ARTICLE
Auteur(s) : Thierry Doré
AgroParisTech 16, rue Claude Bernard 75231 Paris cedex 05
France
Devant faire face à des enjeux multiples, les agricultures
seront, dans les décennies qui viennent, profondément
transformées. Ces transformations forceront les disciplines
scientifiques à évoluer – c'est le cas de l'agronomie pour laquelle
plusieurs axes majeurs peuvent être identifiés.
La crise alimentaire de 2007-2008 a brusquement remis au premier
plan la fonction nourricière de l'agriculture, et ses vicissitudes.
Néanmoins, la difficulté à orienter les transformations des
activités agricoles ne tient pas qu'à la complexité de la question
alimentaire. Elle est aussi liée à la diversité des fonctions et
impératifs qui leur sont assignés. Il est en
effet demandé à l'agriculture de mieux préserver les
ressources naturelles, de produire des biens non alimentaires,
de participer au développement économique et social (activités
induites, emploi, dynamiques sociales locales), de contribuer à
développer de nouvelles aménités et services écosystémiques.
Ces fonctions sont éminemment interdépendantes, comme
l'illustre l'exemple des interactions entre commerce de denrées et
impacts environnementaux. Ainsi, d'une part le transport des
produits agricoles a un coût environnemental, et d'autre part
réduire la production sur un continent peut entraîner la nécessité
de l'augmenter sur un autre, avec un impact environnemental sur le
lieu de production qui peut être accru – c'est toute la
problématique des coûts environnementaux déplacés ou différés. Par
ailleurs, en quelques décennies, l'échelle de raisonnement de
l'agriculture (que produire, quand, pour quel marché, à quel
coût, de quelle manière ?) s'est beaucoup complexifiée ; ou,
pour être plus exact, les échelles auxquelles il convient de
raisonner sont désormais multiples et fluctuantes.
L’« équation agricole mondiale » est ainsi complexe. Travailler
à la résoudre à travers une grande diversité d'agricultures
nécessite – outre des politiques, des financements, des changements
dans les systèmes d'innovation – la mobilisation d'ensembles
disciplinaires vastes, allant des sciences fondamentales, dont la
biologie, aux sciences humaines et sociales et aux sciences dites «
biotechniques » (agronomie, zootechnie, etc.). Pour ces dernières,
probablement plus que pour les autres, l'immense changement que
devront vivre les agricultures ne peut être sans conséquence, et
elles doivent elles-mêmes effectuer une profonde mutation.
L'analyse qui suit concerne l'agronomie au sens strict1,
pour laquelle plusieurs lignes de force sont perceptibles.
En premier lieu, l'agronomie devra revoir la manière dont elle
considère le fonctionnement des plantes cultivées. Durant
trente ans, la biologie végétale et l'agronomie ont suivi des
chemins divergents. La première a concentré ses forces sur la
compréhension des mécanismes de fonctionnement des végétaux aux
échelles moléculaires et cellulaires. Pendant ce temps, l'agronomie
s'ancrait dans la compréhension des lois de fonctionnement et des
modalités de pilotage de systèmes plus intégrés – la parcelle, le
système de culture, l'exploitation agricole, le territoire… Pour
répondre à certaines questions, il sera nécessaire que l'agronomie
réincorpore dans les savoirs qu'elle mobilise ceux récemment acquis
par la biologie. S'il est naïf de considérer par exemple que la
biologie seule pourra permettre d'augmenter l'efficience
d'utilisation des éléments minéraux en agriculture, il
est tout aussi naïf de considérer que la conception de
nouveaux systèmes de culture fermant davantage les cycles des
éléments minéraux pourra se passer de la biologie. Il y a un
besoin urgent pour les agronomes et les biologistes végétaux de
travailler ensemble pour, notamment, caractériser les idéotypes à
rechercher afin de s'adapter à de nouveaux systèmes de culture, ou
encore pour identifier les états du sol à viser afin de mieux
valoriser les aptitudes des plantes cultivées.
Par ailleurs, l'agronomie devra mieux prendre en compte les
dimensions biologiques de l'agroécosystème dans leur diversité
(c'est un des sens fréquemment donné au terme « agroécologie »),
notamment grâce à des travaux communs avec l'écologie. L'approche
par les agronomes du milieu dans lequel croissent les cultures a
été pendant longtemps singulièrement limitée aux matières
organiques des sols. La manière dont les communautés d'êtres
vivants, telluriques ou aériens, interagissent avec les peuplements
cultivés, la façon dont les pratiques agricoles les affectent, ont
été souvent absentes des problématiques traitées par les agronomes,
au moins au cours des quarante dernières années – amenant
l'agronomie à travailler sur un système tronqué.
Les composantes biologiques doivent être traitées comme une
partie essentielle des agroécosystèmes, afin de comprendre les
déterminants de leurs évolutions, leurs influences dans les
évolutions des systèmes, et les conséquences qui en découlent.
Les exemples de travaux menés en ce sens sont déjà nombreux.
On peut citer de nouveaux agencements des espèces cultivées
dans l'espace (agroforesterie, cultures annuelles associées…)
et dans le temps (modification des successions de cultures), la
prise en considération des éléments non agricoles des
agroécosystèmes comme les haies et les bordures de champs, l'étude
des rôles des organismes telluriques invertébrés dans les flux de
carbone et d'autres éléments minéraux ainsi que dans la
modification des états physiques des sols. Au-delà de la question
de l'amélioration de la production, il s'agit de rendre
l'agriculture capable de remplir toute une gamme de services
écosystémiques.
Un troisième axe d'évolution concerne la nécessité de fonder au
sein de l'agronomie une ligne d'investigation qu'on pourrait
qualifier d’« agronomie globale », ou « agronomie planétaire », vue
comme la contribution de l'agronomie à la compréhension, à la
maîtrise et au pilotage de phénomènes s'exprimant aux échelles
continentale ou planétaire. En effet, l'agronomie doit être
davantage présente dans les débats relatifs aux questions
impliquant l'agriculture à ces échelles, comme les questions de
changement climatique global, ou de sécurité alimentaire
(l'impliquant non seulement dans l'évaluation de la disponibilité
alimentaire, mais aussi dans des questions renouvelées liées aux
aménagements ruraux, ou à l'emploi en agriculture). Par exemple,
l'agronomie devrait être ainsi mobilisée pour contribuer à
raisonner la place et le rôle des prairies (et des herbivores) sur
la planète. Cette place dépend des avantages (lutte contre
l'érosion, stockage de carbone, préservation de biodiversité) et
risques environnementaux (production de méthane entérique) liés à
ce mode d'occupation de l'espace et aux productions notamment
alimentaires qu'il permet. Mais elle doit aussi être raisonnée en
prenant en compte les avantages, risques et potentiels productifs
liés à des occupations alternatives, les cultures ou les
forêts.
Enfin, il apparaît indispensable de développer une « agronomie
comparative ». L'agriculture est d'une diversité infinie, car elle
est liée à des variations de sol, de climat et de biotope
multiples, elles-mêmes croisées avec des variations de conditions
d'exercice du métier d'agriculteur et de contextes
socio-économiques. Si l'agronomie est fondée sur des processus
universels (photosynthèse, par exemple), elle n'en est pas moins
une science confrontée à la localité,
aux particularismes, car ces processus universels s'expriment
et se combinent de manières très diverses. L'agronomie conserve
néanmoins une ambition de généralité, en se donnant notamment pour
objectif l'établissement de lois du fonctionnement des
agroécosystèmes selon les facteurs de variations précités.
Cependant, elle l'a fait jusqu'à présent en exploitant peu les
gammes de comparaison existantes. Or, les autres disciplines
confrontées à la même diversité et dont le projet ne consiste pas à
comprendre les mécanismes intimes de la matière et de la vie mais à
comprendre et prévoir des variations (écologie
fonctionnelle, systématique, paléontologie) montrent le profit
qui peut être tiré de la réalisation de comparaisons menées en
élargissant au maximum les gammes de variations. Les agronomes
n'ont jusqu'à présent que peu organisé collectivement l'agronomie
en ce sens. Un profit considérable serait tiré d'une analyse
comparative plus intense de systèmes agricoles contrastés. C'est un
moyen puissant pour identifier des caractéristiques des
agroécosystèmes (par exemple diversité des espèces cultivées,
niveau et échelle de fermeture des cycles des éléments minéraux,
proportion de l'énergie incidente captée par les strates végétales,
etc.) leur conférant des niveaux intéressants pour certaines
propriétés fondamentales comme leur efficience ou leur
résilience.
Ces quatre lignes de force – une agronomie plus « biologique »,
plus « écologique », plus « planétaire » et plus « comparative » –
vont se croiser avec un impératif : celui d'un renouvellement de
l'insertion de la discipline dans les milieux professionnels.
L'agronomie ne s'inscrit plus, déjà depuis un certain temps, dans
un schéma où l'innovation dans l'agriculture est produite par la
recherche, transférée par le développement, et appliquée par les
agriculteurs. Elle se retrouve mieux dans une trame dans laquelle
les différents acteurs, avec chacun leurs savoirs, leurs modes
d'action et de réflexion, leurs intérêts et valeurs, interagissent
pour contribuer à transformer l'agriculture. Dans une telle trame,
elle a appris à considérer les points de vue des différents acteurs
des processus de transformation des agricultures. Néanmoins, les
élargissements et approfondissements qu'elle devra accomplir
l'amèneront certainement d'une part à mieux organiser un dialogue
avec ces acteurs, et d'autre part à davantage travailler avec et
sur leurs propres savoirs.
Ces nécessaires évolutions bouleverseront les manières de
travailler des agronomes (mode de représentation des systèmes et de
traitement des données, type de modélisation, instrumentation
écologique, organisation des liens avec les acteurs des
agricultures…), modifieront leurs interfaces avec d'autres
disciplines, et leur permettront de déboucher sur de nouvelles
connaissances mais aussi de nouveaux usages qui peuvent en être
faits, pour contribuer à résoudre « l'équation agricole mondiale
».
* Pour citer cet article : Doré T.
L'agronomie demain. Cah Agric 2010 ; 19 : 175-6. DOI :
10.1684/agr.2010.0407.
1 Selon l'Association française d'agronomie
(AFA), l'agronomie est « l'étude scientifique des relations entre
les plantes cultivées, le milieu envisagé sous ses aspects
physiques, chimiques et biologiques, et les techniques agricoles ».
L'AFA ajoute que « ainsi considérée, l'agronomie est l'une des
disciplines scientifiques et technologiques concourant à l'étude
des questions en rapport avec l'agriculture (dont l'ensemble
correspond à l'agronomie au sens large)».
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