ARTICLE
Le territoire, une construction sociale
Pourquoi traiter la question des cultures pérennes à travers
la notion de territoire ? Il paraît nécessaire de préciser
la nature et la raison d'un tel filtre qui, comme on peut le pressentir,
met en jeu le rapport qu'un individu ou une société entretient
avec son espace de vie et, par là, les rapports que les individus
ou les groupes entretiennent entre eux.
On peut justifier cette approche à partir de l'hypothèse
suivante : les cultures pérennes ont accompagné un processus
de territorialisation, moment d'une histoire des sociétés
locales et des États, et composante géographique d'un certain
modèle de développement.
Comment peut-on comprendre ce processus de territorialisation ?
* Les cultures pérennes marquent le paysage de leur empreinte.
Elles sont le produit, à un moment donné, d'un certain rapport
à la nature et d'un mode particulier de gestion des ressources.
Elles produisent un écosystème particulier, à la
combinaison d'éléments naturels (sols, pluviométrie,
température, exposition, etc.) et d'éléments culturels
et techniques (savoir-faire) entretenus, transformés et valorisés
comme ressources dans le cadre des systèmes de production. Cette
confrontation entre société et milieu prend corps dans le
paysage qui est le reflet de la façon dont le producteur organise
l'espace, fixe les territoires, domestique les flux, attribue fonction
et vocation aux lieux. Ce sont des processus éminemment complexes
par lesquels se joue non pas la « durabilité » d'un équilibre
inerte mais bien toujours le développement de la société
tout entière.
* Les cultures pérennes sont le vecteur matériel des dynamiques
et des identités socio-culturelles. On trouve le lien entre identité
et territoire dans les formes d'appropriation de l'espace : on connaît
le rôle qu'ont joué les cultures pérennes dans l'accès
à la terre, et les inégalités ou la différence
entre les statuts qui en découlent. L'appropriation de l'espace
passe aussi par le discours que la société tient sur elle-même,
à travers des références symboliques qui orientent
son mode de développement : en ce sens, la valorisation sociale
et symbolique du statut du planteur renforce ce lien entre identité
et territoire.
* Les cultures pérennes servent de support à la légitimation
de hiérarchies institutionalisées ou de formes instituées
de division du travail, à travers l'organisation de la filière,
de la production à la commercialisation. En ce sens, les cultures
pérennes ont participé directement à la construction
d'un territoire national intégrateur des espaces locaux et ouvert
sur l'international. Cette construction marque un certain degré
d'institutionalisation du pouvoir qui n'est pas partout identique. Le
rapport à l'État s'impose comme une constante historique,
mais aussi comme une des conditions de définition des sociétés
paysannes elles-mêmes. Ces types de relations définissent
un système qui est d'abord national par le fait qu'il se déploie
sur un territoire que, localement, les producteurs occupent et transforment,
mais dont l'État gère les affectations - avec l'aide de
l'entreprise privée - et qu'il encadre en amont comme en aval.
L'État ayant en charge l'allocation territoriale des ressources
et des types de cultures, c'est en fonction de sa puissance, de son identification
plus ou moins forte à une classe de producteurs et de sa relative
dépendance vis-à-vis des revenus tirés des cultures
pérennes que, localement, s'engagent les initiatives des producteurs.
* Les cultures pérennes sont à l'origine de la création
de réseaux ou sont le prétexte de leur activation : réseaux
marchands, mais aussi réseaux sociaux, de parenté, de classe,
de clientèle, réseaux d'information et de communication.
Ces réseaux sont plus ou moins transparents ; ils créent
souvent des sortes d'opacité dans le fonctionnement rationnel des
filières, qui favorisent le jeu de la recomposition des pouvoirs.
Ils tissent une trame qui peut être ou non en concordance avec l'organisation
des territoires ou avec l'organisation des grands appareils qui règlent
le fonctionnement de la filière. Réseaux et territoires
se présentent donc comme un ensemble où circule le pouvoir,
un pouvoir qui n'est pas définitivement acquis mais qui est exercé,
c'est-à-dire sans cesse négocié à travers
des relations dissymétriques. Dans un contexte de crise des appareils,
ils peuvent favoriser ou, au contraire, handicaper ou parasiter la nécessaire
réorganisation des filières.
À partir de ces quelques propositions, que nous essaierons de
préciser par la suite, nous pouvons déjà comprendre
que l'avenir des cultures pérennes relève d'un double jeu
relativement complexe : d'une part, des pratiques symboliques, identitaires,
autour des différentes cultures qui fondent les formes d'appartenance
au territoire et gèrent l'accès aux ressources et, d'autre
part, des modes d'accumulation publique ou privée, des modes de
développement local ou national, lesquels légitiment des
stratégies individuelles et collectives dont l'assise doit être
sans cesse assurée.
On voit donc comment les cultures pérennes ont favorisé
la mutation des systèmes de production localisés et la constitution
d'identités sociales, appelés à se redéfinir
dans un contexte radicalement nouveau. Comment l'avenir des cultures pérennes
dépend-il aujourd'hui de conditions qui débordent le cadre
stricto sensu de l'organisation de la production ou de la commercialisation
du produit. Il faut replacer nos perspectives dans le cadre des transformations
et de la valorisation de l'environnement local de la production, mais
aussi des possibilités offertes ou non aux individus et aux groupes
d'assurer leur promotion, de redéfinir leur rapport avec l'autre
(l'homme par rapport à la femme, une génération par
rapport à l'autre, un groupe ethnique par rapport à un autre,
etc.) et dans le cadre de la réorganisation de l'État.
Le petit producteur, fer de lance du contrôle
territorial : paradoxes et limites d'un modèle
À l'aube de la colonisation, l'Afrique a globalement été
confrontée à une remise en cause des structures sociales
et territoriales de groupes, communautés ou sociétés
très diversifiés, ainsi que des rapports et des modes d'échanges
qu'ils entretenaient. Ceux-ci traversaient une situation de crise et d'indétermination
spatiale dans laquelle la colonisation s'est engouffrée. La colonisation
a exercé un pouvoir d'unification en réorientant et en mobilisant
les anciennes structures dans les perspectives de la nouvelle économie,
celle de la production. Unifier les espaces, orienter les flux des personnes
et des biens, investir les terres agricoles et les terres vierges des
nouvelles productions, tels ont été les ingrédients
de cet engrenage territorial à travers lequel il faut relire le
développement des cultures pérennes. L'équilibre
du nouvel édifice administratif et territorial s'est fondé
sur l'engagement des paysans dans le nouvel effort agricole et sur leur
capacité à modifier leur mode de production sur la longue
durée. Cet engagement, nous le savons, a progressivement consacré,
à côté des grandes plantations, l'exploitation familiale
comme l'unité de production de référence. Il a aussi
inséré les producteurs dans la société globale,
en imposant toute une série de contraintes dans l'orientation des
trajectoires individuelles et collectives.
À partir de 1930, s'est mis en place un véritable système,
voire un modèle, qu'on peut qualifier de « colonial »
ou modèle de développement, qui va entrer en crise à
partir des années 80, à un moment où, par ailleurs,
les plantations vieillissant, le marché devenant instable, un effort
supplémentaire est demandé aux producteurs afin de sortir
d'une logique purement rentière du produit d'initiatives anciennes.
En regard des questions qui sont posées dans les termes de référence
de cette conférence, sur les dégradations écologiques,
les migrations, la durabilité de la production, l'accès
à la terre, la transmission patrimoniale, le marché, je
voudrais montrer, rapidement, comment ces différents éléments,
ayant produit leur propre blocage, ne sont plus aujourd'hui opératoires
et pourquoi, alors qu'ils ont été facteurs du succès
des cultures pérennes, il devient difficile, voire illusoire, de
les réactiver dans une perspective de relance de la production.
Conquête foncière, frontière
sociale
Il est indéniable que, avec les cultures pérennes, le
capitalisme et l'économie mondiale ont fait irruption dans le secteur
paysan d'autosubsistance et l'ont profondément transformé.
Avec les cultures pérennes, le système paysan est entré
dans une phase, un moment de sa mobilité, entraînant ses
acteurs au-delà de leurs territoires de référence
- à la recherche d'un revenu monétaire rendu indispensable
par la coercition du colonisateur, l'exiguïté des terres ou
encore la fragilité du secteur vivrier devant les aléas
climatiques et la croissance démographique - ou de l'autre côté
des frontières agricoles existantes, à la conquête
de la terre qui est souvent aussi une conquête sociale. Les cultures
pérennes en tant que marqueurs fonciers ont créé
une véritable révolution dans les modes d'accès à
la terre, et c'est là sans doute l'un des facteurs décisifs
de leur succès.
En même temps et dans le même mouvement s'est opérée
la capture de la paysannerie par l'État qui l'a utilisée
comme fer de lance de sa propre prise de contrôle du territoire
de même qu'il a utilisé les cultures de rente comme base
de sa propre « économie sociale ». Ces différents
mouvements ont suivi des trajectoires complexes et diversifiées
: mouvements temporaires ou définitifs, intermittents ou continus,
centrifuges ou centripètes, etc., mais tous passant par les cultures
pérennes, y puisant une nouvelle dimension.
Les opportunités créées par la fin du monopole
étranger ou par l'ouverture ou la libération de nouvelles
terres ont accentué le mouvement en le consolidant, en le fixant
et en assurant ses racines paysannes. La conquête de la terre par
l'intégration des zones périphériques, le fractionnement
des domaines fonciers ou le démantèlement des grandes exploitations
a confirmé un mouvement de promotion, de transformation et de différenciation
du secteur paysan, qui scelle son intégration à l'économie
mondiale. Les cultures pérennes apparaissent comme des éléments
fondateurs d'une société qui évolue et se différencie
profondément et d'un espace qui se conquiert, se « produit
» au sens large du terme.
Le développement des cultures pérennes a donc été
assuré grâce à la disponibilité de réserves
foncières et grâce à la souplesse des systèmes
fonciers traditionnels dans l'intégration des migrants, voire en
certains cas à une réelle indétermination - au sens
étymologique - des formes d'appropriation. Ces différentes
situations ont ouvert des frontières agricoles, autorisant de nouvelles
affectations des espaces. Mais qui dit pérenne dit une certaine
permanence. Comme l'a parfaitement décrit François Ruf à
propos du cacao, qu'advient-il après la consommation initiale,
souvent spontanée, des espaces ? Les cultures de rente permettent
au colonisateur et à l'État de fixer leur propre territoire,
de contrôler et d'orienter l'émigration traditionnelle. Ces
orientations vont se traduire par une saturation foncière, générale
dans les hautes terres d'Afrique de l'Est vers les années 60. Dans
la question qui nous intéresse, il est utile d'insister sur ce
blocage foncier, d'autant plus, nous le verrons, qu'il infléchit
fortement la redéfinition des identités locales et régionales.
À l'échelle des exploitations, le rapport foncier est de
plus en plus réduit à la relation simple entre une unité
sociale et une unité territoriale par la promotion de la petite
propriété privée. L'espace local va se trouver inscrit
dans une logique de la finitude qui bloque les transformations nécessaires
des rapports sociaux et ôte toute souplesse à la nécessaire
recomposition des unités de production.
Enfermés dans un maillage territorial et identitaire contraignant,
les paysans doivent alors chercher ailleurs que dans l'élargissement
de leur environnement productif les conditions de leur développement.
Les petits producteurs, dans leur majorité, vont réagir,
d'une part, en démultipliant les filières de mobilité
spatiale et sociale (vers la ville) et, d'autre part, en intensifiant
sans assurance de rentabilité leur investissement sur place ou
en ouvrant des fronts intérieurs qui fragmentent l'espace en petites
unités hétéroclites de moins en moins rentables et
soumises aux aléas des contingences individuelles. On est loin
ici des « bases nécessaires à la formulation d'une
politique susceptible d'assurer un avenir meilleur et durable pour les
producteurs »1.
Rapport à la nature et rationalité
technique
L'économie de marché a totalement bouleversé le
rapport qu'entretenaient les sociétés agraires avec la nature.
Pour faire vite, je rappellerai que les sociétés rurales
africaines étaient, selon l'expression de George Balandier, «
plus soucieuses de produire du sens que de la richesse matérielle
». Avec la colonisation, on assiste à un effacement de cette
nature sociale et symbolique de l'espace, réduit à un simple
objet matériel, à un simple outil de production. Ce fut
le rôle de l'administration technique de réaliser cette transformation,
d'où l'importance prise, dans la production du territoire, par
les techniciens. L'idéal productiviste - dont les cultures pérennes
sont une forme de matérialisation - a ainsi fonctionné comme
un formidable modèle de référence dont les contradictions
ont été appréhendées par l'agriculteur de
plus en plus au seul niveau individuel et presque uniquement en termes
de manques : manque de savoir-faire, manque de terres, manque de moyens,
d'argent, d'intrants, de temps, etc. Il s'agissait bien d'un projet de
subordination, sinon de domination, dont l'objectif, avoué ou non,
restait bien la mobilisation du travail paysan et l'engagement dans un
nouveau procès brisant les hiérarchies et les solidarités
traditionnelles.
La colonisation, en contraignant l'innovation sociale endogène
dans une logique productiviste, a séparé la gestion du milieu
de ses principes sociaux et symboliques régulateurs. L'espace est
devenu une simple addition de lieux réduits à un usage productif
vers lesquels a été orienté et détourné
le mouvement social, lui-même ramené au simple déploiement
de la force du travail. Si l'on veut aujourd'hui remobiliser les capacités
d'innovation sociale des paysans, c'est une nouvelle représentation
de l'espace, de la nature, qu'il faut produire, sachant que ce qui est
en cause c'est le statut du travail de l'homme sur la matière,
l'exploitation de la nature et l'exploitation du travail devant être
intégrées dans un même processus. On voit cependant
la difficulté qu'il y a aujourd'hui à inscrire l'avenir
des cultures pérennes dans un cadre qui lui serait historiquement
étranger.
Migrations et fixations identitaires
Intensification agricole et mobilité ont été très
souvent associées : l'exemple le plus significatif est sans doute
trouvé au Kenya où les premiers agriculteurs engagés
dans la culture du caféier ou du théier ont acquis les moyens
d'une accumulation grâce au travail salarié dans les administrations,
les missions religieuses ou les grandes plantations. S'est ainsi instaurée
une économie du travail migrant, salarié, temporaire et
saisonnier, soit vers le secteur rural, soit vers les centres urbains,
religieux ou administratifs : l'articulation souple entre les différents
espaces, secteur d'autosubsistance et secteur moderne, permettait de conserver
un coût relativement bas pour la main-d'uvre et un ajustement
permanent de l'emploi aux fluctuations des marchés. C'est la diffusion
de la monnaie qui a sans aucun doute renforcé la nécessité
pour les agriculteurs de recourir au travail migrant. Il faut souligner
la capacité paysanne à transformer ce capital en statut
social sur la base de l'appropriation foncière : on peut trouver
de nombreux exemples où les plantations ont permis aux détenteurs
des droits fonciers mais aussi aux clients fonciers de consolider leur
propre assise sociale et où l'argent du café a permis d'investir
dans les secteurs plus valorisants de la fonction publique ou du commerce
et dans la scolarisation des enfants.
Les transformations qu'engendre la nouvelle mobilité sont d'abord
sociales. Elles se traduisent surtout par un affaiblissement des groupes
locaux qui, entre autres, renforce les contraintes dans l'emploi de la
force de travail : migrations des jeunes, migrations des clients fonciers,
migrations des femmes. La remise en cause des pouvoirs traditionnels,
comme la perte d'une autorité collective sur les attributions foncières
par la dévalorisation symbolique du rapport à la terre,
renforce par ailleurs les tendances particularistes.
On touche là un des points sans doute les plus importants de
l'évolution du rapport au territoire. La logique migratoire, dont
le développement des cultures pérennes est l'un des principaux
ressorts, a été un facteur de la construction de l'espace
national et donc de l'État. Avec le développement des cultures
pérennes et la mobilité qui lui est associée, on
peut dire que la dynamique paysanne a investi un espace plus vaste que
l'espace local mais qui lui est encore étranger, à savoir
celui d'une « citoyenneté » qui reste insaisissable et
ambiguë. Le succès des cultures pérennes d'exportation
peut laisser supposer que s'est trouvée une sorte de « compromis
territorial », rendu possible à un moment donné par
l'adéquation entre les nécessités économiques
et politico-spatiales de l'État, les besoins en main-d'uvre
et les nécessités de développement et de promotion
des sociétés rurales et leurs élites. On a pu même
écrire, à propos du Kenya, que ce succès a été
la garantie d'un véritable contrat social. Ce compromis a engagé
un processus d'identification nationale inachevé. En effet, étant
donné l'histoire particulière de la création des
États en Afrique noire, l'idéologie nationale contient des
concessions importantes aux particularismes locaux, ethniques, claniques,
religieux ou régionaux. L'État a contracté envers
ces différents groupes une dette qu'il honore en redistribuant
une part de la rente, soit de façon plus ou moins équilibrée
quand le gouvernement est le produit d'un consensus interethnique ou interrégional,
soit de façon déséquilibrée - source de conflits
- quand il est l'émanation d'un groupe social ou d'une région
particulière. L'investissement territorial de l'État est
toujours la résultante d'un rapport de forces, éminemment
variable.
La diminution globale de la rente tirée des cultures pérennes
et, donc, de la capacité de redistribution de l'État, ajoutée
dans de nombreux cas au blocage foncier et à la crise de l'emploi
salarié, a aujourd'hui renforcé la compétition entre
les groupes et les individus, exacerbé les particularismes sociaux
et favorisé le développement des inégalités.
Dans ce contexte de baisse, voire d'incertitude généralisée
de la rente tirée des cultures pérennes, tous les ressorts
du développement social des producteurs sont cassés. Les
conflits fonciers sont l'expression d'une crispation identitaire, où
le rapport à la terre ne porte plus ce développement social,
n'offre plus la flexibilité nécessaire à une recomposition
des territoires, mais témoigne de logiques d'exclusion et de pratiques
conservatoires sans autre finalité que l'affirmation ethnique ou
nationale en soi.
Patrimoine : le transfert d'échelle
Ce que nous venons de dire remet également en cause toute la
logique patrimoniale du rapport entre les générations. Les
cultures pérennes ont redessiné le cadre patrimonial dans
lequel l'économie domestique se déploie de deux façons
: en faisant de la parcelle de caféier, de théier, etc.
:
- le moyen d'élargir l'univers social des « pères
» par leur inscription dans un réseau de clientèle
à travers l'organisation de la filière. L'articulation des
dynamiques individuelles au projet national est passée essentiellement
par l'encadrement des filières et l'organisation des échelons
administratifs. Le système coopératif en particulier a intégré
tous les éléments de la fonction patrimoniale assurée
autrefois dans le cadre clanique ou lignager. Il est devenu le lieu privilégié
de l'alliance, de la solidarité, de la redistribution, de la protection
et de la promotion. Les liens tissés ici ou là entre le
mouvement coopératif et les mouvements nationalistes témoignent,
à l'aube des indépendances, de cette articulation entre
les échelles et les niveaux d'encadrement ;
- le témoin de la transmission intergénérationnelle,
en particulier sur les terres nouvelles gagnées aux marges des
terroirs vivriers ou sur de nouveaux fronts. Mais très tôt,
ce processus de transmission a changé d'échelle, quittant
les limites de l'exploitation familiale. On sait combien les revenus des
cultures pérennes ont servi à financer la scolarisation
des jeunes, leur ouvrant des voies de sortie de l'agriculture, en particulier
dans les métiers urbains, de la fonction publique entre autres.
Cette priorité de la ré-allocation des revenus - qui, rappelons-le,
sont restés, pour la plupart des petits producteurs, relativement
modestes - s'est faite au détriment de l'investissement direct
dans les cultures pérennes et de l'anticipation de leur renouvellement
au bout du cycle végétatif des arbustes.
Aujourd'hui, le matériel végétal a vieilli et,
dans de nombreux endroits, il n'est plus productif. Par ailleurs, on sait
à quel point l'intégration de la culture à un cadre
national a entraîné un détournement de la rente vers
des réseaux non directement productifs. La logique patrimoniale
est devenue un instrument d'appropriation privative du bien public au
profit des factions au pouvoir, un instrument également d'accès
à un capital « anonyme », c'est-à-dire dissocié
des systèmes de production qui ont permis l'accumulation primitive.
En de nombreux pays, la débâcle des grandes coopératives
et la réduction drastique de leur capital interdisent toute relance
de la production. La baisse des ressources de l'État sape la légitimité
de son intervention et remet en cause les mécanismes qui assuraient
l'insertion, inégale mais socialement constructive, des individus
dans le maillage du tissu social et politique. Les crispations autour
de l'appartenance ethnique ou nationale détournent le processus
d'identification - qui a été un des ressorts du succès
des cultures de rente - vers un champ juridico-politique autonome et fonctionnant
en vase clos. Enfin, la crise de l'emploi public et la paupérisation
urbaine désagrègent les liens de solidarité et les
petits réseaux entre villes et campagnes : cette individualisation
des urbains par rapport à leur terroir d'origine rompt la chaîne
patrimoniale qui avait justifié l'investissement dans l'économie
de plantation. En bref, il n'y a plus grand chose à transmettre
sur la base même du système des cultures pérennes.
La question des femmes : l'espace vivrier
On rappellera rapidement ce qui est bien connu et ce qui a été
bien analysé sur l'évolution des rapports entre les hommes
et les femmes à partir de la diffusion des cultures pérennes.
On sait combien celles-ci ont permis d'asseoir l'identité masculine
au sein de l'exploitation. On sait également que le succès
des cultures pérennes a été rendu possible grâce
à une surexploitation du travail féminin. Les cultures pérennes
ont modifié l'insertion des hommes dans le champ social global.
Elles ont reproduit, en la renouvelant, l'individuation des hommes par
l'acquisition d'une indépendance monétaire qui a modifié
la nature du contrat domestique. Elles ont également créé
les conditions d'une compétition pour l'accès aux ressources
dans le cadre de leur rapport aux cultures vivrières, domaine des
femmes. Les cultures pérennes ont transformé les équilibres
antérieurs en réduisant la marge de manuvre des femmes,
de plus en plus cloisonnées dans les limites exiguës de l'exploitation,
par l'alourdissement de leurs tâches traditionnelles et par l'ajout
de tâches nouvelles dans la parcelle de culture pérenne.
Cependant, on peut aussi préciser que, par leur travail voire
leur surtravail, les femmes ont en général su conserver
des formes d'indépendance par un investissement renforcé
dans les cultures vivrières ou l'élevage. Ce surtravail
a par ailleurs renforcé l'identification de leur statut au territoire,
alors que les hommes, par les cultures pérennes, ont orienté
leurs propres stratégies vers de nouveaux réseaux d'échange
qui, eux, sont extérieurs au territoire. On peut voir là
les prémices d'un découplage entre le champ des femmes et
le champ des hommes. La nouvelle attention portée aux femmes dans
les projets de développement agricole n'est pas étrangère
à cette situation.
La baisse de la rente tirée des cultures pérennes et la
désorganisation des filières, d'une part, et l'ouverture
de nouveaux marchés vivriers urbains et l'activation de réseaux
commerciaux souvent traditionnels, d'autre part, placent les femmes aux
avant-postes d'une redynamisation de la production agricole et de la réinsertion
des territoires productifs à l'espace national, voire régional.
Les femmes ayant été exclues, sauf situations particulières,
des cultures pérennes, on voit progressivement les cultures vivrières
ou maraîchères gagner les parcelles de cultures pérennes.
La disparition du café arabica sur les hautes terres de l'Ouest
du Cameroun, qui alimente en produits frais les marchés régionaux
au-delà des frontières mêmes du pays, est un des exemples
les plus spectaculaires de cette mutation qui n'est pas seulement économique
mais aussi sociale.
Quelle leçon peut-on tirer de cette longue analyse qui, je le
souligne, s'appuie sur des situations particulières n'ayant pas
nécessairement force de loi générale mais dont l'addition
permet au moins d'éclairer nos perspectives, sur l'Afrique en particulier
? Les cultures pérennes ont construit un véritable système,
social et territorial, dans le fonctionnement duquel elles ont puisé
les ressorts de leur développement. Réfléchir sur
l'avenir des cultures pérennes, c'est donc en repenser toutes les
composantes complexes : d'où la difficulté de l'exercice
auquel nous nous livrons ici. Il me paraît clair, pour me répéter,
que toute solution partielle, technique ou commerciale, de relance des
cultures pérennes ne prendrait pas la mesure du problème.
Mon propos n'est pas très optimiste. Peut-on tracer aujourd'hui
les voies de ce qui devrait être une révolution sociale,
organisationnelle et territoriale où les cultures pérennes
pourraient retrouver un rôle plein et entier d'innovation ?
La nouvelle donne territoriale
Comment peut-on aujourd'hui replacer l'avenir des cultures pérennes
dans le cadre du nouveau jeu territorial imposé par le libéralisme
contemporain ? En m'appuyant sur un excellent article de Daniel Hiernaux-Nicolas2,
je rappellerai brièvement quels en sont les fondements avant de
proposer quelques pistes sur les conditions actuelles de l'innovation
sociale à laquelle pourrait participer une relance des cultures
pérennes.
La globalisation en uvre depuis deux décennies a créé
les conditions d'une transformation radicale des structures essentielles
sur lesquelles s'appuyait le mode antérieur de développement,
où l'espace apparaît comme un aspect essentiel de la configuration
du modèle économique et social proposé par le libéralisme
contemporain. Même si, en matière territoriale, prévaut
encore un discours planificateur, égalitariste et développementaliste,
la réalité va à l'encontre d'un tel projet.
Le développement en général, et celui des cultures
pérennes en particulier, s'est construit sur la base d'une conception
spatio-temporelle linéaire. L'espace a été soumis
à une logique faite de continuité et d'expansion. L'aspiration
à la continuité a encouragé les États modernes
à l'intégration territoriale, qui devait être obtenue
grâce aux actions colonisatrices et à de grandes articulations
territoriales, en particulier grâce à l'intervention de l'État-nation,
créateur de l'espace-nation. Nous avons vu à quel point
les cultures pérennes ont servi cet objectif, à travers
leur expansion dans le temps et dans l'espace, et l'usage de la capacité
du petit producteur à occuper cet espace, à l'investir des
modes de fonctionnement et des codes du développement. Nous avons
vu que l'État n'avait plus les moyens de remplir ce rôle
; dans les pays en développement, ces moyens lui ont été
retirés dans le cadre des PAS, et sa légitimité même
a été contestée au nom d'une certaine efficacité,
voire d'une certaine morale de gouvernance.
Mais, il faut aller au-delà de cette simple critique de l'État.
La globalisation bouleverse le rapport établi entre les territoires
dans la mesure où le niveau d'intégration et de concurrence
s'établit aujourd'hui prioritairement à l'échelle
mondiale. Comme le développement capitaliste s'était appuyé
sur la flexibilité et la mobilité du travail, il suppose
également une certaine flexibilité des territoires. Cette
flexibilité est rendue nécessaire dans la mesure où
toute activité nécessite un ancrage territorial plus ou
moins prononcé, plus prononcé pour les activités
agricoles. L'accumulation et le profit à l'échelon mondial
se fondent sur la séparation des espaces en fonction de leur niveau
de compétitivité territoriale qui correspond à leur
capacité à jouer un rôle spécifique dans le
système mondial. Comme le travail a dû être «
libéré » de toute entrave à sa mobilité,
la flexibilisation territoriale repose sur l'élimination progressive
des mécanismes de contrôle et d'organisation du territoire.
Les politiques de décentralisation et de libéralisation
des filières ont ainsi appelé une revalorisation des forces
locales aptes à engager les territoires régionaux, libérés
du poids du contrôle étatique (qui a un coût), dans
cette nouvelle configuration. La fragmentation consiste donc à
conférer à chaque unité territoriale un poids spécifique
non subordonné à celui des autres, c'est-à-dire un
rôle et un éventail d'activités définis et
contrôlés en fonction de l'économie à l'échelle
mondiale. Les territoires des cultures pérennes, qui sont d'abord
des cultures d'exportation, ont bien un rapport avec ce niveau d'intégration
mondiale. L'enjeu se situe bien ici entre exclusion ou intégration.
Cette fragmentation des territoires suppose parallèlement la
reconstitution de réseaux qui, à la fois, favorisent le
développement des activités à l'échelle mondiale
et garantissent le fonctionnement des différentes parties, ce qui
suppose un effort de coordination et d'intégration à une
échelle souvent supranationale. On se situe donc à la croisée,
d'une part, de la revalorisation ou de la revitalisation des caractéristiques
fondamentales d'espaces spécifiques et, d'autre part, de la création
de réseaux (d'information, de circulation des techniques, de commercialisation,
etc.) qui transgressent les limites de ces espaces spécifiques.
La revalorisation de l'échelle locale met en jeu des facteurs
non économiques dans la mesure où elle est le lieu où
se définissent des relations économiques, sociales, culturelles
et politiques qui ne s'inscrivent pas dans la sphère du marché.
Nous en avons donné quelques exemples. L'échelle locale
a donc une certaine autonomie par rapport au marché, mais les modes
de relations qui y sont établis déterminent sa capacité
ou non à participer au nouveau développement. Tel est donc
le cadre général dans lequel il faut penser l'avenir des
cultures pérennes, si avenir il y a. La difficulté vient
du fait que les situations locales sont « improbables » et ne
relèvent pas d'un modèle unique.
On voit donc que la question est bien celle de la reconstruction de
réseaux locaux qui, pour être efficients, devraient permettre
aux producteurs de s'inscrire dans de nouvelles trajectoires de promotion
sociale. Cela demande d'importants investissements non directement productifs
à court terme, permettant entre autres une meilleure professionnalisation
des fermiers et une prise en compte de leur environnement global. L'État
s'est déjà désengagé d'un tel objectif. Le
secteur coopératif n'a pas les ressources financières pour
assurer ce rôle traditionnel. Les opérateurs privés
restent dépendants de leurs objectifs de rentabilité imposés
par le marché et qui n'intègrent pas ce type d'investissement.
Les vestiges du territoire des cultures pérennes portent les
stigmates d'une conception coloniale du lien entre produit, filière
et territoire avec laquelle il s'agit de rompre. Les vertiges du marché
libéral n'offrent pas la stabilité nécessaire à
des politiques menées sur le long terme et désorientent,
plus qu'ils n'assurent, la démarche des producteurs. Les nouvelles
formes de la concurrence territoriale sont pourtant l'occasion de redéfinir
l'architecture des relations qui déterminent l'originalité
et la compétitivité d'un territoire riche en ressources
naturelles et humaines. Elles appellent une revalorisation des individus
et de la communauté qui restent garants de la fertilité
des terroirs de production. Elles engagent les forces transnationales
à redéfinir, pour leur propre réussite, leur inscription
au lieu.
* Ce texte traite des cultures pérennes en général,
mais il s'appuie sur une expérience et des études de terrain
menées plus particulièrement chez les petits producteurs
de café des hautes terres d'Afrique.
Notes :
1 Texte introductif de la plaquette « dernière
annonce du colloque de Yomoussoukro ».
2 Daniel Hiernaux-Nicolas. Fondements territoriaux du libéralisme
contemporain. Revue Tiers Monde 1999 ; 157 : 107-20.
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