ARTICLE
L'Afrique compte aujourd'hui environ 13 % de la population mondiale,
mais ne dispose que d'un pour cent de la richesse mondiale. Ainsi, on
estime que 50 % de la population africaine vit dans un état de
pauvreté, que 40 % souffre de faim et de malnutrition et que plus
de la moitié n'a pas accès à l'eau potable. De nombreux
facteurs politiques, socio-économiques et environnementaux peuvent
être avancés pour expliquer l'état d'appauvrissement
de l'Afrique : l'héritage colonial suivi par des décennies
de régimes autoritaires ; un manque chronique de transparence dans
les transactions économiques, allant souvent de pair avec la corruption
; une utilisation non durable des ressources naturelles ; une participation
marginale dans l'économie mondiale. Cependant, il existe un autre
facteur qui au premier abord peut sembler moins spectaculaire et important
que les précédents mais qui contribue aux difficultés
du continent à participer pleinement au développement économique
mondial, à protéger son environnement et à développer
des stratégies nationales de développement économique
durables. Ce dernier facteur est la faiblesse des capacités scientifiques
et techniques africaines dans un environnement souvent peu propice à
leur épanouissement.
Partant d'un potentiel scientifique endogène extrêmement
faible en 1960 [1], l'Afrique a connu une phase de création institutionnelle
particulièrement active (instituts de recherche et universités)
au cours des années 70 et 80 [2-4] accompagnée d'une explosion
de la population universitaire et d'une croissance forte du nombre des
chercheurs [5]. Ce développement a été soutenu par
des « aides » dont le montant a varié selon les pays
et qui ont revêtu des formes diverses : bourses de formation à
la recherche, bourses de recherche pour les individus ou les institutions,
soutiens à la création et à la maintenance institutionnelle,
mise en place et renforcement des coopérations Nord/Sud pour la
recherche, etc. Les résultats de ces programmes, pour des niveaux
d'investissement comparables, ont été parfois très
contrastés, globalement modestes mais cependant visibles. Ainsi,
la science africaine sub-saharienne (à l'exception de l'Afrique
du Sud) mesurée à l'aune de sa production publiée
représentait, au milieu des années 1980, à peine
0,5 % de la production mondiale, soit à peu près autant
que l'Afrique du Nord ou que l'Afrique du Sud [6, 7].
Depuis lors, la situation s'est détériorée. L'état
de la crise ambiante est reflété par plusieurs travaux publiés
récemment sur la recherche africaine [4, 8-10]. Dans la plupart
des pays africains, la baisse des budgets publics a entraîné
la dégradation des systèmes d'éducation supérieure
et de recherche. Les tutelles ont souvent été dissoutes
ou disposent au mieux d'un pouvoir politique amoindri. Les recrutements
sont inexistants. Les salaires (quand ils sont payés) ne suffisent
plus pour vivre. Toutefois les situations sont contrastées à
la fois en fonction des disciplines et des régions. Ainsi l'Afrique
du Nord et le Maghreb témoignent d'un renforcement sans précédent
de leur production scientifique et du développement des sciences
de l'ingénieur, alors que la science nigériane, au contraire,
implose : déclin des sciences de base et stagnation des sciences
agricoles et médicales. Enfin, les professions scientifiques en
Afrique (principalement au sud du Sahara, hors Afrique du Sud) se sont
transformées. La désinstitutionnalisation et la crise ont
mis les chercheurs à disposition d'un libre marché de l'expertise
et de la consultance. Le métier s'exerce de plus en plus dans le
cadre de l'intérim. La recherche de bénéfices (plus
que de savoirs) devient la maxime d'action et la régulation n'est
plus assurée par les pairs, mais par le marché. La détérioration
des salaires et des conditions de travail a également eu pour conséquence
la forte émigration des scientifiques des pays les plus touchés
vers d'autres pays ou vers d'autres métiers.
Ce présent article s'appuie sur un ensemble de travaux réalisés
au cours des dernières années et en particulier sur une
étude : « l'État de la Science en Afrique à
l'aube du xxie siècle » qui a impliqué un
collectif d'une vingtaine de chercheurs2 et qui inclut :
Une étude bibliométrique utilisant la base Pascal
et une base dérivée du SCI [10].
Des enquêtes institutionnelles dans 14 pays africains3.
Des interviews semi-directives conduites auprès de 400
chercheurs et responsables institutionnels africains.
Une enquête questionnaire adressée à 1 677
chercheurs africains de 36 pays africains ayant bénéficié
d'un soutien de l'IFS ou des programmes STD et INCO de la Commission européenne
SCI [12].
La première partie esquisse, à partir des résultats
de l'étude bibliométrique, les grandes lignes des capacités
scientifiques africaines à la fin de la décennie 1990 [10].
La seconde s'appuie sur les résultats de l'enquête questionnaire
[12] et sur l'enquête institutionnelle enrichie d'interviews, pour
tracer les contours des principales contraintes inhérentes à
l'exercice du métier de chercheur aujourd'hui en Afrique.
Un panorama bibliométrique de la science
africaine
Mesurer l'importance relative des capacités de recherche au niveau
des différents pays africains n'est pas chose facile compte tenu
du manque de données fiables concernant entre autres le nombre
de chercheurs, les budgets, etc. (sauf en Afrique du Sud). Toutefois,
l'étude bibliométrique permet de dresser une hiérarchie
des pays africains en fonction de leur production scientifique mesurée
en nombre de travaux indexés dans la base Pascal pour la période
1991-1997.
Notons tout d'abord que les capacités scientifiques et techniques
en Afrique, comme dans le reste du monde, sont concentrées dans
quelques pays. Deux d'entre eux (l'Afrique du Sud et l'Égypte)
réunissent la moitié de ces capacités mesurées
en nombre de travaux scientifiques indexés dans Pascal. L'Afrique
du Sud représente à elle seule environ un tiers des capacités.
Les quatre pays suivants (Nigeria, Kenya, Tunisie et Maroc) sont responsables
d'un quart de la production scientifique.
Les principaux producteurs de science en Afrique
La base de données Pascal montre que la production africaine
correspondait en 1991 à 4 % des publications produites par les
scientifiques européens. En 1997, ce pourcentage était descendu
à 3 %. Cette même année, l'Afrique du Sud (premier
producteur de science en Afrique) avait une production comparable à
celle de la Grèce, et l'Égypte (deuxième producteur
de science en Afrique) à celle du Portugal.
En utilisant l'ensemble des travaux indexés au cours de la période
1991-1997 comme base d'analyse (à l'exclusion des sciences sociales
qui ne sont pas indexées dans la base Pascal), on peut distinguer
cinq groupes principaux :
Groupe 1 : Deux pays, l'Afrique du Sud et l'Égypte,
sont responsables à eux seuls de la moitié de la production
scientifique du continent (49 %). Dans ces deux pays de « science
complète », toutes les disciplines (soit 71 champs, selon
la classification utilisée) sont couvertes.
Groupe 2 : Quatre pays représentent un quart (26
%) de la production scientifique : Nigeria, Kenya, Tunisie et Maroc. Ces
pays qui disposaient des communautés scientifiques parmi les plus
dynamiques en début de période de référence,
sont parmi ceux qui ont expérimenté les changements les
plus spectaculaires (en positif comme en négatif) entre 1991 et
1997.
Les 43 pays restants se partagent 25 % de la production scientifique
indexée dans la base Pascal. On peut les répartir dans les
trois groupes suivants :
Groupe 3 : Sept pays (Algérie, Côte d'Ivoire,
Cameroun, Sénégal, Tanzanie, Zimbabwe et Éthiopie)
produisent régulièrement entre 70 et 200 travaux par an.
Cette production est maintenue par des groupes ou réseaux de chercheurs
spécialisés dans quelques disciplines travaillant souvent
en collaboration avec des chercheurs étrangers. Leurs contributions
restent toutefois modestes.
Groupe 4 : Quatorze autres pays publient entre 20 et 70
publications par an : Soudan, Ghana, Burkina Faso, Ouganda, Malawi, Zambie,
Gabon, Bénin, Mali, Togo, Gambie, Congo, Madagascar et Niger. La
production dans ces pays dépend souvent de quelques chercheurs.
Groupe 5 : Les pays africains restants sont le plus souvent
de petits pays dont la production scientifique est erratique et dépendante
de quelques auteurs nationaux ou de chercheurs étrangers de passage.
Dans ce groupe se trouvent, entre autres, les pays qui ont subi d'importants
changements politiques, qui parfois se sont vu mettre à l'écart
de la communauté internationale, qui ont été le champ
de guerres civiles et qui, pour certains d'entre eux, ont expérimenté
une destruction de leurs infrastructures.
Les tendances récentes (1991-1997)
Les différentes bases de données s'accordent sur les tendances
lourdes. En cinq ans (1991-1996), comparée à l'Europe ou
au reste du monde, la production scientifique africaine a perdu 20-25
% de sa capacité relative à contribuer à la science
mondiale. Alors qu'au cours des années 1970 et 80 les puissances
scientifiques africaines de taille moyenne ont vu leur production augmenter
régulièrement (principalement les pays des groupes 2 et
3), des changements importants sont apparus au cours des années
90, modifiant les classements précédents.
Les principaux changements marquants peuvent être synthétisés
comme suit :
La stagnation des deux poids lourds scientifiques africains :
l'Afrique du Sud et l'Égypte qui ont rencontré des difficultés
à maintenir leurs niveaux de production respectifs.
L'accroissement de la production des pays du Maghreb : En cinq
ans, le Maroc a vu sa production scientifique doubler pour devenir le
troisième producteur sur le continent africain4. La
Tunisie a également fait preuve d'une augmentation importante de
sa production. Même l'Algérie, en dépit de la guerre
civile, a réussi à augmenter sa performance. L'Afrique du
Nord (en incluant l'Égypte), représente aujourd'hui plus
du tiers de la production scientifique africaine (rattrapant et dépassant
même la production de l'Afrique du Sud).
La chute spectaculaire du Nigeria : en cinq années, le
Nigeria a connu un déclin de 50 % de sa production scientifique.
En l'absence de perspectives de carrière et face à la dégradation
des infrastructures et des conditions de travail, de nombreux chercheurs
ont quitté le Nigeria ou ont changé de profession. De nombreux
autres, tout en gardant leur attache institutionnelle, se consacrent à
d'autres activités pour survivre.
Le métier de chercheur
en Afrique
Qu'est-ce qu'être un chercheur en Afrique aujourd'hui et comment
les chercheurs perçoivent-ils leur propre profession ? L'enquête
questionnaire [12], les études de cas par pays et les interviews
montrent que les conditions d'exercice de la profession se sont globalement
détériorées au cours des dix dernières années
et principalement en Afrique Médiane.
L'enquête questionnaire et sa représentativité
Le questionnaire a été envoyé en mars 2000 (et
un rappel a été fait en juin) aux boursiers africains de
l'IFS ainsi qu'aux bénéficiaires africains des programmes
de la Commission Européenne STD3 et INCODEV1 (ces derniers étant
désignés ci-dessous comme « bénéficiaires
INCO »). En tout, 702 personnes ont répondu à l'enquête
: la moitié des boursiers de l'IFS (49,8 %), et presque un tiers
des bénéficiaires INCO (30,4 %). Le taux de réponse
global est de 41,8 %.
Ayant fait l'objet d'une sélection à un niveau international5,
les chercheurs enquêtés sont parmi les plus entreprenants,
les plus prometteurs et les plus productifs en Afrique. En raison des
spécificités de l'échantillon, l'étude a de
plus touché une population de scientifiques actifs dans les domaines
de recherche les plus répandus aujourd'hui en Afrique : les sciences
biologiques, agricoles, environnementales et médicales. En contrepartie,
elle exclut les sciences mathématiques et physiques, les sciences
sociales et celles de l'ingénieur. La plupart des pays africains
sont représentés. On constate toutefois une sous-représentation
des deux plus importants producteurs scientifiques du continent : l'Afrique
du Sud et l'Égypte, et une sur-représentation des pays ayant
une production scientifique moyenne voire modeste.
Pour le reste, les caractéristiques de la population observée
sont, pour la plupart, représentatives de la communauté
scientifique africaine d'aujourd'hui, telle qu'elle se dégage des
différentes études de cas par pays. C'est une population
composée à 83,2 % d'hommes, 75,3 % ont plus de 40 ans, 90,4
% sont mariés et les deux tiers ont entre un et trois enfants.
La plupart des conjoints sont des professionnels qualifiés (un
quart d'entre eux sont chercheurs ou enseignants) et peu sont au foyer.
Cela peut s'expliquer par l'excessive modicité des revenus des
chercheurs qui rend le travail des deux parents indispensable.
Plus de 90 % des chercheurs travaillent dans des universités
publiques (60 %), ou des instituts publics (32,7 %). Parmi ceux qui opèrent
dans le secteur privé, 4,2 % sont actifs au sein d'ONG, 1,9 % travaillent
dans des instituts privés et 1,2 % dans des universités
privées. Il y a toutefois de fortes probabilités pour qu'à
l'avenir, ces derniers pourcentages s'accroissent.
Des disparités importantes entre les régions
africaines
L'enquête questionnaire corrobore l'étude bibliométrique
en ce qu'elle révèle aussi l'existence d'importantes disparités
entre trois régions africaines : l'Afrique du Nord, l'Afrique du
Sud et l'Afrique Médiane (appellation qui, dans ce contexte, recouvre
l'Afrique au sud du Sahara, hors l'Afrique du Sud). Ces trois zones sont
loin d'être homogènes. C'est particulièrement vrai
pour l'Afrique Médiane, aujourd'hui la région la plus troublée
du continent et la plus hétérogène.
Il est toutefois possible d'observer, pour l'ensemble de ces trois régions,
les niveaux où se jouent, pour la science, les différences
les plus marquantes. Il s'agit de secteurs critiques tels que les structures
de coordination et de pilotage, les infrastructures scientifiques, le
niveau des salaires et le financement des recherches, la formation à
la recherche, la production scientifique ainsi que les interfaces entre
le monde de la recherche et celui du développement économique
pour mettre en évidence ces disparités. Nous examinerons,
quelques caractéristiques clés telles que les salaires,
l'accès aux diplômes de 3e cycle en Afrique ainsi
que le niveau et la structure des financements pour les activités
de recherche.
Les salaires
Si une grande majorité des chercheurs se disent satisfaits de
la sécurité de l'emploi (ils sont 90 % à travailler
dans le secteur public), ils considèrent à une très
large majorité (86,1 %) que leur salaire est insuffisant pour subvenir
à leurs besoins. Il existe toutefois, là encore, des disparités,
et une échelle du mécontentement peut être établie
: les chercheurs d'Afrique du Sud sont moins mécontents de leurs
salaires (52,4 % d'insatisfaits) que leurs collègues d'Afrique
du Nord 6 (69,2 %), ou que les chercheurs d'Afrique Médiane
(92,1 %) qui, eux, sont presque unanimement mécontents.
L'accès aux diplômes de 3e
cycle en Afrique
La proportion des étudiants africains obtenant leurs diplômes
de 3e cycle en Afrique a augmenté considérablement
au cours des quatre dernières décennies (figure
2). On note toutefois que la dépendance vis-à-vis de
l'étranger persiste et qu'elle s'accroît proportionnellement
au niveau du diplôme : plus le niveau du diplôme est élevé,
plus le niveau de dépendance est élevé. Ainsi nombre
de doctorats sont encore aujourd'hui obtenus en Europe (principalement
en France et au Royaume-Uni) et dans une moindre mesure aux États-Unis
et au Canada. Toutefois, alors que le système universitaire de
formation diplômante est quasi auto-suffisant en Afrique du Sud
pour tous les diplômes de 3e cycle, l'Afrique du Nord
et particulièrement l'Afrique Médiane restent fortement
dépendantes de l'étranger non seulement pour le doctorat
mais également pour la maîtrise.
La structure du financement de la recherche
La réduction des budgets publics a conduit à une dépendance
accrue de l'étranger pour mener des recherches. À de rares
exceptions près (Afrique du Sud et quelques pays d'Afrique du Nord),
quasiment aucune activité de recherche n'est possible sans aide
étrangère (figure
3). Globalement la part des financements provenant de l'étranger
est importante : 54,2 % des fonds proviennent d'organismes internationaux
et 5,9 % d'industries ou de fondations privées étrangères.
La part provenant des organisations internationales est toutefois légèrement
moins importante en Afrique du Sud (41,9 %) et en Afrique du Nord (44,9
%) qu'en Afrique Médiane (54,2 %). Inversement, l'importance relative
des fonds publics nationaux (autres que ceux provenant des organismes
employeurs) varie selon les régions. Ils arrivent en deuxième
place pour le financement de la recherche en Afrique du Sud (25,9 %) alors
qu'ils ne représentent que 13,7 % en Afrique du Nord et 12,4 %
pour l'Afrique Médiane. Ce positionnement des fonds publics nationaux
en Afrique du Sud s'explique par l'existence d'un système national
d'appels d'offres de recherche géré par la National Research
Foundation (NRF). Dans les autres régions, et particulièrement
en Afrique du Nord, des systèmes identiques ont été
récemment mis en place, mais ils ont, pour le moment du moins,
un impact moins visible sur la structure des budgets de la recherche.
Par ailleurs, dans toutes les régions, les financements provenant
de l'industrie ou des fondations privées locales restent très
faibles.
Une dégradation des conditions d'exercice
de la profession
Si la recherche africaine s'est professionnalisée et institutionnalisée
au cours des années 1970 et 1980 [4, 5], les conditions d'exercice
de la profession se sont dégradées depuis lors. Les résultats
du questionnaire, les interviews et les études de cas témoignent,
principalement dans les pays d'Afrique Médiane, d'une rupture à
partir de la fin des années 1980. La rupture résulte d'abord
d'un retrait des États suite aux contraintes financières
qui pèsent sur les budgets publics. Dans la plupart des pays de
l'Afrique Médiane les budgets de l'État ne servent plus
(au mieux) qu'à payer les salaires dévalorisés des
chercheurs et enseignants chercheurs. Non seulement les salaires sont
bloqués, mais une inflation galopante a conduit à une perte
massive du pouvoir d'achat. Au Cameroun, les chercheurs ont perdu 50 %
de leur pouvoir d'achat au cours des années 1990. Au Nigeria, les
enseignants ont vu leurs rémunérations divisées par
un facteur 7 entre 1980 et 2000. Ils ont, de plus, perdu les avantages
en nature auxquels ils avaient droit auparavant (logement, transports,
santé). Si quelques augmentations ont été concédées
depuis lors, elles sont restées le plus souvent marginales quand
elles n'ont pas été postérieurement annulées
: le budget de l'État ne pouvant y faire face.
L'enquête questionnaire témoigne, bien sûr, de cette
évolution, mais n'en montre pas toutes la portée (s'adressant
à des chercheurs qualifiés toujours actifs dans la recherche).
C'est lors des interviews que sont apparues les conséquences réelles
de la situation en termes de déprofessionnalisation de l'activité
scientifique, car pour de nombreux chercheurs, la détérioration
des salaires et des conditions de travail ont été synonymes
de changement de profession ou d'exode.
Salaires insuffisants et activités
extra-professionnelles
Les scientifiques enquêtés manifestent donc globalement
une forte insatisfaction au regard de leurs salaires et des bénéfices
sociaux qui sont attachés à leur travail (avec, nous l'avons
vu, une expression d'insatisfaction quasi unanime en Afrique Médiane).
Bien qu'ils gagnent en moyenne, neuf fois le salaire minimum, leurs traitements
ne sont pas suffisants pour les faire vivre et la moitié d'entre
eux augmentent leurs revenus par des activités complémentaires
qui leur procurent en moyenne quatre fois leur salaire initial. Parmi
ces activités, les principales sont : activité de consultation
ou travail en entreprise privée (37 %), enseignement, notamment
dans les universités privées (25 %), cabinet de consultation
ou entreprise personnelle (20 %), agriculture (13 %).
Ces résultats sont confirmés par les interviews et études
de cas menées au niveau des différents pays. Une enquête
conduite à l'Université Ahmadu-Bello montre, par exemple,
que sur l'ensemble des enseignants-chercheurs en poste, 75 % ont un second
emploi auquel ils consacrent l'essentiel de leur temps et dont ils tirent
le principal de leurs revenus. Pour 40 % il s'agit d'une ferme, pour 20
% d'un commerce, et pour 15 % d'heures supplémentaires (c'est le
cas des « juniors »). Sur les 25 % restants, la moitié
ne revendique pas de second métier ; occupant des postes de responsabilité
à l'Université ou au gouvernement. La dernière fraction
(12 %) vit de « consultance », ou pratique des activités
de recherche au service de donneurs d'ordre étrangers [14]. En
d'autres universités (et dans certains instituts de recherche),
plus proches de la capitale ou des villes industrielles, la « consultance
» intéresse une part plus importante du potentiel scientifique
: près de 20 % à Lagos ou à Ibadan par exemple.
Déprofessionnalisation et exode
La détérioration des salaires et des conditions de travail
évoqués ci-dessus (et qualifiée de « descente
aux enfers » dans les interviews effectuées au Cameroun),
a eu pour conséquences non seulement des changements de métiers
en interne mais également une émigration des scientifiques
des pays les plus touchés. Le Nigeria en donne l'exemple le plus
frappant. Les chercheurs les plus connus, bien insérés dans
des réseaux mondiaux au sein de disciplines où les Nigérians
peuvent être concurrentiels, trouvent des postes principalement
aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Cette opportunité
se tarissant, l'émigration se dirige vers d'autres pays d'Afrique
(jusqu'au Sénégal aujourd'hui).
Faute de statistiques fiables, il est impossible de chiffrer l'importance
des départs (qui s'inscrivent parfois dans une circulation) au
niveau du continent. Les interviews confirment que pratiquement tous les
chercheurs sont tentés un jour ou l'autre par le projet d'un départ
vers des greener pastures (« des prairies plus vertes »)
pour reprendre l'expression favorite des chercheurs tanzaniens. Les enquêtes
institutionnelles confirment un turn over très important
particulièrement dans les instituts de recherche. Dans nombres
d'universités, les postes d'enseignants-chercheurs restent vacants.
À l'Université d'Ibadan, dans certaines disciplines (sciences
sociales, sciences physiques...), la direction des départements
est aujourd'hui exercée par intérim, et un tiers des positions
d'enseignants est vacant. Ces situations influent sur la qualité
de la recherche et celle de la formation de la génération
montante des étudiants africains alors même que ces derniers,
par manque d'opportunités d'embauches, se détournent massivement
des facultés des sciences pour suivre des formations plus lucratives
comme le droit, l'économie ou les techniques de l'information.
Dans plusieurs pays, les expatriations prennent des formes temporaires
(pays du golfe pour l'Égypte et le Soudan) et se limitent à
la proche région (Afrique Australe pour la Tanzanie) s'inscrivant
ainsi plus dans une logique de circulation que de perte nette et définitive.
Ainsi un certain nombre d'enseignants-chercheurs tanzaniens partent exercer
à titre temporaire et au gré des différentiels de
rémunération dans des universités nouvellement créées
dans la région (Botswana, Namibie) ou moins prestigieuses (Afrique
du Sud) [15].
Les résultats de l'enquête questionnaire confirment pour
partie cette logique de circulation et un cinquième des
personnes interrogées (20 %) s'est vu à un moment ou l'autre
de sa carrière scientifique, offrir un travail à l'étranger.
Cela a été plus fréquent pour les bénéficiaires
INCO (50 %) que pour les boursiers de l'IFS (9,5 %). La raison principale
viendrait de la plus forte représentation, dans le premier groupe,
des professions médicales dont la mobilité internationale
est plus élevée. Plus de la moitié des propositions
de travail émanait des pays du Nord : États-Unis et certains
pays européens (France et Royaume-Uni surtout), mais elles provenaient
aussi de pays du Sud (Kenya, Arabie Saoudite, Afrique du Sud et Botswana
entre autres). Si la grande majorité des personnes sollicitées
ont accepté ces offres à l'étranger (72,3 % des boursiers
de l'IFS et 60,3 % des bénéficiaires INCO), ces dernières
ne donnèrent lieu, pour la grande majorité des cas, qu'à
des expatriations temporaires. Il s'est donc agi principalement d'une
circulation et non d'une déperdition (fuite des cerveaux).
Ces observations ont été corroborées par trois
études réalisées en Tanzanie, au Cameroun et au Maroc
en 1999 et en 2000 sur le suivi de carrière des chercheurs africains
boursiers de l'IFS. Sur une population de 262 chercheurs soutenus par
l'IFS au cours des 30 dernières années, il s'avère
que quatre scientifiques seulement ont émigré de façon
définitive en Europe et aux États-Unis. La grande majorité
des autres chercheurs exercent toujours leur profession dans leurs pays
respectifs. Ce résultat montre qu'un soutien individualisé
en début de carrière peut jouer un rôle déterminant
dans l'insertion durable des jeunes chercheurs dans leur communauté
scientifique nationale et, partant, à favoriser leur maintien dans
leur pays ou leur retour en cas de départ.
Les autres facteurs limitant l'avancement de
la recherche
Outre la question des salaires et d'absence de motivations mentionnée
ci-dessus, les contraintes les plus restrictives pour l'avancement du
travail de recherche révélée par l'enquête
questionnaire sont d'abord le manque de financements, suivi directement
par les difficultés relatives aux équipements de recherche
(manque d'équipements de base, accès difficiles aux fournisseurs,
problèmes de maintenance et de réparation). Ensuite apparaissent
par ordre décroissant : l'accès limité à la
littérature scientifique, la pénurie de techniciens compétents,
la rareté des moyens de transport, et une part trop importante
d'enseignement et d'administration.
Malgré un développement rapide des technologies de la
communication en Afrique, de nombreux chercheurs interviewés se
disent toujours isolés. Lors de l'enquête (mars 2000), un
peu plus de la moitié des personnes interrogées (53 %) avaient
accès à l'Internet et un peu moins de la moitié (46,9
%) avaient accès à des bases de données bibliographiques.
La notion d'accès à Internet en Afrique revêt des
réalités souvent bien différentes de celles auxquelles
nous sommes désormais habitués en Europe. À ce titre,
la population des chercheurs enquêtés fait probablement partie
d'une élite, disposant pour ceux qui disent être connectés,
d'un ordinateur dans leur laboratoire ou bureau leur permettant d'accéder
directement à Internet. Les interviews et enquêtes institutionnelles
révèlent que beaucoup d'autres doivent partager avec leurs
collègues les rares terminaux disponibles dans leurs institutions
ou se rendre à l' « Internet Café » le plus proche
où, comparés aux revenus des chercheurs, les tarifs d'utilisation
sont souvent prohibitifs.
Le nombre moyen de conférences scientifiques auxquelles les chercheurs
ont assisté depuis le début de leur carrière s'élève
à 20. Plus de la moitié de celles-ci se sont déroulées
dans le pays de résidence des scientifiques interrogés (55,6
%), un cinquième a eu lieu dans un autre pays africain (20,1 %)
et 15,7 % se sont tenues en Europe. L'assistance à ces réunions
a été financée sur des fonds nationaux ou sur des
fonds propres pour les conférences qui se sont déroulées
dans les pays de résidence et grâce à des financements
étrangers lorsque les conférences se sont tenues à
l'étranger. Les chercheurs enquêtés ont participé
relativement peu à des conférences aux États-Unis
(5,4 %) et encore moins dans les autres pays en développement :
Asie (2,4 %), Amérique latine et Caraïbes (0,8 %).
Le financement des recherches
Comme nous l'avons déjà évoqué ci-dessus,
les budgets de la recherche publique en Afrique ont été
tellement réduits que, sauf exception, il est impossible d'entreprendre
des activités de recherche sans aide étrangère. Pendant
l'année 1999, les bénéficiaires INCO ont disposé
d'un budget plus élevé que les boursiers IFS. Parmi ces
derniers, 15,1 % disposaient d'une somme (salaire exclu) se situant entre
1 000 et 5 000 USD et un tiers (33,3 %) avaient de 5 000 à 20 000
USD. Un nombre important d'entre eux (29,9 % pour IFS et 24 % pour INCO)
indiquaient qu'ils n'avaient eu accès à aucun budget du
tout pendant cette même année.
La plus grande partie des financements de recherche provient des organisations
internationales (52,2 %). Viennent ensuite les institutions d'appartenance
des chercheurs (20,2 %), puis les fonds publics nationaux (13,1 %) ; l'industrie
étrangère et les fondations privées étrangères
(5,9 %) et enfin l'industrie nationale et les fondations privées
nationales (1,5 %).
Parmi les financements étrangers, pas moins de 300 sources étrangères
de financement ont été signalées. Quatre d'entre
elles sont, de loin, les plus importantes, ce sont par ordre décroissant
: USAID (États-Unis), l'Union Européenne, la Coopération
Française et l'Organisation Mondiale pour la Santé (OMS).
Les trente sources les plus citées sont présentées
dans la figure 4. Le degré
de satisfaction des chercheurs au regard de ces différentes sources
de financement a été mesuré au moyen d'une échelle
de valeur s'échelonnant de 1 = très mauvais à 5 =
excellent. Les meilleurs scores de satisfaction vont à la Fondation
Rockfeller (4,63) et au CRDI (4,40) ainsi qu'aux organisations nordiques
dont NORAD (4,48), Danida (4,35) et Sida-SAREC (4,30). Les cinq organismes
(multinationaux ou bilatéraux) ayant reçu les moins bons
scores sont, toujours par ordre décroissant : l'Unesco (3,93),
la FAO (3,88), la Coopération Française (3,85), la Banque
Mondiale (3,73) et le PNUD (3,63).
Les réponses au questionnaire montrent clairement que l'octroi
des aides des deux organismes (avec une tendance plus forte en ce qui
concerne l'IFS) ont facilité l'accès des bénéficiaires
d'abord à d'autres financements internationaux (49,5 % pour IFS
et 35,7 % INCO), dans une moindre mesure aux financements de leur institution
d'appartenance (36,7 % pour IFS et 17 % pour INCO) et dans une plus faible
mesure encore aux autres financements nationaux (22,8 % pour IFS et 17
% pour INCO). Sur ce plan, et principalement en ce qui concerne l'accès
aux financements internationaux, il semble que la reconnaissance individuelle
apportée par la bourse IFS ait eu plus de poids que le soutien
apporté aux équipes (le cas de INCO). Près de 60
% des chercheurs indiquent qu'il leur a été plus facile
d'obtenir que leur institution mette à leur disposition une assistance
technique et scientifique après qu'ils aient obtenu le soutien
de l'IFS ou de INCO.
Le fait d'être bénéficiaire de ces deux programmes
a offert à la très grande majorité des chercheurs
l'opportunité de collaborer avec de nouveaux partenaires (95,6
% pour INCO et 85,9 % pour IFS). Ce résultat est sans surprise
pour INCO puisque la collaboration partenariale entre l'Europe et les
pays du Sud est au cur de sa mission. Pour l'IFS, cela prouve que
malgré une aide ciblée sur les individus, elle est aussi
à l'origine (grâce à ses vastes réseaux de
conseillers scientifiques, de boursiers et d'autres chercheurs associés)
de nombreuses occasions de collaboration. La participation à des
ateliers ou à d'autres conférences internationales organisés
ou financés par la IFS a également été mentionnée,
dans les interviews, comme une opportunité exceptionnelle pour
rencontrer de nouveaux partenaires. La plupart des personnes qui ont répondu
(87 %) disent continuer ces collaborations une fois le soutien IFS/INCO
terminé.
Perception du rôle de la recherche par
les chercheurs
Le questionnaire proposait aux scientifiques 11 propositions pour définir
la science et les scientifiques dans la société et il leur
était demandé de les classer selon une échelle de
valeur (de 1 = désapprouve totalement à 5 = approuve totalement).
La figure 5 présente
la moyenne des classements. Les deux propositions qui remportent la plus
forte adhésion sont « la science contribue au développement
» (4,9) et « le savoir scientifique est universel » (4,5).
Dans la période de crise économique et sociale que traverse
l'Afrique aujourd'hui, les scientifiques réaffirment leur conviction
concernant le rôle que la science doit jouer pour la résolution
des problèmes économiques et sociaux auxquels est confronté
le continent ainsi que l'importance et la légitimité de
leur profession envers la société. Le fait qu'il y ait un
très fort consensus autour de ces propositions (l'utilité
et l'universalité de la science) suggère et même,
atteste que la science ne peut pas être définie de façon
univoque. Cela confirme aussi la tension qui existe chez les scientifiques
africains qui sont toujours écartelés entre la nécessité
de répondre à des problèmes de développement
locaux et la nécessité d'appartenir à la science
mondiale et d'être reconnus par la communauté scientifique
internationale. Cette tension entre l'utilitarisme de la science et la
production de la connaissance est confirmée par les deux propositions
classées en troisième et quatrième positions : «
la science devrait en premier lieu produire du savoir » (4,2) et
« la science devrait en premier lieu mener à des innovations
utiles » (4,1).
Quant aux choix des sujets de recherche, les réponses indiquent
fortement que ces derniers ne sont pas le fait des institutions (universités
ou instituts de recherche), pas plus qu'ils ne sont le fait des bailleurs
de fonds. En effet, les affirmations proposées dans l'enquête
: « les sujets de recherches sont dictés par l'employeur »
et « les sujets de recherche sont dictés par les sponsors
», sont celles qui reçoivent les plus faibles taux d'adhésions
avec respectivement 2,7 et 2,8 de valeur moyenne. Les avis, en contrepartie,
sont plus favorables à l'allégation selon laquelle «
les chercheurs sont libres de choisir leurs sujets de recherche »
(3,6 de valeur moyenne). Les boursiers de l'IFS sont d'ailleurs plus positifs
à ce propos (3,7) que leurs collègues de INCO (3,4). Cela
peut s'expliquer par la façon dont les chercheurs travaillent :
les scientifiques de l'IFS travaillent davantage au sein de l'université
alors que leurs collègues INCO travaillent en instituts de recherche.
Mais il se peut que cela soit aussi la conséquence du type d'aide
qu'ils reçoivent, IFS aidant des individus et INCO des équipes,
au sein de collaborations où les agendas de recherche sont souvent
régis par les partenaires du Nord [16].
Malgré un apparent paradoxe, cela ne contredit par forcément
l'opinion largement répandue selon laquelle la recherche en Afrique
serait régie par les donateurs, car il faut là, très
probablement, faire la différence entre les sciences sociales et
les autres sciences (biologiques et sciences de base). Les interviews
conduites auprès des chercheurs en sciences sociales (particulièrement
au Cameroun, Tanzanie et Zimbabwe) ont indiscutablement montré
que leurs choix des sujets de recherche avaient été fortement
influencés par les programmes des donateurs (égalité
des chances, gouvernance, réduction de la pauvreté, etc.).
Cela semble, ainsi que les résultats de l'enquête le montrent,
être beaucoup moins vrai pour les sciences biologiques et agricoles.
Comment les chercheurs africains voient-ils leur
carrière à venir ?
Malgré les différentes contraintes professionnelles présentées
dans cet article, les chercheurs africains qui ont répondu à
l'enquête questionnaire se voient pour 40 % d'entre eux (43 % pour
IFS et 38,6 % pour INCO) continuer leur carrière au sein de leurs
communautés scientifiques nationales respectives (figure
6). Cela ne représente cependant que la moitié des réponses
positives obtenues à la même question lors d'une enquête
similaire passée au Mexique en 2000. Les scientifiques mexicains
qui envisageaient leur carrière au sein de leur communauté
scientifique nationale représentaient 83 % du groupe [17].
Paradoxalement, les boursiers de l'IFS de la jeune génération
(la première bourse accordée entre 1986 et 1999) sont plus
partisans d'une carrière nationale que ceux de la génération
précédente (première bourse accordée entre
1974 et 1985). Le deuxième objectif professionnel énoncé
est celui d'une carrière dans les programmes de développement
national (30 %). Le troisième objectif est, à 12 %, la création
d'entreprise privée. Les autres opportunités de carrière,
dans l'administration, la politique, les activités de consultation
pour les organisations étrangères ou internationales ou
privées ne semblent pas présenter un intérêt
aussi important que les trois premiers.
Notes :
1 Jacques Gaillard est mis à disposition par l'Institut
de Recherche pour le Développement (IRD) auprès de la Fondation
Internationale pour la Science (IFS) où il occupe les fonctions
de Directeur Adjoint. Tél : +46 8 545 818 09 Télécopie
: +46 8 545 818 01 E-mail : jacques.gaillard@ifs.se
2 Cette étude coordonnée par Roland Waast et
Jacques Gaillard a été financée par l'Union Européenne
(DG Recherche), l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD)
et le Ministère des Affaires Étrangères (MAE). Pour
une présentation synthétique des résultants obtenus,
cf. [11].
3 République d'Afrique du Sud ; Égypte, Tunisie,
Algérie, Maroc (en Afrique du Nord) ; et en Afrique médiane
: Sénégal, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Cameroun,
Madagascar, Nigeria, Tanzanie, Zimbabwe, Mozambique.
4 Les deux bases Pascal et ISI/SCI s'accordent toutefois
pour enregistrer, en 2000 et 2001, une inflexion de la croissance marocaine
[13].
5 Selon les années de référence le taux
de réussite aux appels d'offre varie de 10 à 25 %.
6 Maroc, Algérie, Tunisie et Égypte.
CONCLUSION
Si le développement de l'Afrique ne repose pas uniquement sur
ses scientifiques, il devra nécessairement passer par le renforcement
des capacités scientifiques nationales sur l'ensemble du continent.
Quels que soient les mécanismes mis en uvre pour régionaliser,
internationaliser voire mondialiser ces capacités, ils ne pourront,
à terme, être efficaces, c'est-à-dire contribuer aux
développements nationaux, que s'ils s'associent à des communautés
scientifiques africaines nationales suffisamment denses et dynamiques.
C'est pourquoi, nous pensons que le renforcement et le renouvellement
des communautés scientifiques nationales en Afrique restent toujours
« une urgente nécessité ».
La fin de la science nationale ?
L'organisation de la production scientifique a subi des changements
importants au cours des deux dernières décennies. Dans les
pays industrialisés et émergents, le souci de compétitivité
à l'échelle mondiale dans plusieurs domaines à fort
enjeu technologique (biotechnologies, nouveaux matériaux, technologies
de l'information...) a conduit à réformer les institutions
scientifiques en favorisant les collaborations internationales associant
secteurs public et privé au sein de consortiums de plus en plus
mondialisés. Le rôle et le mode de fonctionnement des institutions
publiques de recherche ainsi que la condition professionnelle des chercheurs
s'en trouvent fortement modifiés.
En Afrique (principalement Médiane) où l'environnement
industriel fait défaut, le désengagement de l'État
a abouti à une véritable désinstitutionnalisation
de la science et à une déprofessionnalisation en mettant
de fait les chercheurs à disposition d'un libre marché de
l'expertise et de la consultance. Cette évolution a contribué
à une déqualification progressive des chercheurs africains.
La détérioration des salaires et des conditions de travail
a également eu pour conséquence la forte émigration
des scientifiques des pays les plus touchés vers d'autres pays
ou vers d'autres métiers. Cette évolution marquerait-elle
la fin de la science nationale en Afrique ? D'aucuns suggèrent
aujourd'hui que le lieu d'exercice de la profession de chercheur n'aurait
plus d'importance et que tout scientifique africain expatrié pourrait
désormais contribuer au développement de la science et de
la technologie de son pays d'origine, où qu'il soit dans le monde,
à la condition qu'il soit reconnecté à sa communauté
scientifique nationale par le truchement d'une diaspora scientifique et
technique. Le rôle tout-puissant de ces diasporas est désormais
prégnant dans les discours politiques des ministres africains en
charge des activités S&T. Toutefois, pour que la « re-connexion
» des chercheurs expatriés avec leurs communautés scientifiques
nationales puisse se réaliser, il faut que ces dernières
soient elles-mêmes suffisamment développées et denses,
permettant ainsi des zones d'interface, d'échanges et de collaborations
scientifiques. Ces conditions sont loin d'être remplies dans nombre
de pays de l'Afrique Médiane [18].
Il apparaît également peu probable qu'un libre marché
d'une science dépendante des financements du Nord puisse continuer
d'exister en Afrique sans une forme de science publique s'appuyant sur
des communautés scientifiques nationales dont les modes d'institutionnalisation
et de professionnalisation devront nécessairement se transformer.
Les limites du marché : désinstitutionnalisation,
déqualification et déprofessionnalisation
Le libre marché de l'expertise et de la consultance rencontre
également ses limites. Se pratiquant en marge des universités
et des instituts de recherche il concourt à plus ou moins long
terme à une déstructuration des institutions elles-mêmes
et à la fragilisation des communautés scientifiques nationales
émergentes. Non seulement la dépendance à l'égard
de financements extérieurs ponctuels entrave le développement
de la science nationale construite autour de programmes autonomes, mais
l'activité d'expertise hypothèque la fonction de production
et de renouvellement scientifique au sein des institutions académiques.
En effet, moins les chercheurs consacrent de temps à la recherche
et à l'encadrement des étudiants de troisième cycle,
et moins la relève est assurée... Dans une conjoncture de
baisse des dépenses publiques, de non-recrutement et de moindre
engagement des étudiants vers les disciplines scientifiques (peu
lucratives) le scénario est en place pour une « désinstitutionnalisation
programmée » de la recherche.
Soutenir l'émergence d'une nouvelle génération
de chercheurs en Afrique
Il est donc urgent que tout soit mis en uvre pour non seulement
préserver et renforcer les capacités scientifiques existantes
en Afrique. Mais il faut également penser à l'avenir et
créer les conditions de leur renouvellement. Compte tenu de la
faiblesse des budgets publics africains, cela ne pourra se faire dans
un premier temps sans l'appui des coopérations étrangères.
Leur contribution pourrait venir renforcer les appels d'offre nationaux
qui se mettent en place dans la plupart des pays africains. Ce soutien
direct aux équipes nationales émergentes est vital pour
leur survie. Leur appui est également nécessaire pour renforcer
les formations diplômantes de 3e cycle pour les ancrer
durablement au sein des universités africaines. Les coopérations
étrangères pourraient également venir renforcer les
efforts faits au niveau du continent africain, je pense en particulier
au Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique (NEPAD),
pour renforcer les coopérations inter-africaines et soutenir, voire
créer, des centres régionaux d'excellence sur lesquels pourraient
s'appuyer les systèmes nationaux de recherche.
Dans un même temps, les pays africains devraient ré-investir
dans leurs systèmes nationaux de formation supérieure et
de recherche. Une capacité nationale de recherche renouvelée
ne pourra se développer d'une façon durable en Afrique que
soutenue par une volonté politique nationale se traduisant par
des investissements nationaux adéquats sur la durée. La
science n'est pas un luxe pour les pays pauvres. C'est un investissement
sur l'avenir.
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