ARTICLE
Matériel et méthodes
Choix des échelles géographiques
Pour la comparaison de la compétitivité de différentes
cultures au sein de différentes régions de production, nous
avons retenu quatre échelles géographiques :
- le niveau mondial ;
- le niveau des continents et des sous-continents ;
- le niveau des pays ;
- le niveau des régions administratives au sein d'un pays.
Pratiquement, pour avoir des séries statistiques homogènes,
les continents ou sous-continents sont identifiés de la façon
suivante : Afrique, Amérique du Nord et centrale, Amérique
du Sud, Asie (non compris certains pays issus de l'ex-URSS au début
des années 90), Europe (non compris certains pays issus de l'ex-URSS
au début des années 90), Océanie et ex-URSS.
De même, pour représenter les différents continents
ou sous-continents, un nombre limité de pays producteurs de tournesol
a été choisi, sauf pour l'Afrique et de l'ex-URSS. Il s'agit
des États-Unis d'Amérique, de l'Argentine, de la Chine,
de l'Inde, de la France, de la Roumanie, de l'ex-Yougoslavie et de l'Australie.
Enfin, la situation particulière entre régions administratives
au sein d'un pays a été étudiée dans le cas
de la France, avec trois régions : Centre, Poitou-Charentes et
Midi-Pyrénées.
Choix des différentes cultures
comparées
Trois autres cultures sont comparées au tournesol pour leur compétitivité
: deux cultures oléagineuses, le soja et le colza, et une culture
céréalière, le blé. En effet, dans la plupart
des systèmes de culture, les cultures oléagineuses sont
considérées comme des têtes de rotation ayant un effet
favorable sur les autres cultures céréalières de
la rotation. Dans toutes les zones d'études considérées,
le blé est toujours présent et souvent associé au
tournesol dans les rotations culturales. Dans la majorité des zones
considérées, le colza et le tournesol sont cultivés
sur des surfaces importantes et peuvent être en compétition
effective au sein des systèmes de culture. Le colza a donc été
inclus dans l'étude, sauf pour les États-Unis d'Amérique,
l'Argentine, la Roumanie et l'Australie. En revanche, le soja est rarement
cultivé sur les mêmes exploitations et sur les mêmes
types de sol que le tournesol, sauf en Asie. Toutefois, compte tenu de
son importance au niveau mondial, qui contribue à en faire une
référence pour les autres oléagineux, il nous a semblé
intéressant de le prendre en considération dans la majorité
des cas (tous continents et sous-continents, États-Unis d'Amérique,
Argentine, Chine, Inde, Roumanie, ex-Yougoslavie et Australie).
Origine des données
Les données concernant le monde, les continents et sous-continents,
et les pays sont issues de la base de données de la FAO, disponible
sur Internet (http://apps.fao.org/default.htm). Pour chaque échelle
géographique, et pour chaque culture retenue, les données
de surface et de rendement ont été extraites sur la période
allant de 1979 à 1999 inclus, soit 21 années. Les productions
ont été recalculées.
Les données (surfaces et rendements pour le blé, le colza
et le tournesol) concernant les trois régions administratives françaises
ont été extraites des statistiques publiées annuellement
par le Service central des études économiques et statistiques
(SCEES) du ministère français en charge de l'Agriculture.
La période d'étude s'étend de 1980 à 1999
inclus, soit 20 années.
Quelle que soit leur origine, les données ont été
rassemblées sous tableur Excel.
Analyse statistique de l'évolution de
la productivité
De façon pragmatique, l'analyse de l'évolution de la productivité
d'une culture a été réalisée en étudiant
la régression entre le rendement de cette culture et le temps exprimé
en nombre d'années depuis 1978 pour les données extraites
de la FAO et depuis 1979 pour les données extraites du SCEES. Les
paramètres caractéristiques de la régression de l'évolution
de la productivité sont la pente de la droite de régression
linéaire, P, qui exprime le gain de rendement en kg/ha/an, et le
coefficient de détermination, R2, qui exprime le pourcentage de
la variation totale expliquée par la régression.
Analyse statistique de la régularité
du rendement
À la suite des travaux et discussions présentés
notamment par Eghball et Power [1] et Eghball et Varvel [2], nous avons
choisi de caractériser la régularité de l'évolution
du rendement par la dimension fractale, D, qui permet de faire la distinction
entre les variations à court terme (la valeur de D tend vers 2
quand la variabilité à court terme est de plus en plus élevée)
et les variations à long terme (la valeur de D tend vers 1 quand
la variation sur le long terme est dominante) dans les séries chronologiques.
L'analyse fractale a été réalisée selon la
méthode décrite par Eghball et Power [1], où la pente
de la régression entre le log du semi-variogramme et le log de
l'intervalle de temps étudié permet d'estimer la dimension
fractale selon la relation : D = (4 - pente)/2. Dans notre étude,
compte tenu de la série chronologique étudiée, nous
avons retenu des intervalles de temps variant de 1 à 11 années.
Analyse de la compétitivité
La compétitivité relative des cultures et/ou des zones
de production les unes par rapport aux autres est faite en établissant
un tableau croisé des résultats des deux analyses statistiques.
Pour cela, une classification des valeurs obtenues pour P et pour D a
été établie.
Pour P, la classe I est constituée par les valeurs négatives,
la classe II par les valeurs comprises entre 0 et 15 kg/ha/an, la classe
III par les valeurs comprises entre 16 et 30, la classe IV par les valeurs
comprises entre 31 et 45, et la classe V par les valeurs égales
ou supérieures à 46.
Pour D, compte tenu de ce que, lorsque l'on prend en considération
des zones de plus en plus importantes, la variabilité à
court terme tend à diminuer, nous avons été amenés
à faire deux classifications, l'une pour les continents et les
sous-continents, l'autre pour les pays et les régions administratives
françaises.
Pour la première catégorie, la classe A est ainsi constituée
par les valeurs de D inférieures ou égales à 1,60,
la classe B par les valeurs comprises entre 1,61 et 1,70, la classe C
par les valeurs comprises entre 1,71 et 1,85, et la classe D par les valeurs
égales ou supérieures à 1,86.
Pour la seconde catégorie, la classe A est, quant à elle,
constituée par les valeurs de D inférieures ou égales
à 1,65, la classe B par les valeurs comprises entre 1,66 et 1,82,
la classe C par les valeurs comprises entre 1,83 et 1,93, et la classe
D par les valeurs égales ou supérieures à 1,94.
Résultats et discussion
Caractéristiques générales
de l'évolution des surfaces et des rendements
Pour l'ensemble des entités géographiques étudiées,
les résultats pour P, R2 et D sont reportés dans le tableau
1. Pour caractériser l'évolution des surfaces, des
rendements et des productions par des données physiques, et non
uniquement par les tendances issues de l'analyse statistique, nous avons
reporté en annexe,
pour chacun de ces paramètres, la valeur moyenne observée
sur les trois premières années de la série (1979-1981
pour les données issues de la FAO et 1980-1982 pour les données
issues du SCEES) et sur les trois dernières années de la
série étudiée (1997-1999 dans tous les cas).
À grands traits, au niveau mondial, il en ressort que la variation
de la production de tournesol est essentiellement liée à
la variation des surfaces en culture, alors que la variation de la production
de colza et de soja est le résultat d'une augmentation des surfaces
en culture et des rendements moyens, et que la variation de la production
de blé résulte d'une augmentation des rendements avec une
légère diminution des surfaces.
Pour le blé, cette observation est vérifiée quelle
que soit la taille de l'unité géographique considérée,
avec toutefois le cas particulier de l'Europe et de la France qui ont
augmenté leur surface en blé. Pour le soja, le schéma
général est également vérifié, les
exceptions notables étant constituées par l'Océanie,
l'ex-URSS et la Roumanie, où les surfaces cultivées en fin
de période sont inférieures aux surfaces cultivées
en début de période. Pour le colza, le schéma général
présente des exceptions peu significatives, telles que l'Afrique
(baisse des rendements), l'Amérique du Sud (baisse des surfaces),
l'ex-Yougoslavie (baisse des surfaces et des rendements). En revanche,
le schéma général proposé pour le tournesol
(augmentation des surfaces, stabilité des rendements) souffre de
nombreuses exceptions importantes, telles que les États-Unis (qui
font varier de la même façon le schéma pour l'ensemble
de l'Amérique du Nord et du centre) et l'Océanie (fortement
influencée par le schéma de l'Australie), où l'on
constate une diminution importante des surfaces malgré une augmentation
significative des rendements, l'Argentine (qui également influe
sur le schéma pour l'ensemble de l'Amérique du Sud) avec
une augmentation très élevée des surfaces et des
rendements, ainsi que la Chine où les surfaces stagnent alors que
les rendements ont progressé de façon spectaculaire.
La description ci-dessus met bien en évidence les spécificités
du tournesol d'une région à l'autre et par rapport aux autres
cultures. L'analyse de la compétitivité relative du tournesol
peut aider à comprendre les raisons de ces différences de
réponses du tournesol d'une région à l'autre ou par
rapport aux autres cultures.
Compétitivité du tournesol dans
différentes zones de production
Le tableau 2 permet
de positionner la compétitivité du tournesol entre les continents
et sous-continents, ou entre les différents pays et régions
administratives françaises. Il en ressort nettement un avantage
compétitif de l'Argentine (et de l'Amérique du Sud), de
la Chine et de l'Australie, où les gains de production sont effectifs
et réguliers, et la position très faiblement compétitive
de la France et des trois régions administratives qui la représentent.
Cette dernière situation a fait l'objet d'études particulières
et plusieurs causes peuvent être évoquées, illustrées
par les figures 2
et 3, présentant respectivement l'évolution des
surfaces et des rendements dans ces trois régions de production.
* L'impact de l'évolution de la politique agricole commune pour
les pays de la Communauté (puis de l'Union) européenne,
avec l'instauration de quantités maximales garanties à la
fin des années 80 et le paiement des graines au cours mondial à
partir de 1992, avec la mise en place d'une indemnité compensatrice
à l'hectare. Cette évolution du mode de rémunération
globale des productions de tournesol en France a favorisé, d'une
part, le déplacement des productions vers les zones à plus
faible potentiel de production et, d'autre part, l'apparition de systèmes
de production globalement moins intensifs, avec par exemple la disparition
de l'irrigation sur le tournesol.
* L'impact de l'apparition et de la généralisation de
problèmes phytosanitaires nouveaux, tels que le Phomopsis, le Phoma
ou les nouvelles races de mildiou, au début des années 90.
* L'impact de séquences climatiques caractérisées
par une baisse et une irrégularité de la pluviométrie
au printemps et en été à la fin des années
80.
Globalement, les progrès de la recherche, mobilisée vers
l'amélioration de la teneur en huile et la résistance aux
maladies, n'ont donc pu s'extérioriser au niveau de la production
régionale et nationale en France. La fin des années 90 semble
toutefois voir s'amorcer une tendance plus positive.
Compétitivité du tournesol par
rapport aux autres cultures
Les tableaux 3,
4 et 5 permettent de comparer la compétitivité
du tournesol respectivement à celles du colza, du soja et du blé
dans les différentes régions étudiées.
La comparaison de la compétitivité relative entre le tournesol
et le colza permet de compléter l'analyse globale précédente
qui montrait que la progression des rendements est plus importante pour
le colza. On peut ici distinguer deux groupes de bassins de production.
Un premier groupe rassemble ceux qui ont effectivement des gains de rendement
plus importants pour le colza, mais pour lesquels la variabilité
à court terme reste aussi élevée pour le colza que
pour le tournesol : l'Amérique du Nord et centrale et deux régions
françaises (Poitou-Charentes et Midi-Pyrénées). Le
second groupe rassemble les bassins qui ont de meilleurs gains de rendement,
mais aussi une meilleure régularité de rendement avec le
colza : il s'agit principalement de l'Asie et de l'Europe (rappelons qu'en
Europe, les zones de culture sont généralement disjointes,
le colza se cultivant au nord de l'Europe et le tournesol au sud, et cette
analyse montre bien le comportement intermédiaire de la France).
En ce qui concerne la comparaison du tournesol avec le soja, on notera
que la variabilité des rendements à court terme est généralement
plus faible avec le soja. Il convient toutefois de noter une exception
importante, qui est l'Argentine : ce pays présente en effet un
meilleur gain de rendement et une plus grande régularité
pour le tournesol que pour le soja. Là encore, un peu comme nous
avons pu le faire dans le cas de la France, il est probable qu'une analyse
comparative des différentes régions de production au sein
de l'Argentine permettrait de mieux rendre compte de cette situation atypique.
Enfin, dans la comparaison entre le blé et le tournesol, tant
le gain de rendement moyen que la régularité des rendements
sont nettement en faveur de la céréale dans tous les bassins
de production. Une nouvelle fois, seule parmi les principaux pays producteurs,
l'Argentine a un comportement original, avec des gains de rendement du
même ordre et une régularité plutôt meilleure
pour le tournesol que pour le blé.
CONCLUSION
Au terme de cette analyse, nous pouvons tenter de tirer plusieurs types
de conclusions.
* D'abord en termes méthodologiques, les techniques d'analyse
que nous avons retenues semblent robustes et permettent de caractériser
l'avantage compétitif que le tournesol peut présenter dans
différents bassins de production : globalement, l'évolution
de la production reflète bien l'avantage compétitif de cette
culture. La prise en compte d'une période de temps plus longue
permettrait certainement de donner plus de puissance à l'analyse.
Toutefois, il faut garder en mémoire que, dans tous les grands
bassins de production, le tournesol est une culture récente, avec
une expansion forte, et qu'il peut donc y avoir des biais importants liés
à l'évolution de la localisation des cultures. Cette remarque
renforce encore l'intérêt, déjà mentionné
plus haut, de réaliser ce type d'analyse au niveau de zones de
culture relativement homogènes.
* Ensuite, nous pouvons essayer de conclure sur l'évolution des
bassins de production de tournesol. Au vu de nos résultats sur
l'avantage compétitif du tournesol vis-à-vis des autres
cultures oléagineuses, on peut penser que le tournesol a encore
une marge de progression importante en Argentine, puisqu'il présente
une progression annuelle de rendement importante et régulière,
comparativement au soja et au blé. Il faut cependant modérer
cette affirmation en considérant que le potentiel des céréales
peut faire l'objet d'améliorations importantes avec l'emploi de
plus grandes quantités d'intrants (engrais et fongicides principalement)
et une amélioration génétique mieux adaptée.
Le tournesol présente également des atouts à valoriser
en Chine et en Australie. Il convient toutefois de rester prudent car,
pour la Chine, l'aire de culture traditionnelle semble hautement infestée
par les maladies et parasites habituels du tournesol, et le développement
actuellement constaté dans les provinces du Nord-Ouest doit être
confirmé. En ce qui concerne l'Australie, le tournesol a certainement
un compétiteur important avec le colza, mais le développement
de cette dernière culture est encore trop récent pour que
l'on puisse analyser sa compétitivité sur la base d'une
série chronologique suffisante.
On peut aussi considérer que le tournesol peut également
se développer ou regagner une place qu'il avait naguère
dans des zones telles que le continent africain ou l'Amérique du
Nord, en considérant que, même si ses performances y sont
modestes, il y est compétitif par rapport aux autres productions.
Il en est de même dans les pays de l'Europe centrale et orientale,
où les conditions de production actuelles ne permettent pas l'expression
du potentiel de toutes les cultures, et en particulier du tournesol.
Dans les autres régions considérées, des efforts
importants ou de nouveaux critères de compétitivité
doivent être envisagés pour maintenir le niveau de production.
Ainsi, aux États-Unis et en Europe notamment, la prise en compte
de contraintes liées à la protection des sols (lutte contre
l'érosion) et de l'environnement peut certainement devenir un avantage
compétitif pour une culture telle que le tournesol.
* Enfin, il ressort nettement de notre analyse que l'un des points à
améliorer pour le tournesol est certainement le contrôle
de la variabilité inter-annuelle des rendements, qui de fait «
tire » la moyenne à la baisse et constitue un handicap pour
la régularité du revenu des producteurs. Il s'agit certainement
là de l'une des caractéristiques sur lesquelles la communauté
scientifique devrait s'interroger pour vérifier que les orientations
actuelles permettront de répondre à ce problème crucial.
La complémentarité effective des actions engagées
par les spécialistes des différentes disciplines et la prise
en compte de nouvelles problématiques liées à la
durabilité des solutions proposées aux producteurs de tournesol
semblent actuellement indispensables pour l'amélioration de la
compétitivité de cette culture.
REFERENCES
1. EGHBALL B, POWER JF (1995). Fractal description of temporal variability
of 10 crops in the United States. Agron J, 87 : 152-6.
2. EGHBALL B, VARVEL GE (1997). Fractal analysis of temporal yield
variability of crop sequences : implications for site-specific management.
Agron J, 89 : 851-5.
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