ARTICLE
Auteur(s) : David L
Tschirley1, Colin
Poulton2, Nicolas Gergely3, Patrick
Labaste4, John Baffes5, Duncan Boughton6, Gérald Estur7
1Rm. 87 Agriculture Hall Michigan State University
East Lansing MI 48824-1039 États-Unis
2Centre for Development, Environment and Policy School
of Oriental and African Studies (SOAS) Thornhaugh Street Russell
Square London WC1H 0XG Royaume Uni
37, rue Claude Bernard 75005 Paris France
4Agriculture and Rural Development East Asia and Pacific
(EAP) The World Bank MSN MC 9-347 1818 H St. NW Washington DC 20433
États-Unis
5Development Prospects Group The World Bank MSN MC 2-200
1818 H St. NW Washington DC 20433 États-Unis
6Rm. 207 Agriculture Hall Michigan State University East
Lansing MI 48824-1039 États-Unis
7La Beaudellerie 37160 - Marcé-sur-Esves France
La production de coton a augmenté trois fois plus vite en
Afrique subsaharienne que dans le reste du monde au cours des 20
dernières années (Goreux et Macrae, 2002). Le coton constitue un
élément majeur du commerce extérieur de plus de 15 pays
africains et est une source vitale de revenus monétaires pour des
millions de petits exploitants agricoles. Par ailleurs, les
filières coton font l’objet de fortes préoccupations dans
l’ensemble du continent, surtout dans les pays d’Afrique de l’Ouest
et du Centre qui sont confrontés à deux décennies de productivité
stagnante au niveau des exploitations, à plusieurs années de crises
financières graves et, dans certains pays de la région, à des
baisses sévères de la production au cours des deux dernières
campagnes. Bien que les problèmes soient moins aigus en Afrique
orientale et australe, la productivité des exploitations est la
moitié de ce qu’elle est en Afrique de l’Ouest et du Centre et
certains des meilleurs exploitants rencontrent actuellement de
graves problèmes de remboursement du crédit. En bref, toutes les
filières cotonnières de la région éprouvent des difficultés
importantes à créer une base solide de croissance durable.
Les secteurs africains du coton ont des difficultés à relever
ces défis dans un contexte institutionnel plus diversifié que celui
qui prévalait il y a 15 ans. Les réformes structurelles
des secteurs cotonniers d’Afrique orientale et australe ont débuté
il y a 12 à 15 ans. En Afrique de l’Ouest et du Centre, la
nécessité d’assurer la continuité des services fournis aux
exploitants agricoles, comme les affrontements idéologiques sur les
rôles respectifs du marché et des pouvoirs publics dans ces
systèmes, a été un argument majeur pour que les acteurs des
filières adoptent une approche beaucoup plus prudente. Cependant
certains pays (Burkina Faso, Bénin) ont entrepris des réformes
sérieuses, quoique très différentes. Les conséquences de ces
transformations structurelles sur les performances des filières
cotonnières sont curieusement mal comprises. Dans tous les pays,
quelles que soient la nature et l’importance des changements
structurels effectués, les systèmes cotonniers sont continuellement
en évolution.
Dans une analyse antérieure des systèmes coton libéralisés
d’Afrique orientale et australe, Poulton et al. (2004) ont
conclu qu’une concurrence accrue n’est pas nécessairement associée
à de meilleures performances. Cet article adapte l’approche
conceptuelle de Poulton et al. et l’applique à neuf pays
d’Afrique (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Mali, Mozambique,
Tanzanie, Ouganda, Zambie et Zimbabwe)1, dans le but de
vérifier si les conclusions de cet article restent valables cinq
ans après, en intégrant la zone géographique d’Afrique de l’Ouest
et du Centre caractérisée par un historique et des institutions
nettement différents, et en utilisant une série beaucoup plus riche
et complète d’indicateurs de performances, comme c’est le cas
ici2. Cet article génère ainsi de nouvelles analyses qui
peuvent permettre aux décideurs politiques et aux acteurs des
filières de dépasser les questions idéologiques, de mieux anticiper
les défis probables et d’évaluer les réponses souhaitables en
fonction du type de filière dans lequel ils opèrent.
La première partie de cet article décrit l’approche empirique et
conceptuelle adoptée, tandis que la deuxième partie examine les
conclusions empiriques et la dernière partie présente la synthèse
finale.
Approche empirique et conceptuelle
Concurrence et coordination
En suivant Poulton et al. (2004) on définit la coordination
comme « des mesures – publiques ou privées – conçues pour faire
agir les acteurs… de manière commune ou complémentaire ou vers un
objectif commun ». Les exemples de coordination comprennent la
régulation par le public du comportement des entreprises, les
accords au sein du secteur privé sur les normes de qualité et
l’application des contrats (éventuellement renforcés par des
dispositions légales), des règles requérant des contributions
conjointes des acteurs à des fonds de recherche sectoriels ou
encore des accords de zonage variétal pour réduire les risques de
mélange de variétés. La poursuite d’une coordination efficace
« peut nécessiter des mesures conçues pour empêcher les acteurs de
poursuivre des objectifs ou chemins contraires ». Cette approche
est plus réaliste que l’idéal néoclassique de concurrence parfaite
qui suppose que la coordination est complètement assurée par le
mécanisme des prix. En réalité, le besoin évident de coordination
horizontale provient d’au moins deux facteurs négligés par la
perspective néoclassique : la spécificité des biens (biens qui ont
peu ou pas de valeur en dehors de la raison pour laquelle ils ont
été achetés, comme une égreneuse de coton) et la fourniture de
biens collectifs spécifiques au secteur (recherche, vulgarisation,
qualité du coton)3. Poulton et al. ont conclu que,
dans la mesure où une concurrence parfaite n’existe pas, il «
devient plus vraisemblable qu’il existera une forme de compromis
entre la concurrence et la coordination ». Cette hypothèse de
compromis est au cœur d’une typologie des secteurs cotonniers
autour de laquelle cet article est organisé.
Typologie des secteurs cotonniers africains
Nous identifions cinq types de secteur coton en Afrique
subsaharienne, en fonction de la structure du marché du
coton-graine et du cadre réglementaire dans lequel les entreprises
fonctionnent. Ces deux facteurs influencent la concurrence
entre les entreprises et leur capacité de coordination, ce qui nous
permet de générer des hypothèses vérifiables en matière de
performances.
La figure 1 représente
les filières étudiées dans la typologie, avec indication des
changements qui ont pu se produire dans les structures sectorielles
depuis le début des réformes en 1994. Les traits pleins
indiquent des changements ayant abouti, alors que les pointillés
représentent des changements en cours.
Nous distinguons les secteurs « réglementés » et les secteurs «
fondés sur le marché ». Du fait que tous les marchés fonctionnent
avec un certain type de cadre de régulation, « réglementé » dans ce
contexte désigne un secteur dans lequel la concurrence pour l’achat
de coton-graine est interdite. Les systèmes de marché peuvent
être concentrés (deux acheteurs dominants et 3 à 4 autres sociétés
plus petites, comme en Zambie) ou concurrentiels (comme en Tanzanie
avec plus de 30 acheteurs). À l’intérieur du groupe des
secteurs réglementés, les monopoles nationaux ne comportent qu’une
seule entreprise (souvent publique), alors que les secteurs à
monopoles locaux comptent plusieurs entreprises, généralement
privées. Les secteurs hybrides constituent un groupe
diversifié, fruit de tentatives de libéralisation d’un monopole
national tout en préservant la fourniture de crédit intrants et
d’autres prestations (Bénin) ou de résolution de problèmes
introduits par la libéralisation dans un secteur comptant de
nombreux acheteurs (Ouganda). La distinction importante entre
ceux-ci et d’autres secteurs est que les hybrides sont des secteurs
« réglementés » qui ne vont pas jusqu’à instaurer des monopoles ; à
part cela, leur forme peut être très diverse.
Les secteurs concurrentiels incitent fortement à l’efficacité,
mais éprouveront probablement des difficultés à assurer la
coordination entre les entreprises pour la fourniture du crédit
intrants, pour la vulgarisation agricole, et la gestion de la
qualité de la fibre de coton. Les monopoles nationaux
résolvent le problème de coordination en consolidant les activités
en aval dans une seule entreprise, mais incitent peu à
l’efficacité. Les systèmes concentrés et les monopoles locaux
se trouvent vraisemblablement à un niveau intermédiaire dans chaque
dimension.
Nous identifions cinq défis principaux pour les secteurs
cotonniers africains à majorité de petites exploitations familiales
: i) fourniture de crédit intrants aux exploitants ; ii contrôle de
la qualité ; iii) recherche et vulgarisation ; iv) paiement d’un
prix attractif pour le coton-graine ; et v) contrôle des coûts. En
l’absence d’un organisme gouvernemental de réglementation
compétent, nous supposons que les monopoles locaux et nationaux
ainsi que les secteurs concentrés, étant plus aptes à assurer la
coordination entre les entreprises d’égrenage, relèveront plus
efficacement les trois premiers défis alors que des secteurs
concurrentiels feront mieux face aux deux derniers.
Cadre analytique, indicateurs empiriques et performance
escomptée
La performance du secteur coton peut être évaluée à différents
niveaux. Tout d’abord, les processus et services sous le contrôle
direct des entreprises cotonnières et d’autres acteurs comportent
la génération de biens collectifs, les prestations de services aux
producteurs de coton, les tarifs du coton-graine et les mécanismes
d’amélioration de la qualité. Les indicateurs de processus
mesurent la performance dans ces domaines. Ces processus, sous
le contrôle des acteurs, contribuent à la performance sur les
revenus des exploitants, la compétitivité générale et l’impact
macroéconomique, mais ne la déterminent pas complètement.
Ce sont les éléments mesurés par nos indicateurs de résultats.
Le tableau 1 présente la
synthèse de nos indicateurs et de la performance anticipée par type
de secteur. Les prévisions sont plus claires pour les
indicateurs de processus et pour les indicateurs de résultats
intermédiaires (rendement et rapport coût-efficacité de
l’entreprise) que pour les indicateurs de résultats finaux, car
plus d’un processus peut contribuer à un résultat et un type
sectoriel particulier peut avoir une performance forte dans un cas
mais médiocre dans l’autre. Donc, dans le tableau 1, « aucune prévision claire » indique
une question empirique méritant plus de recherche.
Tableau 1 Indicateurs clés de performance du secteur du
coton et performance anticipée par type de secteur.Table 1. Key
indicators of cotton sector performance, and expected performance
by sector type.
|
Type d’indicateur
|
Mesuré par
|
Performance anticipée
|
|
Monopoles nationaux et locaux
|
Secteur concentré
|
Secteur concurrentiel
|
|
Indicateurs de processus
|
|
Qualité et marketing
|
Prime moyenne réalisée estimée sur l’indice A dans les marchés
mondiaux (dollars US/livre de fibre)
|
Moyenne - contrôle élevé des approvisionnements mais les primes
dépendent de la culture des dirigeants et de l’efficacité des
réglementations
|
Élevée
|
Faible
|
|
Établissement des prix
|
Pourcentage moyen du prix franco camion payé aux exploitants
|
Faible si laissée uniquement au soin des entreprises
|
Faible
|
Élevée
|
|
Prestation de crédit intrants
|
a) pourcentage des exploitants de coton recevant un crédit
intrants,
|
Élevée
|
Moyenne
|
Faible
|
|
b) adéquation/qualité des offres de crédit intrants, le cas
échéant
|
|
c) taux de remboursement
|
Élevée
|
Moyenne
|
Faible
|
|
Vulgarisation
|
a) pourcentage des entreprises fournissant de l’assistance
|
Élevée
|
Moyenne
|
Faible
|
|
b) évaluation qualitative
|
|
Recherche
|
Nombre de variétés mises en production et renouvelées ces dix
dernières années
|
Élevée
|
Moyenne
|
Faible
|
|
Indicateurs de résultats intermédiaires
|
|
Rendement
|
Kilos de coton-graine produits par hectare
|
Élevée
|
Élevée
|
Faible
|
|
Coût-efficacité de l’entreprise
|
Prix ajusté à la ferme par rapport au coût franco camion (dollars
US/kg de soie)
|
Faible
|
Moyenne
|
Élevée
|
|
Indicateurs de résultats finaux
|
|
Bien-être des exploitants
|
Revenus par jour de travail de la famille (dollars US/jour)
|
Aucune prédiction claire
|
|
Compétitivité générale
|
Rapport du coût total franco camion à la valeur totale franco
camion
|
Aucune prédiction claire
|
|
Macro-impact
|
a) valeur ajoutée totale par habitant (y compris valeur des ventes
de graines)
|
Aucune prédiction claire
|
|
b) contribution budgétaire nette par habitant (taxes payées moins
les transferts reçus)
|
Sources des données
Les données proviennent de différentes sources. Les études de
cas menées dans tous les pays en 2006 et 2007 ont permis
de réunir des renseignements sur la production, les rendements, les
coûts de production, les prix payés aux exploitants, la structure
des secteurs et les cadres réglementaires, la chronologie et la
nature des efforts de réforme du secteur ainsi que d’autres
aspects. Les données de budget d’exploitation reposent sur des
discussions avec des groupes représentatifs dans sept des neuf pays
d’étude (Cameroun et Bénin exceptés). Les structures des coûts
des entreprises d’égrenage sont basées sur les données comptables
communiquées par les entreprises des pays d’Afrique de l’Ouest et
du Centre, et sur des interviews avec un certain nombre
d’entreprises d’égrenage représentatives dans les pays d’Afrique
orientale et australe4. Pour permettre les comparaisons,
les coûts ne prennent pas en compte les coûts des investissements,
car selon l’entreprise d’égrenage, les investissements peuvent être
financés par des capitaux propres ou par des prêts à moyen et long
termes. Les estimations de coûts dans la plupart des cas
datent de 2006, et sont converties en dollars US au taux de change
en vigueur (de l’année civile 2005 pour le Mozambique). Pour le
Cameroun et le Burkina Faso, les coûts correspondent respectivement
aux saisons 2004-2005 et 2003-2004, en raison du manque de données
plus récentes.
Performances des filières coton
Qualité
En général, le niveau de qualité est remarquablement conforme aux
attentes générées par la typologie (tableau 2)5. Le secteur
concentré de la Zambie est celui qui présente la meilleure
performance et le Zimbabwe présente également une bonne
performance. L’effet du système concurrentiel de la Tanzanie est
illustré par sa décote de 2 cents/livre, l’Ouganda obtient de
meilleurs résultats, bien qu’une partie de la différence soit due à
sa plus grande part de coton égrené au rouleau. La performance
médiocre du Mozambique résulte de son système de monopole local
pratiquement non réglementé. La performance de l’Afrique de
l’Ouest et du Centre est variable mais se situe généralement entre
les extrêmes de la Zambie, d’une part, et de la Tanzanie et du
Mozambique, d’autre part. C’est le Cameroun qui s’en sort le mieux
de la région, le Mali étant pour sa part le moins bien loti.
Tableau 2 Synthèse du niveau de qualité dans les pays
couverts par cette étude, en 2007.Table 2. Summary information on
quality performance in study countries.
|
Pays
|
Type de secteur
|
Prime moyenne pondérée estimée par rapport à
l’indice A (cents US /livre)
|
|
Cameroun
|
Monopole national
|
+ 2
|
|
Mali
|
Monopole national
|
+ 0
|
|
Burkina Faso
|
Monopole local
|
+ 1
|
|
Mozambique
|
Monopole local
|
- 2
|
|
Zambie
|
Marché concentré
|
+ 4
|
|
Zimbabwe
|
Marché concentré (devenant concurrentiel)
|
+ 3
|
|
Tanzanie
|
Concurrentiel
|
- 2
|
|
Ouganda
|
Hybride (structure concurrentielle)
|
+ 1
|
|
Bénin
|
Hybride
|
+ 1
|
Fixation des prix
Le tableau 3 montre la part du prix
du coton-fibre franco camion reçue par les exploitants ces 10
dernières années. Les prix aux producteurs pour le
coton-graine sont convertis en équivalents-fibre en utilisant le
rendement moyen à l’égrenage ; par ailleurs, les coûts des intrants
supportés par les entreprises sont ajoutés pour montrer le profit
net des exploitants. L’indice A Cotlook est ajusté aux coûts
franco camion en fonction des coûts de transit au port et
d’expédition. Des estimations des primes moyennes de qualité
pour chaque pays sont ensuite ajoutées pour estimer la valeur
reçue, carreau usine d’égrenage. Le rapport de ces deux
valeurs montre la part de coût franco camion payée aux exploitants.
Quatre tendances se distinguent en Afrique orientale et
australe. Premièrement, le Mozambique (le seul secteur de monopole
de la région) a payé les prix les plus bas pendant les deux
périodes. Deuxièmement, les parts de prix au Zimbabwe et en Zambie
(secteurs concentrés) étaient élevées pendant les cinq années
consécutives à la réforme, mais ont considérablement chuté de 2000
à 2005. Troisièmement, sur l’ensemble de la période post-réforme en
Afrique orientale et australe, la Tanzanie et l’Ouganda ont
clairement payé une plus grande part du coût franco camion aux
exploitants.
Enfin, les parts de prix en Afrique de l’Ouest et du Centre ont
considérablement augmenté de 2000 à 2005, reflétant le rôle accru
des organisations d’exploitants (promu par les pressions
politiques) dans l’établissement de prix qui ne sont pas
soutenables, comme en témoignent les énormes déficits sectoriels
dans tous les pays à l’exception du Cameroun.
Tableau 3 Pourcentages du prix de la fibre franco
camion revenant aux producteurs.Table 3. Summary of producer shares
of FOT lint price (percent).
|
Pays
|
1995 à 1999
|
2000 à 2005
|
1995 à 2005 (post-réforme en Afrique orientale et
australe)
|
|
Cameroun
|
61
|
73
|
68
|
|
Mali
|
52
|
76
|
65
|
|
Burkina Faso
|
57
|
73
|
66
|
|
Mozambique
|
52
|
48
|
50
|
|
Zambie
|
63
|
55
|
59
|
|
Zimbabwe
|
69
|
49
|
58
|
|
Tanzanie
|
65
|
70
|
68
|
|
Ouganda
|
72
|
68
|
70
|
|
Bénin
|
62
|
71
|
67
|
Crédit intrants et vulgarisation
Les indicateurs objectifs de performance du système d’intrants sont
comparables dans toute l’Afrique de l’Ouest et du Centre (tableau 4), avec une couverture
exhaustive des exploitants dans les zones cotonnières bénéficiant
d’offres d’intrants similaires.
Des histoires très différentes compliquent la comparaison des
deux monopoles locaux. Le Burkina Faso a adopté un système de
monopole local avec trois compagnies en 2004 (les organisations de
producteurs détenant une part du capital social de chaque
compagnie), alors que le système du Mozambique remonte à la fin des
années 1980. Historiquement, la production du coton au Mozambique a
utilisé beaucoup moins d’intrants externes. De ce fait, la
qualité des offres d’intrants du Burkina est bien supérieure et
moins variable entre les entreprises alors que les crises de
crédits intrants impayés ont gravement affecté le Mozambique.
Les deux secteurs concurrentiels (Tanzanie et Ouganda) ont vu
l’effondrement de leurs systèmes de vulgarisation et d’intrants
immédiatement après les réformes. Ils se rapprochent le plus
de l’idéal du marché concurrentiel, mais ils ont nécessité la
participation la plus constante du gouvernement pour assurer la
fourniture d’intrants aux exploitants. L’Ouganda a mieux réussi sur
ce plan, mais ironiquement il n’a pas connu une aussi bonne
croissance de production que la Tanzanie ces dernières années.
Les deux secteurs concentrés (Zimbabwe et Zambie) ont bien
fonctionné sur le crédit intrants, mais chacun a été menacé par
l’entrée de nouvelles entreprises moins engagées sur les actions de
productivité, aboutissant dans chaque cas à une crise des
remboursements des crédits intrants. Un point clé est que, dans
l’environnement institutionnel faible de l’Afrique subsaharienne,
des systèmes concentrés peuvent être instables, avec une tendance à
évoluer vers une structure plus concurrentielle aux dépens de la
vulgarisation et du crédit intrants.
Tableau 4 Synthèse des systèmes d’approvisionnement en
intrants et de leur performance.Table 4. Summary of input supply
systems and their performance.
|
Pays
|
Indicateurs
|
|
Réception de crédit intrants de coton
|
Adéquation/qualité des offres d’intrants reçues à
crédit
|
Taux de remboursement de crédit
|
|
Cameroun
|
~ 100 % des exploitants de coton ; > 90 % de tous les
exploitants des zones de coton
|
Graine traitée, urée, engrais composés, pesticides, certains
herbicides. Peu ou pas d’ajustement aux différentes conditions
agroéconomiques
|
95 à 99 %. A chuté à 90 % en 2006
|
|
Mali
|
~ 100 % des exploitants de coton ; > 90 % de tous les
exploitants des zones de coton
|
Graine traitée, urée, engrais composés, pesticides, certains
herbicides, questions sur la qualité des graines et sur
l’adéquation des engrais reçus
|
95 %. A chuté à 90 % dès 2001
|
|
Burkina Faso
|
~ 100 % des exploitants de coton ; > 85 % de tous les
exploitants de toute la zone de coton
|
Graine traitée, urée, engrais composés, pesticides, certains
herbicides. Peu ou pas d’ajustement aux différentes conditions
agroéconomiques
|
95 %
|
|
Mozambique
|
~ 100 % des exploitants de coton ; > 80 % de tous les
exploitants des zones de coton clés
|
Très variable d’une entreprise à l’autre. Mélange de graines
traitées et non traitées. Certains pesticides. Peu ou pas
d’engrais
|
Très variable 60 à 90 %
|
|
Zambie
|
~ 100 % des exploitants de coton ; 30 à 35 % de tous les
exploitants des districts de coton
|
Graine traitée, pesticides (5 à 6 pulvérisations), engrais
foliaires, graine et certains pesticides de tiers.
|
Généralement 85 à 98 %. Moins de 70 % pendant les crises
|
|
Zimbabwe
|
90 à 95 % des exploitants de coton ; 70 à 80 % de tous les
exploitants des zones principales de coton
|
Cotco : graine traitée, engrais, produits chimiques. Certaines
entreprises plus récentes, uniquement graines et certains produits
chimiques
|
90 %. A chuté depuis début 2000
|
|
Tanzanie
|
0 %
|
(livret, pas de crédit) graine non traitée, quantités de produits
chimiques insuffisantes pour la pleine pulvérisation
|
Non applicable
|
|
Ouganda
|
(ventes au comptant subventionnées) ~ 100 % des exploitants de
coton
|
(crédit implicite) Très variable, car les exploitants peuvent
acheter ce qu’ils veulent. Ils utilisent tous des graines
traitées. Presque tous utilisent des insecticides
|
|
Rendements et revenus des exploitants
Les rendements en Afrique orientale et australe de nos jours se
situent à environ la moitié des rendements moyens d’Afrique de
l’Ouest et du Centre (tableau 5).
Les deux régions montrent une variation importante des
rendements selon les types d’exploitant. Les causes de cette
variation entre groupes varient selon les régions. L’accès
différentiel aux intrants est un facteur important en Afrique
orientale et australe, alors qu’en Afrique de l’Ouest et du Centre,
les différences d’équipements en matériels de traction animale sont
essentielles.
Les productions moyennes supérieures en Afrique de l’Ouest et du
Centre par rapport à l’Afrique orientale et australe ne résultent
pas de productions supérieures dans les meilleurs groupes mais
d’une plus grande proportion d’exploitants classés dans le meilleur
groupe. C’est le résultat de l’effort soutenu au fil de nombreuses
années de recherche, de prestation de crédit intrants et de
vulgarisation.
Le Zimbabwe est le meilleur producteur d’Afrique orientale et
australe, alors que la Zambie et la Tanzanie sont difficiles à
différencier. Par conséquent, les secteurs concurrentiels d’Afrique
orientale et australe ont obtenu de meilleurs résultats que les
secteurs coordonnés sur les tarifs mais ne sont pas parvenus à
compenser leur infériorité au niveau des prestations de
service.
Tableau 5 Synthèse de rendement moyen et de revenus par
journée de travail, 2006-2007.Table 5. Summary of average yield and
returns per labor day.
|
Pays
|
Rendement moyen
|
Revenus moyens pondérés par journée de travail (dollars
US)
|
|
Cameroun
|
1 167
|
1,34
|
|
Mali
|
1 030
|
1,70
|
|
Burkina
|
1 088
|
1,54
|
|
Mozambique
|
575
|
0,48
|
|
Zambie
|
671
|
0,91
|
|
Tanzanie
|
556
|
1,09
|
|
Zimbabwe
|
910
|
1,23
|
|
Ouganda
|
562
|
0,88
|
Coût-efficacité de l’entreprise, compétitivité générale
et impact macroéconomique
Le tableau 6 présente les quatre
derniers indicateurs :
- – efficacité de l’entreprise : coût total ajusté à la
ferme comparé aux coûts franco camion, à l’exclusion du prix payé
aux exploitants, des taxes et fonctions critiques (extension,
recherche, entretien des routes), ainsi que de la valeur de la
graine. Les deux derniers facteurs sont repris en compte
lorsque nous considérons la compétitivité générale et les
macro-impacts ;
- – compétitivité générale du secteur : rapport du coût
total franco camion au chiffre d’affaire total franco camion. Pour
ajuster les coûts à la ferme aux coûts franco camion, nous ajoutons
le prix d’achat, les impôts sur les bénéfices, les subventions aux
intrants payées par les entreprises et tout ce que ces dernières
payent pour la recherche, la maintenance des routes et autres biens
collectifs. Les taxes intégrées aux coûts ne sont pas
déduites. Les chiffres d’affaires d’entreprise sont basés sur
des prix d’indice A, les primes de qualité et la valeur des ventes
de graine. Les rapports supérieurs à 1,0 indiquent que le
secteur génère des déficits ;
- – macro-impact 1 : valeur totale ajoutée per capita
de la ferme à l’égrenage, en utilisant la définition largement
acceptée de valeur ajoutée ;
- – macro-impact 2 : contribution budgétaire nette
per capita. Impôts totaux payés moins le soutien budgétaire
nécessité par le secteur en 2006.
Sur les quatre indicateurs, les systèmes concentrés et
concurrentiels en Zambie, Zimbabwe et Tanzanie présentent la
meilleure performance : les coûts d’entreprise figurent parmi les
plus bas, la compétitivité générale est forte (sans pénaliser les
exploitants par des prix très bas, comme au Mozambique), ils
génèrent une forte valeur ajoutée per capita, tout en produisant
les plus fortes contributions aux budgets nationaux.
Tableau 6 Indicateurs d’efficacité de l’entreprise,
compétitivité générale et macro-impact.Table 6. Indicators for
company efficiency, overall competitiveness, and macro impact.
|
Pays
|
Date de recueil de données
|
Efficacité de l’entreprise : coûts d’entreprise ajustés
totaux
|
Compétitivité générale du secteur : coût/chiffre d’affaires
franco camion
|
Valeur totale ajoutée per capita
|
Contribution budgétaire nette per capita
|
|
Cameroun
|
2003-2004
|
30,8
|
0,99
|
4,36
|
0,08
|
|
Mali
|
2004-2005
|
44,6
|
1,15
|
2,98
|
(2,47)
|
|
Burkina Faso
|
2006-2007
|
37,4
|
1,05
|
8,84
|
(0,81)
|
|
Mozambique
|
2005
|
38,4
|
0,80
|
1,74
|
0,07
|
|
Zambie
|
2006-2007
|
31,9
|
0,76
|
6,34
|
0,17
|
|
Zimbabwe
|
2006-2007
|
25,5
|
0,85
|
5,59
|
0,18
|
|
Tanzanie
|
2005-2006
|
21,4
|
0,83
|
3,05
|
0,14
|
|
Ouganda
|
2005-2006
|
31,9
|
0,93
|
0,47
|
0,02
|
Conclusion
Cette étude a développé un cadre conceptuel cohérent faisant appel
à une large gamme d’indicateurs de performance, pour évaluer les
performances passées, les évolutions probables et les réponses
souhaitables en termes de politiques et de programmes pour les
filières cotonnières africaines. Les indicateurs empiriques ne
sont pas parfaits : certaines données (au Cameroun et au Burkina
Faso) sont moins récentes que d’autres, l’accès aux données n’est
pas similaire dans tous les pays (généralement les monopoles
nationaux fournissent des donnés plus détaillées sur l’égrenage) et
la qualité des informations peut être inégale d’un pays à l’autre.
Cependant, nous ne connaissons pas d’autre étude qui ait développé
une telle gamme d’indicateurs permettant des comparaisons entre
autant de pays ; ce travail devrait donc fournir une base de
référence valable pour des études futures dans ce domaine.
L’étude met en évidence deux points clés. Premièrement, aucun
type de secteur ne peut être considéré le meilleur sans ambiguïté.
Deuxièmement, les attentes générées par l’approche conceptuelle et
la typologie ont été matérialisées de plusieurs manières.
Le type du secteur exerce une influence majeure et prévisible
sur les défis les plus difficiles à relever par un secteur.
La performance est néanmoins sensible à d’autres facteurs tels
que la puissance des organisations d’exploitants, la capacité de
réglementation de l’État et les antécédents du secteur.
Nos conclusions confirment largement celles énoncées par Poulton
et al., à savoir qu’« une plus grande concurrence n’est pas
nécessairement associée à une meilleure performance du système » et
que « le rôle approprié pour l’État dépend du type de secteur ».
Notre recherche confirme également la conclusion que les systèmes
concentrés fonctionnent bien sur une vaste plage d’indicateurs tout
en demandant peu de l’État, mais assurent moins de revenus pour les
exploitants que dans les systèmes concurrentiels.
La présente étude aboutit toutefois à d’autres résultats
importants qui accroissent l’aptitude des décideurs politiques et
des acteurs des filières à anticiper les problèmes et à évaluer les
réponses préférables.
Premièrement, les secteurs concentrés ont tendance à être
instables et à se transformer en une structure plus
concurrentielle. Cette instabilité est associée à une faible
capacité de réglementation et au coût relativement bas des
investissements en traitement du coton.
Deuxièmement, alors que le nombre d’acheteurs de coton augmente,
une concurrence accrue peut compromettre les prestations de service
ainsi que la qualité de la fibre avant d’augmenter les revenus des
exploitants.
Troisièmement, une fois un système concurrentiel établi, il est
difficile de revenir à un secteur concentré ; si des systèmes
concurrentiels changent, c’est vraisemblablement à la suite d’un
choix conscient d’orientation vers un système hybride ou un
monopole local.
Quatrièmement, la faible fertilité du sol en Afrique de l’Ouest
et du Centre et les aléas pluviométriques suggèrent qu’un secteur
concurrentiel peut présenter une performance médiocre dans la
région sauf si les organisations d’exploitants sont assez fortes
pour assurer un vaste accès aux intrants. Mais la plupart de ces
organisations ne semblent pas assez fortes pour cela dans un proche
avenir. Passer à un marché entièrement privatisé qui permet la
concurrence entre entreprises, même si le marché est initialement
concentré, constitue donc une proposition risquée pour les pays de
l’Afrique de l’Ouest et du Centre.
Le gouvernement a un rôle fondamental à jouer dans tous les
types de secteur cotonnier. Dans les systèmes concurrentiels, la
coordination nécessaire est vraisemblablement assurée par une
organisation centrale, mais sa responsabilité à l’égard des usines
d’égrenage et des exploitants doit être renforcée.
Les programmes à long terme (fertilité des sols, promotion de
la traction animale, etc.), importants pour la réduction de la
pauvreté, doivent être soutenus dans ces systèmes. Un comité
public-privé du coton ou l’association des usines d’égrenage
peuvent avoir à travailler en collaboration avec les gouvernements
locaux ou avec des donateurs pour développer de tels
programmes.
Le défi clé pour le gouvernement dans les secteurs concentrés
est d’aider à développer un régime de réglementation prenant en
compte les forces et faiblesses du modèle concentré.
Ces secteurs peuvent nécessiter des barrières modérées à
l’entrée, au niveau de l’égrenage. Par ailleurs, l’engagement à
augmenter la productivité des exploitants et à améliorer la qualité
doit figurer parmi les tout premiers critères de sélection.
Les mécanismes d’établissement des prix, de préférence en
collaboration avec les organisations d’exploitants, peuvent
nécessiter d’être plus formalisés que ne l’est le système actuel
d’imposition des prix par les grandes entreprises de coton.
La tendance actuelle en Afrique de l’Ouest et du Centre s’écarte
des monopoles nationaux et se rapproche des monopoles locaux.
Plusieurs priorités apparaissent. Premièrement, une meilleure
efficacité peut être obtenue si des entreprises privées jouent un
plus grand rôle. Deuxièmement, l’établissement des prix doit
fournir aux entreprises une assurance raisonnable d’obtenir un
rendement satisfaisant du capital investi. Les comités
interprofessionnels présentant des organisations d’exploitants
renforcées doivent jouer des rôles clés lors de ces négociations de
prix, mais ils doivent prendre en compte des projections réalistes
pour les prix internationaux. Troisièmement, des règles claires
d’évaluation et de réattribution des zones à monopole local doivent
être développées car leur absence s’est révélé être une cause
majeure de l’échec observé au Mozambique.
Mais, si les monopoles nationaux doivent évoluer vers des
secteurs concentrés, le gouvernement doit empêcher leur instabilité
par des réglementations qui favorisent le maintien de structures
concentrées, tout en assurant le paiement de prix rémunérateurs aux
producteurs.
Pour terminer, il faut noter qu’une information de haute qualité
est cruciale pour évaluer correctement les performances et les
tendances d’évolution des filières cotonnières africaines et pour
fournir les indications nécessaires aux prises de décision en
matière de politiques et de programmes d’appui.
Les institutions de régulation et de coordination dans ces
secteurs – interprofessions, Cotton Boards, et autres – devraient
se préoccuper d’obtenir ce type d’informations et de les rendre
régulièrement et publiquement disponibles pour tous les acteurs
intéressés, du privé aussi bien que du public.
Références
[Badiane et al., 2002] Badiane O, Ghura D, Goreux L, Masson P.
Cotton sector strategies in West and Central Africa. Washington
(DC) : World Bank, 2002.
[Estur, 2008] Estur G. Quality and marketing of African cotton.
Background paper for Tschirley, Poulton, and Labaste, eds.
Comparative analysis of organization and performance of African
cotton sectors: Learning from reform Experience. Washington
(DC) : World Bank, 2008.
[Fichet, 1996] Fichet M. L’impact de la privatisation dans
les pays africains de la zone Franc. Coton et Développement
1996 ; 20 : 8-18.
[Fok, 2006] Fok M. Liberalization and globalization: Trojan
horse for the cotton traders’ domination in Francophone Africa.
Proceedings ’26th IAAE Conference’, Gold Coast, Queensland,
Australia, 2006.
[Gibbon] Gibbon P. Free competition without sustainable
development? Tanzanian cotton sector liberalisation, 1994/95 to
1997/98. J Dev Stud 1999 ; 36 : 128-50.
[Goreux et Macrae, 2002] Goreux L, Macrae J. Liberalizing the
cotton sector in SSA: Part I, Main issues. Washington (DC) : Banque
mondiale, 2002 (document ronéotypé, non publié).
[Larsen, 2002] Larsen M. Is oligopoly a condition of
successful privatization? The case of cotton in Zimbabwe. Journal
of Agrarian Change 2002 ; 2 : 185-205.
[Lele et al., 1989] Lele U, Van de Walle N, Gbetiobouo M. Cotton
in Africa: An analysis of differences in performance. MADIA
Discussion Paper No. 7. Washington (DC) : World Bank,
1989.
[Varangis et al., 1995] Varangis P, Larson D, Thigpen E. What
does experience in other cotton producing countries suggest for
policy reforms in Francophone Africa. Washington (DC) : World
Bank, Commodity Policy and Analysis Unit, 1995.
[Poulton et al., 2004] Poulton C, Gibbon P,
Hanyani-Mlambo B, et al. Competition and coordination in
liberalized african cotton market systems. World Development
2004 ; 32 : 519-36.
[Tschirley et al.,] Tschirley D, Poulton C, Labaste P.
Comparative analysis of organization and performance of African
cotton sectors: Learning from experience of cotton sector reform in
Africa. Washington (DC) : Banque mondiale, 2009.
1 Voir Tschirley et al. (2009) pour
plus de détails.
2 Il existe une littérature abondante sur
le coton en Afrique qui ne peut pas être couverte dans cet article.
Outre les travaux cités dans le texte, on mentionnera plus
particulièrement ceux de Badiane et al. (2002), Fichet (1996),
Fok (2006), Gibbon (1999), Larsen (2002), Lele et al. (1989)
et Varangis et al. (1995).
3 D’autres biens publics importants comme
les routes ne sont pas spécifiques au secteur cotonnier.
4 Au Mozambique, un seul égreneur,
considéré comme représentatif des entreprises les moins efficaces,
a accepté de fournir des renseignements sur les coûts.
5 Voir Estur (2008) et Tschirley
et al. (2009) pour plus de détails sur la qualité et sur le
mode de génération de ces données.
|