ARTICLE
Auteur(s) : Florence
de Ferran
Institut de Gestion Université de La Rochelle
39 rue de Vaux de Foletier 17000 La
RochelleFrance
Ces dernières années, la médiatisation croissante des problèmes
environnementaux et de la responsabilité de l’homme dans leurs
amplifications a amené à une prise de conscience de plus en plus
forte de ces enjeux. Dans la sphère de la consommation, cela s’est
traduit chez certains consommateurs par une évolution des
comportements vers plus de frugalité – comportement de simplicité
volontaire – ou par des comportements plus responsables. C’est
ainsi que le marché des produits porteurs d’une plus grande
responsabilité sociale et/ou environnementale s’est développé.
Parmi ces produits, nous allons nous intéresser aux produits issus
du commerce équitable (désigné dans cet article par la métonymie «
produit équitable »), dont la vocation est d’aider les petits
producteurs des pays du Sud à vivre dignement de leurs productions
et de leur permettre de se développer en les rétribuant plus
équitablement. Ces produits connaissent aujourd’hui un
engouement important avec un marché de 2,4 milliards d’euros à
l’échelle mondiale – dont 256 millions d’euros en France – et
un taux de croissance à deux chiffres depuis de nombreuses
années1.
Parallèlement, les recherches en marketing ont témoigné d’un
intérêt croissant pour l’étude des déclencheurs de cet achat.
Toutefois, la majorité d’entre elles n’ont pas considéré l’acheteur
de produits équitables comme un individu protéiforme, alors que
l’on assiste à une fragmentation des marchés (Lipovetsky et
Charles, 2004) et que les travaux de Ozcaglar (2006) et de De
Ferran et Grunert (2007) ont mis en évidence des mobiles différents
à l’achat de cette catégorie de produits. On peut alors
s’interroger sur la nature des variables qui déterminent cette
diversité de motivations à travers l’étude des facteurs internes et
externes à l’individu, facteurs qui conditionnent son comportement
(Ward et Robertson, 1973, in Belk, 1975).
Cette connaissance est importante tant sur un plan théorique,
afin d’approfondir la connaissance de l’acheteur de produits
équitables, que sur un plan « managérial », afin de mettre en œuvre
des stratégies de segmentation différenciées au fur et à mesure que
se développe ce marché.
Déterminants de l’achat de produits équitables
Quelques recherches ont permis de qualifier plus précisément
l’acheteur de produits équitables, que ce soit à travers la
définition de typologies de consommateurs (De Pelsmacker
et al., 2004 ; Sirieix et al., 2004 ; Ozcaglar, 2006 ; De
Ferran et Grunert, 2007) ou celle de facteurs déterminant cet achat
(Shaw et Shui, 2001 ; Ozcaglar-Toulouse et al., 2006). Il
apparaît comme un individu idéaliste, sensible aux déséquilibres
entre les pays du Nord et les pays du Sud. Il estime que son
achat permet d’agir sur le système et ressent une obligation morale
de le faire. Il s’agit plutôt de femmes, d’âge moyen et ayant
un haut niveau d’études, qui acceptent de payer un supplément pour
ces produits et qui achètent aussi des produits issus de
l’agriculture biologique.
Quant aux recherches qui ont tenté d’expliquer ce comportement
par l’application du modèle de l’action planifiée, elles ont abouti
à un pouvoir explicatif faible dans un contexte français – le
coefficient de détermination R2 variant de 0,12 à
0,19 – et ce même après l’introduction de variables
complémentaires comme l’image de soi et l’obligation éthique –
R2 variant de 0,15 à 0,29 (Ozcaglar-Toulouse
et al., 2005 ; Ozcaglar-Toulouse et al., 2006).
Au-delà des limites méthodologiques de ces recherches –
échantillon de très petite taille, mesure d’intention d’achat pour
caractériser l’acheteur - la majorité d’entre elles ont étudié cet
achat comme un comportement homogène. Or, au moins deux recherches
nous amènent à penser le contraire :
- – d’une part, Ozcaglar-Toulouse et al. (2006)
présentent des processus de choix différents selon la fréquence
d’achat des produits équitables. L’intention d’achat de ces
produits est alors fonction des attitudes et des normes
subjectives, c’est-à-dire des normes imposées par l’entourage pour
ceux qui en achètent peu ou pas. En revanche, elle est fonction des
attitudes et du contrôle comportemental perçu, c’est-à-dire de la
facilité ou de la difficulté perçue à effectuer cet achat, pour
ceux qui achètent fréquemment ces produits.
- – d’autre part, De Ferran et Grunert (2007) montrent que
les motivations à l’achat du café équitable sont différentes selon
le point de vente fréquenté : les acheteurs en GMS font cet achat
surtout par hédonisme, puis pour le bien-être des petits
producteurs, alors que les acheteurs en magasins spécialisés sont
tout autant motivés par une volonté d’égalité entre les hommes et
de préservation de l’environnement, que par une satisfaction
personnelle liée à la consommation d’un bon produit.
Des facteurs externes et internes à l’acheteur conduiraient à
des processus de choix différents. Le comportement d’achat de
produits équitables semble donc être un comportement hétérogène
qu’il convient de mieux définir par l’identification de ces
facteurs.
Facteurs caractérisant des processus de choix
différents
De nombreux facteurs peuvent être à l’origine de processus de choix
différents. Nous avons choisi de nous centrer sur les
caractéristiques de l’acheteur car elles ont une influence sur les
bénéfices perçus, sur la valeur attribuée à un produit (Lai, 1995)
et, donc, sur les éléments qui motivent le choix. Nous avons
considéré des variables sociodémographiques et comportementales
selon leur impact sur les motivations qui conduisent un
comportement ou selon leur impact sur d’autres comportements
d’achat socialement responsables comme l’achat de produits issus de
l’agriculture biologique.
Variables sociodémographiques
Si l’on s’intéresse aux valeurs qui témoignent de la nature des
motivations poursuivies, de nombreuses recherches attestent du rôle
modérateur du genre, de l’âge et de la profession.
Pour ce qui est du genre, les différences de valeurs observées
entre les hommes et les femmes s’expliqueraient par l’apprentissage
de rôles distincts lors de la socialisation (Rokeach, 1973) : les
hommes sont plus hédonistes, orientés vers la réussite et
matérialistes, alors que les femmes sont plus conduites par le
bonheur intérieur, l’amour, le respect d’elles-mêmes et l’absence
de conflit. Ces différences s’expliqueraient aussi par le fait
que les hommes et les femmes possèdent à leur naissance des
dispositions distinctes, qu’ils n’ont pas apprises, autrement dit
des instincts propres. Des études utilisant la typologie des
valeurs de Rokeach attestent également d’une orientation des
valeurs différentes selon le genre (Feather, 1984).
Quant au caractère social de la profession, c’est-à-dire toute
activité professionnelle liée à l’éducation, la santé et à l’action
sociale, il serait un indicateur des valeurs de l’individu. En ce
sens, les étudiants en médecine témoignent d’une plus grande
importance des valeurs à caractère social telles que l’altruisme
par rapport aux étudiants en psychologie, sachant que le choix de
devenir médecin est souvent fonction du souhait d’aider les autres
(Feather, 1982). Ainsi, un individu exerçant une profession à
caractère social présenterait une plus grande orientation sociale
de ses valeurs par rapport à un individu qui n’exercerait pas une
profession à caractère social.
Quant à l’âge, il apparaît comme une variable discriminante des
structures cognitives sous-jacentes à des comportements d’achat
socialement responsables. Dans le cadre de l’achat de produits
verts, les moins de 30 ans sont motivés par le respect de
l’environnement et sont tournés vers le futur, tandis que les plus
de 40 ans sont ancrés dans le présent, veulent éviter le
gaspillage et profiter de ce qu’ils possèdent (Kréziak, 1998).
Il en est de même pour l’achat de produits biologiques : les
individus de 41 à 50 ans privilégient la sécurité des
aliments, alors que les plus jeunes privilégient le goût et la
préservation de l’environnement (McEachern et McClean, 2002).
Variables comportementales
Nous avons considéré la pratique de comportements socialement
responsables, car leur adoption conduit à la mise en œuvre d’autres
comportements de cette nature si les valeurs de l’individu sont
orientées socialement (Thøgersen et Ölander, 2001). Ainsi, un
individu qui a plusieurs comportements socialement responsables
aura un système de valeurs différent des individus qui n’ont pas
ces mêmes comportements. Ces comportements étant nombreux,
nous nous sommes limités à l’engagement dans l’achat de produits
équitables, la pratique de comportements militants et de
comportements de dons.
L’engagement dans l’achat d’un produit est une motivation
intérieure à l’adoption et à la diffusion de ce produit (Kotler et
Simon-Miller, 1984). Il témoigne donc du degré
d’investissement de l’acheteur par rapport à un produit, ce qui
devrait se traduire par des processus de choix différents.
Ozcaglar-Toulouse et al. (2006) le montrent, pour une part,
avec des processus d’achat différents selon la fréquence d’achat de
produits équitables. Il en est de même pour l’achat de
produits biologiques dont les motivations sont fonction de la
fréquence d’achat (Zanoli et Naspetti, 2002).
Par ailleurs, la pratique de comportements militants et de
comportements de don a une influence sur les comportements d’achat
socialement responsables. L’engagement dans des activités
militantes ou politiques visant à combattre la dégradation de
l’environnement – telles que l’écriture dans des journaux et/ou la
participation à des groupes de pression – a une influence positive
sur l’achat de détergents écologiques ou de fruits et légumes
biologiques (Schlegelmilch et al., 1996).
Les déterminants à l’achat de produits équitables devraient
donc différer selon la pratique de comportements militants.
Quant aux comportements de don, ils peuvent être définis en dons
de temps et en dons d’argent (Schlegelmilch et Tynan, 1989),
le don de temps étant associé au bénévolat, et le don
d’argent, à des dons pécuniaires à des associations. Là aussi,
leurs pratiques témoigneraient d’une certaine orientation des
valeurs de l’individu.
Méthodologie
Une approche par les chaînages cognitifs
Afin d’estimer l’hétérogénéité des motivations à l’achat de
produits équitables, nous nous sommes fondés sur une analyse des
perceptions de l’acheteur qui peut s’affranchir des perceptions du
chercheur. La théorie des chaînages cognitifs a été retenue
comme une théorie et une méthodologie centrale de notre recherche,
car elle permet de déterminer les motivations et, plus
particulièrement, la place des valeurs dans le jugement à travers
le choix des attributs du produit. Issue de la psychologie des
construits personnels de Kelly (1955), cette théorie a été adaptée
par Reynolds et Gutman (1988) à l’étude du comportement du
consommateur afin de comprendre les structures cognitives associées
à l’achat d’un produit, c’est-à-dire les relations entre les
attributs du produit, les bénéfices qu’en retire le consommateur,
et les liens éventuels avec ses valeurs personnelles.
Ces structures prennent la forme suivante :
Les chaînages cognitifs relatifs à l’achat de produits
équitables ont donc été définis et relativisés au regard de
variables modératrices que sont les variables sociodémographiques
et comportementales présentées. Dans ce cadre, nous avons répondu à
deux questions :
- – est-ce que la nature des éléments constitutifs des
chaînages cognitifs varie ? c’est-à-dire : est-ce que les
attributs, les bénéfices et les valeurs, changent selon chacune des
variables individuelles étudiées ?
- – est-ce que la forme des chaînages cognitifs varie ?
C’est-à-dire : est-ce que le pouvoir explicatif et la hiérarchie
des éléments déterminants du choix diffèrent selon chacune des
variables individuelles étudiées ?
Échantillon
Cette recherche a été menée auprès de 174 acheteurs de café
équitable, car ce produit est celui qui possède la plus forte part
de marché. Les répondants ont été recrutés au moment de leur
achat, afin qu’on soit sûr de s’adresser à des acheteurs avérés, et
dans un seul canal de distribution que sont les GMS, pour une plus
grande homogénéité des résultats.
Collecte des données et méthodes d’analyses
Les chaînages cognitifs ont été collectés par la méthode des
protocoles écrits avec un support (de Ferran, 2006). Elle consiste,
dans une première phase, à générer l’ensemble des attributs,
conséquences et valeurs par l’intermédiaire d’entretiens
individuels, puis, dans une seconde phase, à générer l’ensemble des
chaînages cognitifs relatifs à l’achat de café équitable via la
technique des protocoles écrits. Cette seconde phase a conduit à la
définition de chaînages selon quatre niveaux : 1) les attributs ;
2) les conséquences ; 3) les valeurs instrumentales, qui
correspondent à un mode de comportement et qui sont un instrument
pour atteindre 4) les valeurs terminales, considérées comme les
buts de l’existence.
Vingt acheteurs ont été interrogés dans la première phase de
collecte des chaînages, afin de formaliser le support nécessaire à
la seconde phase, qui a été menée auprès de 154 acheteurs et
qui a permis de collecter 580 chaînages cognitifs, soit
3,8 chaînages par répondant.
Quant aux variables individuelles, elles ont été collectées par
le biais d’un questionnaire autoadministré. Les échelles de
mesures des variables comportementales sont présentées en
annexe 1.
Les données ainsi collectées ont été analysées par différentes
méthodes :
- – des cartes hiérarchiques afin de déterminer la nature
des motivations poursuivies ;
- – un modèle d’équations structurelles selon les moindres
carrés partiels (PLS) et des tests de comparaison des moyennes afin
de définir les variables qui conditionnent le choix.
Ces analyses ont été conduites pour chacune des variables
individuelles considérées et sur deux groupes d’individus de
manière à établir le caractère modérateur de la variable.
Ces groupes ont été formalisés sous la contrainte des
caractéristiques de nos répondants et de manière à comparer deux
ensembles de taille proche.
Résultats
Variabilité de la nature des éléments composant
les chaînages cognitifs
Les chaînages cognitifs des 25-35 ans (versus ceux des plus de
35 ans), des hommes (versus ceux des femmes), et des acheteurs
ayant une profession à caractère social (versus ceux qui n’ont pas
une profession à caractère social) sont proches avec des
coefficients de corrélation élevés. Toutefois, ils ne sont pas
identiques et présentent des spécificités aux niveaux :
- – des éléments cités :
- • les plus jeunes accordent de l’importance au label
équitable et au fait de se comporter de manière réfléchie,
contrairement au plus de 35 ans qui ont évoqué le respect des
droits de l’homme ;
- • les hommes accordent de l’importance à des éléments
concrets tels que la qualité et le label qui permet une
traçabilité, alors que les femmes l’accordent à des éléments
sociaux transcendants tels que le respect des droits de l’homme que
permet l’achat d’un produit équitable auquel des petits producteurs
ont participé ;
- • quant à ceux qui exercent une profession à caractère
social, ils accordent plus d’importance au fait d’être en harmonie
avec eux-mêmes, alors que les autres évoquent le fait de se
comporter de manière réfléchie, ainsi que le respect des droits de
l’homme ;
- – des dimensions principales des cartes hiérarchiques
(figures 1
et 2) :
- • bien que l’ensemble des acheteurs soient
principalement conduits par des motivations de nature individuelle
comme la satisfaction, les acheteurs de plus de 35 ans ou de
sexe féminin, accordent plus d’importance au caractère biologique
du produit et au respect de l’environnement qui en résulte, qu’au
caractère équitable qui est plus important pour les 25-35 ans
et pour les hommes ;
- • ces derniers attachent également plus d’importance au
fait d’apporter une contribution durable à la Société que les plus
âgés qui sont moins idéalistes. Les hommes sont alors autant
motivés par la satisfaction que par la contribution durable que
peut apporter l’achat de café équitable, alors que les femmes
accordent plus d’importance à la qualité du produit, au fait qu’il
soit bon et qu’il soit biologique ;
- • quant aux acheteurs qui exercent une profession à
caractère social, ils accordent plus d’importance au caractère
équitable du produit alors que les autres privilégient son
caractère biologique ;
- – de la hiérarchie des éléments les plus centraux :
- • au regard des coefficients de centralité (Pieters
et al., 1995), le caractère responsable est plus central pour
les acheteurs qui ont entre 25 et 35 ans, alors qu’il s’agit
du caractère juste pour les plus de 35 ans ;
- • quant aux acheteurs qui ont une profession à caractère
social, l’égalité entre les hommes et la participation à une
économie alternative sont plus centrales que la satisfaction, la
qualité du produit et son caractère biologique, qui sont plus
centraux pour les acheteurs qui n’ont pas une profession à
caractère social ;
- – de la complexité des structures cognitives, plus forte
pour les acheteurs de plus de 35 ans, mais aussi pour les
femmes au niveau des relations entre les valeurs et les
conséquences, et pour les acheteurs qui n’exercent pas une
profession à caractère social.
On retrouve cette même hétérogénéité de motivations selon les
variables comportementales. L’ensemble des spécificités au niveau
des éléments cités, de la hiérarchie des éléments les plus
centraux, des dimensions principales des cartes hiérarchiques et de
la complexité des structures cognitives nous amène à penser que le
degré d’engagement de l’acheteur, la pratique de comportements
militants et de comportements de don ont une influence sur les
éléments composant les chaînages cognitifs à l’achat de café
équitable. Les cartes hiérarchiques selon le degré
d’engagement dans l’achat de café équitable sont présentées en
figures 3 et
4 ; les autres peuvent être communiquées sur demande.
Quant à la nature de ces motivations, on note une prévalence des
éléments de nature individualiste et hédoniste, et une importance
variable des éléments de nature universaliste ou transcendantale.
Ainsi, les acheteurs qui sont faiblement engagés dans cet achat,
qui ne sont pas militants ou qui donnent de leur temps et de leur
argent, sont davantage motivés par des éléments de nature
individuelle comme la satisfaction, alors que les acheteurs qui
sont fortement engagés vis-à-vis de cet achat, qui sont militants,
qui ne donnent pas de leur temps ou de leur argent sont autant
conduits par des motivations de nature sociale qu’individuelle.
Les acheteurs de café équitable poursuivent donc des motivations
différentes selon les variables individuelles étudiées.
Variabilité de la structure des chaînages
cognitifs
La mise en œuvre d’un modèle PLS sur chacun des deux
sous-échantillons associés à une même variable conduit à
l’obtention de la structure la plus représentée des chaînages
cognitifs qui est la première dimension extraite par l’analyse.
Les mêmes relations structurelles les plus importantes se
retrouvent dans les deux groupes pour chacune des variables
étudiées, à savoir : les valeurs terminales déterminent le plus
largement les conséquences qui, elles-mêmes, déterminent le plus
les attributs importants du choix. Cependant, si l’on considère
l’ensemble des relations structurelles, nos résultats témoignent de
structures différentes selon l’âge, le caractère social de la
profession, le degré d’engagement dans l’achat et la pratique de
comportements militants, car l’ensemble des tests d’égalité des
coefficients de dépendance attestent de différences significatives
à un seuil de risque de 5 % et certaines relations structurelles ne
sont pas significatives. Ainsi, nous avons déterminé trois
structures de chaînages cognitifs selon les variables étudiées.
Elles sont présentées dans le tableau 1 avec les variables qui les
caractérisent.
Les deux premières structures présentées dans le tableau 1 sont les plus récurrentes. Elles se
distinguent par l’existence, ou non, d’une relation causale entre
les valeurs terminales et les attributs du produit, qui confère un
caractère plus ou moins symbolique à l’acte d’achat.
Un acheteur de café équitable qui n’exerce pas une profession à
caractère social, qui n’a pas de comportement militant, ou qui est
fortement engagé dans cet achat, est susceptible de choisir le café
équitable selon les bénéfices apportés par le produit et les
valeurs terminales qu’il pourra exprimer à travers cet achat.
Les valeurs conditionnent donc, pour une part, le comportement
de manière directe, même si cette part reste faible.
Quant au processus de choix décrit par la deuxième structure, il
est plus utilitaire, puisque l’achat est motivé par les bénéfices
apportés par le produit, qui seront eux-mêmes définis par les
valeurs sous-jacentes à l’achat. Le jugement associé à cet
achat est alors plus fragmentaire.
Le profil de l’acheteur a donc une influence sur le processus de
choix associé à l’achat de café équitable.
Pour ce qui est du genre et de la pratique de dons, ces
variables n’induisent qu’une variation de l’intensité des
relations, tout en conservant une structure des chaînages
identique. Le processus de choix est alors fonction des mêmes
éléments, bien que l’intensité de leur influence soit
différente.
Tableau 1 Les différentes structures des chaînages
cognitifs à l’achat de café équitable en GMS selon les variables
sociodémographiques et comportementales étudiées.Table 1. The
different structures of the cognitive chains involved in choosing
to buy Fair Trade coffee in supermarkets according to the
socio-demographic and behavioural variables studied.
Les chaînages cognitifs sous-jacents à l’achat de café équitable
présentent des contenus et des structures différentes selon les
variables sociodémographiques et comportementales étudiées.
Toutefois, cette diversité des motivations est relative, car il
existe des correspondances assez importantes au niveau des cartes
hiérarchiques. Ainsi, l’achat de café équitable est motivé par des
éléments de nature individuelle, quelles que soient les
caractéristiques de l’acheteur, et, à des degrés divers, par des
éléments de nature universaliste et/ou transcendantale selon le
profil de l’acheteur. Tout individu consomme donc pour satisfaire
ses besoins primaires quelle que soit la part altruiste de sa
consommation (Strong, 1997). Au-delà de ce point commun,
conformément à ce qui était attendu, ceux qui ont une profession à
caractère social accordent plus d’importance à des motivations de
nature sociale, contrairement aux autres qui privilégient la
qualité du produit et/ou son caractère biologique dans un objectif
de satisfaction. De même, les acheteurs de plus de 35 ans
(versus les plus jeunes) privilégient la qualité d’un produit, voir
son caractère biologique, avant son caractère équitable.
Ils sont donc moins idéalistes et plus portés par des
motivations de nature individuelle, ce que l’on retrouve dans la
recherche de McEachern et McClean (2002) sur les produits
biologiques. Il existe donc une certaine homogénéité entre les
motivations à l’achat de produits équitables et celles à l’achat de
produits biologiques, ce qui rend cohérent la commercialisation de
produits bio-équitables.
En revanche, contrairement aux valeurs attribuées aux hommes et
aux femmes, les motivations d’achat des hommes sont moins orientées
vers la satisfaction individuelle que celles de femmes. Cela peut
s’expliquer par le fait que, malgré l’évolution de la société, les
femmes conservent la responsabilité de la majorité des tâches
domestiques (Putrevu, 2002) ; de plus, elles achètent pour elles
et/ou pour leur famille alors que les hommes achètent généralement
pour eux seuls. Il est donc assez cohérent qu’elles se
préoccupent de la satisfaction que leur foyer tirera de la
consommation des différents produits achetés, et non d’un
engagement particulier qui est un acte individuel.
Concernant les militants et les consommateurs engagés dans cet
achat, ils accordent autant d’importance au goût et à la qualité du
produit qu’à ses caractères biologique et équitable, alors que ceux
qui ne donnent ni de leur temps, ni de leur argent accordent plus
d’importance à la dimension sociale de l’achat de café équitable,
ce qui est contraire à notre postulat. Ce résultat pourrait
s’expliquer par des buts poursuivis différents selon la nature des
comportements socialement responsables. Des recherches
mériteraient d’être conduites, afin de définir une typologie de
comportements socialement responsables selon les buts qu’ils
permettraient d’atteindre et selon les caractéristiques des
individus.
L’ensemble de ces résultats attestent donc de l’hétérogénéité
des motivations à l’achat de café équitable. Le profil de
l’acheteur équitable n’est pas unique. Il convient donc d’être
vigilant lors de l’utilisation des connaissances sur le profil de
cet acheteur ou sur les déclencheurs de son comportement
d’achat.
Par ailleurs, nos résultats présentent l’achat de café équitable
comme relevant davantage d’un jugement fragmentaire et d’un
comportement utilitaire. Cet utilitarisme est à nuancer pour ceux
qui sont fortement engagés dans cet achat, qui n’exercent pas une
profession à caractère social et/ou qui n’ont pas de comportements
militants, car il revêt un caractère plus symbolique.
Il s’inscrirait alors parfaitement dans une vision
hypermoderne de la consommation où l’individu tenterait de
conjuguer sa quête de jouissance avec un comportement porteur de
sens (Lipovetsky et Charles, 2004).
Sur un plan « managérial », cette recherche a contribué à une
meilleure définitiondes éléments propres aux stratégies de
positionnement et de communication par des critères de segmentation
utiles à une communication ciblée et par des éléments sur lesquels
communiquer selon le public visé. Par exemple, si l’on souhaite
formaliser des communications selon le caractère plus ou moins
militant des individus, il serait nécessaire de mettre en avant la
dimension engagée de cet achat pour les militants, et le goût, la
qualité du produit et son caractère équitable ou biologique pour
les autres. En revanche, pour certaines variables étudiées comme
l’âge, on constate qu’il n’y a pas de différence fondamentale sur
les principaux élément sur lesquels communiquer : les produits
équitables sont des produits de qualité qui ont bon goût et qui
apportent une solution économique aux problèmes de développement.
Toutefois, le caractère biologique du produit qui préserve
l’environnement peut être un axe de communication secondaire à
destination d’une cible d’individus de plus de 35 ans.
Au-delà d’une définition plus précise des motivations à l’achat
de produits équitables et de la mise en évidence de leur relative
diversité, cette recherche présente des limites au niveau de la
validité des résultats obtenus, du fait de l’étude d’un seul
produit équitable, le café, et d’acheteurs fréquentant un seul
canal de distribution, les GMS. De plus, la méthodologie
employée a peut-être surestimé le caractère utilitaire du
comportement. D’autres recherches seront donc nécessaires pour une
meilleure connaissance des déclencheurs de cet achat et de leur
diversité.
Instruments de mesures
Engagement à l’achat de produits équitables
(dimension subjective de l’engagement (Heberlein
et Black, 1981))
- – Depuis combien de temps achetez-vous du café issu du
commerce équitable ?Moins d’1 an/ 1 à 2 ans/ 2 à 3 ans/
3 ans et plus
- – Sur vos cinq derniers achats de café, combien étaient
des achats de café issu du commerce équitable ?…/cinq achats de
café
Comportements militants (Ellen et al., 1991 ;
Schlegelmich et al., 1996)
- – Actuellement, est-ce que vous signez des pétitions
pour des causes humanitaires ou sociales ?
- – Actuellement, est-ce que vous êtes membre d’un groupe
de pression (groupe qui défend une cause à caractère social,
économique, environnemental (ex : ATTAC) ?Oui/nonSi oui :
- – Est-ce que vous participez à des évènements ou des
activités d’un groupe de pression (manifestation, forum…) ?
- – Est-ce que vous soutenez financièrement un ou
plusieurs groupes de pression ?
Comportements de don (Schlegelmilch et Tynan, 1989)
- – Actuellement, est-ce que vous êtes bénévole (dans une
association ou autres) ?Oui/non
- – Actuellement, est-ce que vous donnez de l’argent à des
causes humanitaires ou sociales ?
Toutes les mesures ont été effectuées sur des échelles de Likert
en cinq points sauf mention contraire en italique
Références
[Belk, 1975] Belk RW. Situational variables and consumer
behavior. J Consum Res 1975 ; 2 : 157-64.
[De Ferran, 2006] De Ferran F. A comparison of three laddering
techniques applied to a socially desirable product, the fair trade
coffee. Proceedings of the 35th EMAC Conference, Athens,
2006.
[De Ferran et Grunert, 2007] De Ferran F, Grunert K.
French fair trade coffee buyers’ purchasing motives: An exploratory
study using means-end chains analysis. Food Qual Prefer 2007 ;
18 : 218-29.
[De Pelsmacker et al., 2004] De Pelsmacker P, Driesen L,
Rayp G. Are faire trade labels good business? Ethics and coffee
buying intentions. Proceedings of the 33rd EMAC Conference, Murcia,
2004.
[Ellen et al., 1991] Ellen PS, Wiener JL,
Cobb-Walgren C. The role of perceived consumer effectiveness
in motivating environmentally conscious consumer. J Public Policy
Mark 1991 ; 10 : 102-17.
[Feather, 1982] Feather NT. Reasons for entering medical
school in relation to value priorities and sex of student. J Occup
Psychol 1982 ; 55 : 119-28.
[Feather, 1984] Feather NT. Masculinity, feminity,
psychological androgyny, and the structure of values. J Pers Soc
Psychol 1984 ; 47 : 604-20.
[Heberlein et Black, 1981] Heberlein TE, Black JS.
Cognitive consistency and environmental action. Environ Behav
1981 ; 13 : 717-34.
[Kelly, 1955] Kelly GA. The psychology of personal
constructs. New York : Norton, 1955.
[Kotler et Simon-Miller, 1984] Kotler P,
Simon-Miller FL. Marketing et consommation : À la recherche de
l’acheteur perdu. Rev Fr Marketing 1984 ; 100 :
11-22.
[Kréziak, 1998] Kréziak D. Les motivations de la consommation
verte : une approche par les chaînages cognitifs. Thèse de
doctorat, université Pierre Mendès-France, ESA Grenoble, 1998.
[Lai, 1995] Lai AW. Consumer values, product benefits and
consumer value: a consumption behavior approach. Adv Consum Res
1995 ; 22 : 381-7.
[Lipovetsky et Charles, 2004] Lipovetsky G, Charles S. Les temps
hypermodernes. Paris : Grasset, 2004.
[McEachern et McClean, 2002] McEachern MG, McClean P.
Organic purchasing motivations and attitudes: are they ethical ?
International Journal of Consumer Studies 2002 ; 26 :
85-92.
[Ozcaglar, 2006] Ozcaglar N. Apport du concept d’identité à la
compréhension du comportement du consommateur responsable : une
application à la consommation de produits issus du commerce
équitable. Thèse de doctorat, université Lille 2, ESA, 2006.
[Ozcaglar-Toulouse et al., 2006] Ozcaglar-Toulouse N,
Shiu E, Shaw D. In Search of fair trade: ethical consumer
decision-making in France. International Journal of Consumer
Studies 2006 ; 30 : 502-14.
[Ozcaglar-Toulouse et al., 2005] Ozcaglar-Toulouse N,
Hassan L, Shui E, Shaw D. Understanding ethical consumer
decision-making: comparing and contrasting France and the UK. Actes
du congrès annuel de l’Academy of Marketing, Dublin, 2005.
[Pieters et al., 1995] Pieters R, Baumgartner H,
Allen D. A means-end chain approach to consumer goal
structures. Int J Res Mark 1995 ; 12 : 227-44.
[Putrevu, 2002] Putrevu S. Exploring the origins and
information processing differences between men and women:
implications for advertisers. Academy of Marketing Science Review
2002 ; 6 : 1.
[Reynolds et Gutman, 1988] Reynolds TJ, Gutman J.
Laddering theory, method, analysis, and interpretation. J
Advertising Res 1988 ; 28 : 11-31.
[Rokeach, 1973] Rokeach M. The nature of human values. New
York : The Free Press, 1973.
[Schlegelmilch et Tynan, 1989] Schlegelmilch BB,
Tynan C. Who volunteers? : An investigation into the
characteristics of charity volunteers. Journal of Marketing
Management 1989 ; 5 : 133-51.
[Schlegelmilch et al., 1996] Schlegelmilch BB,
Bohlen GM, Diamantopoulos A. The link between green
purchasing decisions and measures of environmental consciousness.
Eur J Marketing 1996 ; 30 : 35-55.
[Shaw et Shui, 2001] Shaw D, Shui E. Ethics in
consumer choice: a multivariate modelling approach. Eur J Marketing
2001 ; 37 : 1485-98.
[Sirieix et al., 2004] Sirieix L, Meunier A,
Schaer B. Les consommateurs et le commerce équitable :
scepticisme, confiance accordée et disposition à s’engager.
Economie et Sociétés 2004 ; 38 : 571-90.
[Strong, 1997] Strong C. The problems of translating fair
trade principles into consumer purchase behavior. Marketing
Intelligence & Planning 1997 ; 15 : 32-7.
[Thøgersen et Ölander, 2001] Thøgersen J, Ölander F. Spillover
of environment-friendly consumer behaviour. Proceedings of the 5th
Nordic Environment Research Conference, Aarhus, 14-16 June,
2001.
[Zanoli et Naspetti, 2002] Zanoli R, Naspetti S.
Consumer motivation in the purchase of organic food. Brit Food J
2002 ; 104 : 643-53.
1 Ressources Max Havelaar :
http://www.maxhavelaarfrance.org/En-chiffres.
|