ARTICLE
agr.2010.0462
Auteur(s) : Mohamed Taher Sraïri1 mt.srairi@iav.ac.ma, Marcel
Kuper2,3 marcel.kuper@cirad.fr,
Pierre-Yves Le Gal4 pierre-yves.le_gall@cirad.fr
1 IAV Hassan II
Département des productions et biotechnologies animales
BP 6202
1, Rue Allal Al Fassi
Madinate Al Irfane
10101 Rabat
Maroc
2 Cirad
UMR G-EAU
73, rue JF Breton
34398 Montpellier
France
3 IAV Hassan II
Département de l’eau et des infrastructures
BP 6202
1, Rue Allal Al Fassi
Madinate Al Irfane
10101 Rabat
Maroc
4 Cirad
UMR Innovation
34398 Montpellier
France
Tirés à part : M. Taher Sraïri
L’évaluation et l’amélioration de la valorisation de l’eau
d’irrigation par l’élevage bovin laitier à l’échelle de
l’exploitation agricole amènent à considérer la chaîne de fonctions
de production allant des consommations hydriques à la biomasse
fourragère récoltée et finalement aux quantités de lait et de
viande produites (Le Gal et al., 2007). L’analyse de la
variabilité des performances de cette chaîne, en fonction des types
d’exploitations agricoles et des pratiques des éleveurs, permet
d’identifier des voies d’intervention mobilisant l’ensemble des
disciplines impliquées (hydraulique, agronomie, zootechnie et
économie). Cela peut ensuite mener à l’instauration de processus
d’accompagnement des éleveurs afin de les aider à remédier aux
lacunes techniques diagnostiquées.
Au Maroc, où prévaut une situation de « pauvreté en
eau » (Blinda et Thivet, 2009), une gestion rigoureuse de
cette ressource et des effets des stress hydriques sur le
développement humain est nécessaire. Du fait de sécheresses
récurrentes, l’irrigation demeure le moyen privilégié pour
sécuriser les productions agricoles. Or les niveaux actuels de
consommation d’eau dans les grands périmètres irrigués au sud de la
Méditerranée ne sont pas soutenables, car ils entraînent une
surexploitation croissante des ressources souterraines (Iglesias
et al., 2007). Par ailleurs, les évolutions récentes des
cours internationaux des matières agricoles ont montré la fragilité
d’un approvisionnement alimentaire trop fortement dépendant des
importations. Dans les pays tempérés du Nord où les ruminants
consomment surtout des fourrages pluviaux, le changement climatique
amène à raisonner la localisation des élevages (Gilibert, 1992).
Plus au sud, où l’eau est plus rare, son utilisation pour la
production bovine demande une plus grande attention encore. En
effet, l’eau est vitale pour cette activité : au Maroc,
60 % du lait et 30 % de la viande proviennent de grands
aménagements hydrauliques, où la production des fourrages nécessite
des dotations importantes (20 % et plus des volumes
totaux).
L’accompagnement des agriculteurs dans un processus
d’amélioration de la valorisation de l’eau par la production bovine
repose sur une interaction instrumentée (Moisdon, 1984) entre
éleveurs et chercheurs. Elle vise, pour les premiers, à dynamiser
leurs processus d’apprentissage et leurs capacités de réflexion
prospective et, pour les seconds, à mieux comprendre les logiques,
contraintes et marges de manœuvre possibles. Cet article relate une
expérience conduite dans des coopératives marocaines de collecte
laitière situées dans le périmètre irrigué du Tadla (centre-est du
Maroc). Cette expérience illustre un processus allant du diagnostic
à l’intervention auprès d’un échantillon d’exploitations d’élevage
bovin valorisant l’eau de manière très variable. Dans cet
échantillon, des ajustements des apports alimentaires aux vaches
laitières ont été effectués en continu pour améliorer les
performances du système d’élevage et la valorisation de l’eau. Le
contexte et la démarche sont présentés dans une première partie.
Les résultats obtenus en termes de valorisation de l’eau par
l’élevage et les effets des méthodes et outils mis en œuvre sont
ensuite rapportés avant d’être discutés.
Contexte et démarche
Le réseau hydraulique du périmètre irrigué du Tadla
(98 000 hectares) situé au sud-est de la ville de
Casablanca est géré par l’Office régional de mise en valeur
agricole du Tadla (ORMVAT). Les termes de la valorisation de l’eau
par les bovins et les voies d’amélioration ne se déclinent pas de
la même manière pour les éleveurs, les coopératives de collecte,
l’industrie laitière et l’ORMVAT. En effet, l’industrie n’est pas
directement concernée par l’usage de l’eau, mais la production
laitière (via les fourrages) est en concurrence avec
d’autres productions irriguées. L’ORMVAT tente d’intervenir en
promouvant des cultures et technologies économes (irrigation
localisée), et en s’appuyant sur la tarification et les
subventions. L’agriculteur est sensible à la rareté de l’eau et à
son coÛt, qui est proportionnel au volume consommé. Ses choix de
culture, ses pratiques et ses performances techniques et
économiques ont un effet direct sur la valorisation de l’eau (Le
Gal et al., 2009).
Dans ce contexte, une recherche-intervention (Hatchuel et Molet,
1986) a été conduite de 2004 à 2009 sur la base d’un diagnostic
préalable de la valorisation de l’eau par l’élevage bovin dans six
exploitations familiales conventionnelles de la région (moins de
5 hectares), n’ayant pas accès à l’eau souterraine. Le
protocole comprenait les mesures suivantes : volumes d’eau
utilisés sur les parcelles fourragères, biomasse produite,
consommations d’aliments et d’eau respectivement pour la production
de lait et de viande et coÛts de production. L’analyse prenait
aussi en considération les prix « départ ferme » pour le
lait et le poids vif des bovins : 0,27 et 2,40 euros/kg
respectivement. À cet égard, le prix du lait « départ
ferme » n’ayant pas évolué depuis 1992, de nombreux éleveurs
ont été amenés à accorder un intérêt croissant à la production de
viande, en dépit des caractéristiques de leurs bovins de races
laitières – Holstein importée et croisés avec des races
locales (Sraïri et al., 2009).
Suite à ce diagnostic, deux interventions ont été menées pour
améliorer les performances des élevages et la valorisation de
l’eau. La première a consisté à former les éleveurs à mieux
maîtriser l’alimentation du troupeau de vaches laitières par
l’usage du rationnement. Des expérimentations impliquant dix
exploitations volontaires ont été entreprises. Les effets d’une
alimentation équilibrée des femelles laitières ont été discutés
avec l’ensemble des éleveurs adhérant aux coopératives de collecte.
La méthode reposait sur une évaluation à intervalles de trois
semaines des rations distribuées aux vaches et de leurs effets sur
leur productivité. Un outil de calcul des rations a été conçu à cet
effet sur tableur Excel® (tableau
1) avec les fourrages et concentrés locaux, dont les
valeurs nutritives ont été trouvées dans des tables alimentaires
adaptées (Guessous, 1991). L’adéquation des apports des rations
utilisées avec le potentiel de production laitière instantané, issu
de la conjonction entre le stade physiologique moyen du troupeau et
son potentiel génétique (Faverdin et al., 2007) a ensuite
été évaluée. En cas de niveaux de production limités par rapport au
potentiel, des rations équilibrées ont été proposées aux éleveurs
et leurs effets visualisés
Tableau 1 Exemple d’évaluation de rations distribuées aux vaches
laitières (extrait de la feuille Excel®).
An example of the assessment of the dietary rations used for
dairy cows (from Excel® sheet).
|
| Matière alimentaire |
kg/vache/j |
MS (g/kg) |
kg MS/vache/j |
UFL/kg |
UFL totales |
PDIE/kg brut |
PDIE totaux |
PDIN/kg brut |
PDIN totaux |
|
| Foin de luzerne ordinaire |
4,25 |
950 |
4,04 |
0,67 |
2,85 |
86 |
365 |
89 |
378 |
| Ration de base |
Luzerne verte « floraison » |
23,00 |
200 |
4,60 |
0,20 |
4,60 |
31 |
713 |
35 |
805 |
|
|
| Son de blé |
0,65 |
880 |
0,57 |
0,73 |
0,47 |
74 |
48 |
92 |
60 |
| Concentrés |
Pulpes sèches de betterave |
1,00 |
890 |
0,89 |
0,98 |
0,98 |
81 |
81 |
61 |
61 |
|
| Aliment composé |
0,85 |
930 |
0,79 |
0,88 |
0,75 |
84 |
71 |
84 |
71 |
|
| Total ration distribuée |
- |
- |
10,89 |
- |
9,65 |
- |
1 278 |
- |
1 375 |
|
|
| Besoins d’entretiena |
|
|
|
| 4,74 |
| 373 |
| 373 |
|
|
| Production permise par la ration (kg de
lait)b |
- |
- |
- |
- |
11,2 |
- |
18,9 |
- |
20,8 |
|
NB : en vert gras les valeurs à saisir par l’utilisateur
caractérisant la ration simulée ; le calcul des productions
permises par les apports énergétiques et azotés permet de déceler
d’éventuels déséquilibres dans la ration ; la comparaison
entre la production potentielle (calculée par ailleurs en fonction
du potentiel génétique de la vache et de son stade moyen de
lactation) et la production permise de la ration permet de déceler
des problèmes de sur- ou sous-alimentation de l’animal.
MS : matière sèche ; UFL : unité fourragère
lait ; PDIN : protéine digestible dans l’Intestin lorsque
l’azote dégradable est déficitaire dans la ration ;
PDIE : protéine digestible dans l’intestin lorsque l’énergie
est le facteur limitant de la synthèse microbienne.
a besoins d’entretien pour une vache de type croisé
(Holstein x locale) de poids vif 550 kg.
b une fois les besoins d’entretien de la vache
satisfaits.
Le second type d’intervention visait à aider les éleveurs à
évaluer ex ante les conséquences de modifications
stratégiques de leur système d’élevage sur ses performances
techniques et économiques : l’orientation de la production
vers le lait ou la viande, l’évolution de l’assolement fourrager,
l’investissement dans l’irrigation localisée, etc. L’intervention
s’est fondée sur l’utilisation d’un autre outil conçu sur tableur
et représentant les différentes composantes de
l’exploitation :
- – l’offre alimentaire liée à l’assolement fourrager, à la
conduite des cultures fourragères (y compris leur consommation en
eau) et à l’achat d’aliments ;
- – la demande alimentaire du troupeau liée à sa taille, à son
type génétique et à son mode de conduite (reproduction et
allotement) ;
- – et la nature des rations distribuées aux différents lots
d’animaux le long de l’année.
L’outil a ainsi plus une finalité d’aide à la réflexion
prospective que de prédiction de l’avenir des exploitations. Pour
franchir cette étape, une validation par des données plus solides
issues des exploitations est nécessaire. En mettant en regard
demande (liée aux effectifs et au génotype des vaches ainsi qu’aux
rythmes de vêlage projetés) et offre alimentaires via les
rations proposées, l’outil permet de calculer des productions
laitières mensuelle et annuelle attendues, une production de viande
commercialisée, ainsi que les indicateurs économiques nécessaires à
l’évaluation de chaque scénario, dont la valorisation de l’eau.
Résultats et discussion
Diagnostic de la valorisation de l’eau par les productions
bovines
Dans les six exploitations étudiées, la luzerne était la
principale culture fourragère (tableau
2). Elle nécessitait en moyenne quelque
11 830 m3 d’eau par hectare et par an pour un
rendement moyen en biomasse de 5,7 tonnes de matière sèche par
hectare (MS/ha). À l’image de la luzerne, les rendements moyens en
fourrage du bersim, du maïs et de l’orge étaient également
inférieurs au potentiel de ces cultures. Ces performances limitées
étaient surtout dues aux restrictions hydriques et aux pratiques
culturales sous-optimales, induisant une faible disponibilité en
fourrages par hectare, dont les effets étaient exacerbés par une
forte charge animale (plus de 2,4 vaches laitières par hectare
de culture fourragère). Par conséquent, les performances moyennes
d’élevage se sont avérées relativement faibles :
2 070 kg de lait livrés par vache et 233 kg de gain
de poids annuels pour sa descendance. Les volumes d’eau sous forme
virtuelle (achats d’aliments) consommés ont varié entre 420 et
2 630 m3 par vache laitière et 0 et
2 480 m3 par bovin en croissance.
Tableau 2 Principales caractéristiques des exploitations
étudiées.
Main characteristics of the studied farms.
| Exploitation |
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
Moy. |
| Surface agricole utile (ha) |
5,0 |
6,3 |
6,5 |
1,4 |
1,6 |
1,8 |
3,8 |
| Surface fourragère (ha) |
2,7 |
3,4 |
2,6 |
0,8 |
0,8 |
1,0 |
1,9 |
| Luzerne |
2,0 |
2,0 |
2,2 |
0,8 |
0,8 |
1,0 |
1,5 |
| Bersim |
0,5 |
0,7 |
0,4 |
- |
- |
- |
0,3 |
| Maïs |
0,2 |
- |
- |
- |
- |
- |
- |
| Orge |
- |
0,6 |
- |
- |
- |
- |
0,1 |
| Vaches laitières |
6,5 |
7,0 |
6,4 |
2,0 |
2,0 |
3,0 |
4,5 |
| Animaux en croissance |
5 |
7 |
6 |
2 |
2 |
3 |
4,2 |
| Charge bovine (vaches/ha de surface
fourragère) |
2,4 |
2,1 |
2,4 |
2,4 |
2,5 |
3,0 |
2,4 |
| Stratégie lait (L), viande (V) ou mixte (M) |
M |
M |
M |
L |
V |
V |
- |
Au final, chaque kg de lait a nécessité en moyenne
1,8 m3 d’eau (les valeurs varient entre 1,1 et
2,1 m3). Cette valeur est calculée sur la base des
volumes d’eau nécessaires pour produire (sur l’exploitation ou
ailleurs) tous les types de fourrages et de concentrés consommés
uniquement par les vaches laitières. Elle est très supérieure aux
résultats obtenus par Armstrong (2004) en Australie
(1 m3 d’eau/kg de lait), mais elle est proche
des valeurs observées dans le même périmètre irrigué du Tadla
(1,5 m3 d’eau/kg de lait) lors d’une étude qui ne
tenait pas compte de l’eau virtuelle (Sraïri et al., 2008).
Le gain d’un kg de poids vif bovin a nécessité en moyenne
10,6 m3 d’eau (entre 5,6 et
12,4 m3) (tableau 3),
soit l’équivalent de 19,2 m3 d’eau par kg de
carcasse, ce qui est supérieur aux 15,5 m3
rapportés par Chapagain et Hoekstra (2004) comme indicateur de
l’empreinte hydrique pour produire 1 kg de viande bovine. Les
résultats montrent aussi que les exploitations de petite taille
obtiennent les meilleures valorisations de l’eau par l’élevage.
Cela pourrait s’expliquer par l’attention soutenue qu’elles prêtent
aux cultures et à l’élevage.
Tableau 3 Valorisation physique et économique de l’eau en
produits bovins.
Physical and economic values of water productivity through
cattle farming.
| Exploitations |
| 1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
|
| Lait total produit (kg) |
14 820 |
11 900 |
13 312 |
6 800 |
3 800 |
4 950 |
| Lait |
Eau totale (réelle + virtuelle) utilisée
(m3) |
31 170 |
25 950 |
22 200 |
7 750 |
5 740 |
8 970 |
| Valorisation de l’eau (m3/kg) |
2,1 |
2,2 |
1,7 |
1,1 |
1,5 |
1,8 |
|
| Valorisation économique (euros/m3) |
0,02 |
0,03 |
0,08 |
0,14 |
0,09 |
0,09 |
|
|
| Gain de poids total (kg) |
2 100 |
1 740 |
1 760 |
430 |
712 |
1 290 |
| Viande |
Eau totale (réelle + virtuelle) utilisée
(m3) |
19 710 |
22 500 |
9 980 |
3 820 |
6 720 |
10 800 |
| Valorisation de l’eau (m3/kg) |
9,4 |
12,4 |
5,6 |
8,9 |
9,4 |
8,4 |
|
| Valorisation économique (euros/m3) |
0,21 |
0,14 |
0,37 |
0,26 |
0,24 |
0,24 |
La valorisation économique de l’eau était en moyenne de
0,07 euro/m3 pour le lait et de
0,24 euro/m3 pour la viande. Cet important écart
entre lait et viande, malgré des valorisations physiques inverses,
s’explique par les différences de marges brutes pour ces deux
produits. La viande procure plus de flexibilité par des ventes
d’animaux au moment opportun pour l’exploitation, tandis que le
prix du lait n’est pas négociable. Néanmoins, l’activité laitière
demeure indispensable pour générer de jeunes bovins destinés à
l’engraissement, et aussi en raison de son rôle dans la trésorerie
des ménages (revenus réguliers) ainsi que dans l’accès aux services
des coopératives de collecte.
Du diagnostic à l’accompagnement des éleveurs
Vers une maîtrise individuelle du rationnement
Des propositions d’amélioration du rationnement ont été
formulées à partir de l’étude des performances de valorisation de
l’eau par l’élevage bovin. Le niveau d’adéquation entre les apports
en nutriments des rations (incluant une éventuelle complémentation)
et les besoins optimaux des vaches a ainsi fait l’objet d’un suivi
détaillé. Les résultats obtenus sur un laps de temps de six mois
ont montré que les troupeaux constitués de vaches de race Holstein
réagissaient plus rapidement que ceux de type croisé. Le calage de
la lactation effective des vaches de race Holstein avec leurs
courbes potentielles (6 000 kg de lait par an) a été
obtenu en moins de trois mois (figure 1), alors
qu’il a fallu au moins cinq mois avec des vaches de type croisé (figure 2). Ces
résultats confirmaient les augmentations substantielles de
productivité dans les élevages qui adhéraient à la méthode
d’intervention testée. La réponse plus rapide des vaches de type
Holstein était liée à leurs meilleures capacités laitières,
puisqu’elles utilisent plus efficacement que d’autres races les
nutriments de la ration (Delaby et al., 2009).
Un suivi zootechnique, ciblé sur les exploitations s’engageant
dans un processus d’intensification laitière et étendu à tout un
bassin de collecte, aurait donc un impact significatif sur la
valorisation de l’eau et les revenus des opérateurs de la chaîne
d’approvisionnement, à l’instar de ce que rapportent Bayemi et
al. (2009) au Cameroun. Mais l’identification des acteurs
susceptibles de prendre en charge cet appui technique demeure
incertaine, dans un contexte où les services étatiques
traditionnels se désengagent (Kidd et al., 2000) et où les
organisations professionnelles tardent à prendre le relais.
Accompagner les réflexions stratégiques des éleveurs
Différents scénarios d’accompagnement des éleveurs dans le choix
d’alternatives de production ont été testés, depuis la substitution
de vaches de type croisé par des Holstein, meilleures laitières,
jusqu’au remplacement de la luzerne irriguée en gravitaire par un
maïs-ensilage conduit en goutte-à-goutte. Les effets de ces
scénarios sur les performances techniques et économiques des
exploitations ont été évalués par simulation (tableau 4). On constate l’effet positif marqué
de l’introduction du maïs-ensilage sur la valorisation de l’eau, si
les autres aspects techniques inhérents à l’adoption de ce système
fourrager sont maîtrisés (fertilisation, traitements
phytosanitaires, complémentation protéique, etc.). Toutefois, cette
proposition technique engendre une baisse du revenu des
agriculteurs liée aux coÛts supplémentaires de production (Le Gal
et al., 2009), ce qui explique le maintien de la luzerne
irriguée. L’outil de simulation stratégique permet ainsi de
replacer des objectifs et résultats partiels dans une vision
d’ensemble. Cette expérience a confirmé l’intérêt pédagogique de la
modélisation (David, 2002) pour :
- – faire réfléchir les producteurs sur les différents processus
techniques mis en œuvre dans leurs exploitations ;
- – montrer l’intérêt relatif du maïs-ensilage en complément de
la luzerne, par rapport à la fois à la ressource en eau et à
l’alimentation des bovins, et les retombées de rations équilibrées
sur la productivité laitière et les revenus agricoles ;
- – la nécessité d’un suivi des exploitations pour disposer
d’indicateurs de gestion (ration, productivité…). Au final, c’est
l’évaluation quantitative des conséquences des scénarios, en termes
de tendances et non de prédictions uniquement, qui a le plus retenu
l’attention des agriculteurs.
Tableau 4 Effets de différents scénarios simulés sur la
valorisation de l’eau par l’élevage.
Effects of various simulated scenarios on water productivity
through cattle farming.
|
| Situation initiale |
Scénario no 1a |
Scénario no 2b |
| Surface fourragère (ha) |
|
| |
| Luzerne |
1,4 |
1,4 |
0,8 |
| Orge |
0,5 |
0,5 |
0,3 |
| Maïs |
0,0 |
0,0 |
0,8 |
| Troupeau de vaches laitières |
|
| |
| Nombre de vaches |
2 |
2 |
2 |
| Rendement laitier annuel (kg/vache/an) |
2 820 |
5 040 |
5 240 |
| Volumes d’eau nécessaires (m3/an) |
38 500 |
37 500 |
25 850 |
| Production de fourrages (euros/vache/an) |
705 |
751 |
157 |
| Achat d’aliments (euros/vache/an) |
45 |
513 |
252 |
| Produits bovins (euros/vache/an) |
|
| |
| Lait |
707 |
1 326 |
1 316 |
| Gain de poids |
893 |
1 250 |
1 250 |
| Total |
1 600 |
2 576 |
2 566 |
| Marge brute annuelle (euros/vache) |
850 |
1 312 |
2 157 |
| Marge brute annuelle totale
(euros/troupeau) |
1 700 |
2 624 |
4 314 |
| Valorisation de l’eau
(euros/m3) |
0,04 |
0,07 |
0,17 |
a Productivité laitière accrue–même sole fourragère
mais remplacement des vaches de type croisé par des vaches Holstein
alimentées selon leur potentiel.
b Économie d’eau et productivité laitière
accrue–substitution partielle de la sole luzernière par du maïs
destiné à l’ensilage et remplacement des vaches croisées par des
Holstein.
Conclusion
Cette recherche-intervention a permis de susciter l’intérêt des
opérateurs du secteur laitier dans le périmètre irrigué du Tadla
sur la question cruciale de la valorisation de l’eau par les
productions bovines, et sur les moyens de l’améliorer. Alors que
les différents acteurs en présence s’intéressaient jusqu’ici aux
usages de l’eau sous l’angle de leurs intérêts respectifs, la mise
en place d’un partenariat les associant à l’équipe de recherche a
permis de présenter une démarche globale incluant les études à
entreprendre et les résultats escomptés en termes d’actions à
planifier. Ce processus aura été facilité par un contexte dominé
par des épisodes de sécheresse répétés et par la flambée des prix
des matières premières agricoles. Le diagnostic conduit en
concertation avec les opérateurs locaux a permis de préciser les
performances techniques et économiques de la valorisation de l’eau
par l’élevage bovin. Bien que peu fréquemment présenté dans la
littérature, ce type d’évaluation est d’autant plus intéressant
qu’il peut être couplé à une phase d’accompagnement/appui des
acteurs.
La méthode d’accompagnement, testée ici sur un échantillon
restreint, a principalement fait appel à des outils de simulation.
Ceux-ci étaient conçus :
- – pour répondre aux questions et thèmes techniques d’intérêt
majeur pour les éleveurs ;
- – pour être facilement utilisables par des techniciens qui leur
viendraient en appui.
Cet objectif a justifié l’utilisation d’un logiciel informatique
courant (tableur), commode d’utilisation dans cette phase
d’expérimentation mais dont l’ergonomie devrait évoluer en cas
d’utilisation à grande échelle. Certaines contraintes, liées au
partenariat avec les acteurs, ont été rencontrées, notamment le
désengagement en cours de route de certains opérateurs, en fonction
du moindre intérêt qu’ils portaient aux travaux réalisés. Ainsi,
l’étude sur la qualité du lait livré s’est arrêtée après la phase
de diagnostic, car les améliorations proposées n’intéressaient dans
l’immédiat ni les coopératives de collecte ni la laiterie. Notre
objectif de tester la démarche à plus grande échelle n’a pas pu
être atteint dans la durée du projet, en partie à cause du
désengagement des structures publiques d’appui aux éleveurs. Fortes
de leur proximité avec les producteurs, les coopératives de
collecte pourraient, sous certaines conditions, assumer ce rôle
d’appui. Enfin, une meilleure coordination entre les différents
maillons de la chaîne allant de la fourniture d’eau jusqu’au lait
collecté, voire transformé, est essentielle pour l’économie et la
valorisation de l’eau par l’élevage bovin et pour les revenus qu’il
génère. L’ensemble des opérateurs de la filière (éleveurs,
coopératives de collecte, industriels laitiers, gestionnaire du
périmètre, fournisseurs de services et d’intrants) devraient y
réfléchir ensemble.
Remerciements
Cette étude a été réalisée dans le cadre du projet SIRMA
(économie d’eau en Systèmes IRrigués au MAghreb) financé par le
ministère français des Affaires étrangères et européennes. Les
auteurs remercient les opérateurs de la filière lait au Tadla ainsi
que l’ORMVAT pour leur implication dans ce travail. Ils remercient
également les évaluateurs de la revue Cahiers Agricultures
dont les remarques ont permis d’améliorer le manuscrit.
Références
Armstrong DP, 2004. Water-use efficiency and profitability on an
irrigated dairy farm in Northern Victoria: a case study Austr J
Exp Agr 2004 44: 137-144 10.1071/EA02123.
Bayemi PH, Webb EC, Ndambi A, Ntam F, Chinda V, 2009. Impact of
management interventions on smallholder dairy farms on the western
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