ARTICLE
Auteur(s) : Paul Gonthier
Cemagref Unité EPBX 50, avenue de Verdun 33612 Cestas
cedex France
Historiquement présent dans un grand nombre des fleuves
européens (Rioni, Danube, Ebre, Guadalquivir, Guadiana, Gironde,
Seine, Rhin, Elbe, etc.), issu d’une filiation estimée à plus de
300 millions d’années, l’esturgeon européen,
Acipenser sturio, a achevé sa disparition au siècle dernier, à
l’exception d’une population relictuelle issue du bassin de la
Gironde (figure
1).
Les causes de sa disparition sont multiples et peuvent avoir une
hiérarchie différente selon les bassins : dégradation des frayères
liée aux aménagements fluviaux et aux extractions de granulats,
obstacles à la migration par la construction de barrages,
altération des nourriceries juvéniles estuariennes par les travaux
portuaires, dégradation de la qualité des eaux et pollutions,
accroissement de la pression de pêche estuarienne et littorale,
réglementation de la pêche inadaptée et braconnage.
La dernière population mondiale de l’espèce, réalisant sa phase
de reproduction en Garonne et en Dordogne et sa croissance juvénile
en estuaire de la Gironde, a perdu progressivement de son abondance
au XXe siècle. Mais elle a accéléré son déclin à
partir des années 1960 en subissant une forte altération de ses
habitats fluvioestuariens, par l’accroissement des besoins de
granulats liés au développement « moderne » et une surexploitation
halieutique à tous ses stades, juvéniles et adultes, dans les zones
estuariennes comme sur le plateau littoral qu’elle fréquente, de
l’embouchure de la Gironde à celle de la Baltique.
Les captures annuelles, estimées à près de 2 500 poissons sur le
bassin continental, se sont réduites à moins d’un millier dans les
années 1960, pour n’atteindre que quelques dizaines de spécimens
dans les années 1980, lorsqu’une réglementation plus stricte puis
une interdiction totale ont pu être mises en place en Gironde.
La protection totale de l’espèce, adoptée en 1982 par la France,
suivie d’une protection européenne par la Convention de Berne par
le classement de l’espèce en annexe II, en 1998, n’a pas suffi à
enrayer le déclin de cette dernière population. Soumise, par
méconnaissance du statut ou par insuffisance des contrôles, à des
débarquements assez systématiques lors de captures accidentelles,
la fréquence des retours de géniteurs n’a cessé de décroître,
entraînant une raréfaction des occasions annuelles de
reproduction.
Travaux du Cemagref
Les premiers travaux conduits par le Cemagref (Institut français de
recherche pour l’ingénierie de l’agriculture et de
l’environnement), dans les années 1975, ont permis d’évaluer l’état
de la population et d’alerter sur la situation de l’espèce. À
partir des années 1980, sur le constat que les reproductions
naturelles sont devenues rares et n’ont plus un niveau suffisant,
les recherches s’orientent vers la mise au point de techniques de
reproduction assistée, fondées sur la capture de géniteurs
sauvages. La concomitance de captures accidentelles déclarées
par les professionnels de Gironde a permis de réussir deux
reproductions, en 1980 et 1985, sans parvenir, cependant, à nourrir
les larves.
La nécessité de mieux maîtriser les techniques de reproduction
et d’élevage des esturgeons, sans pouvoir expérimenter sur une
espèce devenue aussi rare, a conduit les chercheurs du Cemagref et
de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) à se
rapprocher des équipes russes qui conduisaient, à cette époque, des
programmes de repeuplement d’esturgeon pour soutenir leurs
populations. De ces contacts proviendront les deux lots
successifs d’alevins d’une espèce d’esturgeon d’eau douce des
fleuves sibériens, Acipenser baeri, qui ont été importés, en
France, dans la station de l’Inra à Donzac, dans les Landes, où ont
été réalisés par le Cemagref les essais d’élevage puis de
reproduction de ces spécimens.
Cette espèce ne s’est pas avérée le modèle biologique
d’esturgeon le plus proche de l’esturgeon européen, mais a permis
des progrès substantiels dans les techniques d’élevage et dans la
compréhension de la physiologie de ces espèces. La croissance
et les possibilités de reproduction maîtrisée de ces spécimens ont
également généré, après transfert de savoir-faire aux pisciculteurs
du Sud-Ouest, la naissance d’une filière de production de chair
puis de caviar d’esturgeon sibérien d’élevage (Williot, 2009).
Cette activité, fruit indirect du programme de recherche sur
l’esturgeon européen, a permis, à la France, de créer une filière
originale et longtemps leader mondial du caviar d’élevage.
Développée par de nouveaux pays producteurs, elle peut se
substituer à l’exploitation des populations naturelles d’autres
espèces d’esturgeon, toutes menacées au niveau mondial, en
facilitant l’application des interdictions d’exportation et en
limitant les risques de braconnage. Les effets bénéfiques de
cette substitution ne doivent, cependant, pas masquer les risques
liés à l’échappement de ces espèces d’élevage (Lazard et Lévêque,
2009).
À partir des années 1990, le nombre de géniteurs capturés
accidentellement en Gironde est devenu très faible (un à quelques
poissons déclarés par an), tandis que les reproductions annuelles
s’espacent (pas de reproduction constatée de 1989 à 1993). L’espoir
de réaliser de nouvelles reproductions à partir de géniteurs
sauvages s’est amenuisé, conduisant au choix d’acclimater les
derniers juvéniles issus des reproductions des années 1980, en
espérant pouvoir les élever en bassin jusqu’à la maturité sexuelle.
Une station d’expérimentation spécifique fut alors réalisée par le
Cemagref, à Saint-Seurin, sur l’Isle, avec l’aide de la région
d’Aquitaine, grâce au succès de la filière élevage, pour acclimater
une vingtaine d’esturgeons européens, en testant de multiples
solutions d’alimentation, afin d’obtenir leur reprise pondérale,
après de longues phases de jeûne.
L’obtention de deux contrats européens sur le programme LIFE
Nature (L’instrument financier pour l’environnement), de 1994 à
2001, a permis de construire un bâtiment d’élevage adapté à la
conservation de cette espèce et de poursuivre les recherches en
milieu naturel, pour tenter de sauver cet esturgeon devenu
extrêmement rare (Elie, 1997 ; Rochard, 2002).
Les circonstances ont facilité la réussite de ce programme,
grâce à une dernière reproduction naturelle de cette espèce en 1994
et à la réussite d’une première reproduction assistée en 1995,
permise par la capture, la même semaine, de deux géniteurs sauvages
(Williot et al., 2000). La réussite de l’élevage larvaire a
alors permis d’obtenir 9 000 alevins déversés à plusieurs stades en
Garonne et en Dordogne. La conservation d’une partie de ces
larves de 1995 et la capture d’une fraction des juvéniles nés
naturellement en 1994 ont assuré la constitution du stock ex situ
dans le bâtiment d’élevage dédié à cette espèce, en vue de
l’obtention de futurs géniteurs. Pour sécuriser ce stock unique,
une fraction de ces juvéniles a été confiée à l’Institut des eaux
douces de Berlin.
Les recherches en milieu naturel, réactivées par ces deux
nouvelles reproductions, ont porté sur l’évaluation de la
population (marquage-recapture), sur l’étude des habitats de
reproduction et de croissance juvéniles (télémétrie) et sur l’étude
du régime trophique (lavage gastrique). Parallèlement, ont été
conduits des efforts de sensibilisation des pêcheurs estuariens et
littoraux, et de leur environnement proche (autorités maritimes,
criées, mareyeurs) pour limiter des risques de capture et établir,
par des témoignages précis, l’aire de répartition actuelle de
l’espèce.
Ce n’est qu’après 12 à 15 années de gestion précautionneuse
de ces juvéniles, alimentés essentiellement de crevette blanche, du
fait des torsions létales apparues sur les poissons sevrés sur
aliment sec, que sont apparues les premières maturités mâles puis
femelles, permettant de tenter, à partir du printemps 2005, les
premières reproductions.
La première reproduction, à partir de géniteurs ayant effectué
leur croissance en captivité, a été réussie le 25 juin 2007 avec
une femelle (née en 1994 et pesant 8,5 kg) et deux mâles (nés
en 1984, 24,0 kg et en 1994, 17,6 kg) permettant
l’obtention d’un peu plus de 11 000 larves. Elle a permis de
réaliser, après trois mois d’élevage et de marquage chimique des
poissons, un alevinage expérimental de 7 400 poissons (de
3,4 g et 80 mm de longueur en moyenne) sur les sites de
reproduction historique de l’espèce de Garonne et de Dordogne, les
21 et 24 septembre 2007. Des lots d’alevins (720 sujets) ont
été conservés pour conforter les stocks conservatoires de
Saint-Seurin et de Berlin, une cinquantaine de juvéniles gardés
jusqu’à l’âge d’un an pour suivre leurs déplacements et
caractériser leurs habitats par télémétrie, après marquage et
relâcher en Dordogne.
Objet de soins constants durant ces trois mois, nourries jour et
nuit avec de minuscules crustacés (Artemia salina) puis avec
des vers de vase (Chironomus sp.) avant que ne leur soit
proposée une alimentation diversifiée en aliments naturels
(chironomes, moules, crevettes), complétée par des aliments
artificiels, la survie de ces larves a été très satisfaisante (68 %
de l’éclosion au stade alevin de trois mois) en permettant de
tester des techniques d’élevage plus efficientes.
Trois nouvelles reproductions ont pu être obtenues l’année
suivante, les 29 mai et 18 juin 2008, à partir de trois femelles
(années 1994 et 1995) et de quatre mâles (années 1970, 1984 à 1988,
1994) élevés en station, sur un lot de 13 femelles et 13 mâles
sélectionnés sur des critères morphologiques et physiologiques
confirmés par biopsie. La cryoconservation du sperme a,
notamment, pu être testée avec succès. Ces nouvelles
reproductions ont permis la production de près de 95 000 larves à
l’éclosion, avec un excellent taux de survie (85 %). Après élevage
sur les lots en conditions de production, 80 000 larves ont été
introduites en Garonne et en Dordogne, en septembre 2008 à
80-90 jours (4,5 g de poids moyen et 90 mm de
longueur), permettant de se rapprocher de l’objectif d’un soutien
de 200 000 à 400 000 larves chaque année, en fonction du niveau de
survie estuarienne qui pourra être constaté (figure 2). Deux mille
larves ont été conservées pour renforcer les stocks et poursuivre
les expérimentations in situ (télémétrie) et ex situ (nouvelles
modalités d’élevage).
Conclusion
Ces quatre succès ont confirmé le bien-fondé de cette stratégie
ultime pour la restauration de l’espèce, la possibilité de recourir
à la cryoconservation, les techniques d’élevage juvénile permettant
d’améliorer les taux de survie. Ils repoussent les risques de
disparition de l’espèce de 15 à 20 ans, mais ils ne
garantissent pas le succès de la restauration, essentiellement
dépendante du niveau de mortalité liée aux captures en mer.
Ils permettent de tester de nouvelles techniques d’élevage
plus efficientes pour améliorer l’économie de la filière de
conservation et de restauration de cette espèce. Ils ouvrent
la possibilité d’engager le transfert de l’élevage juvénile vers
des producteurs et de développer des partenariats pour la
restauration de cette espèce phare sur d’autres bassins européens.
Si la population de la Gironde, bassin relictuel de l’espèce, doit
être renforcée par priorité, la situation de population unique
reste fragile et doit inciter à créer d’autres populations, en
suivant les principes du Plan international de restauration de
l’esturgeon européen adopté par la Commission de Berne, en novembre
2007.
Ces 35 années d’effort collectif pour sauver une espèce
d’une disparition certaine (figure 3) n’auront de sens
que si les obligations de conservation des habitats sont respectées
et si les pêcheurs confirment par leur attitude journalière leur
sélectivité dans la gestion des ressources, en relâchant les
esturgeons européens qu’ils remontent habituellement vivants lors
de leurs actions de pêche, geste indicateur d’une activité
responsable et soucieuse de l’environnement.
Références
Elie, 1997 Elie P. Restauration de l’esturgeon européen
Acipenser sturio. Contrat LIFE rapport final du programme
d’exécution. Bordeaux : Cemagref, 1997.
Lazard et Lévêque, 2009 Lazard J, Lévêque C.
Introductions et transferts d’espèces de poissons d’eau douce. Cah
Agric 2009 ; 18 : 157-63.
Rochard, 2002 Rochard E, ed. Restauration de l’esturgeon
européen Acipenser sturio, Rapport scientifique Contrat LIFE
no B-3200/98/460. Bordeaux : Cemagref, 2002.
Williot et al, 2000 Williot P, Brun R, Pelard M,
Mercier D. Unusual induced maturation and spawning in an
incidentally caught adult pair of critically endangered European
sturgeon, Acipenser sturio L. J Appl Ichthyol 2000 ;
16 : 279-81.
Williot, 2009 Williot P. Élevage de l’esturgeon sibérien
(Acipenser baerii Brandt) en France. Cah Agric 2009 ; 18 : 189-94.
Doi : 10.1684/agr.2009.0292
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