pour
quelques années.
Puis certains fils héritiers des premiers migrants résolvent
leurs conflits d'héritage et/ou se voient obligés de replanter
puisque c'est la seule source de revenu. Ils gardent l'espoir de voir
le prix remonter. On retrouve simultanément l'impact de la force
de travail (amenée par le retour du fils sur l'exploitation) et
celui du changement de génération, contrainte de remonter
les revenus.
Entre 1997 et 1998, le prix remonte et cela stimule les efforts de replantation
malgré les conditions difficiles. Une hausse du prix semble donc
ici favoriser la replantation de cacaoyers. Enfin, en 1999 et 2000, le
prix chute à nouveau, ce qui semble contribuer à orienter
les planteurs vers d'autres cultures pérennes, en l'occurrence
surtout l'anacardier et le palmier à huile. Une chute de prix semble
donc favoriser, logiquement, un processus de replantation/diversification.
Indépendamment des fluctuations du prix, l'observation sur le
terrain montre aussi une sorte « d'obstination » des planteurs
à replanter leurs jachères, un peu comme leurs parents,
qui ne pensaient qu'à remplacer les forêts par des cacaoyères.
Mais la grande différence réside dans le taux d'échec,
avec une mortalité considérable des jeunes plants d'au moins
50 à 60 %. Les techniques des parents ne sont plus adaptées
à la replantation sur jachère, dans un contexte écologique
dégradé. La replantation devient une loterie. On replante
chaque année, en espérant que la replantation n'échouera
pas complètement. C'est seulement après plusieurs échecs
que les planteurs tentent d'innover. L'option la plus fréquente
consiste à associer jeunes cacaoyers et caféiers pour voir
ce qui résistera le mieux, mais l'innovation technique pour affronter
les contraintes de la replantation en milieu déforesté reste
limitée. Finalement, les planteurs en sont réduits à
deux options : soit continuer la loterie de la replantation cacao/café,
avec un gaspillage considérable de travail et d'énergie,
soit passer à une nouvelle culture pour laquelle ils espèrent
une meilleure résistance, comme l'anacardier et le palmier actuellement.
Loin de l'influence du prix, on est bien dans un déterminisme écologique
de la diversification. Cependant, les planteurs buttent sur une contrainte
récurrente : l'accès à un matériel végétal
de qualité.
Au total, l'exemple de Kouadiokro illustre bien les difficultés
techniques mais aussi sociales et politiques de la replantation. On retrouve
le postulat de départ. Des leviers et des conditions de réussite
sont identifiés par les études micro-économiques,
mais comme bien d'autres pays tropicaux, la Côte d'Ivoire manque
cruellement d'une politique de replantation et des moyens de la mettre
en uvre.
Enfin, l'étude de cas des deux autres villages, et le rôle
des Burkinabé illustre le dilemme classique des économies
de plantations dans lequel la Côte d'Ivoire tombe à son tour.
D'un côté, le pays a plus que jamais besoin de « ses
» étrangers, en l'occurrence les Burkinabé, pour relever
le pari de la replantation, grâce à leur force de travail
et à leur niveau d'expertise cacaoyère. D'un autre côté,
le pays veut récupérer ses terres et multiplie les tracasseries
envers les migrants et étend l'ombre de la loi foncière,
les excluant de la propriété des terres. Une intervention
juste de l'État dans cette poudrière sociale reste extrêmement
difficile. À l'expérience des conflits récents, pour
l'instant heureusement très localisés, le pays ne risque-t-il
pas une guerre des terres et une chute de production ?
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