ARTICLE
Auteur(s) : Jacques Lasseur1,
Jean-François
Bataille2, Bénédicte Beylier3, Michel
Etienne1, Jean-Pierre Legeard3,
Jérome Luccioni4
1Inra Domaine Saint Paul 84914 Avignon Cedex 09
84914 Avignon France
2Institut de l’élevage MRE, route de la
Durance04100 Manosque France
3Centre d’études et de réalisations pastorales
Alpes-Méditerranée MRE, route de la Durance04100 ManosqueFrance
4Parc naturel régional du Lubéron 60, place Jean
Jaurès84400 Apt France
Analyser les interactions entre dynamique des activités et
dynamique des territoires, et développer les capacités d’adaptation
des systèmes d’activité sont des enjeux pour les gestionnaires et
les acteurs de ces territoires dans une perspective de
développement durable (Ickowicz et al., 2010). En région
méditerranéenne, les activités d’élevage sont particulièrement
examinées, notamment leurs capacités à évoluer pour produire des
biens alimentaires et pour contribuer à une gestion des
espaces peu anthropisés qui permette le maintien des qualités
environnementales de ces espaces fragiles et porteurs d’une
biodiversité remarquable. Des études prospectives
participatives reposant sur la modélisation des activités sont
particulièrement mobilisées pour développer leurs capacités
d’adaptation aux enjeux futurs (Bousquet et al., 2002 ; Waltz
et al., 2007). Il s’agit de tirer parti, en les
articulant, des connaissances scientifiques et des connaissances
expertes des acteurs de ces territoires.
Notre travail porte sur une modélisation des interactions entre
dynamique des activités d’élevage ovin et dynamique du territoire
du Lubéron. Avec des partenaires locaux, nous avons coconstruit un
modèle à partir de nos connaissances respectives, avec comme
objectif de développer des scénarios prospectifs. Nous focaliserons
notre propos sur les choix méthodologiques et les résultats
concernant la représentation des activités d’élevage et leurs
relations au territoire dans ce modèle.
Contexte et problématique
L’élevage ovin a contribué à structurer les paysages
méditerranéens. Il reste d’ailleurs actuellement la principale
activité sur les espaces « naturels ». Le territoire du Parc
naturel du Lubéron est emblématique des questions posées aux
acteurs de cette filière et aux opérateurs de la gestion du
territoire dans le champ de l’environnement. Ce territoire de
1 750 kilomètres carrés, constitué autour d’un massif
calcaire culminant à 1 000 mètres d’altitude, se situe
aux confins des régions biogéographiques alpines et
méditerranéennes. Cette situation contribue à la richesse de la
faune et de la flore des espaces naturels, lesquels couvrent 55 %
du territoire. Le parc naturel régional, créé en 1977, a mis
en œuvre une politique de soutien à l’élevage ovin – financement
d’études et d’équipements, coordination d’opérations
agrienvironnementales, etc.–, considérant que les éleveurs
contribuent par le pâturage raisonné des troupeaux au maintien de
milieux ouverts favorables à la biodiversité1.
L’élevage ovin-viande, de tradition pastorale, est pratiqué en
1998 dans une centaine d’exploitations regroupant
26 000 brebis mères. Depuis les années 1970, la baisse du
nombre d’élevages est compensée en termes d’effectifs par
l’accroissement de la taille des troupeaux. Cet accroissement s’est
accompagné, jusqu’au milieu des années 1990, d’une diminution de
l’usage des parcours à la faveur d’une relative intensification
fourragère (Garcia et al., 2000). Les agneaux sont
commercialisés, soit dans des circuits traditionnels s’appuyant sur
une récente indication géographique protégée (IGP) lorsqu’ils sont
élevés en bergerie, soit en vente en circuits courts – en
particulier à destination de consommateurs d’origine maghrébine –,
pour les agneaux élevés en plein air. La forme à venir de cet
élevage et son implication dans l’entretien des espaces naturels
sont ainsi conditionnées par ces dynamiques de concentration des
effectifs, d’équilibre entre ressources fourragères issues
d’espaces cultivés ou naturel, et de choix des types de produits
commercialisés.
Les éleveurs s’impliquent diversement dans les opérations
agrienvironnementales, selon leurs projets de production et les
disponibilités relatives en espaces cultivés et en parcours.
Les dynamiques propres des exploitations sont très largement
influencées par les politiques agricoles à l’œuvre au sein de la
filière (Lasseur, 2005). L’analyse des interactions entre les
activités d’élevage et la gestion intentionnelle de la biodiversité
doit donc intégrer la dynamique et la diversité des activités.
D’autre part, la problématique de gestion de la biodiversité et
toute la subjectivité dont elle est porteuse (Janet, 2007) ne
peuvent donner lieu à une évaluation des activités, fondée sur
l’écart à un modèle de référence unique de ce qui est bon pour «
l’environnement ». La définition des enjeux environnementaux
fait partie de la question à traiter.
Il s’agit d’analyser et de modéliser les relations dynamiques
entre la gestion de la biodiversité et les activités d’élevage,
pour permettre aux parties prenantes d’engager une réflexion
prospective sur les moyens de maintenir des capacités d’adaptation
du système socioécologique à moyen terme.
Une expertise importante et partagée entre les opérateurs du
parc et de l’élevage résulte d’études antérieures (Beylier
et al., 2002) des relations entre élevage et territoire.
Des collaborations sur ce thème existent depuis une vingtaine
d’années entre le gestionnaire territorial des chercheurs de
l’Institut national de la recherche agronomique et les services de
conseil à l’élevage (Centre d’études et de réalisations astorales
Alpes-Méditerranée [CERPAM], Institut de l’élevage). Cela a conduit
à la constitution d’un groupe de travail constitué de deux
chercheurs – l’un spécialiste des systèmes d’élevage ovin, l’autre
de la modélisation d’accompagnement –, d’un agent du parc naturel
régional du Lubéron (PNRL) et de trois agents d’institutions en
charge du conseil aux éleveurs. Ce groupe s’est ensuite élargi
à des experts de la forêt, intégrant les activités
forestières, autre moteur de la dynamique des espaces naturels.
Méthode
Choix et représentation de la zone d’étude
À partir des données d’occupation du sol du Système d’information
géographique (Sig) du PNRL, du recensement agricole, des
connaissances des experts et d’une enquête auprès des éleveurs
présents sur le territoire (Garcia et al., 2000), nous avons
retenu un territoire de 60 000 hectares représentant un
tiers de la superficie du PNRL. Il recouvre trois types
d’agencements paysagers : un ensemble dominé par les espaces
naturels (pelouses naturelles, garrigues et forêts) ; un ensemble
dominé par les espaces cultivés avec une forte contribution de
cultures pérennes (vignes et vergers) et des espaces naturels
interstitiels ; un ensemble composé d’une mosaïque d’espaces
naturels et d’espaces cultivés dominés par les cultures annuelles.
L’utilisation du sol est représentée par unités élémentaires de
2.25 ha, de façon réaliste pour les forêts, les parcours et
les cultures ligneuses à partir des données cartographiques, alors
que pour l’espace cultivé en rotations courtes, elle est générée
aléatoirement en respectant les proportions entre cultures fournies
par le recensement agricole de l’année 2000.
Étapes de la modélisation
L’élaboration d’un modèle conceptuel du fonctionnement du
territoire, selon la méthode ARDI (Acteurs, ressources, dynamiques,
interactions) (Étienne, 2006) s’est décomposée en trois étapes
:
- – une représentation des activités par le diagramme
des acteurs et entités de gestions mobilisées ;
- – une représentation des dynamiques des espaces
naturels, à travers une matrice de transitions entre différentes
catégories de milieux ;
- – une représentation des interactions entre dynamique
des espaces et dynamiques des activités.
Nous avons implémenté le modèle en qualifiant ou en quantifiant
les relations entre les objets élaborés lors de la phase de
conception, à partir de notre expertise. Les propositions
d’implémentations ont permis des simulations partielles du
fonctionnement du territoire. Des points de vue spécifiques
sur les interactions élevage/territoire ont été élaborés pour
rendre compte de ce fonctionnement et valider les propositions
énoncées. Le paramétrage du modèle a été affiné par itérations
successives.
Résultats
Le schéma conceptuel du modèle
Parmi les acteurs et activités identifiés lors de la conception du
modèle (figure 1), seuls les
acteurs directs ont été effectivement inclus. Les éleveurs
interagissent avec les agriculteurs, le PNRL et les maires pour
accéder à des terres ou obtenir des aides. Ils mobilisent des
ressources du territoire : terres cultivées affectées à la
production fourragère et « espaces naturels » locaux.
Ils organisent la conduite des troupeaux par des choix de
production, d’affectation d’animaux aux unités de pâturage,
d’achats d’aliments et de vente des agneaux.
Les « espaces naturels » sont la ressource vers laquelle
convergent les actions d’une majorité d’acteurs identifiés :
activité de production pour les éleveurs et forestiers (pâturage,
coupes) ; actions des gestionnaires territoriaux visant à encadrer
et faciliter ces usages (mise à disposition, débroussaillement,
équipement) selon un zonage des enjeux de biodiversité exprimés par
les experts.
La production de ressources des espaces utilisés est sous la
dépendance d’aléas climatiques qui conditionnent la durée de
période active de végétation et donc la croissance annuelle des
végétaux.
Caractérisation des activités d’élevage
La caractérisation des activités d’élevage s’appuie sur notre
expertise et sur des descriptifs existants de leur diversité : les
cas types régionaux (Bataille, 2004) et des enquêtes locales. Après
plusieurs itérations, nous avons retenu huit types d’élevage
caractérisés par :
- – des éléments de structure et d’orientations de
production (tableau 1) : importance des
espaces cultivés et de parcours, taille des troupeaux et des unités
fonctionnelles de territoire ;
- – des éléments de fonctionnement des élevages en lien,
en particulier, avec la mobilité des troupeaux et les calendriers
de production. La figure 2 illustre le
mode d’organisation spatiale d’un des huit types retenus.
Le fonctionnement des élevages repose sur des calendriers de
production animale et des espaces fourragers. Un ensemble de
décisions d’allotement du troupeau affecte mensuellement des
lots d’animaux à des unités saisonnières de pâturage.
La production fourragère de ces différentes entités est
estimée à partir de référentiels locaux (Grand, 1991 ; Garde,
1996). Les prélèvements végétaux sont estimés à partir d’une
évaluation des besoins des animaux. Des décisions sur le
niveau des prélèvements et une distribution de complémentation
permettent d’ajuster la conduite aux fluctuations des ressources
fourragères disponibles. En retour, le niveau des prélèvements
influe sur les dynamiques végétales ultérieures.
Tableau 1 Éléments de structure des différents types
d’exploitation.Table 1. Structural elements of the different types
of explotiations.
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Type 1 (n = 4)
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Type 2 (n = 5)
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Type 3 (n = 8)
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Type 4 (n = 2)
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Type 5 (n = 3)
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Type 6 (n = 3)
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Type 7 (n = 3)
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Type 8 (n = 3)
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Troupeau (nombre de brebis)
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800
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120
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400
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600
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900
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900
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250
|
250
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Vigne/verger
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16 ha
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16 ha
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16 ha
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Lavande
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2 ha
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Céréales
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18 ha (3 km)
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16 ha (3 km)
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60 ha (4,5 m)
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20 ha (3 km)
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20 ha (3 km)
|
10 ha (3 km)
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10 ha (3 km)
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Fourrages
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9 ha (3 km)
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22,5 ha (3 km)
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60 ha (3 km)
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70 ha (4,5 km)
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16 ha (3 km)
|
16 ha (3 km)
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Irrigué
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10 ha (3 km)
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Unité pastorale 1 (adret)
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500 ha
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80 ha
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300 ha (20 km)
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200 ha (30 km)
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160 ha (5 km)
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90 ha (3 km)
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90 ha (3 km)
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Unité pastorale 2 (ubac)
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300 ha (10 km)
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10 ha (10 km)
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100 ha (10 km)
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150 ha (20 km)
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100 ha (20 km)
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40 ha (5 km)
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60 ha (10 km)
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Unité pastorale 3 (friches)
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12 ha (2 km)
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Simulations réalisées
Les premières simulations ont permis de vérifier la qualité de la
description des structures d’exploitation et de fonctionnement des
élevages. La validation a porté sur ces deux dimensions prises
séparément et sur une analyse des cohérences d’ensemble.
Projection des activités d’élevage stylisées
sur le territoire
Cette étape de validation par simulation a consisté à tester la
capacité qu’avait le territoire que nous avons reconstitué de
permettre l’installation des élevages, stylisés, dans des
proportions comparables à la réalité. Pour chaque élevage,
l’installation s’opère par itérations à partir du choix aléatoire
d’une cellule siège d’exploitation. Le territoire est alors
exploré dans sa capacité à fournir des espaces selon les
configurations requises pour le type spécifié. Dans l’affirmative,
le territoire identifié est affecté à l’exploitation et le
processus se poursuit par l’installation de l’ensemble des
exploitations (31). L’ordre d’installation est fixé au préalable
selon des hypothèses accordant une prééminence à certains types ou,
au contraire, en proposant un équilibre entre les types :
installation successive de toutes les exploitations d’un type, puis
des exploitations d’un autre type, versus installation successive
d’une exploitation de chaque type. Nous avons ainsi réalisé une
carte de l’emprise de l’élevage sur le territoire qui sert de base
aux scénarios ultérieurs.
Ces simulations ont permis de rendre compte des relations entre
l’élevage et le territoire. La procédure d’installation des
élevages est très sensible aux paramètres de caractérisation de ce
lien élevage/territoire. Ainsi, nous faisions l’hypothèse que les
petits élevages recensés en 1998 qui s’étaient maintenus
avaient doublé la taille de leurs troupeaux (passage de 120 à
250 brebis, soit un accroissement total de 650 brebis sur
un ensemble de 16 000 brebis) et accru leur territoire
pâturé en proportion, en maintenant une faible mobilité (soit un
espace concerné de 750 hectares, sur un ensemble de
60 000 hectares). Les simulations sur cette base ont
systématiquement échoué : l’installation des élevages se révélait
impossible. Ces simulations soulignent ainsi que
l’accroissement de la mobilité des troupeaux est un facteur clé de
la réorganisation des élevages, nécessaire aux augmentations
d’effectifs, même modérées.
La répétition aléatoire de 50 simulations d’installation
des élevages a permis de générer la figure 3 qui rend
compte des relations de l’élevage au territoire local. Certaines
cellules sont régulièrement revendiquées par les élevages,
contrairement à d’autres. Des pôles d’attractivité de ce
territoire apparaissent : les espaces cultivés au nord-est sont
très convoités, liés aux élevages spécialisés de grande taille.
Les espaces naturels du Sud-Ouest sont fortement sollicités,
du fait de leurs disponibilités en grandes unités homogènes.
Au centre de la carte, la mosaïque d’espaces naturels et d’espaces
cultivés est peu attractive.
Les relations de concurrence entre élevages sur l’espace sont
attestées par la sensibilité à l’ordre de priorité donné aux
différents types d’élevage lors de la simulation d’installation.
Parmi les propositions testées, seul l’ordre d’installation, qui
donne la priorité aux élevages spécialisés de grande taille, permet
de mener cette procédure à son terme. Dans la réalité, ces formes
d’élevage ont émergé dans les 20 dernières années à la faveur
d’une politique agricole incitant à l’agrandissement des
structures. L’accès à cette forme d’élevage n’a été possible que
pour les éleveurs socialement en position de faire valoir une
prééminence sur l’espace, dont rend compte l’ordre d’installation
retenu.
Modélisation du fonctionnement des exploitations
et impact sur la dynamique des territoires
Concernant la modélisation du fonctionnement fourrager des
élevages, l’estimation des productions et des prélèvements sur les
milieux naturels a nécessité une série d’ajustements successifs
pour parfaire le paramétrage du modèle. Cela souligne le déficit de
connaissances sur ce qui constitue une ressource fourragère pour
les troupeaux dans ces milieux.
La dynamique végétale a été simulée, en l’absence d’activités
humaines, dans un premier temps, puis en intégrant les activités
d’élevage actuelles ainsi que les débroussaillements forestiers
permettant de faciliter l’exploitation de ces milieux par
l’élevage. Ces simulations montrent que les pressions de
pâturage actuelles contribuent à ralentir la fermeture des milieux
pâturés, mais ne suffisent pas à stabiliser le développement des
milieux forestiers. Les actions de débroussaillement combinées
au pâturage permettent, en revanche, de maintenir des espaces
ouverts.
Discussion
Différentes voies de modélisation des relations
agriculture/territoire
Une représentation des activités présentes, agrégées à partir
d’informations à l’échelle parcellaire, permet d’analyser finement
les interactions actuelles. Ces travaux, qui reposent sur un
lourd dispositif de collecte de données, sont peu propices à
l’élaboration de scénarios d’évolution. Ils ne permettent pas
aux acteurs d’envisager des choix diversifiés d’évolution ou
d’imaginer des relations de complémentarité et de concurrence entre
diverses formes d’organisation de ces activités.
Reconstituer au niveau local des affectations du sol à partir de
statistiques agricoles pour simuler les conséquences d’évolutions
des activités liées à des éléments globaux d’évolution du contexte
des productions est une autre piste de modélisation (Turpin
et al., 2009). Les effets environnementaux de ces
évolutions sont analysés à partir de ces simulations.
Ces modèles permettent de simuler des dynamiques spatiales,
sous contrainte de telle ou telle variable (réorganisation des
filières, politiques de soutiens à l’activité, concurrences
foncières…) jugée déterminante qui s’applique alors à l’espace
spécifié. Basés sur des statistiques agricoles, ils ne considèrent
que les pratiques d’affectation du sol. L’absence de prise en
compte d’autres pratiques affectant l’environnement – dans
l’exemple cité : technique de labour, usage des pesticides,
irrigation…– constitue une limite importante.
La non-différenciation des stratégies des acteurs en constitue
une autre.
Pour prendre en compte la diversité des exploitations dans les
relations dynamiques entre élevage et territoires, des travaux ont
porté sur des méthodologies s’appuyant sur les évolutions passées
des activités en couplant analyse de la diversité des exploitations
et analyse de leurs trajectoires (Perrot et al., 1995). Caron
et Hubert (2000) ont construit un modèle d’évolution des systèmes
d’élevage et de leurs relations au territoire à partir de l’analyse
des pratiques des éleveurs. Ils intègrent les dimensions
spatiales des pratiques et évaluent dans leur diversité les
relations entre ces pratiques et les dynamiques des territoires.
Des trajectoires de passage d’un type d’élevage à un autre
rendent compte de l’évolution des activités et permettent une
analyse rétrospective des interactions entre activité et
territoires. Pour des réflexions prospectives il ne nous semble pas
souhaitable de limiter le changement des formes d’activités au
passage entre types préexistants. Le contexte actuel de
réévaluation globale des fondements de l’activité agricole est
porteur de fortes incertitudes, il s’agit plutôt d’accompagner les
agriculteurs dans l’émergence de nouvelles formes d’activités.
Caractérisation des relations élevage/territoire
dans notre modèle
Notre modèle représente de manière réaliste le territoire sur
lequel évolue une diversité d’élevages stylisés caractérisés par
des modalités contrastées d’usage de ce territoire. Nos simulations
d’installation rendent compte des relations de complémentarité et
de concurrence entre ces diverses formes d’élevage. Ceci souligne
l’importance de considérer ces activités dans leur diversité.
Les itérations ont permis d’affiner la typologie proposée en
mettant à l’épreuve notre expertise. À ce stade, nous prévoyons de
simuler les conséquences d’options de politique publiques –
agrandissements d’exploitations, soutiens différenciés aux
pratiques de pâturage, émergence de nouveaux marchés – par
l’analyse comparative de cartes d’attractivité du territoire
reposant sur l’installation de types d’élevages dont on modifie les
caractéristiques, proportions ou modes de gestion.
Pour alimenter une réflexion prospective des relations
élevage/territoire, nous avons accordé une place importante à la
représentation des dynamiques. Le collectif s’est vite accordé
sur la représentation de la dynamique des espaces naturels.
Concernant les évolutions des activités, les premiers scénarios
élaborés par le collectif portent sur les conséquences de
modification du contexte économique, en particulier concernant le
marché de la viande ovine. Nous avons identifié des pistes
d’évolution de certains types d’élevage vers d’autres types et
leurs probabilités variées de maintien. Plus radicalement, il faut
imaginer de nouvelles formes d’élevage émergeant de la diversité
des types existants, en impliquant les éleveurs concernés. Nous
élaborons donc des hypothèses de transformation des modalités de
production propres à un ou plusieurs types – agrandissement, pour
réaliser des économies d’échelle, meilleure valorisation des
produits par le développement de circuits courts de
commercialisation, repli sur l’espace cultivé, etc.–, à partir
d’informations collectées auprès d’éleveurs sur les questions qui
font débat pour eux actuellement, et la manière dont ils envisagent
d’y répondre Afin de valider ces hypothèses, ou d’en faire
éventuellement émerger de nouvelles, nous développons un jeu de
rôles, destiné aux éleveurs, les mettant en situation d’imaginer
des voies d’évolution des pratiques d’élevage en les confrontant à
des simulations d’évolution de leurs conditions de production.
La modélisation des relations entre les activités et les
territoires pour accompagner les acteurs dans la transformation de
leurs pratiques nécessite la mise au point de méthodologies et de
dispositifs particuliers. Ceux-ci doivent permettre l’implication
d’une diversité d’acteurs et la prise en compte de leurs
connaissances respectives. Cet objectif nous semble porteur d’un
intérêt renouvelé pour la formalisation de l’évolution et de la
diversité des activités agricoles.
Remerciements
Ces travaux ont bénéficié du soutien financier de l’Agence
nationale de la recherche (programme Agriculture et développement
durable : ANR-05-PADD-003 Transformations de l’élevage et
dynamiques des espaces).
Références
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1 Voir charte du PNRL (PNRL, Objectif 2007,
la charte). www.
atlas-parrcduluberon.com/atlas/dl/charte.pdf.
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