ARTICLE
Auteur(s) : Maud
Daniel1, Nicolas Bricas2, Lucie
Sirieix3
1Cirad/ Supagro Montpellier 45 bis,
avenue de la Belle Gabrielle 94736 Nogent
sur Marne France
2Cirad UMR Moisa Montpellier France
3Montpellier Supagro Montpellier France
Depuis quelques années, l’offre et la demande des produits issus
de l’agriculture biologique (AB) ou du commerce équitable (CE) se
sont développées et ces types de produits sont apparus dans la
grande distribution. Les médias se font désormais largement
l’écho des initiatives du secteur agroalimentaire dans ce domaine.
Ce phénomène est d’ailleurs présenté par les médias comme un
signe des préoccupations éthiques croissantes de la société. Pour
de nombreux auteurs, la croissance du marché de ces produits
manifeste aussi une contestation du système agroalimentaire «
industrialisé » ou « productiviste », une critique « artiste » du
capitalisme (Boltanski et Chiapello, 1999) et l’intérêt porté à
l’émergence d’alternatives à ce système (Seyfang, 2006 ; Micheletti
et al., 2004 ; Stolle et al., 2005).
Acheter des produits « équitables » : l’expression systématique
d’une contestation ou d’un engagement ?
Dans le cas des produits issus de l’agriculture biologique, Henson
et Traill (2000) ont montré, aux États-Unis et au Royaume-Uni, un
décalage entre les motivations altruistes et éthiques des
promoteurs initiaux de cette agriculture et l’intérêt plus égoïste
des consommateurs. Les produits biologiques sont moins achetés
par les consommateurs pour des raisons environnementales que pour
la santé ou pour le plaisir gustatif qu’ils procurent.
Les produits issus du commerce équitable connaissent-ils le
même décalage ?
C’est ce qu’explorent Tagbata et Sirieix (2010) à propos du
chocolat équitable. Ils montrent que, même si les
préoccupations éthiques des individus sont importantes, la qualité
gustative reste un critère de choix dominant. De Ferran et Grunert
(2007) vont plus loin et montrent que les produits équitables sont
achetés pour atteindre trois objectifs différents, qui peuvent être
altruistes, mais aussi plus égoïstes : un désir d’équité dans les
relations humaines, le souhait de protéger l’environnement et sa
propre santé, et enfin la recherche de produits de qualité,
d’hédonisme et de plaisir.
Quels sont, pour le consommateur, les liens entre les mentions
« Petits producteurs » et « Commerce équitable »?
Avec le développement rapide de la demande en produits équitables,
certains opérateurs s’interrogent sur la possibilité de labelliser
« Équitable » de grandes plantations patronales qui s’engageraient
à une meilleure rémunération de leur main-d’œuvre salariée. Une
telle démarche leur semble cependant risquée et ces opérateurs
s’interrogent sur le lien que font les consommateurs entre la
mention commerce équitable et le type d’entreprise de production
concerné.
Dans ce contexte, nous proposons d’étudier ici la relation entre
deux attributs souvent mis en avant sur les mêmes produits, les
mentions « Commerce équitable » (CE) et « Petits producteurs »
(PP). En effet, un relevé des mentions figurant sur les paquets de
produits équitables dans 10 circuits de distribution
différents nous a permis de mettre en évidence la fréquence de
cette dernière mention. Sur 16 marques de café équitable
observées, huit emballages font nettement référence à une
production limitée en volume ou mentionnent une origine de « petits
producteurs », « petits exploitants » ou « petits cultivateurs ».
Par ailleurs, 10 utilisent sur leurs emballages une photo ou
un dessin de producteurs dans une version idéalisée (tenue
traditionnelle, sourire, chapeau de paille…). Si la plupart des
marques participent par leur stratégie à véhiculer les principes du
commerce équitable, la communication se fait donc aussi sur l’image
des petits producteurs. Comme l’a montré Ruwet (2007), les
consommateurs engagés opposent souvent « la petite production
fermière » à « l’industrie agricole ». Alors que, dans leurs
discours, la première est associée à l’humanisation des filières et
à la consommation durable, la seconde est associée à un système
uniformisé de grande ampleur, au profit et à la consommation de
masse.
La mention PP : un attribut d’authenticité
Si l’éthique est devenue un outil stratégique majeur pour les
entreprises, l’authenticité peut aussi être mobilisée, comme l’ont
relevé Warnier (1994) ou Camus (2007). Ce dernier montre que
l’authenticité perçue d’un objet peut se définir en référence à une
époque, à l’autorité de son auteur, au lieu d’origine de la
fabrication, à une origine culturelle ou traditionnelle, à la
nature, ou à une technique ou technologie particulière. Ainsi, les
mentions « Petits producteurs », « Respect de l’environnement »,
les cartes illustrant l’origine du produit et les histoires
racontées au dos des emballages sont autant d’attributs qui
construisent un contexte dit « expérientiel » de la consommation de
ces produits, c’est-à-dire un contexte « dans lequel le
consommateur s’immerge pour avoir accès à une expérience » (Carù et
Cova, 2006), ici perçue comme authentique.
La mention « petits producteurs » présente sur de nombreux
produits équitables peut donc répondre à deux préoccupations
actuelles : la quête d’authenticité des produits et la quête de
plus d’équité dans les filières. En cherchant à révéler les
différentes représentations mentales (Gallen, 2005) que les
individus se font du commerce équitable et de ses producteurs,
notre étude exploratoire aura pour objectif d’éclairer
l’hétérogénéité des motivations qui sous-tendent l’achat de
produits issus du commerce équitable.
Méthodologie : une enquête exploratoire qualitative, puis
quantitative
L’étude comporte deux phases de recueil de données: qualitative
puis quantitative. Ayant pour objectif de révéler la diversité des
représentations des consommateurs du commerce équitable et de ses
producteurs, la première phase a été qualitative et exploratoire.
Au total, 45 individus ont été enquêtés, selon deux méthodes
qualitatives complémentaires. Vingt individus ont été interviewés
en face à face à l’aide d’un guide d’entretien et 25 individus
interviewés lors de trois focus groupes, organisés entre
Montpellier et Paris. Nous avons prêté attention à l’hétérogénéité
de l’échantillon et aux variables déterminantes qui se sont
dégagées dans la revue de littérature : catégorie
socioprofessionnelle, âge, sexe (Croutte et al., 2006),
influence de l’expérience de comportements éthiques ou non (Berger
et Kanetkar, 1995), l’engagement ou non dans des associations
environnementales ou politiques… Dans cette première phase
qualitative, les individus se sont exprimés en quatre temps sur
leurs représentations, dans l’ordre : a) du concept de commerce
équitable ; b) des labels « Commerce équitable » (CE) ; c) des
consommateurs des produits issus du CE, d) des producteurs du CE.
Toutes les interviews et tous les focus groupes ont été
retranscrits puis analysés de façon individuelle et thématique.
À l’issue de cette enquête qualitative, une enquête quantitative
par questionnaire a été effectuée sur un échantillon de
228 individus. Le questionnaire abordait les points
suivants :
- – les représentations des consommateurs sur la qualité
gustative des produits du CE, leur impact sur l’environnement, leur
authenticité et enfin sur les représentations qu’ils ont des
producteurs ;
- – les motivations d’achat ou de non-achat de ces
produits, par des questions projectives (Steinman, 2009) ;
- – la définition et la signification de l’engagement pour
les consommateurs ;
- – l’expression de la sensibilité des individus à la
mention « petits producteurs » et la justification qu’ils apportent
à leurs réponses ;
- – la caractérisation des profils sociodémographiques des
individus.
Les questionnaires ont été administrés par téléphone (146) ou en
face à face (198), dans la région française du
Languedoc-Roussillon.
Résultats
Les analyses proviennent d’un aller-retour entre les résultats des
deux phases, qualitative puis quantitative. Les premiers
résultats nous permettent d’identifier ce qu’est le commerce
équitable pour les individus, les différents vocabulaires qui le
caractérisent et ses différentes représentations.
Les deuxièmes apportent des informations sur la façon dont les
individus se représentent les producteurs du commerce équitable.
Enfin, les troisièmes, uniquement issus de la phase qualitative,
permettent d’établir le lien entre les représentations que les
consommateurs ont du commerce équitable et celles qu’ils ont de ses
producteurs.
Les différentes catégories de représentation
du commerce équitable pour les consommateurs
La phase qualitative a permis de distinguer cinq représentations du
commerce équitable qui se différencient par leurs orientations
plutôt altruistes ou plutôt individualistes : les deux premières
sont des représentations d’ordre social (« réduction des inégalités
sociales mondiales et soutien aux plus faibles ») ou politique («
une alternative crédible au commerce conventionnel ») ; les trois
dernières sont d’ordre culturel (« un produit exotique produit
selon un savoir-faire traditionnel »), naturel (« un produit
meilleur pour ma santé et pour l’environnement ») ou liées au
couple plaisir-tradition (« un produit de meilleur goût,
authentique »). Pour les individus, ces représentations ne sont pas
exclusives les unes des autres, ils les combinent souvent et les
hiérarchisent selon leurs priorités et leurs valeurs sous-jacentes.
Il est intéressant de noter que les trois dernières
représentations du commerce équitable ne reposent sur aucun de ses
principes fondamentaux. Ainsi les représentations de produits
naturels, authentiques, de meilleur goût, respectant
l’environnement, voire même de produits biologiques, ne sont
aucunement assurées par la présence d’un label CE mais seulement
induites dans l’esprit du consommateur.
Dans l’enquête quantitative, sur 228 individus interrogés,
168 disent avoir déjà acheté des produits du commerce
équitable, soit un taux de pénétration de 74 % comparable au
résultat de l’étude Ipsos de 2002 (77 %). Cela ne signifie par
pour autant qu’il s’agit dans tous les cas d’acheteurs réguliers,
mais montre que le terme « commerce équitable » est connu, plus que
par ouï-dire, de plus des trois-quarts des personnes enquêtées.
L’existence de ces catégories de représentations a été testée au
travers de questions sur les trois caractéristiques supposées
citées dans l’étude qualitative par les consommateurs : le respect
de l’environnement ; le couple « plaisir-tradition » ; le caractère
« naturel » des produits. Les résultats sont présentés dans le
tableau 1.
Ces résultats montrent que les consommateurs voient, au-delà des
bénéfices sociaux et économiques du commerce équitable, des
avantages en termes d’environnement, de nature et d’authenticité.
Parmi les individus enquêtés, 40 % pensent que ces produits ont un
meilleur goût. Si ces individus ne sont pas majoritaires, on
constate tout de même que leur poids n’est pas négligeable et que
le bon goût supposé des produits équitables pourrait peser dans le
choix d’une partie des consommateurs.
À l’issue de l’analyse des entretiens qualitatifs, il
apparaissait que les représentations diverses du CE étaient
fortement liées à l’image des producteurs. L’enquête quantitative
le confirme, puisque 78 % des individus identifient les producteurs
du CE à de « petits producteurs », alors que seulement
11 % des individus pensent qu’ils peuvent avoir n’importe quel
profil.
Tableau 1 Les attributs associés aux produits du
commerce équitable.Table 1. The attributes associated to fair trade
products.
|
Selon vous, les produits issus du commerce équitable :
|
Oui
|
Non
|
Ne se prononcent pas
|
|
% des individus enquêtés
|
Nombre d’individus (n = 228)
|
% des individus enquêtés
|
Nombre d’individus (n = 228)
|
% des individus enquêtés
|
Nombre d’individus (n = 228)
|
|
contribuent au respect de l’environnement ?
|
67
|
153
|
16
|
37
|
17
|
38
|
|
ont un meilleur goût ?
|
40
|
91
|
42
|
95
|
18
|
42
|
|
sont plus naturels, plus authentiques ?
|
67
|
152
|
19
|
44
|
14
|
32
|
Deux représentations opposées de la production
équitable
Confirmant ce qu’a montré Ruwet (2007), notre analyse du discours
des individus enquêtés en entretiens qualitatifs fait apparaître
deux représentations opposées de la production : la petite
agriculture et l’agriculture industrielle. Ainsi, le vocabulaire se
rapportant aux « petits producteurs » est très riche et fait appel
à une dimension affective. Le consommateur idéalise la petite
agriculture et cette idéalisation va de pair avec une «
diabolisation » de l’industrie agroalimentaire, souvent appelée «
la grosse machine ». Lors des entretiens approfondis, l’agriculture
industrielle a une image très négative auprès de la majorité des
consommateurs. Elle est jugée responsable des récentes crises
alimentaires, de la pollution et d’une uniformisation des produits
alimentaires vers des produits néfastes pour la santé. Dans les
représentations idéales, le CE reste associé à des modes
traditionnels de production et à de petits agriculteurs que les
personnes enquêtées imaginent dans des conditions précaires avec un
métier difficile.
L’enquête par questionnaire montre que 78 % des personnes
interrogées qui achètent des produits du commerce équitable disent
le faire pour s’engager et les deux tiers le justifient par leur
volonté de soutenir ces petits producteurs. Deux niveaux de
réflexion générale sur l’engagement vis-à-vis du commerce équitable
ont été distingués : s’engager pour un commerce international plus
équitable, de façon globale, ou s’engager pour soutenir les petits
producteurs, à un niveau plus local. Le premier, plus
abstrait, repose sur des principes idéologiques et politiques, ceux
du changement d’un système de marché conventionnel jugé non
satisfaisant. Le second, plus concret, repose sur des
principes d’actions au niveau local, il est orienté vers des
acteurs précis et identifiés : « les petits producteurs ».
Ces niveaux de réflexion ne s’opposent pas, ils ne témoignent
pas d’un engagement que l’on pourrait juger plus fort ou plus
faible (ils peuvent être complémentaires), mais reposent sur des
niveaux de réflexion générale différents. Au total, les
consommateurs qui estiment s’engager par l’achat de produits CE le
font à 32 % pour un commerce international plus équitable et à 60 %
pour soutenir les « petits producteurs ».
À la question « Êtes-vous sensible ou pas du tout sensible à la
mention « fabriqué par de petits producteurs ? » sur les produits
du CE ? », 80 % des individus se sont dit sensibles et 13 % non
sensibles. Il est intéressant de noter que, parmi les
individus sensibles, 22 % n’ont jamais acheté de produits issus du
CE. La mention PP pourrait alors être un critère décisif dans
une future décision d’achat de produits équitables pour ces
consommateurs.
Lorsqu’on demande ensuite aux individus d’exprimer les raisons
de leur sensibilité à cette mention PP, nous retrouvons les
résultats illustrés dans le tableau 2.
La moitié des individus sensibles à la mention PP (51 %) se
disent « rassurés sur les bénéficiaires du CE » grâce à cette
mention ; 23 % identifient ces produits « comme plus artisanaux,
plus authentiques, plus naturels » et enfin 17 % affirment être
sensibles à cette mention car elle témoigne du maintien d’une
tradition et d’un savoir-faire local. Ces résultats recoupent
ceux des entretiens qualitatifs, où les producteurs étaient vus
comme les garants d’une culture rurale et d’une tradition forte,
faisant preuve d’une attention particulière envers leurs produits,
jugés de qualité supérieure. La mention PP est fortement
valorisée par les consommateurs, car ils la jugent « plus claire »,
« plus transparente », « plus attirante ». Certains consommateurs
disent être plus convaincus par cette mention que par un label CE –
comme Max Havelaar, souvent cité – qui inspire un certain
scepticisme et est souvent assimilé à une marque.
Tableau 2 Les justifications de la sensibilité à la
mention « Petits producteurs ».Table 2. The reason of consumer
sensitivity to the mention “Small Producers”.
|
Selon vous, pourquoi êtes-vous sensibles à la mention PP sur les
produits issus du CE ?
|
« rassure sur les bénéficiaires du CE »
|
« un produit plus artisanal, plus authentique, plus naturel »
|
« le maintien d’une tradition, d’un savoir-faire »
|
Autre
|
|
% des individus sensibles à la mention PP
|
50,9
|
23,4
|
17
|
8,7
|
|
Nbre d’individus sensibles à la mention PP (n = 228)
|
92
|
42
|
31
|
16
|
Quels liens les consommateurs établissent-ils
entre les mentions « commerce équitable » et «
petits producteurs » ?
Uniquement à partir de l’analyse des entretiens qualitatifs, nous
avons croisé les représentations que les consommateurs ont des
producteurs et de la mention « Commerce équitable ». Trois
principaux profils de représentations peuvent être distingués (tableau 3).
Le premier profil, le plus largement répandu parmi les individus
enquêtés, assimile clairement le commerce équitable aux petits
producteurs. Ces personnes n’imaginent les agriculteurs du CE
que comme de petits producteurs et font référence à deux
motivations complémentaires : la première, altruiste, est le «
soutien aux populations les plus défavorisées » (représentation
d’ordre social), la seconde, plus égoïste, est « l’achat d’un
produit de meilleure qualité » (représentation tradition-plaisir).
Ces consommateurs valorisent davantage un produit qui est
doublement signalé, car ces deux attributs sont perçus comme
congruents. Ils se sentent rassurés sur les bénéficiaires de
ce commerce et sur l’authenticité et le savoir-faire mis en œuvre
dans la production. On comprend alors que ces consommateurs
percevraient l’industrialisation des filières équitables comme une
perte de sens et de qualité.
Le deuxième profil a une représentation plus nuancée des
producteurs intégrés dans des filières équitables : ils sont
idéalement paysans mais peuvent aussi être industriels.
Ces consommateurs perçoivent une incohérence entre leurs
attentes politiques en ce qui concerne le CE et la réalité ambiguë
de la production qu’ils perçoivent. L’image des « petits
producteurs » véhiculée par des photos, des dessins ou des mentions
sur les paquets n’est perçue que comme une opération de marketing
ne reposant sur aucune réalité. Il existe alors, pour
l’individu, une incohérence entre les représentations « marketing »
de la mention PP et la représentation idéale qu’il se fait de la
production. Ce sont des consommateurs qui n’achètent pas ou
peu de produits labellisés dans des grandes surfaces, mais qui
s’engagent dans des modes de consommation plus militants.
Enfin, le troisième profil ne semble pas accorder d’importance à
l’identité des producteurs. Ces consommateurs les imaginent
comme très mécanisés, sur de grandes surfaces, pouvant avoir des
salariés en grand nombre et un rendement important. Pour ces
consommateurs, l’image de l’industrialisation n’est pas aussi
négative que pour les précédents. Elle peut être un gage de
sécurité sanitaire ou un moyen de développement efficace et
inévitable des filières pour l’économie des pays du Sud.
Ils recherchent avant tout, pendant leurs achats, un prix peu
élevé et l’assurance d’une sécurité sanitaire minimale. Ils ne
prêtent pas attention à la mention « PP » sur les produits.
Ce sont typiquement des non-acheteurs de produits équitables
ou des acheteurs occasionnels.
Tableau 3 Représentations que les consommateurs se font
du mouvement « commerce équitable » et de ses producteurs.Table 3.
Consumer representations of fair trade and fair trade producers.
|
Profils de représentations
|
Représentations des producteurs
|
Représentations du commerce équitable
|
|
PP
|
IND
|
|
Premier profil
|
X
|
|
Social et tradition-plaisir
|
|
Deuxième profil
|
X
|
X
|
Politique
|
|
Troisième profil
|
|
X
|
Social
|
Discussion et conclusion
Cette étude n’est pas exempte de limites et l’échantillon limité de
la phase quantitative ne permet pas de généraliser les résultats.
Cependant, que ce soit dans les entretiens approfondis ou dans
l’enquête par questionnaire, on constate que la mention « Commerce
équitable » n’est désormais plus uniquement reconnue par les
consommateurs comme le signe de plus d’équité dans le commerce.
Cette mention signale aussi une origine de petits producteurs,
signes eux-mêmes d’un soin apporté à la production, d’une
authenticité du produit et donc de sa qualité. La motivation
des consommateurs pour les produits du commerce équitable n’est
donc pas uniquement altruiste, mais aussi plus égoïste, ce d’autant
plus qu’un désintérêt pour les questions d’équité du commerce
international est sans doute difficile à avouer lors des enquêtes.
Le relatif succès des produits équitables n’a donc pas pour
seule origine la montée d’une revendication d’équité, mais est
aussi lié à la recherche, par les consommateurs, de produits
rassurants dans le cadre d’une suspicion vis-à-vis du secteur
agroalimentaire standard. Si la notoriété du commerce équitable
dépasse désormais 80 % de la population (Alpha et al., 2008)
et que les acheteurs réguliers sont en progression sur le marché,
il serait donc abusif de considérer qu’il s’agit là seulement
d’engagements éthiques. Il apparaît, en tout cas, un certain
décalage entre des promoteurs du commerce équitable qui mettent en
avant une revendication d’équité dans le commerce et des
consommateurs qui peuvent aussi voir dans l’origine des produits
des garanties de qualité sanitaire ou gustative.
Un tel résultat confirme qu’une labellisation équitable de
grandes plantations, qui garantiraient une meilleure rémunération
de leur main-d’œuvre, risque de faire perdre aux produits qui en
seraient issus, l’avantage supplémentaire que leur confère la
mention d’une origine de « petits producteurs ». En terme
commercial, on comprend donc la prudence des opérateurs du commerce
équitable qui s’interrogent sur un tel élargissement de leurs
fournisseurs. Le mouvement du CE est né et s’est développé en
ciblant les producteurs paysans organisés en coopératives et
bénéficie de l’image positive et idéalisée de ce type de
producteurs. Labelliser d’autres types d’entreprises, plus
industrielles, constituerait une sorte d’épreuve de vérité où seule
resterait la garantie de rémunération des entreprises de
production. Une telle option peut conduire à s’interroger sur la
rémunération, non seulement de ces entreprises, mais aussi de
celles qui interviennent plus en aval, dans la transformation du
produit et dans sa distribution. Plus radicalement, cette option
pourrait conduire à véritablement s’interroger sur la répartition
de la valeur ajoutée entre les acteurs de la filière, en prenant
ainsi plus à la lettre l’expression « commerce équitable ».
Ce mouvement alternatif se retrouve aujourd’hui dans une
position difficile, « contre et dans le marché » (Le Velly, 2006).
Sa montée en puissance économique lui donne potentiellement un
poids politique croissant pour espérer peser sur les règles du
commerce international. Si son extension lui fait déjà prêter le
flanc à la critique d’une récupération par la distribution standard
et les grandes entreprises agroalimentaires, franchir le pas et
associer d’avantage le commerce équitable à des entreprises plus
industrielles fait courir le risque d’une critique plus affirmée et
plus en amont de la filière, celle de pactiser avec les grandes
entreprises de production.
Références
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