ARTICLE
Présentation générale
La liste des utilisateurs de ces ANC, détaillée dans la
précédente édition [1], est la suivante :
- les épidémiologistes et nutritionnistes ;
- les responsables de centres de restauration collective sociale ou
privée ;
- les concepteurs de « rations-types » destinées aux
forces armées, alpinistes, navigateurs... ;
- les industriels de l'agroalimentaire soucieux de promouvoir la qualité
nutritionnelle de leurs produits ;
- les médecins et les diététiciens dans leurs conseils
à leurs patients, [...] et les « professions-relais »
: enseignants, pharmaciens, journalistes... ;
- les responsables nationaux de la politique alimentaire et nutritionnelle
dans : l'observation des rapports entre les niveaux de consommation et
la santé publique, l'élaboration de leurs actions économiques
sur le long terme ;
- les professionnels dans l'étiquetage nutritionnel de leurs
produits dans l'attente de l'harmonisation européenne de 1993 ;
- en outre, et enfin, « il est souhaitable de faire prendre conscience
aux Français de leur responsabilité dans le maintien de
leur santé et de celle des membres de leur famille. [...] À
côté de publications scientifiques qui font état des
recherches en cours et qui portent souvent sur des problèmes ponctuels,
ce document donne une vision globale de nos connaissances ».
Cela fait du monde..., pour ainsi dire tous les citoyens ! Cette énumération
presque exhaustive peut paraître longue, mais elle montre bien tout
l'intérêt que peuvent représenter des valeurs de référence
de ce type dans un pays, et témoigne aussi de l'esprit humaniste
et de la volonté pédagogique qui animaient l'auteur principal
de l'ouvrage.
Elle se terminait par la notation suivante : « Cet ouvrage est
la première mise à jour d'un document qui continuera à
être revu et complété périodiquement afin de
tenir compte du progrès des connaissances et de l'évolution
des modes de vie. »
Cela s'est révélé exact, puisque cette année
2000 verra enfin, après 3 années de préparation,
élaboration, discussion, relecture..., la parution de l'édition
suivante des ANC.
Mais outre l'étendue des retombées potentielles que cette
initiative d'instituer des ANC français pouvait avoir, et le tournant
historique qu'elle représentait en termes de santé publique,
la liste d'utilisateurs... et d'utilisations qui y était mentionnée,
et qui reste tout à fait valable, témoignait aussi de la
nécessité de disposer de normes en matière d'apports
nutritionnels. Ces normes peuvent prendre des formes ou remplir des fonctions
différentes : elles peuvent par exemple être de nature réglementaire
et concerner l'étiquetage, et ce sont en Europe les apports journaliers
recommandés ou AJR. Les ANC sont des valeurs de référence
plus complètes, parce qu'adaptées à chaque âge,
aux deux sexes et aux états physiologiques particuliers, comme
la grossesse ou l'allaitement, ou les activités musculaires intenses
et régulières. Mais il existe aussi d'autres valeurs de
référence, en particulier celles indiquant les limites au-delà
desquelles il peut y avoir risque d'excès : ce sont les limites
de sécurité. Plus que des notions différentes, il
s'agit en réalité d'une échelle de valeurs.
Valeurs de référence : définitions
et liste
Les apports journaliers recommandés
ou AJR (figure 1)
et les valeurs françaises de « restauration » (tableau
1)
Les AJR ne représentent pas à proprement parler des recommandations
mais des valeurs moyennes utilisées pour l'étiquetage
des denrées alimentaires : on devrait donc de ce fait plutôt
les appeler « valeurs de référence étiquetage
». Ce sont les quantités de vitamines et éléments
minéraux figurant dans la directive européenne relative
à l'étiquetage nutritionnel (90/496/CEE), transposée
dans le droit français par le décret n° 93 1130 du
27 septembre 1993 et l'arrêté du 3 décembre 1993 (tableau
1). Elles sont issues du groupe d'Helsinki qui réunissait en
1988 des scientifiques et des représentants des professions, et
sont passées dans le droit français en 1993.
Les valeurs qui avaient fait l'objet d'un avis de la commission d'étude
des produits destinés à une alimentation particulière
(ou CEDAP) sur la restauration des aliments en vitamines et minéraux
(avis n° 16 du 10 avril 1997) étaient dérivées
des AJR, mais aussi des ANC français en ce qui concerne, pour la
classe des vitamines, le cas du beta-carotène, qui y figure de
façon identifiée (tableau 1).
Les apports nutritionnels conseillés
ou ANC
Les apports nutritionnels conseillés ou ANC sont conçus
pour couvrir les besoins d'une population (figure 1) : ils sont
d'ailleurs nommés « apports de référence pour
une population », ou ARP, dans la traduction française (1994)
du rapport européen du Comité scientifique pour l'alimentation
humaine [2] de 1992. Ils sont calculés à partir de la valeur
des besoins physiologiques qui, eux, sont mesurés sur un groupe
d'individus, et correspondent aux « besoins moyens » ou BM du
même CSAH. En ajoutant deux écarts types, pour tenir compte
de la variabilité interindividuelle existant dans toute population,
à ces besoins de nature individuelle, on obtient les ANC, qui sont
donc de nature statistique et sont censés couvrir en théorie
les besoins de 97,5 % de la population.
L'écart type utilisé dans ce calcul est fixé à
15 % de la valeur moyenne des besoins ; il est sensiblement plus faible
que l'écart type des apports alimentaires réels en nutriments
correspondants, observé dans les enquêtes de consommation,
et qui se situe généralement entre 20 et 40 %. Cela tient
au fait que les besoins physiologiques des individus présentent
une dispersion plus faible que celle des apports alimentaires, beaucoup
plus complexe, parce qu'elle intègre de multiples composantes,
dont le choix du consommateur et la composition des aliments.
Il découle de cette définition que lorsque le niveau d'apport
moyen en un nutriment donné dans une population se trouve à
77 % des ANC (c'est-à-dire mathématiquement à l'ANC
moins deux écarts types, donc au niveau des besoins), la
loi des probabilités fait qu'un individu sur deux dans cette population
est en dessous des besoins, et par conséquent 50 % de la population.
Cette proportion se monte à 84 % lorsque la moyenne est à
66 % des ANC. Mais si l'apport moyen est équivalent à l'ANC,
les besoins de la population sont théoriquement couverts.
Il faut déjà remarquer que, comme on peut le constater
à l'examen du tableau 1, des valeurs de références
[1, 2] définies de la même manière, telles que les
ANC et les ARP, peuvent, issues d'instances différentes, représenter
des niveaux très différents ; de même, on s'aperçoit
qu'entre 1992 et 2000, les valeurs des ANC français se sont modifiées,
parfois à la hausse, comme pour la vitamine C, mais plus souvent
à la baisse, comme pour plusieurs vitamines du groupe B. On voit
donc que les ANC ont une valeur et relative et provisoire
et ne valent que sur une période donnée. Ils nécessitent
d'être réévalués, réajustés ou
confirmés à intervalles réguliers, d'abord à
la lumière de toutes les données scientifiques nouvelles
apparues entre temps sur le sujet, qui comportent en particulier maintenant
davantage d'études statistiques rigoureuses. D'autres concepts
prennent également de plus en plus d'importance dans les analyses
et les décisions, ce sont les dimensions de prévention et
de santé publique. Enfin, il faut tenir compte de l'évolution
des comportements individuels, qui introduit des différences dans
les apports, en particulier en énergie, en fonction des dépenses
ou des modes de vie en général, et par conséquent
aussi des besoins en vitamines.
Place des ANC dans l'échelle
des valeurs de référence (figure
1)
Les ANC (et le besoin moyen dont ils découlent) ne constituent
pas les seules références permettant de juger de la situation
nutritionnelle d'une population. Différents repères ont
été fixés sur la courbe des niveaux d'apport, notamment
dans l'introduction du rapport européen sur les substances nutritives
du CSAH (1992-1994). En récapitulant, on dispose en tout de quatre
ou cinq repères :
- le seuil d'apport minimal ou SAM du CSAH [3], qui est censé
représenter en fait le seuil de la déficience ou la limite
d'apparition des symptômes cliniques de la carence. Ex : 10 mg par
jour pour la vitamine C ou 100 µg par jour pour l'acide folique (vitamine
B9) ; en l'absence de ces données, on peut utiliser le besoin moyen
moins deux écarts types ;
- le besoin moyen (BM du CSAH [3], et dietary reference
intakes ou DRI [3] des Américains dans la version recommended
intakes for individuals), déjà défini plus haut
comme valeur de base dans le calcul des ANC : c'est donc la valeur des
besoins des individus, établie selon le cas [in ANC 2000]
sur la base de données métaboliques (par exemple à
partir du degré d'absorption, cas de la vitamine B12) ou biochimiques
(cas des vitamines B1 et B2), ou d'études épidémiologiques
permettant de croiser des valeurs alimentaires et biologiques (cas de
la vitamine C et des folates) ;
- les apports de référence pour une population
(ARP du CSAH et ANC) ou besoins moyens (BM) + deux écarts types,
qui intègrent donc les marges statistiques de sécurité
de « couverture des besoins » : si la moyenne ou la médiane
se situe à leur valeur, 97,5 % de ladite population a théoriquement
ses besoins couverts (voir plus haut). Remarque : les ANC 2000 ont acquis
une dimension supplémentaire par rapport aux précédents
: ils sont fixés en principe comme des besoins optimaux, qui intègrent
à la fois les marges statistiques définies ci-dessus et
des éléments de prévention individuelle (cas des
vitamines E et C et de l'acide folique, in ANC 2000).
- les limites de sécurité : elles représentent
la valeur d'apport qui tient compte d'une marge de sécurité
entre la dose la plus faible présentant des effets secondaires
indésirables (lowest observed adverse effect level ou LOAEL)
et les ANC, et ne concernent qu'un nombre limité de vitamines.
Elles ont été établies et entérinées
en 1995 par le Conseil supérieur d'hygiène publique de France
(tableau 2).
Les limites de sécurité
Étant donné que leur intégration aux recommandations
est de plus en plus étendue, il est peut-être utile de bien
les situer. Elles ont acquis une valeur normative dans certains pays,
comme les États-Unis, qui ont ces dernières années
réexaminé les recommandations. Et si, en Europe, le risque
de dépasser certaines limites en ingestion quotidienne de vitamines
avait déjà été mentionné dans le rapport
du CSAH de 1992-1994 (tableau
4), la France avait été en 1995 la seule, avec l'avis
du Conseil supérieur d'hygiène (CSHPF) [4], à statuer
sur ce sujet (tableaux 3 et
4). Et, actuellement, elle semble adopter une position
encore plus prudente concernant l'ensemble des vitamines hydrosolubles
et des minéraux que celle prise précédemment dans
l'avis du conseil d'hygiène : il s'agit de codifier les règles
générales d'ajout de ces nutriments aux aliments afin de
ne pas dépasser pour les plus forts consommateurs des niveaux qui
pourraient conduire à terme à des risques (tableau
3).
Aux États-Unis, certaines vitamines seulement sont placées
dans le tableau comportant des tolerable intake levels ou UL [3],
les valeurs indiquées étant graduées selon l'âge
et le sexe, au même titre que les apports conseillés eux-mêmes
; elles valent pour les vitamines D, B6, l'acide folique et la niacine
: les limites pour l'adulte de 19 à 70 ans, sont respectivement
de 50 µg, 100 mg, 1 000 µg et 35 mg par jour.
D'après la place qu'occupent les ANC, parmi les autres valeurs
de référence, on peut conclure pratiquement que :
1) les ANC représentent, compte tenu des données scientifiques
existantes au moment où ils sont établis, un optimum d'apport
pour une population. Il en découle que, pour un individu donné,
l'idéal est de se situer pour chaque nutriment à une valeur
d'apport comprise entre 0,8 et 1 fois les ANC [6] ;
2) les apports recommandés en général sont, et
demeurent, malgré la meilleure prise en compte des données
scientifiques, une notion évolutive qui devrait tendre vers toujours
plus de précision(s) et d'adaptation aux réalités
de la consommation et de la composition des produits. De nombreux pays
s'y emploient, dont le nôtre, mais il faut aussi se rendre compte
que cette réalité devient de plus en plus difficile à
cerner car elle change et s'internationalise de plus en plus rapidement
(produits transformés surtout). Ce souci de perfectionnisme scientifique
et l'évolution des comportements et des produits expliquent pourquoi
les apports conseillés ont du mal à voir le jour dans certains
pays et que la phase de discussion préalable à la décision
soit si longue et si laborieuse.
Les données internationales
Les apports conseillés (tableau
5)
Quand on considère les recommandations des différents
pays occidentaux en ce qui concerne les apports en vitamines, on est frappé,
sinon dérouté par les écarts existant entre les positions
: elles ont pourtant été l'aboutissement de réflexions
et d'analyses dont la pertinence et le bien-fondé sont incontestables.
Ces divergences tiennent à différentes raisons qu'il est
intéressant de comprendre pour y apporter des améliorations
dans la mesure du possible.
Cependant, elles tendent à s'atténuer si l'on en juge
par l'évolution des valeurs conseillées : il est certain
qu'il se produit insensiblement, au cours de la phase d'élaboration
de ces recommandations, des transferts d'informations entre pays ou experts,
et que ces derniers recherchent une harmonisation des recommandations,
nécessaire au niveau des échanges, qu'ils soient de nature
commerciale ou scientifique, ou qu'ils relèvent de la politique
de santé publique. De fait, les utilisateurs, de tous les horizons
possibles, apprécient d'avoir des valeurs analogues lorsqu'ils
ont par exemple à comparer les résultats d'études
issues d'autres pays ou qu'ils sont chargés d'élaborer des
produits à l'exportation...
Un autre facteur qui joue en faveur d'une relative convergence des positions
concerne les résultats scientifiques portant sur l'effet bénéfique
de certains nutriments, qu'ils soient donnés sous forme ajoutée
ou présents naturellement dans les aliments. C'est le cas pour
les facteurs alimentaires ou nutritionnels disposant d'un pouvoir anti-oxydant
parallèlement à la mise en lumière du rôle
des radicaux libres, que des hypothèses récentes ont fait
apparaître comme des facteurs de risque de maladies dégénératives
et des processus du vieillissement, lorsqu'ils sont en excès, alors
qu'ils demeurent physiologiquement et « immunitairement » indispensables...
Il y a parfois là un effet de mode en faveur d'une relative nouveauté,
qui peut mener à une certaine précipitation dans les études
d'intervention et entraîner une inflation plus ou moins généralisée
dans les valeurs des recommandations... Or, il est difficile parfois d'y
voir clair, lorsque beaucoup de travaux, de modes différents (cellulaires,
expérimentaux chez l'animal, ou épidémiologiques
chez l'homme) sont en cours et n'ont pas encore révélé
de résultats probants et indiscutables. Si l'on reprend l'exemple
des facteurs anti-radicalaires, il est certain que les vitamines possédant
un pouvoir anti-oxydant (vitamine E, vitamine C et carotènes) sont
précisément en abondance dans les catégories d'aliments
qui apparaissent souvent comme préventives de grandes pathologies,
telles que cancers ou maladies cardio-vasculaires, à savoir les
légumes et les fruits. Mais, avant de conclure à l'efficacité
prépondérante de tel ou tel nutriment caractérisé
et d'en majorer les apports, il faut considérer que ces aliments
contiennent aussi un grand nombre de facteurs qui peuvent être au
moins aussi bénéfiques et qui existent sous de multiples
formes : les fibres, les polyphénols, les autres caroténoïdes,
dont les rôles sont loin d'être connus.
C'est pourquoi, avant de remettre en cause ou de réajuster des
recommandations d'apports qui ont au moins valeur d'usage, il convient
de vérifier la validité des outils utilisés ou d'en
rechercher de nouveaux.
Une politique d'apports en nutriments est en définitive la résultante
de la position des experts, au regard des données scientifiques,
et de l'utilisation qui en est faite ensuite par les responsables de la
politique de l'alimentation.
Les limites de sécurité
Il y a une prise de conscience de plus en plus générale
dans les pays industrialisés de la notion de limites supérieures
d'apport (upper limits des experts américains), bien que
cette notion recouvre des niveaux et des formes très différents
selon les pays, et, en particulier que la marge de sécurité
envisagée entre la dose la plus faible qui donne des effets secondaires
en ingestion chronique (LOAEL) et la limite d'emploi autorisée
puisse être très variable. S'il est probable que, dans un
certain nombre de cas, en particulier aux États-Unis, ou à
l'échelle de l'Union européenne, une pression commerciale
non négligeable joue sur le choix final des décideurs politiques
par rapport aux positions des experts, il est sûr que d'autres facteurs
entrent en ligne de compte, par exemple ceux liés à des
particularités nationales. En France, par exemple, les consommateurs
attachent une importance affective au caractère « naturel
» des produits alimentaires, qui va de l'engouement pour les produits
dits biologiques à la consommation grandissante des produits de
terroir. Il est probable que le consommateur français ira, dans
l'ensemble, plus spontanément vers des produits à «
teneur garantie » ou « naturellement riches en... » que
vers des aliments qu'il pourrait considérer comme « manipulés
», voire « trafiqués » (sic), comme les aliments
enrichis ; le Français a le sentiment que plus la nourriture est
traditionnelle, meilleure elle est... Il a en outre une méfiance
instinctive pour les dogmes scientifiques quand il ne les comprend pas
et il admettra plus facilement une marge d'incertitude quant à
une insuffisance éventuelle, mais aléatoire, en certaines
vitamines que certaines populations plus crédules ou plus timorées
quant à leur santé, vue au travers de leur alimentation.
C'est ainsi que les Français sont, en tout cas à l'heure
actuelle, moins consommateurs de compléments vitaminiques que les
citoyens américains ou allemands [7] et réservent cette
pratique aux périodes de fatigue ou de stress dans 65 % des cas,
ou de risque d'infection ; et, contrairement aux Américains, cette
consommation est le plus souvent temporaire, sous forme de cures, et abandonnée
semble-t-il à l'âge de la retraite [8] !
Réponses à l'insuffisance d'apport
: les formes et les politiques de supplémentation
L'enrichissement
L'enrichissement est, selon le Codex Alimentarius « l'adjonction
à un aliment de un ou plusieurs éléments nutritifs
essentiels qui sont ou non normalement contenus dans cet aliment, à
l'effet de prévenir ou de corriger une carence démontrée
en un ou plusieurs éléments nutritifs dans la population
ou dans des groupes spécifiques de population ».
On voit que le concept d'enrichissement doit s'appliquer lorsqu'il apparaît
des risques de carence démontrés dans toute ou parties d'une
population : il s'agit donc d'une mesure de santé publique, mais
sa justification peut varier d'un pays à l'autre en fonction de
situations nutritionnelles soit conjoncturelles, soit permanentes, et
des seuils de risque définis par les autorités de chaque
pays. Il est par conséquent là encore relatif...
La restauration (ou restitution)
Cette notion est également définie par le Codex
: « c'est l'adjonction à un aliment du ou des éléments
nutritifs qui ont été inévitablement perdus lors
de l'application de bonnes pratiques de fabrication ou de l'entreposage
et des procédures normales de manutention ». L'avis de la
CEDAP en était très proche, mais avait limité cette
restitution : 1) aux nutriments qui étaient contenus dans l'aliment
à une teneur supérieure à 5 % des AJR par 100 Kcal
et, 2) à des doses n'excédant pas 200 % de la valeur initiale
pour les vitamines, à l'exception du rétinol, qui en était
exclu. Certains considèrent qu'il s'agit en réalité
d'un enrichissement ; mais la « restauration » en diffère,
tout au moins dans la conception française, par le fait que l'aliment
concerné doit contenir déjà une quantité
non négligeable de la vitamine à ajouter, et que cet ajout
est limité à une valeur « naturelle ». Les aliments
dits « à teneur garantie », le lait UHT par exemple,
sont d'un usage courant dans notre pays, mais celui-ci demeure relativement
isolé concernant cet usage, pourtant bien cadré, comme on
l'a vu, et qui assure au consommateur un apport en éléments
nutritifs conforme à ce qu'il attend du produit, dans sa «
naturalité ». Certains de nos voisins (Espagne et Belgique
par exemple), ne sont d'ailleurs pas sourds à ce type d'arguments...
La politique d'enrichissement en France
Malgré le grand nombre de produits enrichis dont les fabricants
demandent l'autorisation de vente en France en alimentation courante,
les autorités sanitaires sont restées réticentes
dans ce domaine, bien que la commercialisation des céréales
enrichies soit autorisée à destination des enfants et adolescents,
considérés comme un groupe particulier. Cette réticence
était due essentiellement à une certaine prudence et à
l'attente d'informations sur l'existence et l'importance des insuffisances
d'apport, bases d'une politique d'enrichissement (voir le texte du Codex).
Par ailleurs, la prudence imposait aussi de veiller à ce qu'un
trop grand nombre de produits enrichis, avec des teneurs excessives en
micro-nutriments, et ceux-ci même souvent redondants, ne puisse
être consommé par les mêmes individus et entraîner
ainsi un apport trop élevé en certains éléments.
De même, comme il est très justement indiqué dans
un ouvrage en cours d'édition [9], un des reproches fréquemment
adressés aux aliments enrichis, comme aux compléments alimentaires,
c'est d'atteindre surtout les groupes de population qui en ont le moins
besoin, compte tenu de leur style de vie et du surcoût, répercuté
sur le prix de vente, que représentent les investissements en recherche
et en contrôle qu'ils occasionnent au fabricant. Enfin, dans le
même ouvrage [9], il est souligné que « la confiance
dans l'expertise a suffisamment été ébranlée
dans le domaine de la sécurité alimentaire en général
pour que les scientifiques fixent à un très haut niveau
de qualité les preuves scientifiques appuyant les effets revendiqués
».
C'est pourquoi, c'est en toute confiance que les Français peuvent
considérer l'autorisation, prise récemment et destinée
à répondre aux exigences de la santé publique, d'enrichir
en vitamine D, et avec des teneurs limitées, certaines catégories
d'aliments (laits et laitages frais), les experts ayant considéré
que les risques d'insuffisance en cette vitamine dans notre population
pouvaient entraîner des conséquences néfastes [10].
Parallèlement, les autorités de l'Agence française
de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) réfléchissent
à des modalités d'enrichissement qui respectent les limites
de sécurité (LAM, tableaux
3 et 4) pour les plus forts consommateurs
tout en permettant de rehausser les plus faibles à des niveaux
approchant les ANC de manière plus satisfaisante.
Les politiques d'enrichissement
en général
D'une manière générale, trois éléments
entrent en ligne de compte dans le choix et l'utilisation potentielle
des recommandations :
- l'attitude du consommateur (méfiance, critique, recherche du
« vrai »...), indissociable de son degré d'instruction
et d'information et donc de l'éducation nutritionnelle qu'il a
reçue ou cherché à acquérir, ce qui est de
plus en plus le cas ;
- le lobbying industriel et commercial ;
- la politique alimentaire des responsables chargés de préparer
les décisions et qui se fondent plus ou moins selon les pays sur
des principes de santé publique : en fonction du niveau et de la
validité des connaissances scientifiques du moment qu'ils sont
en charge de jauger, ils peuvent choisir des marges de risques dans le
sens d'une insuffisance relative, s'ils préfèrent opter
pour la marge d'incertitude, ou au contraire, refuser la marge d'incertitude
dans le sens sécuritaire, qui se traduit par une recommandation
excédentaire, mais risquer alors des excès. C'est le compromis,
ou plutôt une alliance bien pesée entre ces deux extrêmes
qui définit une saine politique alimentaire en matière nutritionnelle.
Mais plus précisément, lorsque sont mis en évidence
des problèmes d'insuffisance relevant de mesures de santé
publique, il existe globalement plusieurs solutions :
* l'enrichissement fortement recommandé (mandatory) d'aliment(s)
véhicule(s). C'est la solution choisie par les États-Unis
pour les folates depuis le 1er janvier 1998 (ajout de 140 µg
d'acide folique par 100 g de céréales, farines, riz...),
dont il est également question en Grande-Bretagne pour la même
vitamine. Une recommandation d'enrichissement de ce type existe dans de
nombreux pays européens en ce qui concerne les vitamines A et D
dans la margarine : Belgique, Irlande, Islande, Pays-Bas, Royaume-Uni,
Suède, et Danemark et Portugal pour la vitamine A seulement ; Amérique
du Nord : États-Unis (dans certains produits laitiers pour la vitamine
D) et Canada ; et autres pays du monde industrialisé, comme l'Australie
[11]. C'est ce que la France a choisi également en ce qui concerne
la vitamine D (voir plus haut) ;
* la campagne de sensibilisation à une alimentation plus équilibrée
et plus riche dans les vitamines, ou les nutriments en général,
qui paraissent insuffisants, ciblés aux besoins sur le(s) groupe(s)
à risque. C'est pour l'instant ce que les pouvoirs publics français
ont retenu et entrepris concernant l'acide folique chez les jeunes femmes,
après avoir constaté un déficit moyen d'apport dans
cette classe d'âge (tableau 6) [12]. Une campagne est initiée
actuellement en France auprès des adolescentes et des jeunes femmes
pour les inciter à avoir une alimentation régulièrement
variée et comportant suffisamment de : 1) légumes et fruits,
aliments riches en particulier en cette vitamine, mais aussi en carotènes,
vitamines C et fibres ; 2) protéines animales, riches en fer, de
laitages, riches en calcium, de poisson, riche en iode, etc. (brochure
Bien se nourrir au féminin du Comité français
d'éducation pour la santé ou CFES). Avec, en perspective,
les autres membres de la famille ou de l'entourage... ;
* ce qui n'exclut pas que d'autres initiatives puissent être envisagées
par ailleurs, telle que l'autorisation d'aliments enrichis et ciblés
sur les groupes à risque, dans les limites qui auront été
fixées.
Car, pour conclure sur cette perspective, on peut dire, comme Ambroise
Martin [9] que « l'enrichissement des aliments est à la fois
un outil de santé publique et une voie normale d'innovation et
de valorisation pour l'industrie agro-alimentaire. Ces deux aspects ne
sont pas incompatibles, mais plutôt complémentaires, si un
certain nombre de conditions sont réunies et de règles définies
et respectées ». Et, plus loin : « ... il serait dommage
qu'une modification incontrôlée des comportements détruise
trop rapidement la culture alimentaire française ».
On ne saurait mieux dire, et chaque Français digne de ce nom
devrait se reconnaître dans ce souhait !
REFERENCES
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(1992-1994). Substances nutritives et consommation énergétique
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Direction générale de l'industrie. Office des publications
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