ARTICLE
L'histoire des transferts de produits a déterminé
la consommation dominante d'aujourd'hui
Les céréales
Les céréales constituent la base énergétique
de l'humanité. Les principales céréales consommées
sont le blé, le riz, le maïs. La localisation de la production
demeure liée aux lieux de domestication mais témoigne aussi
d'importants transferts : blé du Proche-Orient vers l'Europe, blé
de l'Europe vers l'Amérique, maïs de l'Amérique vers
l'Europe et l'Asie, riz de l'Asie vers l'Afrique et l'Europe [1].
La répartition géographique des différentes espèces
céréalières cultivées est fonction des transferts
historiques et des aptitudes agronomiques du milieu. C'est ainsi que le
blé est aujourd'hui essentiellement cultivé dans la zone
eurasiatique et en Amérique du Nord, le riz est asiatique, le maïs
est américain et centro-européen, le mil et le sorgho sont
africains [2].
Le riz est l'une des plus anciennes céréales cultivées
: les Chinois et les Indiens le cultivent depuis 7 000 ans. Il nourrit
plus de la moitié de l'humanité. Marchands, guerriers, navigateurs
l'ont apporté d'Asie en Afrique et en Europe. Ce sont les Arabes
qui ont fait découvrir le riz à l'Europe, il y a seulement
800 ans [2]. Aujourd'hui, sur dix sacs récoltés dans le
monde, neuf viennent d'Asie.
Denrée alimentaire la plus commercialisée dans le monde,
les céréales consommées ne sont pas forcément
celles qui sont produites localement. Toutefois, la consommation dominante
répond davantage à des pratiques séculaires. C'est
ainsi que la consommation de blé est particulièrement forte
dans son berceau d'origine : la Méditerranée, avec plus
de 100 kg par habitant par an, et parfois près de 200 kg (en Tunisie
par exemple). Le riz, bien que de plus en plus consommé en Amérique,
en Europe ou en Afrique, demeure très localisé en Asie du
Sud-Est ; le record de consommation se trouve au Myanmar avec 240 kg par
habitant et par an. Le maïs est la base de l'alimentation en Amérique
centrale et dans certains pays africains sous influence portugaise ou
britannique (Afrique du Sud, Malawi, Tanzanie, Zambie). Quant au mil,
peu commercialisé, il est essentiellement consommé là
où il est produit : principalement en Afrique tropicale (Niger,
Mali, Burkina Faso, Sénégal) [2].
Les formes de consommation des céréales sont très
variées ; cependant l'une des principales nourritures de l'homme
est le pain qui se mange dans le monde entier depuis des milliers d'années.
Il se présente sous plusieurs aspects : pain levé, galettes,
boules, crêpes... Le blé est la céréale la
plus utilisée pour fabriquer le pain, mais on utilise aussi le
seigle et l'avoine dans les pays froids. Les pâtes sont également
une utilisation très populaire des céréales [3].
En Méditerranée, les céréales sont servies
en galettes de pain ou en semoule (blé dur) accompagnant des légumes
et une protéine animale. Le sorgho et le millet, qui supportent
bien la sécheresse de l'Afrique, se mangent en bouillie ou en galettes.
Le riz, consommé en grains, accompagne le poisson, la viande et
les légumes. Avec les grains de riz abîmés, des galettes,
des feuilles, des nouilles ou de la bière sont confectionnées.
Les enveloppes de riz décortiqué servent d'engrais ou de
nourriture pour les animaux. Le maïs est utilisé en farine
: les Mexicains en font des galettes (les tortillas) qui font office de
pain. Le maïs, dont la découverte est attribuée à
Christophe Colomb, fut introduit en Europe au xvie siècle
et adopté par les méditerranéens (millas occitan
et portugais, polenta italienne).
À la diversité des espèces céréalières
s'ajoute une grande variété de formes de consommation :
grillées, en soupe, en bouillies, en galettes, en crêpes,
en couscous, en bricks, en beignets, en pains...[3].
Les légumineuses
On désigne ainsi les graines fraîches ou sèches
contenues dans des gousses: haricots, pois chiches, pois, fèves,
lentilles... Leur fonction nutritionnelle est essentiellement protéique
: leur teneur est d'environ 15 à 20 % du produit. Peu valorisées
dans la hiérarchie alimentaire, elles sont souvent qualifiées
de « viande du pauvre ». Elles complètent racines et
céréales pour améliorer l'équilibre nutritionnel
[4].
La moyenne de consommation mondiale est de 6 kg par habitant et par
an, ce qui est faible au regard d'autres produits. Les plus fortes zones
de consommation sont l'Amérique du Sud avec 11 kg, la région
sud-méditerranéenne et l'Afrique avec 8 kg environ.
La répartition géographique des utilisations est relativement
claire selon les espèces de légumineuses. La consommation
de haricots secs est essentiellement localisée en Amérique
centrale, au Brésil et en Afrique centrale : au Burundi, on en
consomme plus de 50 kg par habitant ! Outre l'Afrique centrale et l'Amérique
centrale, on consomme des pois secs surtout dans les pays économiquement
développés tels que le Canada, l'Australie, la Nouvelle
Zélande, l'Irlande, les États-Unis. Le pois chiche est très
populaire en Méditerranée. Originaire du Proche-Orient,
il est intégré au couscous où il remplace la viande
et est consommé en soupe. Lentilles et fèves sont très
largement utilisées dans les pays méditerranéens
d'influence orientale : Égypte, Maghreb, Proche-Orient, ainsi qu'en
Inde, où le bol de pois chiches ou de lentilles est souvent la
base du repas ; les traditionnels chapatis renferment 15 % de farines
de légumineuses. La fève est particulièrement appréciée
dans ces régions et présente une symbolique forte. Elle
est consommée crue ou cuite.
Penchons-nous sur les origines des différentes légumineuses
sèches. Les légumineuses, venues d'Asie ou spontanées
au Proche-Orient, furent dès le début de l'agriculture une
composante importante du complexe agricole asio-méditerranéen
: vesces, pois, lentilles sont attestées sur de nombreux sites
archéologiques du Proche-Orient. Les gesses et les vesces poussaient
spontanément en abondance au Moyen-Orient. Leurs graines furent
consommées par les pauvres jusqu'au xviiie siècle.
On en faisait du pain en période de famine. Aujourd'hui, elles
sont exclusivement cultivées pour l'alimentation du bétail
[2].
Les lentilles étaient cultivées en Inde et en Égypte
dès le néolithique. L'Égypte en était un grand
exportateur du temps des pharaons. Les Grecs et les Latins en faisaient
un usage abondant : elles étaient notamment la base alimentaire
des troupes romaines en campagne. Le pois, résistant au froid,
a été cultivé dès le début de l'agriculture
dans tout le bassin méditerranéen mais aussi jusqu'en Europe
du Nord.
Pour le haricot, on en distingue deux sortes : celui qui était
consommé en Méditerranée avant le xviie
siècle provenait de l'Inde et s'appelait mongette. Le haricot actuel
vient d'Amérique, plus précisément du Mexique et
du Pérou. Cette origine explique sans doute la forte consommation
en Amérique centrale et au Brésil, géographiquement
très proches des zones d'origine. Le haricot y est l'élément
protidique indispensable à l'équilibre d'une ration essentiellement
constituée de maïs et de manioc. L'Amérique latine
a traditionnellement la plus forte consommation de haricots. Au Mexique,
on mélange les grains secs bouillis avec du sel, du piment et une
herbe aromatique : c'est le friol de olla qui, mangé avec
des galettes de maïs (tortilla), constitue le plat quotidien des
paysans et des classes populaires. On y consomme aussi le fameux haricot
rouge [1].
En Afrique, les légumes secs constituent un complément
non négligeable aux rations de céréales ou de racines
et tubercules. En zone sèche, le niébé, dont on consomme
graines et feuilles, accompagne le mil et le sorgho. En zone tropicale,
on trouve le voandzou ou pois bambara. C'est en Afrique centrale que l'on
trouve les niveaux de consommation de légumes secs parmi les plus
élevés au monde : Burundi avec 58 kg/habitant/an, Rwanda
avec 30 kg, Ouganda avec 22 kg. Leur consommation se porte essentiellement
vers le haricot (doliques) et le pois.
Les oléagineux
Entrent dans cette catégorie tous les fruits ou graines susceptibles
de fournir de l'huile. Le plus célèbre est sans doute l'olivier.
Originaire du Proche-Orient, il a connu une réelle expansion en
Méditerranée avec les Romains qui marquaient par sa culture
les limites des territoires conquis. Le sésame est probablement
l'un des plus anciens oléagineux cultivés dans le bassin
méditerranéen : l'huile en était consommée
par les Assyriens et les Babyloniens [2].
L'expansion des oléagineux s'est faite dans le contexte des colonisations.
Par exemple, l'arachide fut introduite en Afrique par les Portugais qui
l'ont ramenée des Andes. Son développement sur le continent
fut assuré par les Français et les Anglais qui visaient
l'approvisionnement des métropoles. Le palmier à huile,
grande culture d'aujourd'hui en Asie, est originaire d'Afrique. Les Français
l'introduisirent en Indonésie à la fin du xixè
siècle.
Le soja est originaire de Chine où il est cultivé depuis
plus de 4 000 ans. Consommé directement pour l'alimentation humaine,
il sera diffusé par les missionnaires bouddhistes au Japon, puis
dans tout l'Extrême-Orient à partir du vie siècle
[2]. La culture du soja a connu une réelle expansion mondiale après
la Seconde Guerre mondiale seulement, sous l'impulsion de l'Amérique
du nord pour réduire son gros déficit en huile et pour l'alimentation
de son bétail. Le soja fut ainsi introduit en Amérique latine
pour devenir la plus grande culture oléagineuse mondiale.
Les racines et tubercules : ces indispensables
substituts aux céréales
Les complexes vivriers de notre planète ont deux bases énergétiques
fondamentales : les céréales et les racines et tubercules.
Les zones à dominante céréalière sont plus
fréquentes, celles à consommation de racines et tubercules
prédominantes sont minoritaires (Afrique de l'Ouest), mais la plupart
des zones sont mixtes. Les racines et tubercules ne sont généralement
pas classés dans les produits riches en protéines et pour
cause : ils ne contiennent que 1 à 2 % de protides. Nous avons
tenu à les faire apparaître ici dans la mesure où,
dans certaines régions, ils sont à la fois la base énergétique
et la base protéique principales étant donné l'intensité
des niveaux consommés. C'est ainsi qu'en Afrique centrale, un habitant
moyen en consomme annuellement de 200 à 350 kg !
Les racines et tubercules ont été cueillis avant d'être
cultivés. Aussi sont-ils utilisés dans l'alimentation humaine
depuis des millénaires. La plupart viennent des zones tropicales
humides d'Asie, tels l'igname et le taro. La patate douce et l'igname
américain proviendraient d'Amérique centrale. Le manioc
constituait la base de la nourriture des Indiens de l'Amazonie lors de
l'arrivée des premiers Européens. C'est vraisemblablement
lorsque le trafic des esclaves s'établit entre l'Amérique
et l'Afrique (xvie au xixe siècles) que le
manioc fut introduit en Afrique [2].
La pomme de terre fut longtemps le légume des pauvres en Europe
au cours de ces derniers siècles. Largement adoptée comme
aliment de base par les masses populaires, elle fut à l'origine
de la terrible famine de 1845 en Irlande, suite à une maladie qui
l'a décimée. Elle est apparue sur toutes les tables il y
a seulement une centaine d'années. Les Incas du Pérou cultivaient
depuis fort longtemps de petites pommes de terre, les papas, pour se nourrir.
Après la découverte de l'Amérique, Pizarro ramena
ce légume au xvie siècle. Considérée
comme toxique, elle fut d'abord réservée à l'alimentation
des animaux, et fut acceptée comme aliment par les européens
à partir de la fin du xviiie siècle [1].
En somme, l'Amérique a fourni la pomme de terre aux zones tempérées,
le manioc à l'Afrique puis à d'autres zones tropicales,
la patate douce à l'Asie. L'Asie a apporté l'igname et le
taro. L'Afrique a ainsi constitué sa base alimentaire sur des féculents
tropicaux cultivés depuis peu : la banane plantain, le taro se
seraient implantés entre le viiie et le xive
siècles ; le manioc, la patate douce, le macabo n'auraient été
introduits qu'à partir de la fin du xive siècle.
Actuellement, les principales racines et les principaux tubercules consommés
sont la pomme de terre, qui représente environ 50 % des tubercules
cultivés dans le monde, le manioc et la patate douce. Ces trois
produits représentent à eux seuls 93 % de la production
mondiale de racines et tubercules. D'autres sont relativement moins importants
comme l'igname, le taro, le macabo, le topinambour, les crosnes...
La répartition géographique de la consommation est la
suivante : la pomme de terre en Europe de l'Est et de l'Ouest, le manioc
en Afrique et en Amérique du Sud, la patate douce en Asie et un
peu en Afrique, l'igname en Afrique, Amérique Latine, Asie et Océanie,
le taro en Océanie. L'igname jouit d'un prestige inégalé
dans ce groupe d'aliments. Sa culture est souvent réservée
aux hommes, il est servi lors des fêtes et cérémonies
et a une grande importance culturelle. Paradoxalement le manioc, bien
qu'originaire de l'Amérique latine, y est aujourd'hui très
peu consommé, à l'exclusion du Paraguay (150 kg par habitant).
Les pays nord-méditerranéens sont quant à eux de
gros consommateurs de pommes de terre, notamment le Portugal et l'Espagne
(avec 120 à 130 kg par habitant par an).
La consommation mondiale de racines et tubercules s'élève
en moyenne à 54 kg par habitant par an. Mais on observe une forte
différenciation par continent : l'Afrique détient le record
quantitatif avec 132 kg essentiellement constitués de manioc et
d'igname. Le record mondial de consommation se trouve au Zaïre avec
390 kg par habitant par an, soit plus d'un kilo par jour ! Suit l'Océanie
avec 95 kg constitués de pommes de terre, de taro, de patates douces.
L'Europe est forte consommatrice de pommes de terre, avec 80 kg en moyenne,
avec un record en Irlande (130 kg) et en Pologne (140 kg). L'Amérique
et l'Asie sont plutôt des civilisations des céréales
; aussi la consommation de racines et tubercules y est-elle modérée.
L'Asie, berceau de nombreuses racines, est le plus faible consommateur
avec seulement 38 kg, pour l'essentiel de la patate douce. En Amérique
du Nord et du Sud, les consommations sont similaires avec 60 à
65 kg ; seulement il s'agit presque exclusivement de pommes de terre au
Nord et en quantités égales de pommes de terre et de manioc
au Sud.
Typologie des modèles alimentaires
Approfondissons la géographie mondiale des différenciations
des apports protéiques en établissant une typologie des
modèles alimentaires (tableau).
La typologie étant fondée sur ce qui différencie,
les caractéristiques des rations alimentaires dans les différents
pays ont été mises en évidence en calculant les indices
relatifs des disponibilités exprimées en calories finales
par groupe de produits, par rapport à la moyenne occidentale. Ce
choix ne signifie pas que nous considérions le modèle dit
occidental comme le modèle de référence sur les plans
nutritionnel et économique, mais il faut reconnaître qu'il
constitue le modèle dominant1 de la période moderne.
En effet, vers le milieu du xxe siècle, le triomphe
de l'économie de marché a transformé en profondeur
l'agriculture et l'alimentation. La masse marchande créée
a bénéficié de plus en plus à l'industrie
et aux services incorporés dans les produits ; c'est pourquoi on
qualifie ce modèle occidental d'agro-industriel. On constate par
ailleurs que le phénomène international de diffusion-imitation
des modes d'alimentation tend à privilégier le modèle
agro-industriel. Il a donc semblé pertinent de comparer les caractéristiques
apparentes des modèles alimentaires et leur évolution par
rapport à ce modèle [4].
Le modèle de référence utilisé a été
calculé sur la base des informations statistiques des vingt et
un pays dits les plus développés2 [1]. Onze groupes
de produits ont été déterminés : céréales,
racines et tubercules, fruits et légumes, légumineuses,
sucre, viandes et ufs, poissons, lait et produits laitiers, graisses
végétales, graisses animales , oléagineux. Pour chacun
des cent trente pays pour lesquels nous disposons des statistiques et
chacun des groupes de produits, nous avons calculé les indices
relatifs de consommation. Ainsi nous déterminons des profils alimentaires.
L'ensemble des profils alimentaires similaires constitue un modèle
alimentaire type.
La typologie mondiale met en évidence trois modèles fondamentaux
subdivisés en huit groupes [5].
* Le modèle occidental qui est caractérisé
par une ration alimentaire élevée sur le plan énergétique
(plus de 3 000 kcalories disponibles par habitant et par jour) et riche
en lipides et en protéines. Il est lui-même subdivisé
en trois groupes :
- le modèle diversifié qui regroupe les pays anglo-saxons,
ceux de l'Europe occidentale et la plupart des pays d'Europe centrale.
Pour ces modèles, le qualificatif de diversifié n'est pas
usurpé dans la mesure où toutes les composantes relatives
sont élevées à l'exception des poissons et légumineuses
qui présentent des niveaux de consommation très différents
au sein du groupe. L'ensemble se caractérise par une forte proportion
de produits animaux ;
- le modèle méditerranéen plus végétarien
se caractérise par une tradition céréalière,
fruitière et légumière, aliments complétés
par des légumineuses et du poisson. Cette diète est également
riche en huile végétale ;
- le modèle scandinave qui est particulièrement
riche en poissons et produits laitiers.
* Les modèles traditionnels agricoles qui caractérisent
la quasi-totalité des pays du Tiers Monde africain et asiatique,
ainsi qu'une partie de l'Amérique latine, sont différenciés
par une forte consommation relative de céréales et/ou de
racines et tubercules, complétées parfois par des produits
riches en protéines, essentiellement les légumineuses. Ils
présentent les rations alimentaires les plus faibles sur le plan
énergétique et les plus déséquilibrées
par un excès de glucides au regard des normes nutritionnelles généralement
admises.
La grande masse d'entre eux sont céréaliers
ou à base de racines.
Le modèle sucrier est issu d'une grande culture locale
du sucre. Il est de type traditionnel céréalier combiné
avec des légumineuses et du sucre en abondance. On le trouve essentiellement
en Amérique latine et au Swaziland.
* Les modèles traditionnels mixtes comportent de fortes
disponibilités relatives en céréales et/ou de racines
et tubercules et de certains produits animaux tels que le lait dans les
zones traditionnellement pastorales (modèle pastoral) ou
la viande dans les grandes zones d'élevage extensif d'Amérique
latine ou d'Asie (Mongolie), ou encore le poisson en Asie du Sud-Est (Japon,
Philippines, Corée) et dans certains pays d'Afrique équatoriale
et tropicale.
Le modèle occidental riche en protéines animales, bien
qu'étant le modèle dominant au niveau international, demeure
faiblement présent dans le monde. Seulement 15 % de la population
mondiale est susceptible de le suivre d'après une estimation grossière
; cependant, ce chiffre est sous-estimé dans la mesure où
une frange de la population des pays en développement s'est appropriée
ce mode de consommation. Une évaluation au plus juste nécessiterait
de connaître les niveaux et les caractéristiques des disparités
internes aux sociétés, ce qui, en l'état actuel des
appareils statistiques, s'avère impossible [5].
Parmi les modèles traditionnels, qui sont ceux qui nous occupent
dans ce propos et au titre d'illustration, nous pouvons distinguer trois
types de modèle à base de protéines végétales
majeures dans les rations alimentaires. C'est ainsi qu'au Burundi, par
exemple, les consommateurs puisent leurs ressources protéiques
dans les légumineuses sèches avec près de 50 kg par
an et plus de 30 g par jour ; au Vietnam, seules les céréales
remplissent cette fonction avec une consommation de près de 200
kg par an, alors qu'en République Centrafricaine, les racines et
tubercules sont si fortement présentes dans la ration alimentaire
(280 kg par habitant par an) qu'elles fournissent autant de protéines
que les céréales dans la ration (au Congo démocratique,
la consommation atteint 340 kg !) (figure
3).
Quel avenir dans le moyen et le long terme
?
Si l'on considère que les systèmes alimentaires des PEMD
ne sont que la reproduction de la dynamique des systèmes des PED
avec un simple décalage historique lié au niveau de développement,
on est porté à penser que l'importance relative des protéines
végétales dans l'alimentation ne pourra que régresser.
Considérées en effet comme des aliments « inférieurs
» sur le plan de la qualité et de l'avantage nutritionnel,
elles ont été largement supplantées par les protéines
dites « supérieures » : viandes et poissons [6]. Les
nutritionnistes ont été pour beaucoup dans cette évolution
car ils enseignaient que seules les protéines animales avaient
une valeur nutritionnelle intrinsèque. Cette évolution s'inscrivait
bien aussi dans une logique sociale face à un manque. La viande,
jadis réservée aux tables de riches et si peu présente
autrefois dans les assiettes, est devenue disponible dans les PED dans
la phase de prospérité de l'après-guerre ; elle est
devenue indispensable dans une perspective de hiérarchie sociale
ascendante.
Le processus attendu de diffusion-imitation au niveau international
serait amplifié par deux phénomènes : la libéralisation
des marchés internationaux et l'urbanisation. La première
composante engendre des transferts d'aliments agro-industriels et de comportements
qui touchent prioritairement les milieux urbains, réceptacles des
filières internationales.
Si ce processus de substitution des protéines animales aux protéines
végétales se poursuivait à un rythme soutenu, il
s'opérerait une pression insoutenable sur les ressources naturelles.
En effet, il y a impossibilité à généraliser
le modèle alimentaire des PED à l'ensemble de la planète,
compte tenu de l'accélérateur de la production végétale
nécessaire pour produire des protéines animales [7,8].
Cette vision linéaire de la reproduction de l'histoire du développement
des sociétés est sans doute à remettre en question
pour trois raisons au moins.
* L'avenir des protéines végétales dans les PEMD
va dépendre de l'évolution des conditions économiques
et sociales. Produits coûteux, les protéines animales sont
en régression en période de crise économique. En
Afrique, en Méditerranée du Sud, on a observé récemment
un retour aux sources végétales pour des raisons de capacités
d'accès aux produits animaux.
* Le développement des protéines végétales
peut être encouragé par l'effet de crises successives qui
affectent durablement les productions animales. Le consommateur des PEMD,
tout comme celui des PED, se découvre une sensibilité à
la qualité et à l'innocuité des aliments par rapport
à sa santé. Toutefois, les protéines végétales,
céréales et oléagineux essentiellement, sont touchées
par les OGM. La peur du consommateur face aux OGM sera-t-elle plus forte
que la peur des zoonoses ?
* Le consommateur a davantage accès à l'information et
peut anticiper les renversements de tendances internationales. Or les
discours scientifiques et médicaux ont déjà convaincu
les consommateurs des PED qu'il était bénéfique pour
sa santé de ne plus consommer autant de protéines animales.
Cette nouvelle tendance lourde peut influencer le consommateur des PEMD.
Notes
1Nous entendons par dominant le fait qu'il constitue le mode
d'alimentation auquel on aspire et non le fait qu'il soit le plus fréquent.
2Allemagne, Australie, Autriche, Belgique-Luxembourg, Canada,
Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grèce,
Irlande, Islande, Italie, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas,
Portugal, Royaume-Uni, Suisse, Suède.
REFERENCES
1. MALASSIS L, PADILLA M (1986). Économie agro-alimentaire
: l'économie mondiale. Paris : Éd. Cujas.
2. HARLAN JR (1987). Les plantes cultivées et l'homme.
ACCT ; 410 p.
3. BARRAU J (1983). Les hommes et leurs aliments. Temps
Actuels ; 378 p.
4. MALASSIS L, PADILLA M (1986). Traité d'économie
agro-alimentaire - Tome III : L'économie mondiale. Paris
: Editions Cujas ; 449 p.
5. PADILLA M, LE BIHAN G (1997). La dynamique internationale de
la consommation alimentaire. In : Economies et sociétés,
Série AG n°23 : 11-25.
6. DELORME H, CHARVET JP, COULOMB P, PADILLA M (1992). Prospectives
à long terme des équilibres alimentaires mondiaux : le cas
des pays en développement. Rapport pour le Commissariat général
du Plan - Convention d'étude n°44/1991 - Juin 1992.
7. PADILLA M (1996). Traité d'économie agro-alimentaire,
Tome IV : Les politiques alimentaires. Paris : Editions Cujas ; 255
p.
8. MALASSIS L (1994). Nourrir les hommes, Paris : Ed. Flammarion,
Collection Dominos ; 126 p.
9. PADILLA M, ALLAYA M, MALASSIS L (1997). Que mangeons-nous
? Montpellier : Agropolis Museum/ CIHEAM-IAM
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