ARTICLE
agr.2011.0471
Citrus development on the Gharb plain in Morocco
Auteur(s) : Zhour Bouzidi1,2 zhour_bouzidi@yahoo.fr, El
Hassan Abdellaoui1 elhassanea@aol.com, Nicolas
Faysse1,3 nicolas.faysse@cirad.fr,
Jean-Paul Billaud2 billaud@u-paris10.fr, Marcel
Kuper3,4 kuper@cirad.fr, Mostafa Errahj1 merrahj@gmail.com
1 École nationale d’agriculture de Meknès
BP S/40
Meknès 50000
Maroc
2 Université Paris Ouest Nanterre La Défense
LADYSS
200, avenue de la République
92001 Nanterre cedex
France
3 Cirad
UMR G-eau
TA C-90/15
L’Hortus
73, rue JF Breton
34398 Montpellier cedex 5
France
4 IAV Hassan II
Département de l’eau et des infrastructures
BP 6202
1, rue Allal Al Fassi
Madinate Al Irfane
10101 Rabat
Maroc
Tirés à part : Z. Bouzidi
Dans de nombreux pays en développement, les agricultures
familiales sont appelées à innover et à améliorer leurs pratiques
pour s’adapter au contexte de désengagement des États et de
concurrence croissante sur les marchés agricoles. Le
« transfert » du progrès technique pour moderniser les
exploitations agricoles a longtemps fait partie des priorités
assignées à l’État. Une telle ambition fut particulièrement
problématique dans les zones où la gestion centralisée de la
production agricole a contribué à fragiliser les solidarités
traditionnelles et les capacités des agriculteurs à agir
collectivement (Putnam, 1995).
Entre les années 1960 et 1990, l’État marocain a
largement piloté le développement rural en lui consacrant des
moyens conséquents et en adoptant un mode de gestion
interventionniste. Un intérêt particulier fut accordé aux grands
aménagements hydro-agricoles, considérés comme les piliers du
développement agricole national (Akesbi et al., 2008). Des
dispositifs techniques et institutionnels fortement structurés ont
donc été mis en place pour promouvoir un progrès technique
susceptible d’accroître rapidement la production agricole. Par leur
taille, la complexité de leur gestion et surtout leur forte
exigence en coordination centralisée, les aménagements laissaient
peu de place aux communautés locales, considérées comme
« bénéficiaires » plutôt que partenaires dans la prise de
décision (Errahj et al., 2009). Si ce constat concerne tous
les grands périmètres irrigués, il est plus manifeste dans le Gharb
où de grands investissements ont été réalisés
(114 000 hectares sont actuellement équipés) et où
l’intervention de l’État marocain a été la plus forte (Le Coz,
1964).
Dans le Gharb, après plusieurs décennies d’expérience, les
déceptions marquent aujourd’hui le discours de tous les acteurs. En
effet, les performances enregistrées sont largement en deçà des
prévisions effectuées lors des phases d’investissement :
intensification faible, taux d’irrigation insatisfaisant,
endettement des exploitants (Akesbi et al., 2008). Une
certaine « apathie » ou un certain
« attentisme » des paysans, associés notamment à l’échec
des organisations professionnelles agricoles créées par l’État
(Errahj et al., 2009), figurent au nombre des raisons
souvent avancées pour expliquer de tels dysfonctionnements.
Ces grands périmètres sont gérés par des offices régionaux de
mise en valeur agricole, en charge de la gestion de l’eau et de
l’appui au secteur agricole. Après la mise en place des
aménagements, les agriculteurs des secteurs équipés étaient
astreints à pratiquer les cultures choisies par les offices (canne
à sucre, betterave, riz). À partir des années 1990, du fait de
contraintes budgétaires, ces offices ont grandement réduit leurs
activités d’appui au développement agricole et les assolements sont
devenus libres. L’État ne joue donc plus un rôle central dans les
systèmes d’innovations qui se mettent en place, de plus en plus,
dans le cadre de réseaux d’innovation plus
« horizontaux ». Dans le périmètre du Gharb, Poncet et
al. (2010) soulignent que, même pendant la phase d’innovation
planifiée, les services de vulgarisation n’étaient pas les seuls
intermédiaires dans la circulation des savoirs et connaissances.
Les agriculteurs ont, en effet, constamment su mettre en place de
nombreuses innovations locales en mobilisant différents réseaux
(voisinage, experts locaux…). Ces réseaux peuvent se constituer de
façon ponctuelle, par exemple pour le passage à l’irrigation
localisée ou pour l’introduction de nouvelles cultures.
Dans cet article, nous analysons la nature et le rôle des
réseaux d’innovation associés au développement de la culture des
agrumes au sein d’une coopérative issue de la réforme agraire et
située dans le Gharb. L’objectif est de caractériser ces réseaux
(morphologie, facteurs d’émergence, motivations) de façon à saisir,
au-delà des projets individuels, dans quelle mesure ceux-ci
constituent des « catalyseurs » pour la production de
connaissances et d’innovations locales et présentent des
opportunités d’action collective pour le développement agricole ou
social.
Cadre d’analyse
Réseaux et innovation en milieu rural
Les études sur les réseaux mettent en évidence le rôle des
relations sociales dans les dynamiques d’innovation au sein des
communautés professionnelles (Degenne et Forsé, 2004). En France,
Darré (1996) montre que le changement des pratiques agricoles passe
par des réseaux de dialogue professionnel entre agriculteurs qui
constituent des espaces sociaux de production de connaissances et
d’innovations ne se limitant pas à des rapports d’influence. La
théorie de « l’acteur réseau » présente l’innovation
comme un mécanisme complexe fondé sur un réseau où les inventeurs
mobilisent des alliés, des intérêts alignés ou enrôlés et des
objets autour d’une idée ou d’une technique nouvelle contribuant à
la construction d’un réseau sociotechnique (Callon, 1986). Cette
analyse de réseaux est appliquée dans de nombreuses études traitant
des dynamiques d’innovation : par exemple, pour l’étude des
apprentissages techniques (Chiffoleau, 2005), pour la mise en œuvre
de changements institutionnels (Cross et al., 2002) ou pour
appréhender la complexité des motivations et les effets induits par
l’innovation dans le cas de l’introduction de l’arboriculture dans
un village du Haut-Atlas au Maroc (Mahdi, 1993). Nous suivons ici
la démarche d’Akrich et al. (1988) qui traitent l’innovation
comme une construction collective qui, pour être reprise, doit
intéresser des acteurs de plus en plus nombreux et s’insérer dans
un réseau d’acteurs qui la soutiennent. C’est ainsi que nous
tenterons d’élucider, non pas le processus de diffusion de
l’innovation ni les caractéristiques de ses leaders et
intermédiaires (Poncet et al., 2010), mais plutôt la nature
des réseaux au sein desquels s’est opéré l’intéressement autour de
l’innovation, et d’en saisir les implications dans le contexte
local.
Méthodologie
La coopérative étudiée est située à l’est de la plaine du Gharb
(figure 1).
Le Gharb est l’une des régions du Maroc ayant connu, dans le cadre
de la réforme agraire, une importante redistribution du foncier des
anciens colons au profit de petits agriculteurs et de paysans sans
terre. Pour favoriser la productivité des terres attribuées, les
bénéficiaires des distributions ont été regroupés en coopératives.
Les lots attribués sont déclarés, en vertu de la loi,
impartageables (afin d’éviter tout morcellement ultérieur),
inaliénables (sauf au profit de l’État) et insaisissables. Ainsi,
au décès de l’attributaire initial, un seul de ses héritiers prend
possession du lot, à charge pour lui d’indemniser les autres
cohéritiers. Un agent de l’Administration était désigné comme
directeur pour assurer l’encadrement, le suivi et le règlement des
litiges entre les attributaires des coopératives relevant de sa
responsabilité. Suite au désengagement de l’État, le rôle du
directeur fut considérablement réduit, avant son retrait définitif
à partir de 2006.
C’est dans ce cadre que la coopérative étudiée a été créée en
1971, suite à l’attribution de terres à 32 petits paysans et
ouvriers agricoles. Ces attributaires ont été amenés à occuper une
zone de résidence commune et à exploiter une superficie de
160 hectares divisée en 4 blocs d’irrigation adjacents et
répartie en lots de 5 hectares pour chaque attributaire. Un
bloc est constitué par un ensemble de parcelles contiguës
desservies par le même canal tertiaire et regroupe, dans le cas de
cette coopérative, les attributaires issus des mêmes villages. Ces
nouveaux attributaires devaient habiter et cultiver à proximité de
villageois plus anciennement implantés. Lors de la création de la
coopérative, le système de production fut essentiellement basé sur
la canne à sucre, imposée par l’État au début des aménagements. Une
partie de la superficie était réservée aux céréales et aux
fourrages, pour entretenir un élevage bovin laitier. Ce système n’a
quasiment pas changé jusqu’en 2007, lorsque les plantations
d’agrumes ont été introduites par les attributaires. Cette
initiative fut prise dans un contexte où, depuis 2006, la culture
des agrumes connaissait une large diffusion au sein de
l’agriculture familiale du Gharb, alors qu’auparavant elle était
limitée aux grandes exploitations.
Pour identifier la nature du réseau de dialogue autour des
agrumes, nous avons suivi le protocole communément utilisé pour
l’analyse des réseaux (Degenne et Forsé, 2004). Chaque membre de la
coopérative a été invité à répondre à la question générale :
« Avec qui discutez-vous fréquemment des agrumes et autour
de quels aspects ? » L’agriculteur cite ses relations
avec ses voisins et éventuellement avec des personnes ou
organisations extérieures. Pour saisir les logiques d’action, les
contextes sociaux et les pratiques de coordination au sein du
réseau, nous avons été amenés à observer et à suivre les pratiques
agricoles. Cette entrée a été capitale pour gagner la confiance des
agriculteurs, accéder à des informations peu accessibles comme la
fréquence des discussions autour des agrumes et appréhender la
complexité des motivations associées à l’innovation. Une analyse
des « récits de pratiques » d’une dizaine d’attributaires
et de leurs fils, choisis de façon à représenter autant que
possible la variabilité des situations existantes (âge, village
d’origine, niveau d’instruction, statut avant l’attribution des
terres), fut aussi effectuée pour examiner l’histoire, les
motivations et les coordinations liées à l’innovation. Le
« récit de pratiques » est un outil qui permet de saisir
les interactions entre les pratiques et les systèmes sociaux au
sein desquels elles s’inscrivent et qu’elles contribuent à
reproduire ou à transformer (Bertaux, 2005).
Résultats
Les réseaux d’innovation : une entrée pour saisir la
profondeur des dynamiques sociotechniques
Les premières plantations d’agrumes remontent à 1996, lorsque
trois attributaires motivés par leur maîtrise de la conduite
technique des arbres et par la proximité du fleuve Sebou décidèrent
d’introduire des agrumes. Deux semaines plus tard, les jeunes
plantations furent arrachées par les agriculteurs d’un village
voisin opposés à ces plantations. La raison avancée par ces
opposants était que les arbres constituent un marqueur
d’enracinement et d’appropriation de terrains appartenant
historiquement à leur collectivité ethnique originaire de cette
zone. Les lots de la réforme agraire demeuraient à leurs yeux sous
la tutelle de l’État tant que les attributaires n’avaient pas reçu
officiellement les titres fonciers leur conférant le statut de
propriétaires. Le conflit entre les deux parties a mobilisé tous
les attributaires et s’est traduit par des dégâts matériels (arbres
arrachés, tracteurs et paille brÛlés…) chez l’ensemble des
attributaires et des peines d’emprisonnement pour une soixantaine
de personnes parmi les opposants. L’idée fut donc abandonnée par
crainte que la même histoire ne se reproduise. En 2007, quatre ans
après la mise en place de subventions pour la plantation d’agrumes
dans le cadre de la politique d’encouragement de l’arboriculture,
les attributaires reprirent progressivement les plantations, sans
réaction des voisins qui jugèrent peu utile et risqué de se
mobiliser. En 2009, une vingtaine d’attributaires de cette
coopérative introduisirent les agrumes, sur une partie
(2,5 hectares) ou sur la totalité (5 hectares) de chaque
lot.
L’introduction des agrumes a profondément changé les systèmes de
production. Les attributaires sont désormais à la recherche
d’informations et de conseils pour affiner leurs pratiques sur ces
nouvelles cultures. L’analyse du réseau de dialogue (figure 2) montre
que la discussion autour des agrumes est socialement répartie en
grappes (A, B, C, D) qui correspondent aux groupes ayant introduit
successivement les agrumes entre 2007 (grappe A) et 2009
(grappes C et D). Chaque grappe rassemble les
attributaires d’un même bloc d’irrigation. Outre les relations de
dialogue technique (variétés, cultures intercalaires, dose
d’irrigation et engrais), des relations d’enrôlement, au sens de la
théorie de « l’acteur-réseau » (Callon, 1986),
s’établissent entre, d’une part, les attributaires qui ont déjà
planté des agrumes ou qui en ont l’intention, et, d’autre part,
ceux qui hésitent encore. C’est par exemple le cas de l’agriculteur
C4 avec ses voisins du bloc C. Par ailleurs, le développement
des agrumes a eu pour effet la constitution d’un réseau externe
d’échange d’informations techniques impliquant le voisinage, les
revendeurs de plants, les négociants et les grandes fermes
agrumicoles. En revanche, le recours à l’office de mise en valeur
agricole se limite à l’irrigation et aux procédures d’accès aux
subventions, ce qui dénote une restructuration des rapports à
l’État.
Vers de nouveaux processus de coordination et de construction
identitaire
L’analyse du réseau fait apparaître non seulement une relation
entre les agriculteurs qui décident de s’engager dans le
changement, mais aussi une relation les associant à un même objet
(les agrumes) et à un même espace irrigué (le bloc). En effet, loin
de constituer une simple maille hydraulique ou géographique, le
bloc représente un espace social et un objet technique qui rendent
tangibles des liens d’interaction et d’interdépendance renforcés
par des origines communes et un partage des opportunités et des
contraintes de production. À l’échelle du bloc, une certaine
organisation collective s’était d’ailleurs déjà instaurée entre les
attributaires pour gérer l’irrigation (curage des canaux, tours
d’eau). Les nouvelles coordinations autour des agrumes viennent
s’ajouter à ces coopérations techniques liées à l’irrigation. Les
attributaires partagent le coÛt du gardiennage des arbres,
parviennent même à convaincre ceux qui n’ont pas encore planté d’en
payer une partie, choisissent ensemble le même revendeur de plants,
se déplacent en groupe pour effectuer les procédures
administratives et discutent de la possibilité d’installer des
haies. Conscients de l’ampleur du changement entrepris, ils
débattent de la mise en place de nouvelles formes de coordination
pour anticiper d’éventuels risques. Ainsi, l’idée d’installer un
forage collectif pour sécuriser l’accès à l’eau est souvent
discutée. Les attributaires prévoient aussi de prendre en charge
l’entretien des pistes, tâche vue par le passé comme relevant de la
responsabilité de l’État.
Par ailleurs, si la rentabilité et les subventions constituent
les motivations les plus saillantes de l’introduction de la culture
des agrumes, les « récits de pratiques » ont révélé
d’autres incitations – d’ordre foncier, économique et
professionnel – moins perceptibles a priori.
Aux yeux de certains attributaires, planter des arbres constitue
un moyen de s’approprier des terrains, sujet de litige avec les
autochtones car ces terrains sont perçus comme appartenant encore à
l’État tant que la procédure d’attribution des titres fonciers
n’est pas terminée : « Les agrumes valorisent la
terre, ils vont nous permettre de nous l’approprier. On n’aura plus
besoin du titre foncier, notre titre, c’est désormais les agrumes,
on pourra faire le forage et améliorer notre niveau de
vie. » (fils d’attributaire, 30 ans). La plantation
d’arbres s’apparente ainsi à l’affirmation de droits sur la terre
mise en valeur et symbolise une volonté de rompre la dépendance
vis-à-vis de l’État, en arrachant les anciennes cultures
imposées.
Les coordinations envisagées cristallisent pour les jeunes,
particulièrement intéressés par ce changement, une ambition de se
projeter dans le modèle des grandes exploitations et de concrétiser
des motivations d’ordre plutôt économique : « Dès que
les 45 ha du bloc seront plantés, on installera les haies, le
forage, on aménagera les pistes, le paysage va complètement changer
et nous aurons une belle grande ferme. » (fils
d’attributaire, 32 ans). Ces jeunes sont porteurs de nouvelles
idées et se montrent conscients des enjeux liés au développement
agricole local : « Les agrumes sont largement plus
rentables que la canne à sucre, ça consomme moins d’eau, en plus
l’État les encourage vu les problèmes de raréfaction de l’eau et de
changement climatique. » (fils d’attributaire, diplômé, 33
ans).
Enfin, le développement des agrumes met en évidence des
motivations professionnelles. La réhabilitation du savoir-faire
technique, acquis lors d’une expérience antérieure de travail dans
des fermes agrumicoles ou par l’appartenance de certains
attributaires à des régions de production d’agrumes, illustre ce
type de motivations : « J’étais un spécialiste de la
taille d’agrumes, je sais bien que la vigueur de l’arbre n’est pas
un critère d’une bonne production, mais il faut éliminer les
gourmands de façon à ce que tous les rameaux fructifères soient
bien exposés au soleil ; mes chefs (à l’époque où j’étais
ouvrier) reconnaissaient bien mon savoir-faire dans ce
domaine. » (attributaire, 70 ans). Ces motivations
sont révélatrices de la construction d’identités territoriales,
économiques et professionnelles. L’analyse de réseaux permet ainsi
non seulement de repérer les coordinations privilégiées autour de
certains objets ou enjeux, mais aussi de révéler les processus de
construction identitaire en cours sur un territoire où le rôle de
l’État a été considérablement réduit.
Enseignements et conclusion
Les réseaux d’innovation : un outil de dévoilement des
dynamiques locales
Dans les grands périmètres irrigués du Maroc, les dynamiques
locales sont rarement visibles, car les analyses se sont
généralement focalisées sur la mise en œuvre des politiques
publiques d’un État omniprésent lors de la période 1960-1990
(Errahj et al., 2009). L’entrée par les réseaux d’innovation
s’avère pertinente pour rendre compte des capacités d’adaptation
des agriculteurs face aux déterminants structurels et
environnementaux auxquels ils sont confrontés (Chauveau et
al., 1999). Dans le cas présenté, les dynamiques repérées
illustrent la capacité collective des agriculteurs à composer avec
une pluralité de transformations et d’incertitudes liées tant au
désengagement de l’État qu’à l’insécurité foncière et ainsi à jouer
le rôle de précurseurs de l’innovation (Poncet et al.,
2010). L’innovation est pensée par le collectif local avec une
influence indirecte de l’extérieur (subvention à l’achat des
plants). Elle est ensuite discutée entre « pairs » de
statuts homogènes et de ressources équivalentes, exerçant les mêmes
activités sous les mêmes conditions (Darré, 1996) avec une forte
implication des jeunes, tandis que les leaders traditionnels sont
peu représentés. Les attributaires témoignent ainsi d’un engagement
collectif pour le développement d’une nouvelle activité non lancée
par l’État. Par ailleurs, ces initiatives locales sont porteuses de
valeurs humaines, de structures sociales et économiques ; en
elles s’expriment « le savoir, le geste et le nom des
agriculteurs » (Sabourin et al., 2005). Les réseaux
identifiés constituent donc un marqueur important de la
construction d’une identité commune et révèlent une dimension
structurante pour le collectif. Les attributaires utilisent le
« nous » plutôt que le « je » pour faire
référence à leur histoire et aux projets qu’ils mettent en œuvre,
qui répondent à des intérêts individuels (rentabilité,
appropriation) mais qui présentent aussi une dimension collective
(pistes, haies, forages). L’analyse micro-sociale des réseaux
locaux est ainsi capitale dans la compréhension des processus
d’innovation.
Quelle reconnaissance pour ces dynamiques ?
L’analyse des réseaux sociaux associée à un suivi des pratiques
et des récits d’acteurs a permis de « rendre visibles des
relations sociales invisibles » (Cross et al.,
2002) en soulignant la complexité des liens sociaux et la diversité
des dynamiques sociotechniques intervenant dans le processus
d’innovation (Mahdi, 1993). En milieu agricole, cette approche, en
amenant à distinguer de nouvelles coordinations et de nouveaux
profils d’innovateurs, ouvre des pistes opérationnelles pour
repenser l’innovation et renouveler le regard qui lui est associé.
Cela passerait d’abord par un regain d’intérêt pour les recherches
fondées sur l’analyse de réseaux (Chiffoleau, 2005). Ensuite, les
innovations locales devraient être mieux considérées dans les
évaluations des périmètres irrigués qui demeurent focalisées sur
les résultats ex-post des investissements selon des schémas
préconçus méconnaissant les dynamiques émergentes. Dans le cas
présenté, l’innovation se traduit par la réactivation de liens
forts au niveau communautaire et sert de référence pour d’autres
agriculteurs familiaux. Ces initiatives locales jouent donc le rôle
d’intermédiaires entre pairs (Klerkx et al., 2009) ; en
dépit de leur caractère informel, ces intermédiaires sont
essentiels dans les processus d’innovation (Poncet et al.,
2010). Ces réseaux gagneraient en vigueur en renforçant les liens
avec un environnement plus large : marché, intermédiaires…
(Klerkx et al., 2010). Enfin, l’appui à ces initiatives
pourrait renforcer la capacité d’innovation et d’action autonome
des agriculteurs familiaux, assurer la reproduction et la
pérennisation des innovations (Sabourin et al., 2005) et
aider les agriculteurs familiaux à jouer un rôle dans la
coordination et la négociation à des niveaux supérieurs à celui de
la communauté (Imache et al., 2009). La question de la
constitution d’un tissu social et économique capable d’accompagner
les acteurs pour s’investir à des échelles plus larges
qu’actuellement (Akrich et al., 1988) est à explorer, ainsi
que la nécessité d’assurer une flexibilité des systèmes techniques
et institutionnels au-delà des cadres technocratiques centrés sur
les agriculteurs « les plus performants » (Darré, 1999).
La planification du développement au niveau de la région comme à
des niveaux plus locaux, devrait ainsi être repensée de façon à
accompagner la réflexion des collectifs locaux et à légitimer leurs
projets.
Remerciements
Nous remercions le projet SIRMA (Économies d’eau dans les
systèmes irrigués au Maghreb ( www.eau-sirma.net) pour l’appui à la
réalisation de ce travail.
Nos remerciements s’adressent aussi à Thierry Ruf pour sa
relecture d’une version antérieure de l’article.
Références
Akesbi N, Benatya D, El Aoufi N. 2008. L’agriculture
marocaine à l’épreuve de la libéralisation. Rabat :
Economie Critique.
Akrich M, Callon M, Latour B, 1988. A quoi tient le succès des
innovations ? L’art de l’intéressement. Gérer et comprendre
Ann Mines 1988 11: 4-17.
Bertaux D, 2005. L’enquête et ses méthodes : le récit de
vie 2005 Armand Colin Paris.
Callon M, 1986. Éléments pour une sociologie de la
traduction : la domestication des coquilles Saint-Jacques et
des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc. L’Année
Sociologique ; (36) : 169-208.
Chauveau JP, Cormier-Salem MC, Mollard E, 1999. L’innovation
en agriculture. Questions de méthodes et terrain d’observation.
Paris : IRD éditions.
Chiffoleau Y, 2005. Learning about innovation through
networks : the development of environment-friendly viticulture
Technovation 2005 25: 1193-1194.
Cross R, Borgatti SP, Parker A, 2002. Making invisible work
visible : using social network analysis to support strategic
collaboration Calif Manage Rev 2002 44: 25-46.
Darré JP, 1996. L’invention des pratiques dans l’agriculture.
Paris : Karthala.
Darré JP, 1999. La production de connaissance dans les groupes
locaux d’agriculteurs. In : Chauveau JP, Cormier-Salem MC,
Mollard E, eds. L’innovation en agriculture. Questions de
méthodes et terrain d’observation. Paris : IRD
éditions.
Degenne A, Forsé M, 2004. Les réseaux sociaux.
Paris : Armand Colin.
Errahj M, Kuper M, Faysse N, Djebara M, 2009. Finding a way to
legality, local coordination modes and public policies in
large-scale irrigation schemes in Algeria and Morocco Irrig and
Drain 2009 58: 358-369.
Imache A, Dionnet M, Bouarfa S, Jamin JY, Hartani T, Kuper M, Le
Goulven P, 2009. « Scénariologie participative » :
une démarche d’apprentissage social pour appréhender l’avenir de
l’agriculture irriguée dans la Mitidja (Algérie) Cah Agric
2009 18: 417-424 10.1684/agr.2009.0324.
Klerkx L, Hall A, Leeuwis C, 2009. Strengthening agricultural
innovation capacity : Are innovation brokers the answer ?
IJARGE 2009 8: 409-438.
Klerkx L, Aarts N, Leeuwis C, 2010. Adaptive management in
agricultural innovation systems : The interactions between
innovation networks and their environment Agr Syst 2010 103:
390-400.
Le Coz J, 1964. Le Gharb : fellahs et colons.
Rabat : Imframar.
Mahdi M, 1993. Innovation et système social Options
méditerranéennes 1993 2: 17-30.
Poncet J, Kuper M, Chiche J, 2010. Wandering off the paths of
planned innovation : The role of formal and informal
intermediaries in a large-scale irrigation scheme in Morocco Agr
Syst 2010 103: 171-179.
Putnam R, 1995. Bowling alone: America's declining social
capital J Democr 1995 6: 65-78.
Sabourin E, Duque G, Diniz PCO, Olivera MSL, Granchamp LF, 2005.
Reconnaissance publique des acteurs collectifs de l’agriculture
familiale au Nordeste Cah Agric 2005 14: 111-115.
|