ARTICLE
Auteur(s) : Manuel Arriaza, Humberto
Capellán
Instituto de Investigación y Formación Agraria y Pesquera
(IFAPA) Centro “Alameda del Obispo” Apartado 3092 14080 Córdoba
Espagne
Le coton est la principale culture arable irriguée dans le sud
de l’Espagne, avec une moyenne d’environ 92 000 hectares
(période 1999-2003) cultivés dans 9 200 exploitations.
La culture du coton y revêt une importance sociale par les
emplois qu’elle génère, estimés à 1,47 million de jours-hommes
(Consejería de Agricultura y Pesca, 2005). Comme dans tous les pays
cotonniers, la production de coton est liée aux secteurs des
services (fournisseurs d’intrants) et de l’industrie (égrenage).
Le secteur coton impliquait 27 égreneurs avant la
nouvelle réforme cotonnière (NRC) qui fut décidée par le règlement
n° 864/2004 du 29 avril 2004 du Conseil européen (CE) et mise
en application en 2006. Un élément clé de la réforme concerne le
découplage partiel de la subvention.
L’évaluation ex ante des impacts de la NRC a fait l’objet de peu
de travaux. Une baisse de la production européenne était envisagée
officiellement et elle servait de preuve de la bonne volonté de
l’Union européenne dans les négociations à l’Organisation mondiale
du commerce (OMC), notamment à l’endroit des interlocuteurs
africains (Mandelson, 2005). Une baisse drastique de la production
est anticipée, quoique le niveau de la baisse dépende de
l’évolution du prix mondial (Araujo-Bonjean et al., 2006). Une
étude a abordé directement l’incidence sur les producteurs dont le
bien-être devrait être d’autant plus amélioré que le prix du coton
augmente avec la baisse de la production (Karagiannis, 2004).
Depuis la mise en œuvre de la NRC, des études ont indiqué que le
découplage induisait une baisse de la production en Grèce
(Katranidis et Kotakou, 2008) alors que le risque de disparition de
la production cotonnière en Espagne était signalé (Arriaza, 2008 ;
Arriaza et Gomez-Limon, 2006 ; Arriaza et al., 2006).
Cet article analyse les effets de la NRC en Espagne jusqu’à la
campagne 2007-2008, soit deux ans après son application mais avant
son amendement en juin 2008, à la suite d’ailleurs de la
contestation du gouvernement espagnol. Il se distingue des
travaux antérieurs par une meilleure mise en évidence des processus
en œuvre dans la baisse constatée de la production.
L’étude est réalisée à partir des statistiques officielles
tenues par la Province d’Andalousie et des informations recueillies
au cours d’entretiens avec les acteurs du secteur
coton1. Au cours des réformes successives de la
Politique agricole commune (PAC), les pays européens ont dû mettre
en place des systèmes d’information pour la supervision de l’aide
octroyée par l’Union européenne. Dans le cas du coton, un tel
système d’information est opérationnel et fiable ; il intègre les
données des producteurs et des productions depuis la campagne
1999-2000 (Granado et al., 2009a). L’étude réalisée s’appuie
par ailleurs sur les informations recueillies lors d’entretiens
avec les acteurs du secteur coton, c’est-à-dire les producteurs et
26 non-producteurs (égreneurs, fournisseurs d’intrants et services
d’appui technique). Ces entretiens avaient pour but de cerner
comment les acteurs du secteur coton avaient compris la NRC et
comment ils s’y sont adaptés ; les discussions étaient poussées
jusqu’à faire préciser par les producteurs les conséquences
éventuelles de la NRC sur leurs pratiques culturales.
Les informations recueillies permettent ainsi de se passer de
la construction de modèles mathématiques très complexes pour
détecter des causalités dans les corrélations observées à travers
l’analyse des statistiques.
L’article est organisé en trois parties. La première partie
retrace l’évolution de la réforme de la politique cotonnière dans
l’Union européenne jusqu’à l’amendement de juin 2008.
La deuxième partie est consacrée aux effets de la NRC sur la
production et les pratiques culturales. La troisième partie
souligne les impacts socio-économiques et industriels.
La conclusion récapitule les principaux facteurs de baisse de
la production cotonnière en Espagne et suggère que le récent
amendement de la NRC aura peu d’effets pour enrayer le déclin
observé de la production en Espagne.
La NRC et son amendement
Évolution de la politique cotonnière jusqu’à
la NRC
L’évolution de la politique cotonnière en Europe a été rappelée et
replacée dans le contexte de la construction européenne avec
l’entrée de la Grèce dans la Communauté européenne en 1981
(Botonaki et al., 2009). Cette entrée marque aussi le début de
la politique cotonnière en Europe ; le
protocole NΝo 4 annexé à l’Acte d’adhésion de
la Grèce obligeant à soutenir la production de coton dans les
régions où elle revêt une grande importance économique et sociale.
Jusqu’à la réforme de 2004, les producteurs de coton de l’Union
européenne, c’est-à-dire en Grèce et en Espagne principalement,
étaient soutenus par la garantie d’un prix d’achat du coton-graine
bien supérieur au prix mondial. Dans la pratique, les égreneurs
jouaient un rôle primordial dans le système de soutien car ils
étaient chargés de payer le prix soutenu aux producteurs.
Ce système était très incitatif et il était responsable d’une
forte augmentation de la production. La croissance annuelle de
la production dans les deux pays a été estimée à 7,3 % depuis la
mise en œuvre de la politique de soutien jusqu’aux années 1990
(Baffes, 2005). Grâce à cette politique, la Grèce est devenue
exportateur structurel (Fok, 1997). En Espagne, le record de
production a été enregistré trois ans après l’entrée dans la
Communauté européenne (Dorey, 1992).
Le souci de contrôle budgétaire au niveau européen a conduit
ensuite à définir des quotas de production et à appliquer des
soutiens dégressifs en cas de dépassement des quotas.
La politique cotonnière a été maintes fois ajustée pour
modifier les modes de calcul des quotas et de la dégressivité du
prix garanti en cas de dépassement. Avant la réforme plus
fondamentale de 2004, la politique cotonnière avait déjà intégré
des mesures d’incitation pour la constitution de coopératives de
producteurs. L’incitation à adopter des pratiques culturales plus
respectueuses de l’environnement était déjà globalement mise en
place dans la réforme générale de la politique agricole commune
(PAC) à la fin des années 1990.
En 2004, la réforme décidée visait à aligner la politique
cotonnière sur les principes généraux de la réforme de la PAC. Elle
passa du soutien des prix au soutien du revenu, la période
2000-2002 étant prise comme période de référence pour calculer les
aides à verser. Le nouveau régime du coton octroie l’aide en
combinant paiement découplé et couplé. Le paiement découplé
est un paiement direct à l’exploitation, non lié à la production ;
il est fixé de manière à constituer 65 % de la part nationale de
l’aide destinée aux producteurs de coton. Le second paiement,
ou aide couplée, est lié à la surface cultivée pour le coton et il
représente les 35 % restants de l’aide totale au coton.
La seule condition pour bénéficier du paiement couplé est que
les producteurs doivent mener la culture du coton jusqu’à
l’ouverture des capsules. Pour ce qui concerne le paiement
découplé, les producteurs doivent s’engager à opter pour des
techniques culturales moins néfastes pour l’environnement et la
santé publique.
En Espagne, le paiement découplé est fixé à
1 509 euros/ha, pour une surface éligible de
70 000 hectares alors que le paiement couplé peut
atteindre 1 039 euros/ha. La condition relative à
l’ouverture des capsules est cependant assez peu contraignante pour
percevoir le paiement couplé. Elle peut encourager une production
extensive, voire un semi-abandon de la production de coton, avec
une réduction considérable de l’emploi d’intrants (engrais,
pesticides et eau d’irrigation) et la non-récolte du produit.
La nouvelle version de la NRC
Dès sa mise en œuvre en 2006, la NRC provoqua une contestation en
Espagne qui aboutit à son amendement en juin 2008. En Grèce,
il n’y eut pas de réaction car la coordination entre les acteurs du
coton y est inexistante depuis le démantèlement du Cotton Board à
la fin des années 1990 (Botonaki et al., 2009).
La contestation vint d’abord des acteurs du secteur coton de la
Région d’Andalousie. Elle fut reprise par le gouvernement de cette
Région, ce qui obligea le gouvernement espagnol à contester la NRC
à son tour, alors qu’il y était favorable.
Prévoyant un effondrement de la production et donc une chute
drastique de leurs activités, les égreneurs ont joué un rôle aussi
important que les producteurs de coton pour contester la NRC dans
les modalités décidées en 2004. Les producteurs agricoles en
Espagne sont regroupés au sein de trois organisations principales
en fonction notamment de la taille des exploitations : les « gros »
producteurs dans l’ASAJA (Asociación Agraria de Jóvenes
Agricultores), les producteurs de polyculture dans le COAG
(Coordinadora de Organizaciones de Agricultores y Ganaderos) et les
« petits » producteurs dans l’UPA (Unión de Pequeños Agricultores y
Ganaderos). Ces organisations différaient cependant quant au
type d’amendement souhaité. L’ASAJA et l’UPA souhaitaient un retour
au régime d’avant la réforme ou la formule du découplage total.
Le COAG préférait en revanche un découplage limité à 20 %.
La coordination de la contestation a abouti à la constitution
d’une plate-forme multiacteurs appelée Mesa del algodón, incluant
le gouvernement de la Région d’Andalousie, et a réussi à faire
pression sur le gouvernement espagnol pour qu’il introduise une
action en justice.
La plainte du Royaume d’Espagne contre le Conseil européen pour
l’adoption de la NRC a été jugée en septembre 2006 par la Cour
de justice européenne. Le jugement, sans remettre en cause les
principes de la réforme engagée, conteste l’équité de la décision
prise en l’absence d’étude suffisante sur les impacts de la réforme
retenue. L’évaluation de la rentabilité pour les producteurs a été
jugée imparfaite en raison de la prise en compte inadéquate de la
main-d’œuvre familiale. La Commission européenne est surtout
jugée fautive pour l’absence de considération des impacts de la NRC
sur le secteur de l’égrenage sans lequel la production cotonnière
ne peut se poursuivre. Le jugement suspend la NRC jusqu’à ce
que la Commission Européenne soumette une nouvelle proposition
après réalisation d’une étude d’impact complémentaire.
L’étude a été menée au cours du premier semestre de 2007, un an
après l’application de la NRC. Les résultats confirment les
éléments fournis dans la plainte de l’Espagne (LMC International,
2007) quant aux impacts négatifs dans le secteur de l’égrenage.
L’étude réalisée a également comparé trois options d’amendement de
la NRC. Sur la base de cette étude, la Commission européenne a
soumis en novembre 2007 une nouvelle version de la NRC qui fut
adoptée en juin 2008. La seule modification concerne
l’obligation de récolter le coton pour toucher le paiement couplé,
avec le respect d’une qualité minimale du coton à livrer.
Impacts sur la production et les pratiques
culturales
Évolution de la surface
et de la production cotonnières
L’évolution de la production cotonnière en Espagne est irrégulière
depuis son entrée dans l’Union européenne. La période de
sécheresse très sévère entre 1993 et 1995 a fait plonger
la production une première fois. Cette production a remonté par la
suite pour se stabiliser autour de 300 000 tonnes de
coton-graine à partir d’une superficie moyenne de 91 000
hectares entre 1996 et 2005. L’application de la NRC
marque un nouvel épisode de forte baisse de la production, à partir
d’une superficie tombée à environ 60 000 hectares (figure 1), au
cours d’une période à pluviométrie plus faible que la normale.
Avant la NRC, l’Andalousie représentait 97 % de la production
espagnole totale. Depuis la NRC, cette part a atteint 100 % car la
production a totalement disparu ailleurs dans le pays.
Durant toute la période de couplage des subventions (1986-2005),
production et superficie cotonnière ont progressé parallèlement, à
un rythme similaire (figure 1). L’Espagne
faisait partie du petit groupe de pays producteurs obtenant un
rendement de coton-graine supérieur à 3 000 kg/ha. Depuis
la mise en œuvre du système découplé, la courbe de la production a
chuté rapidement en raison de l’effondrement des rendements moyens,
à un tiers du niveau atteint avant la NRC (figure 2).
Les rendements du coton qui variaient entre 3 100 et
4 000 kg/ha de coton-graine entre 2000 et 2005,
sont passés à 2 321, 1 862 et 1 048 kg/ha de
coton-graine de 2006 à 2008. La chute de rendement est bien
plus prononcée que celle de la consommation de l’eau d’irrigation
(figure 2),
suggérant qu’elle est alimentée par un changement de pratiques
culturales des producteurs (cf. infra).
Abandon pour les cultures concurrentes
en Andalousie
Avant la NRC, le coton était la culture arable la plus importante
dans l’agriculture irriguée en Andalousie, les autres cultures
étant le maïs, le blé, le tournesol et le riz (figure 3).
Les surfaces consacrées au coton, culture annuelle, étaient
cependant dépassées par deux cultures pérennes (agrumes et
olivier).
Après l’application de la NRC, la superficie en coton a baissé
de 25 000 hectares qui ont été consacrés en grande partie au
blé et au tournesol. Il convient de noter que la baisse de
superficie est également enregistrée pour la betterave (qui a
également subi une réforme radicale du régime de soutien) ainsi que
pour le maïs et le riz (cultures plus sensibles à la
sécheresse).
Incidence de la NRC sur la baisse
de production
Un modèle simple de régression permet de confirmer l’incidence de
la NRC sur la baisse de la production de coton. Le modèle
considère que le niveau de production de coton dépend linéairement
de la superficie cultivée (variable Sup.), de la disponibilité en
eau (variable Eau) et du type de mécanisme de soutien (variable
Découplé).
La faible disparité de structure entre les exploitations et la
faible taille de ces dernières, avec une sole moyenne de coton de
moins de 10 hectares (Granado et al., 2009a) rendent
réaliste l’hypothèse d’une absence de rendement d’échelle et
justifient le choix d’un modèle linéaire. La variable «
Découplé » correspond non seulement au changement de régime de
soutien, mais elle intègre aussi les modifications de pratiques
culturales pouvant découler du changement de régime.
L’application des données officielles de la Province
d’Andalousie au modèle aboutit à l’équation (1) suivante, dont les
coefficients sont très significatifs comme l’indique le tableau 1 :
Selon l’équation (1), l’impact de la baisse de la superficie sur
la production est la plus faible. La réduction de la
disponibilité en eau, passant de 5 500 m3/ha –
niveau considéré comme correspondant à une année normale – à
environ 2 500 m3/ha après l’application de la
NRC – aurait induit une chute de la production de
64 110 tonnes, bien plus faible que celle qui résulte du
mécanisme découplé (107 590 tonnes).
Tableau 1 Régression linéaire sur les facteurs de la
baisse de la production.Table 1. Linear regression of production
decline factors.
|
Variables
|
Coefficients
|
Écart type
|
t Student
|
Probabilité de non-signification
|
|
Constante
|
90 894,4
|
29 178,5
|
3,12
|
0,0057
|
|
SUP
|
1,04591
|
0,39270
|
2,66
|
0,0154
|
|
EAU
|
21,3666
|
4,81285
|
4,44
|
0,0003
|
|
Découplé
|
- 10 7590
|
32 274,6
|
- 3,33
|
0,0035
|
Évolution des pratiques agricoles d’intensification
réduite
Dès avant la mise en œuvre de la NRC, un début de réduction du
recours aux intrants agricoles était observé (figure 4).
La notion de « production intégrée » était promue pour inciter
les producteurs à utiliser moins d’intrants chimiques. Avec la
réforme de la PAC, l’Espagne a mis en place le paiement d’une
incitation, appelée mesure agri-environnementale, allouée aux
producteurs qui s’engageaient dans la « production intégrée ». Dès
2007, les trois quarts des producteurs ont adhéré au nouveau mode
de production. Parmi les règles à respecter, les producteurs
devaient cesser la technique de semis sous plastique qui permettait
des semis plus précoces (et donc aussi une espérance de rendement
plus élevée). Le recours aux engrais était fortement abaissé
(tableau 2), surtout pour ce qui
concerne l’azote dont la dose maximale admise devait être
inférieure à 120 unités fertilisantes par hectare, soit moitié
moindre que ce qui était pratiqué en « culture conventionnelle ».
Le tableau 2 montre qu’en
réalité les producteurs ont utilisé des quantités bien moindres
d’engrais après l’application de la NRC, attestant d’une démarche
délibérée d’extensification et de réduction des coûts.
Le recours aux pesticides, notamment aux herbicides, devait
être aussi réduit. Cette option explique la fréquence de champs de
coton totalement enherbés lors des deux campagnes 2006-2007 et
2007-2008.
Les pratiques culturales d’extensification évoquées ci-dessus
expliquent la forte baisse des coûts directs totaux par hectare de
coton, - 42 %, comme on peut le voir dans la figure 4. Elles
permettent aussi de comprendre l’effondrement observé du rendement
qui découle d’une espérance de rendement réduite par des semis plus
tardifs et des apports d’engrais moindres ainsi que d’une
protection insuffisante contre les adventices ou les ravageurs.
La tendance d’extensification paraît bien ancrée. Selon les
producteurs rencontrés en 2007, la poursuite de la culture
cotonnière va se faire avec une baisse de l’utilisation des
intrants chimiques (tableau 3).
Tableau 2 Comparaison des intrants nécessaires par mode
de production.Table 2. Comparison of needed inputs according to
production systems.
|
Dose observée en production conventionnelle (avant la NRC)
|
Dose maximale autorisée en production intégrée (après la NRC)
|
Doses observées en 2006
|
|
Azote
|
200-250 UF/ha
|
118,3 UF/ha
|
90 UF/ha
|
|
Phosphore
|
120 UF/ha
|
96 UF/ha
|
30 UF/ha
|
|
Potasse
|
75-125 UF/ha
|
96 UF/ha
|
25 UF/ha
|
Tableau 3 Perception des producteurs sur l’évolution du
recours aux facteurs de production à l’avenir (% réponses).Table 3.
Growers’ opinions on the use of production factors in the future (%
of answers).
|
Forte hausse
|
Faible hausse
|
Stable
|
Faible baisse
|
Forte baisse
|
Total
|
|
Investissement en équipements
|
7,7
|
7,7
|
73,1
|
3,8
|
7,7
|
100,0
|
|
Emploi d’engrais
|
0,0
|
0,0
|
34,6
|
26,9
|
38,5
|
100,0
|
|
Emploi de pesticides
|
0,0
|
0,0
|
34,6
|
23,1
|
42,3
|
100,0
|
|
Emploi de semences de qualité
|
0,0
|
3,8
|
65,5
|
19,2
|
11,5
|
100,0
|
Impacts socio-économiques et industriels
Ces impacts concernent l’environnement, la résorption de
l’industrie d’égrenage du coton-graine et l’incidence sur
l’économie locale de l’Andalousie.
Impacts environnementaux
Sur le plan environnemental, l’impact de la NRC est positif du fait
de la diminution importante de l’utilisation des intrants
chimiques. La pollution par le plastique utilisé pour le semis
est arrêtée. La pollution des nappes phréatiques par l’azote
des engrais est fortement réduite.
Un autre effet positif, mais plus subtil, concerne une meilleure
efficience de l’utilisation de l’eau d’irrigation. C’est le
résultat combiné d’une réallocation des terres irriguées entre les
cultures, d’une part, et, d’autre part, d’une réduction de
l’intensité de l’irrigation des cultures de coton (Granado
et al., 2009b ; Lorite et Arriaza, 2009). Ce changement
dans l’irrigation participe aussi à la démarche d’extensification
qui se détourne de la maximisation des rendements recherchée
auparavant.
Impacts sur l’industrie d’égrenage
Ces impacts sont bien rapportés dans l’étude d’impact commanditée
par la Commission européenne en 2007, étude pour laquelle les
autorités provinciales de l’Andalousie, y compris l’auteur de cet
article, ont fourni les données nécessaires.
Dès 2007, il était observé qu’en raison de la baisse de la
production de 60 % les usines d’égrenage n’ont fonctionné, en
moyenne, qu’à 40 % de leurs capacités, augmentant fortement le coût
fixe unitaire de transformation. Le coton livré est davantage
chargé en impureté, ce qui a diminué d’un point le rendement à
l’égrenage. En conséquence, le coût moyen d’égrenage a augmenté de
60 %, en passant de 92,69 à 148 euros/t. Alors que toutes les
usines d’égrenage opéraient au-dessus du seuil de rentabilité avant
la NRC, une seule d’entre elles a franchi ce seuil en 2006-2007. Au
cours de cette campagne, cinq usines sont restées inactives tandis
qu’une entreprise a définitivement fermé. La baisse globale
d’activité des usines d’égrenage a induit une perte de 1 900
journées de travail permanent et de 376 postes temporaires.
Le préjudice économique subi par le secteur de l’égrenage est
estimé à plus de 25 millions d’euros.
La perte de rentabilité de l’industrie de l’égrenage procède en
réalité de plusieurs processus socio-économiques que l’étude
commanditée par la Commission européenne a omis de préciser.
La réforme du régime du coton a exercé un effet immédiat non
seulement sur la quantité de coton-graine que les égreneurs ont
reçu, mais aussi sur la qualité de celui-ci. Concernant la qualité,
le nouveau système n’encourage pas suffisamment les producteurs à
livrer du coton dans les meilleures conditions de
propreté2 et d’humidité. La prise en compte de la
qualité ne peut s’appliquer qu’au paiement couplé (35 %) alors que
la majeure partie de l’aide, le paiement découplé (65 %), est
indépendante de la qualité du coton livré aux égreneurs. Du point
de vue industriel, un degré d’humidité supérieur se traduit par des
coûts énergétiques plus élevés lors du processus de séchage. Par
ailleurs, une charge forte en impuretés du coton-graine conduit à
un coton de moindre qualité après égrenage, et ce au prix d’un coût
accru de nettoyage et d’usure des scies des égreneuses.
Avec la NRC, les égreneurs ont perdu des garanties dans le
recouvrement de certains coûts d’opération. Le paiement de
5,31 euros pour 100 kilos de coton-graine (la
différence entre le prix objectif et le prix minimum payé à
l’agriculteur) qui était versé aux égreneurs est supprimé ; il
était destiné à couvrir les frais de transport du coton-graine de
l’exploitation à l’usine ainsi que les frais d’égrenage.
Les égreneurs sont par ailleurs soumis directement aux
fluctuations du prix du coton-fibre ; le décalage dans le temps
entre la vente du coton-fibre et l’achat du coton-graine peut
induire un déficit si le prix mondial a baissé après l’achat aux
producteurs.
Depuis l’application de la NRC, le coût du transport du
coton-graine est supporté par les producteurs. L’importance de ce
coût – qui est fonction de l’éloignement du producteur d’une usine
d’égrenage, mais aussi de la capacité du producteur à organiser le
transport – a une incidence sur la décision du producteur à
récolter et à livrer ou non son coton. Ce phénomène explique
que l’effet de la baisse de la production cotonnière est
inégalement réparti entre les égreneurs. Les égreneurs situés
dans les zones à plus grande concentration de la production ont été
moins pénalisés. Cela explique pourquoi certaines usines d’égrenage
ont cessé temporairement ou définitivement leurs activités dès
2006.
Impacts négatifs sur l’économie locale
La majeure partie du coton était cultivée dans quelques communes du
sud de l’Espagne, comme le montre la figure 5. Au-delà de
la répercussion économique globale du recul du coton, l’impact
socio-économique à court terme dans ces communes est encore plus
marqué par la perte d’emplois saisonniers agricoles et industriels.
Pour ces communes du sud de l’Andalousie, contrairement au
centre et au nord-est, il existe peu de cultures alternatives en
raison de la salinité des sols. Cette région avait déjà subi un
choc économique avec la réforme européenne dans le secteur de la
betterave sucrière. La NRC provoque un choc encore plus
important car le coton tenait une place économique plus grande que
la betterave sucrière.
Avant la NRC, la production de coton représentait 5,5 % de la
valeur totale de la production agricole dans trois provinces
(Cordoue, Cadix et Jaén) et 9 % dans le cas de Séville.
La mise en œuvre de la NRC a entraîné une réduction de la part
du coton dans le secteur agricole, comme illustré sur la figure 6.
En termes de contribution à la valeur de la production agricole,
le coton et la betterave sucrière ont baissé, les mêmes causes de
réforme du régime de soutien induisant les mêmes effets. Cette
baisse de la contribution relative est accentuée par l’augmentation
des prix des céréales et des oléagineux qui ont accru les valeurs
de ces derniers produits. Maintenant que cette augmentation de prix
de ces produits est résorbée après une période de baisse, la baisse
de la valeur totale de la production agricole en Andalousie va
devenir plus visible.
Impacts sociaux
L’application de la NRC a eu un effet négatif sur l’emploi. L’effet
sur l’emploi industriel est déjà évoqué dans l’analyse des effets
sur l’industrie de l’égrenage. Les effets sur les emplois
agricoles sont directement liés aux changements des pratiques
culturales des producteurs de coton.
La production de coton est une culture assez exigeante en
main-d’œuvre. Comme pour d’autres facteurs de production, le
recours à son utilisation a été réduit. Avant la NRC, la production
de coton absorbait en Andalousie les deux tiers de la main-d’œuvre
agricole totale employée dans les cultures arables irriguées
(Consejería de Agricultura y Pesca, 2005). Cela équivaut à environ
5 500 travailleurs à temps plein. Dans certaines communes du
sud de l’Andalousie, elle emploierait jusqu’à 80 % de la
main-d’œuvre agricole totale.
Après la NRC, le nombre de jours-hommes a été réduit de 43 %,
comme indiqué dans le tableau 4.
Cette réduction résulte directement de plusieurs changements dans
les pratiques culturales. L’arrêt de la technique de semis sous
film plastique a réduit la demande en main-d’œuvre ; il en est de
même quand on épand moins d’engrais et de pesticides.
Le changement des programmes d’irrigation, en partie lié à la
sécheresse, a conduit à réduire les tours d’arrosage qui sont
consommateurs de main-d’œuvre (pour le déplacement des tuyaux).
Enfin, la décision de certains exploitants de ne pas récolter,
surtout quand le prix du coton-graine n’est pas attrayant (cas de
2006) a une incidence directe sur le moindre besoin en
main-d’œuvre.
Tableau 4 Évolution du recours à la main-d’œuvre
agricole par système d’irrigation et mode de culture.Table 4.
Evolution of the use of agricultural labour according to irrigation
and mulching modes.
|
Système d’irrigation
|
Mode de culture
|
2003-2004 – 2005-2006
|
2006-2007
|
|
Sup. coton (ha)
|
Jour-homme/ha
|
Total jours-hommes
|
Sup. coton (ha)
|
Jour-homme/ha
|
Total jours-hommes
|
|
Pluvial
|
Air libre
|
2 812
|
8,25
|
23 205
|
3 436
|
8,25
|
28,345
|
|
Aspersion
|
Plastique
|
4 026
|
20,65
|
83 140
|
---
|
---
|
---
|
|
Air libre
|
10 187
|
18,65
|
189 989
|
14 087
|
15,05
|
212,016
|
|
Goutte-à-goutte
|
Plastique
|
10 117
|
18,65
|
188 688
|
---
|
---
|
---
|
|
Air libre
|
16 535
|
16,65
|
275 311
|
12 474
|
15,35
|
191,477
|
|
A la raie
|
Plastique
|
22 239
|
18,70
|
415 872
|
---
|
---
|
---
|
|
Air libre
|
21 988
|
16,70
|
367 206
|
32 819
|
13,70
|
449,624
|
|
Total
|
87 906
|
---
|
1 543 411
|
62 816
|
---
|
881,462
|
Conclusion
Depuis l’épisode de la sécheresse de 1993-1995, la production
cotonnière en Espagne s’était stabilisée en fluctuant entre
300 000 et 350 000 tonnes de coton-graine au cours
de la période 1996-2005. Avec l’application de la NRC en 2006, la
superficie consacrée au coton a baissé de plus de 30 %, mais la
baisse de la production a été encore plus forte, car le rendement
moyen est tombé au tiers de la valeur antérieure. L’Espagne a
aujourd’hui le niveau de rendement de l’Afrique de l’Ouest alors
qu’elle figurait parmi les pays aux rendements les plus élevés.
La baisse du rendement est liée à un changement des pratiques
culturales, orienté vers une réduction du recours aux intrants
agricoles ou vers l’extensification. Les entretiens avec les
producteurs indiquent que ce changement est associé à la NRC.
Le modèle de régression linéaire confirme aussi l’incidence de
la modification du régime de soutien; incidence qui est plus forte
que la sécheresse qui s’est abattue sur l’Andalousie.
L’application de la NRC a eu un impact positif sur le plan
environnemental, mais les autres effets sont plus pénalisants pour
l’Espagne. La réduction de 60 % de la production a fortement
diminué la rentabilité des sociétés d’égrenage. La fermeture
des usines d’égrenage est engagée dès 2006 et va se poursuivre,
entraînant avec elle des pertes d’emplois permanents et saisonniers
dans le secteur industriel. Cette baisse de rentabilité ne procède
pas seulement de la réduction de la quantité de coton-graine à
égrener, elle résulte aussi de plusieurs mesures de la NRC comme la
suppression de la garantie de la couverture des coûts de transport
du coton-graine et des frais d’égrenage, la perte d’une certaine
protection contre les fluctuations du marché mondial du coton-fibre
et le transfert du coût de transport du coton-graine aux
producteurs.
La perte d’emplois agricoles est aussi conséquente.
La réduction de ces emplois dans les exploitations de coton
est estimée à 43 % alors que le coton représentait la principale
opportunité de travail pour les salariés agricoles.
Les effets économiques et sociaux de la NRC, aux plans agricole
et industriel, sont importants. Ils le sont surtout pour les
communes d’Andalousie où la production cotonnière est
concentrée.
L’amendement de la NRC en juin 2008 n’a concerné que
l’obligation de récolter le coton-graine pour toucher le paiement
couplé. Ce changement ne modifiera pas les processus
techniques et économiques engagés qui sont responsables de la
baisse de la production. La plupart des producteurs livraient
déjà leur coton même quand ils n’étaient pas obligés de récolter.
Cet amendement n’ayant pas retenu la condition d’un rendement
minimum en plus de l’obligation de récolte, l’on peut craindre que
le déclin de la production cotonnière ne se poursuive en Espagne,
avec ses effets socio-économiques négatifs, au moins à court
terme.
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www.europarl.europa.eu/intcoop/acp/60_09/pdf/speech_mandelson_fr.pdf
[consulté le 7/05/2009].
1 Ces entretiens font partie des travaux
conduits dans le cadre du Projet ISSCRI, financé par la Commission
européenne et coordonné par le Centre de coopération internationale
en recherche agronomique pour le développement (Cirad).
2 La différence avec les prix mondiaux pour
chaque catégorie n’est pas suffisamment élevée pour encourager une
production de coton de qualité maximale dans le système productif
espagnol.
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