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Accompagnement d’exploitations laitières pour mieux valoriser l’eau d’irrigation dans la plaine du Tadla au Maroc


Cahiers Agricultures. Volume 20, Numéro 1-2, 60-6, Janvier-Avril 2011, Quels nouveaux défis pour les agricultures irriguées ?, Étude originale

DOI : 10.1684/agr.2010.0462

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Mohamed Taher Sraïri, Marcel Kuper, Pierre-Yves Le Gal, IAV Hassan II Département des productions et biotechnologies animales BP 6202 1, Rue Allal Al Fassi Madinate Al Irfane 10101 Rabat Maroc, Cirad UMR G-EAU 73, rue JF Breton 34398 Montpellier France, IAV Hassan II Département de l’eau et des infrastructures BP 6202 1, Rue Allal Al Fassi Madinate Al Irfane 10101 Rabat Maroc, Cirad UMR Innovation 34398 Montpellier France.

Résumé : Une recherche-intervention a été conduite dans le bassin laitier adossé au périmètre irrigué du Tadla au Maroc. L’objectif initial était d’évaluer les performances techniques et économiques des exploitations laitières et la valorisation de l’eau par la production bovine. Il s’agissait ensuite d’identifier des voies d’amélioration de ces performances, en se fondant sur une interaction instrumentée entre agriculteurs et chercheurs. Un appui zootechnique reposant sur l’évaluation en continu du statut productif du cheptel laitier et des ressources fourragères disponibles a été instauré auprès d’un échantillon de 10 éleveurs. En parallèle, un outil simulant les conséquences de nouvelles options de production sur l’évolution des exploitations a été conçu. Dans cette étude, chaque kilo de lait produit a nécessité en moyenne 1,8 m 3 d’eau, tandis que 10,6 m 3 d’eau étaient utilisés pour produire un kilo de poids vif bovin. La valorisation économique de l’eau était en moyenne de 0,07 euro/m 3 pour le lait et de 0,24 euro/m 3 pour la viande. Le recours aux calculs de rations équilibrées a permis d’augmenter sensiblement la production laitière des vaches. Ces travaux montrent que la valorisation d’une eau rare pourrait être significativement améliorée via la production bovine, par l’amélioration des pratiques agricoles (choix des fourrages et itinéraires techniques adaptés, irrigation en goutte-à-goutte, races laitières spécialisées…) et une maîtrise accrue du rationnement des vaches. Les conditions de prise en charge de telles démarches d’intervention par des services d’appui aux éleveurs sont discutées, dans le contexte actuel du désengagement des pouvoirs publics.

Mots-clés : aide technique, élevage, exploitation laitière, Maroc, valorisation de l’eau

Illustrations

ARTICLE

agr.2010.0462

Auteur(s) : Mohamed Taher Sraïri1 mt.srairi@iav.ac.ma, Marcel Kuper2,3 marcel.kuper@cirad.fr, Pierre-Yves Le Gal4 pierre-yves.le_gall@cirad.fr

1 IAV Hassan II Département des productions et biotechnologies animales BP 6202 1, Rue Allal Al Fassi Madinate Al Irfane 10101 Rabat Maroc

2 Cirad UMR G-EAU 73, rue JF Breton 34398 Montpellier France

3 IAV Hassan II Département de l’eau et des infrastructures BP 6202 1, Rue Allal Al Fassi Madinate Al Irfane 10101 Rabat Maroc

4 Cirad UMR Innovation 34398 Montpellier France

Tirés à part : M. Taher Sraïri

L’évaluation et l’amélioration de la valorisation de l’eau d’irrigation par l’élevage bovin laitier à l’échelle de l’exploitation agricole amènent à considérer la chaîne de fonctions de production allant des consommations hydriques à la biomasse fourragère récoltée et finalement aux quantités de lait et de viande produites (Le Gal et al., 2007). L’analyse de la variabilité des performances de cette chaîne, en fonction des types d’exploitations agricoles et des pratiques des éleveurs, permet d’identifier des voies d’intervention mobilisant l’ensemble des disciplines impliquées (hydraulique, agronomie, zootechnie et économie). Cela peut ensuite mener à l’instauration de processus d’accompagnement des éleveurs afin de les aider à remédier aux lacunes techniques diagnostiquées.

Au Maroc, où prévaut une situation de « pauvreté en eau » (Blinda et Thivet, 2009), une gestion rigoureuse de cette ressource et des effets des stress hydriques sur le développement humain est nécessaire. Du fait de sécheresses récurrentes, l’irrigation demeure le moyen privilégié pour sécuriser les productions agricoles. Or les niveaux actuels de consommation d’eau dans les grands périmètres irrigués au sud de la Méditerranée ne sont pas soutenables, car ils entraînent une surexploitation croissante des ressources souterraines (Iglesias et al., 2007). Par ailleurs, les évolutions récentes des cours internationaux des matières agricoles ont montré la fragilité d’un approvisionnement alimentaire trop fortement dépendant des importations. Dans les pays tempérés du Nord où les ruminants consomment surtout des fourrages pluviaux, le changement climatique amène à raisonner la localisation des élevages (Gilibert, 1992). Plus au sud, où l’eau est plus rare, son utilisation pour la production bovine demande une plus grande attention encore. En effet, l’eau est vitale pour cette activité : au Maroc, 60 % du lait et 30 % de la viande proviennent de grands aménagements hydrauliques, où la production des fourrages nécessite des dotations importantes (20 % et plus des volumes totaux).

L’accompagnement des agriculteurs dans un processus d’amélioration de la valorisation de l’eau par la production bovine repose sur une interaction instrumentée (Moisdon, 1984) entre éleveurs et chercheurs. Elle vise, pour les premiers, à dynamiser leurs processus d’apprentissage et leurs capacités de réflexion prospective et, pour les seconds, à mieux comprendre les logiques, contraintes et marges de manœuvre possibles. Cet article relate une expérience conduite dans des coopératives marocaines de collecte laitière situées dans le périmètre irrigué du Tadla (centre-est du Maroc). Cette expérience illustre un processus allant du diagnostic à l’intervention auprès d’un échantillon d’exploitations d’élevage bovin valorisant l’eau de manière très variable. Dans cet échantillon, des ajustements des apports alimentaires aux vaches laitières ont été effectués en continu pour améliorer les performances du système d’élevage et la valorisation de l’eau. Le contexte et la démarche sont présentés dans une première partie. Les résultats obtenus en termes de valorisation de l’eau par l’élevage et les effets des méthodes et outils mis en œuvre sont ensuite rapportés avant d’être discutés.

Contexte et démarche

Le réseau hydraulique du périmètre irrigué du Tadla (98 000 hectares) situé au sud-est de la ville de Casablanca est géré par l’Office régional de mise en valeur agricole du Tadla (ORMVAT). Les termes de la valorisation de l’eau par les bovins et les voies d’amélioration ne se déclinent pas de la même manière pour les éleveurs, les coopératives de collecte, l’industrie laitière et l’ORMVAT. En effet, l’industrie n’est pas directement concernée par l’usage de l’eau, mais la production laitière (via les fourrages) est en concurrence avec d’autres productions irriguées. L’ORMVAT tente d’intervenir en promouvant des cultures et technologies économes (irrigation localisée), et en s’appuyant sur la tarification et les subventions. L’agriculteur est sensible à la rareté de l’eau et à son coÛt, qui est proportionnel au volume consommé. Ses choix de culture, ses pratiques et ses performances techniques et économiques ont un effet direct sur la valorisation de l’eau (Le Gal et al., 2009).

Dans ce contexte, une recherche-intervention (Hatchuel et Molet, 1986) a été conduite de 2004 à 2009 sur la base d’un diagnostic préalable de la valorisation de l’eau par l’élevage bovin dans six exploitations familiales conventionnelles de la région (moins de 5 hectares), n’ayant pas accès à l’eau souterraine. Le protocole comprenait les mesures suivantes : volumes d’eau utilisés sur les parcelles fourragères, biomasse produite, consommations d’aliments et d’eau respectivement pour la production de lait et de viande et coÛts de production. L’analyse prenait aussi en considération les prix « départ ferme » pour le lait et le poids vif des bovins : 0,27 et 2,40 euros/kg respectivement. À cet égard, le prix du lait « départ ferme » n’ayant pas évolué depuis 1992, de nombreux éleveurs ont été amenés à accorder un intérêt croissant à la production de viande, en dépit des caractéristiques de leurs bovins de races laitières – Holstein importée et croisés avec des races locales (Sraïri et al., 2009).

Suite à ce diagnostic, deux interventions ont été menées pour améliorer les performances des élevages et la valorisation de l’eau. La première a consisté à former les éleveurs à mieux maîtriser l’alimentation du troupeau de vaches laitières par l’usage du rationnement. Des expérimentations impliquant dix exploitations volontaires ont été entreprises. Les effets d’une alimentation équilibrée des femelles laitières ont été discutés avec l’ensemble des éleveurs adhérant aux coopératives de collecte. La méthode reposait sur une évaluation à intervalles de trois semaines des rations distribuées aux vaches et de leurs effets sur leur productivité. Un outil de calcul des rations a été conçu à cet effet sur tableur Excel® (tableau 1) avec les fourrages et concentrés locaux, dont les valeurs nutritives ont été trouvées dans des tables alimentaires adaptées (Guessous, 1991). L’adéquation des apports des rations utilisées avec le potentiel de production laitière instantané, issu de la conjonction entre le stade physiologique moyen du troupeau et son potentiel génétique (Faverdin et al., 2007) a ensuite été évaluée. En cas de niveaux de production limités par rapport au potentiel, des rations équilibrées ont été proposées aux éleveurs et leurs effets visualisés

Tableau 1 Exemple d’évaluation de rations distribuées aux vaches laitières (extrait de la feuille Excel®).

An example of the assessment of the dietary rations used for dairy cows (from Excel® sheet).

Matière alimentaire kg/vache/j MS (g/kg) kg MS/vache/j UFL/kg UFL totales PDIE/kg brut PDIE totaux PDIN/kg brut PDIN totaux
Foin de luzerne ordinaire 4,25 950 4,04 0,67 2,85 86 365 89 378
Ration de base Luzerne verte « floraison » 23,00 200 4,60 0,20 4,60 31 713 35 805
Son de blé 0,65 880 0,57 0,73 0,47 74 48 92 60
Concentrés Pulpes sèches de betterave 1,00 890 0,89 0,98 0,98 81 81 61 61
Aliment composé 0,85 930 0,79 0,88 0,75 84 71 84 71
Total ration distribuée - - 10,89 - 9,65 - 1 278 - 1 375
Besoins d’entretiena 4,74 373 373
Production permise par la ration (kg de lait)b - - - - 11,2 - 18,9 - 20,8

NB : en vert gras les valeurs à saisir par l’utilisateur caractérisant la ration simulée ; le calcul des productions permises par les apports énergétiques et azotés permet de déceler d’éventuels déséquilibres dans la ration ; la comparaison entre la production potentielle (calculée par ailleurs en fonction du potentiel génétique de la vache et de son stade moyen de lactation) et la production permise de la ration permet de déceler des problèmes de sur- ou sous-alimentation de l’animal.

MS : matière sèche ; UFL : unité fourragère lait ; PDIN : protéine digestible dans l’Intestin lorsque l’azote dégradable est déficitaire dans la ration ; PDIE : protéine digestible dans l’intestin lorsque l’énergie est le facteur limitant de la synthèse microbienne.

a besoins d’entretien pour une vache de type croisé (Holstein x locale) de poids vif 550 kg.

b une fois les besoins d’entretien de la vache satisfaits.

Le second type d’intervention visait à aider les éleveurs à évaluer ex ante les conséquences de modifications stratégiques de leur système d’élevage sur ses performances techniques et économiques : l’orientation de la production vers le lait ou la viande, l’évolution de l’assolement fourrager, l’investissement dans l’irrigation localisée, etc. L’intervention s’est fondée sur l’utilisation d’un autre outil conçu sur tableur et représentant les différentes composantes de l’exploitation :

  • – l’offre alimentaire liée à l’assolement fourrager, à la conduite des cultures fourragères (y compris leur consommation en eau) et à l’achat d’aliments ;
  • – la demande alimentaire du troupeau liée à sa taille, à son type génétique et à son mode de conduite (reproduction et allotement) ;
  • – et la nature des rations distribuées aux différents lots d’animaux le long de l’année.


L’outil a ainsi plus une finalité d’aide à la réflexion prospective que de prédiction de l’avenir des exploitations. Pour franchir cette étape, une validation par des données plus solides issues des exploitations est nécessaire. En mettant en regard demande (liée aux effectifs et au génotype des vaches ainsi qu’aux rythmes de vêlage projetés) et offre alimentaires via les rations proposées, l’outil permet de calculer des productions laitières mensuelle et annuelle attendues, une production de viande commercialisée, ainsi que les indicateurs économiques nécessaires à l’évaluation de chaque scénario, dont la valorisation de l’eau.

Résultats et discussion

Diagnostic de la valorisation de l’eau par les productions bovines

Dans les six exploitations étudiées, la luzerne était la principale culture fourragère (tableau 2). Elle nécessitait en moyenne quelque 11 830 m3 d’eau par hectare et par an pour un rendement moyen en biomasse de 5,7 tonnes de matière sèche par hectare (MS/ha). À l’image de la luzerne, les rendements moyens en fourrage du bersim, du maïs et de l’orge étaient également inférieurs au potentiel de ces cultures. Ces performances limitées étaient surtout dues aux restrictions hydriques et aux pratiques culturales sous-optimales, induisant une faible disponibilité en fourrages par hectare, dont les effets étaient exacerbés par une forte charge animale (plus de 2,4 vaches laitières par hectare de culture fourragère). Par conséquent, les performances moyennes d’élevage se sont avérées relativement faibles : 2 070 kg de lait livrés par vache et 233 kg de gain de poids annuels pour sa descendance. Les volumes d’eau sous forme virtuelle (achats d’aliments) consommés ont varié entre 420 et 2 630 m3 par vache laitière et 0 et 2 480 m3 par bovin en croissance.

Tableau 2 Principales caractéristiques des exploitations étudiées.

Main characteristics of the studied farms.

Exploitation 1 2 3 4 5 6 Moy.
Surface agricole utile (ha) 5,0 6,3 6,5 1,4 1,6 1,8 3,8
Surface fourragère (ha) 2,7 3,4 2,6 0,8 0,8 1,0 1,9
Luzerne 2,0 2,0 2,2 0,8 0,8 1,0 1,5
Bersim 0,5 0,7 0,4 - - - 0,3
Maïs 0,2 - - - - - -
Orge - 0,6 - - - - 0,1
Vaches laitières 6,5 7,0 6,4 2,0 2,0 3,0 4,5
Animaux en croissance 5 7 6 2 2 3 4,2
Charge bovine (vaches/ha de surface fourragère) 2,4 2,1 2,4 2,4 2,5 3,0 2,4
Stratégie lait (L), viande (V) ou mixte (M) M M M L V V -

Au final, chaque kg de lait a nécessité en moyenne 1,8 m3 d’eau (les valeurs varient entre 1,1 et 2,1 m3). Cette valeur est calculée sur la base des volumes d’eau nécessaires pour produire (sur l’exploitation ou ailleurs) tous les types de fourrages et de concentrés consommés uniquement par les vaches laitières. Elle est très supérieure aux résultats obtenus par Armstrong (2004) en Australie (1 m3 d’eau/kg de lait), mais elle est proche des valeurs observées dans le même périmètre irrigué du Tadla (1,5 m3 d’eau/kg de lait) lors d’une étude qui ne tenait pas compte de l’eau virtuelle (Sraïri et al., 2008). Le gain d’un kg de poids vif bovin a nécessité en moyenne 10,6 m3 d’eau (entre 5,6 et 12,4 m3) (tableau 3), soit l’équivalent de 19,2 m3 d’eau par kg de carcasse, ce qui est supérieur aux 15,5 m3 rapportés par Chapagain et Hoekstra (2004) comme indicateur de l’empreinte hydrique pour produire 1 kg de viande bovine. Les résultats montrent aussi que les exploitations de petite taille obtiennent les meilleures valorisations de l’eau par l’élevage. Cela pourrait s’expliquer par l’attention soutenue qu’elles prêtent aux cultures et à l’élevage.

Tableau 3 Valorisation physique et économique de l’eau en produits bovins.

Physical and economic values of water productivity through cattle farming.

Exploitations 1 2 3 4 5 6
Lait total produit (kg) 14 820 11 900 13 312 6 800 3 800 4 950
 Lait Eau totale (réelle + virtuelle) utilisée (m3) 31 170 25 950 22 200 7 750 5 740 8 970
Valorisation de l’eau (m3/kg) 2,1 2,2 1,7 1,1 1,5 1,8
Valorisation économique (euros/m3) 0,02 0,03 0,08 0,14 0,09 0,09
Gain de poids total (kg) 2 100 1 740 1 760 430 712 1 290
 Viande Eau totale (réelle + virtuelle) utilisée (m3) 19 710 22 500 9 980 3 820 6 720 10 800
Valorisation de l’eau (m3/kg) 9,4 12,4 5,6 8,9 9,4 8,4
Valorisation économique (euros/m3) 0,21 0,14 0,37 0,26 0,24 0,24

La valorisation économique de l’eau était en moyenne de 0,07 euro/m3 pour le lait et de 0,24 euro/m3 pour la viande. Cet important écart entre lait et viande, malgré des valorisations physiques inverses, s’explique par les différences de marges brutes pour ces deux produits. La viande procure plus de flexibilité par des ventes d’animaux au moment opportun pour l’exploitation, tandis que le prix du lait n’est pas négociable. Néanmoins, l’activité laitière demeure indispensable pour générer de jeunes bovins destinés à l’engraissement, et aussi en raison de son rôle dans la trésorerie des ménages (revenus réguliers) ainsi que dans l’accès aux services des coopératives de collecte.

Du diagnostic à l’accompagnement des éleveurs

Vers une maîtrise individuelle du rationnement

Des propositions d’amélioration du rationnement ont été formulées à partir de l’étude des performances de valorisation de l’eau par l’élevage bovin. Le niveau d’adéquation entre les apports en nutriments des rations (incluant une éventuelle complémentation) et les besoins optimaux des vaches a ainsi fait l’objet d’un suivi détaillé. Les résultats obtenus sur un laps de temps de six mois ont montré que les troupeaux constitués de vaches de race Holstein réagissaient plus rapidement que ceux de type croisé. Le calage de la lactation effective des vaches de race Holstein avec leurs courbes potentielles (6 000 kg de lait par an) a été obtenu en moins de trois mois (figure 1), alors qu’il a fallu au moins cinq mois avec des vaches de type croisé (figure 2). Ces résultats confirmaient les augmentations substantielles de productivité dans les élevages qui adhéraient à la méthode d’intervention testée. La réponse plus rapide des vaches de type Holstein était liée à leurs meilleures capacités laitières, puisqu’elles utilisent plus efficacement que d’autres races les nutriments de la ration (Delaby et al., 2009).

Un suivi zootechnique, ciblé sur les exploitations s’engageant dans un processus d’intensification laitière et étendu à tout un bassin de collecte, aurait donc un impact significatif sur la valorisation de l’eau et les revenus des opérateurs de la chaîne d’approvisionnement, à l’instar de ce que rapportent Bayemi et al. (2009) au Cameroun. Mais l’identification des acteurs susceptibles de prendre en charge cet appui technique demeure incertaine, dans un contexte où les services étatiques traditionnels se désengagent (Kidd et al., 2000) et où les organisations professionnelles tardent à prendre le relais.

Accompagner les réflexions stratégiques des éleveurs

Différents scénarios d’accompagnement des éleveurs dans le choix d’alternatives de production ont été testés, depuis la substitution de vaches de type croisé par des Holstein, meilleures laitières, jusqu’au remplacement de la luzerne irriguée en gravitaire par un maïs-ensilage conduit en goutte-à-goutte. Les effets de ces scénarios sur les performances techniques et économiques des exploitations ont été évalués par simulation (tableau 4). On constate l’effet positif marqué de l’introduction du maïs-ensilage sur la valorisation de l’eau, si les autres aspects techniques inhérents à l’adoption de ce système fourrager sont maîtrisés (fertilisation, traitements phytosanitaires, complémentation protéique, etc.). Toutefois, cette proposition technique engendre une baisse du revenu des agriculteurs liée aux coÛts supplémentaires de production (Le Gal et al., 2009), ce qui explique le maintien de la luzerne irriguée. L’outil de simulation stratégique permet ainsi de replacer des objectifs et résultats partiels dans une vision d’ensemble. Cette expérience a confirmé l’intérêt pédagogique de la modélisation (David, 2002) pour :

  • – faire réfléchir les producteurs sur les différents processus techniques mis en œuvre dans leurs exploitations ;
  • – montrer l’intérêt relatif du maïs-ensilage en complément de la luzerne, par rapport à la fois à la ressource en eau et à l’alimentation des bovins, et les retombées de rations équilibrées sur la productivité laitière et les revenus agricoles ;
  • – la nécessité d’un suivi des exploitations pour disposer d’indicateurs de gestion (ration, productivité…). Au final, c’est l’évaluation quantitative des conséquences des scénarios, en termes de tendances et non de prédictions uniquement, qui a le plus retenu l’attention des agriculteurs.


Tableau 4 Effets de différents scénarios simulés sur la valorisation de l’eau par l’élevage.

Effects of various simulated scenarios on water productivity through cattle farming.

Situation initiale Scénario no 1a Scénario no 2b
Surface fourragère (ha)
 Luzerne 1,4 1,4 0,8
 Orge 0,5 0,5 0,3
 Maïs 0,0 0,0 0,8
Troupeau de vaches laitières
 Nombre de vaches 2 2 2
 Rendement laitier annuel (kg/vache/an) 2 820 5 040 5 240
 Volumes d’eau nécessaires (m3/an) 38 500 37 500 25 850
 Production de fourrages (euros/vache/an) 705 751 157
 Achat d’aliments (euros/vache/an) 45 513 252
Produits bovins (euros/vache/an)
 Lait 707 1 326 1 316
 Gain de poids 893 1 250 1 250
 Total 1 600 2 576 2 566
Marge brute annuelle (euros/vache) 850 1 312 2 157
Marge brute annuelle totale (euros/troupeau) 1 700 2 624 4 314
Valorisation de l’eau (euros/m3) 0,04 0,07 0,17

a Productivité laitière accrue–même sole fourragère mais remplacement des vaches de type croisé par des vaches Holstein alimentées selon leur potentiel.

b Économie d’eau et productivité laitière accrue–substitution partielle de la sole luzernière par du maïs destiné à l’ensilage et remplacement des vaches croisées par des Holstein.

Conclusion

Cette recherche-intervention a permis de susciter l’intérêt des opérateurs du secteur laitier dans le périmètre irrigué du Tadla sur la question cruciale de la valorisation de l’eau par les productions bovines, et sur les moyens de l’améliorer. Alors que les différents acteurs en présence s’intéressaient jusqu’ici aux usages de l’eau sous l’angle de leurs intérêts respectifs, la mise en place d’un partenariat les associant à l’équipe de recherche a permis de présenter une démarche globale incluant les études à entreprendre et les résultats escomptés en termes d’actions à planifier. Ce processus aura été facilité par un contexte dominé par des épisodes de sécheresse répétés et par la flambée des prix des matières premières agricoles. Le diagnostic conduit en concertation avec les opérateurs locaux a permis de préciser les performances techniques et économiques de la valorisation de l’eau par l’élevage bovin. Bien que peu fréquemment présenté dans la littérature, ce type d’évaluation est d’autant plus intéressant qu’il peut être couplé à une phase d’accompagnement/appui des acteurs.

La méthode d’accompagnement, testée ici sur un échantillon restreint, a principalement fait appel à des outils de simulation. Ceux-ci étaient conçus :

  • – pour répondre aux questions et thèmes techniques d’intérêt majeur pour les éleveurs ;
  • – pour être facilement utilisables par des techniciens qui leur viendraient en appui.


Cet objectif a justifié l’utilisation d’un logiciel informatique courant (tableur), commode d’utilisation dans cette phase d’expérimentation mais dont l’ergonomie devrait évoluer en cas d’utilisation à grande échelle. Certaines contraintes, liées au partenariat avec les acteurs, ont été rencontrées, notamment le désengagement en cours de route de certains opérateurs, en fonction du moindre intérêt qu’ils portaient aux travaux réalisés. Ainsi, l’étude sur la qualité du lait livré s’est arrêtée après la phase de diagnostic, car les améliorations proposées n’intéressaient dans l’immédiat ni les coopératives de collecte ni la laiterie. Notre objectif de tester la démarche à plus grande échelle n’a pas pu être atteint dans la durée du projet, en partie à cause du désengagement des structures publiques d’appui aux éleveurs. Fortes de leur proximité avec les producteurs, les coopératives de collecte pourraient, sous certaines conditions, assumer ce rôle d’appui. Enfin, une meilleure coordination entre les différents maillons de la chaîne allant de la fourniture d’eau jusqu’au lait collecté, voire transformé, est essentielle pour l’économie et la valorisation de l’eau par l’élevage bovin et pour les revenus qu’il génère. L’ensemble des opérateurs de la filière (éleveurs, coopératives de collecte, industriels laitiers, gestionnaire du périmètre, fournisseurs de services et d’intrants) devraient y réfléchir ensemble.

Remerciements

Cette étude a été réalisée dans le cadre du projet SIRMA (économie d’eau en Systèmes IRrigués au MAghreb) financé par le ministère français des Affaires étrangères et européennes. Les auteurs remercient les opérateurs de la filière lait au Tadla ainsi que l’ORMVAT pour leur implication dans ce travail. Ils remercient également les évaluateurs de la revue Cahiers Agricultures dont les remarques ont permis d’améliorer le manuscrit.

Références

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