ARTICLE
Auteur(s) : Thomas
Poméon1,2, François Boucher3,4,5,
Fernando
Cervantes1, Stéphane
Fournier6
1Centro de Investigaciones Económicas, Sociales y
Tecnológicas sobre la Agroindustria y la Agricultura Mundial
(CIESTAAM) Universidad Autónoma de Chapingo Carretera
México-Texcoco Km. 38.5 CP 56230 Texcoco Edo. de México Mexique
2CIRAD UMR Innovation F-34398 Montpellier France
3CIRAD UMR Innovation Mexico DF Mexique
4CIRAD UMR Innovation F-34398 Montpellier France
5IICA Insurgentes Sur 1106 5to piso 03100 Mexico DF
6Montpellier Supagro UMR Innovation 1101, avenue
d’Agropolis BP 5098 F-34033 Montpellier cedex 1
Le secteur laitier mexicain connaît depuis des décennies une
crise structurelle épisodiquement aggravée par des crises
sectorielles et nationales conjoncturelles. Le tournant libéral
pris par les politiques publiques au Mexique et l’ouverture des
marchés a affecté un secteur laitier national hétérogène et mal
organisé pour affronter de tels enjeux (Cervantes, 2003).
Les bassins laitiers sont des zones de production de lait,
centrées autour d’un groupe d’acheteurs, pouvant être analysées
comme des concentrations territoriales d’activité. En tant que
telle, « la capacité d’activation des ressources spécifiques,
naturelles, patrimoniales ou produites dans le cadre de réseaux
d’acteurs » (Requier-Desjardins, 2004) peut générer une
efficacité collective. À condition d’être effective…
La proximité géographique entre acteurs d’un même bassin, ainsi
que les bénéfices potentiels de la coordination de leurs actions,
pourraient conduire à la mise en place de régulations et de
stratégies coopératives. Néanmoins, on assiste plutôt à une
situation de blocage de l’action collective, véritable frein au
développement.
Les formes de coordination et de coopération ont été étudiées
dans deux bassins laitiers mexicains : Tizayuca (Hidalgo) et
Tlaxco (Tlaxcala). La notion mobilisée est celle des Systèmes
agroalimentaires localisés (Syal). Ceux-ci se caractérisent par un
ensemble de ressources, activées ou non par des actions collectives
destinées à mettre en valeur le territoire et ses composantes pour
améliorer l’efficacité collective d’une filière locale (Boucher,
2004). Cette approche offre une perspective générale sur une
filière, dans ses dynamiques verticales et horizontales,
sectorielles et territoriales, économiques et sociales. La notion
de proximité sera mobilisée pour approfondir notre réflexion. Elle
est considérée comme la base de l’efficacité collective des Syal et
s’exprime en avantages passifs et actifs (Boucher, 2004). On
distingue la proximité géographique, liée à la distance, de la
proximité organisationnelle, communautaire et professionnelle
(Fournier et al., 2005). La proximité communautaire se réfère aux
liens identitaires unissant les membres d’un même groupe autour
d’une histoire et de valeurs communes. La proximité professionnelle
se concrétise dans un ensemble d’usages, de règles et
d’organisations, qui régissent les comportements et les
interactions entre personnes exerçant une même activité.
Après une présentation de la situation historique et
socio-économique de chaque bassin, nous nous concentrerons sur
l’analyse des différentes formes de coordination et de coopération.
Pour plus de précisions sur les cas étudiés, on peut consulter
Poméon et al. (2007).
Présentation générale
Les deux bassins laitiers, situés au cœur du haut plateau mexicain,
présentent des caractéristiques technico-économiques très
différentes (tableau 1).
Tlaxco est un bassin laitier « traditionnel » et
rural, qui s’étend sur 560 km2. Il se caractérise
par de petites unités de production familiales associant
agriculture, élevage, revenus salariés ou issus de l’émigration. Le
niveau technologique est peu élevé, tout comme la productivité des
animaux (13,1 litres/jour/vache en moyenne). La production et
la vente de lait représentent une activité importante, l’élevage
étant considéré comme un bon placement du capital familial,
assurant des revenus réguliers. Le lait est généralement collecté
sans être refroidi par des collecteurs indépendants, ou directement
par les fromagers, et utilisé pour la fabrication de fromages. Une
partie du fromage produit à Tlaxco est vendue dans des crémeries
locales ; l’autre partie, majoritaire, est destinée au marché
de gros des grandes villes régionales (Mexico, Puebla, etc.). La
situation des différents acteurs (producteurs de lait, collecteurs,
fromagers ou crémiers) est relativement homogène, avec une faible
dotation en capital économique, humain et social.
Tizayuca est un bassin laitier atypique, caractérisé par une
forte densité d’unités de production laitière spécialisées et
intensives. Le Complexe agro-industriel de Tizayuca (CAIT)
concentre 20 000 vaches laitières et deux usines de
pasteurisation sur seulement 200 hectares, en périphérie
urbaine, entre les villes de México et Pachuca. Le niveau
technologique élevé permet une bonne productivité des animaux
(21,3 litres/jour/vache en moyenne). La quasi-totalité des
revenus des éleveurs provient de la vente du lait, même si depuis
quelques années ils tendent à diversifier leur activité en dehors
du CAIT. Il y a peu de différence entre les éleveurs au niveau des
systèmes de production et de commercialisation, les structures
d’exploitation et l’accès aux biens et services étant identiques.
Le lait est destiné à des agro-industries nationales et
multinationales, situées dans le bassin ou à proximité. La grande
particularité du CAIT, créé en 1976, est d’avoir été administré par
l’État jusqu’en 1990, date à laquelle il a été vendu aux éleveurs,
à l’exception de l’usine de pasteurisation (cédée à un investisseur
privé). Si les étables sont propriétés individuelles des éleveurs,
les autres structures du CAIT sont gérées par des sociétés dont ils
sont les actionnaires.
Le tableau 2 présente les
principales structures collectives identifiées dans chaque bassin.
À Tlaxco, elles sont quasi absentes alors que Tizayuca dispose de
diverses organisations. Certaines, comme CAIT SA et l’Asociación
Ganadera sont issues de l’héritage de l’administration publique du
CAIT, alors que d’autres comme l’Union de Crédit et le Grupo Real
ont été créées à l’initiative des éleveurs.
Tableau 1 Caractéristiques principales des deux bassins
laitiers.Table 1. Main features of the two dairy basins.
|
|
Tlaxco
|
Tizayuca
|
|
Caractéristiques productives
|
Production et acteurs
|
- 26 700 litres de lait/jour
- 3 550 kilos de fromage
- Environ 3 000 éleveurs
- 11 collecteurs de lait indépendants
- 25 fromagers
- 9 crémeries
- 2 industries laitières (situées à 40 km)
|
- 500 000 litres de lait/jour
- 90 éleveurs pour 112
- étables actives
- 2 industries laitières dans le bassin (dont une, le GRG,
est propriété des éleveurs)
- 4 industries plus éloignées (dans un rayon de 40 km)
|
|
Qualité du lait
|
Pas de contrôle des conditions sanitaires ni de la composition du
lait
|
Contrôle sanitaire ; lait adéquat selon les critères des
industries
|
|
Niveau d’intégration de la filière
|
Quasi inexistant
|
Partiellement intégrée (production d’intrants et gestion de
services ; 8 % du lait est industrialisé par le GRG)
|
|
Ressources matérielles
|
Origine des intrants et équipements
|
Locaux
|
En majorité importés d’autres zones du pays ou de l’étranger
|
|
Accès aux intrants et services (équipement, soins vétérinaires,
crédits, etc.)
|
Limité, pour les fromagers et les éleveurs
|
Élevé : accès à tous les intrants et services nécessaires à la
production de lait
|
|
Ressources humaines
|
Main-d’œuvre
|
Familiale et locale
|
Salariée, originaire d’autres régions
|
|
Savoir-faire
|
Traditionnel et moderne
|
Moderne
|
|
Accès aux connaissances et innovations
|
Limité
|
Élevé et diversifié : revues spécialisées, internet,
fournisseurs d’intrants, etc.
|
|
Marché
|
Type de production
|
Lait et fromages (génériques et spécifiques)
|
Lait/générique
|
|
Destination de la production
|
Fromagerie artisanale et commerçants locaux et régionaux
|
Industrie laitière moderne
|
|
Reconnaissance
|
Savoir-faire fromager reconnu dans la région
|
Marque propre du GRG ; pas de renommée particulière
|
|
Stratégie individuelle dominante
|
Concurrence basée sur les bas prix : adultération des produits
(usage de lait en poudre, graisse végétale, etc.)
|
Concurrence basée sur les bas prix : réduction maximale des
coûts de production
|
Tableau 2 Les différentes structures collectives de
Tlaxco et Tizayuca.Table 2. The different collective structures of
Tlaxco and Tizayuca.
|
Tlaxco
|
Tizayuca
|
|
Principales structures collectives
|
- - 1 groupe informel utilisant un des anciens centres collectifs
de collecte : 13 éleveurs
- - 2 groupes informels autour d’un tank à lait collectif : 3
éleveurs par groupe
- - AG : Asociación Ganadera (association d’éleveurs), inactive
depuis 1997
- - 4 groupes formels d’agriculteurs, destinés à la captation
d’appuis publics
|
- - CAIT SA : Complejo Agroindustrial de Tizayuca, Société
anonyme. Cette société, propriété des éleveurs, fournit des biens
et services pour la production et l’administration des étables et
gère la collecte du lait
- - UCACT SA : Unión de Crédito Agroindustrial y Comercial de
Tizayuca, Société anonyme, organisme de crédit, propriété des
éléveurs
- - GRG SA: Grupo Real de Tizayuca, créé en 1993, doté depuis
2002 de son usine de pasteurisation AG : Asociación Ganadera,
active
|
Coordination et coopération : étude des interactions
verticales et horizontales
Dans un Syal, il existe deux types d’avantages comparatifs :
des avantages passifs, concrétisés dans des économies d’échelle et
externalités positives (attraction des clients et fournisseurs,
main-d’œuvre qualifiée, innovation, etc.) et des avantages actifs,
liés aux actions collectives (Schmitz, 1996). Les premiers
dépendent essentiellement de la taille de la concentration et de la
densité en entreprises. Mais être dans une concentration
territoriale ne suffit pas aux acteurs pour profiter de manière
optimale de ces avantages. Pour cela, il faut tirer parti des
avantages passifs et des ressources territoriales par des actions
collectives. Celles-ci sont liées à la propension des acteurs à
coordonner leurs comportements et stratégies individuels. L’action
collective, bi- ou multilatérale, verticale ou horizontale, offre
des avantages qu’il serait difficile d’obtenir de manière isolée,
spécialement pour de petites entreprises : économies d’échelle
(achat ou vente en groupe), pouvoir de négociation, innovation,
diversification...
Des actions collectives pourraient ainsi améliorer l’efficacité
collective des bassins laitiers. Mais dans les deux cas étudiés, ce
potentiel est partiellement exploité. La situation est proche de
celle décrite dans la littérature économique sous le nom de dilemme
du prisonnier : des comportements individualistes et
opportunistes conduisent à une situation sous-optimale. Pour
l’expliquer, nous allons nous centrer sur l’étude de la physionomie
des relations, volontaires et involontaires, formelles et
informelles, verticales et horizontales.
Nous nous intéresserons tout d’abord aux relations horizontales.
Dans chaque bassin, les différents échelons de la filière lait sont
relativement homogènes : moyens de production, insertion au
marché, etc. Cette homogénéité génère une convergence dans les
pratiques et les stratégies des acteurs. Celle-ci est renforcée à
Tizayuca par les structures collectives regroupant les éleveurs.
Homogénéité des pratiques et convergence stratégique constituent a
priori un terrain favorable pour que se développe la coopération
horizontale, autour de la défense d’intérêts communs.
Cependant, les coopérations entre acteurs sont plutôt
ponctuelles, sur la base de relations familiales ou amicales :
échange de matériel, de savoir-faire, de main-d’œuvre, etc.
À Tizayuca, les limites de l’action collective s’expliquent par
la tension entre éleveurs au sein des structures collectives,
principalement due au fait que quelques producteurs (les plus gros
actionnaires et leurs alliés) concentrent pouvoir et informations,
monopolisent les places de direction et contrôlent ces structures.
Les autres se sentent exclus et considèrent qu’il y a un manque de
transparence et de professionnalisme. Ils réclament plus de
dialogue et de démocratie, pour débloquer la situation. Pourtant, à
partir des années 1980, tous les éleveurs s’étaient investis dans
la gestion du CAIT, après une certaine passivité liée à la gestion
paternaliste de l’État. En 1990, avec la privatisation du complexe,
ils deviennent leurs propres dirigeants et gestionnaires. Jusqu’au
milieu des années 1990, les coopérations se renforcent :
techniques, commerciales, financières. Les règles sont explicitées
et inscrites dans des contrats. Mais la situation s’est ensuite
dégradée pour les éleveurs (rentabilité des étables en baisse) et,
facteur aggravant, le gouvernement les a privés en 1990 de
l’élément clé de la rentabilité du complexe, l’usine de
pasteurisation. Aussi, dans ce contexte, les comportements
individualistes et opportunistes ont prévalu sur la défense des
intérêts collectifs. Les liens familiaux et amicaux et les défauts
de leadership font que personne ne veut assumer la responsabilité
de sanctionner tel ou tel éleveur pour son non-respect des règles.
Le maintien des structures collectives de Tizayuca ne peut donc pas
s’expliquer par l’action collective ou par une hypothétique
proximité professionnelle, largement déficiente. Les projets
collectifs avancent lentement et les stratégies collectives se
diluent dans des intérêts individualistes et de court terme. La
mauvaise circulation des informations entre éleveurs et l’absence
d’achats en commun en dehors de CAIT SA sont des illustrations
claires de cette situation.
À Tlaxco, dans les années 1980, la vente du lait s’organisait
autour de centres collectifs de collecte. Mais le comportement type
« passagers clandestins » de certains (mouillage du lait,
non-paiement des achats communs, etc.), non sanctionné par le
groupe, allié à l’évolution des exigences des usines collectrices
de lait, provoquèrent leur disparition. La méfiance s’est alors
généralisée, associée à un refus presque systématique de participer
à des actions collectives : « l’autre » ne
représente pas un partenaire, mais plutôt un concurrent et un
fraudeur potentiel. Fromagers et crémiers adoptent un comportement
identique. L’histoire commune des habitants et leurs interactions
dans la gestion des ejidos (système de tenure collectif des terres
établi dans les années 1930) n’ont pas permis une
institutionnalisation des interactions au sein du bassin,
l’apparition de normes et de règles liées à une appartenance
communautaire. De même qu’à Tizayuca, malgré une appartenance
affichée à la comunidad ganadera (communauté d’éleveurs), le groupe
n’agit pas comme une institution régulatrice.
Au niveau vertical, les intérêts sont plus antagonistes :
le fromager veut un lait de qualité à bas prix, l’éleveur veut
vendre son lait au meilleur prix, etc. Dans le cas de produits
génériques, sans qualification particulière, la compétitivité et la
rentabilité se jouent sur une minimisation des coûts, parfois au
détriment de la qualité. Dans la filière lait mexicaine, l’absence
ou la non-application de mécanismes publics de régulation du marché
et l’importance des importations de lait en poudre sur le marché
national, rendent les producteurs de lait vulnérables aux
conditions fixées par l’aval de la filière. La faiblesse des
organisations collectives réduit d’autant plus leur pouvoir de
négociation.
À Tlaxco, les fromagers imposent le prix et les conditions
d’achat du lait. Parallèlement, ils sont eux-mêmes soumis aux
conditions édictées par les grossistes ou détaillants en fromage.
Plus on se déplace vers l’aval, plus les marges réalisées sont
importantes. Les échelons de l’aval, en situation d’oligopsone,
tendent à dicter leurs conditions à leurs fournisseurs. La qualité
étant un critère secondaire face au prix, les possibilités de
différencier son produit et de le placer sur des marchés plus
valorisants sont très limitées. Ainsi, l’incorporation de produits
non laitiers dans les fromages est une pratique courante. Les
fromages « 100 % lait frais » doivent s’aligner en
termes de prix, en l’absence d’une différenciation claire sur le
marché avec les succédanés de fromages. La réputation régionale des
fromages de Tlaxco est au final exploitée par les seules crémeries,
qui en bénéficient en vendant un fromage présenté comme artisanal
et typique, sans avantages pour les producteurs locaux. Plus des
deux tiers du fromage vendu dans les crémeries de Tlaxco sont
pourtant produits dans d’autres bassins. Une forte concurrence
locale, fondée sur les seuls coûts, réduit donc considérablement la
capacité d’action collective alors qu’un cadre législatif adapté
pourrait permettre la valorisation de produits plus spécifiques sur
des marchés différenciés, réduisant ainsi cette concurrence
locale.
À Tizayuca, les structures collectives ont permis une
intégration verticale partielle et conféré aux producteurs des
avantages divers : économies d’échelle, pouvoir de
négociation... Mais, à l’aval, cette intégration ne concerne que
8 % du lait produit (transformé par le Grupo Real de Tizayuca
[GRG]) ; de plus, certains éleveurs adoptent un comportement
de « passager clandestin » par rapport à leur propre
entreprise, de telle façon qu’ils la fragilisent :
non-paiement des cotisations, non-apport total du lait à CAIT SA,
refus d’investir temps et capital dans les entreprises collectives,
etc. Les producteurs restent donc soumis aux aléas du marché et aux
stratégies des grands groupes laitiers, malgré une collecte
centralisée par CAIT SA. Le manque de confiance et de coopération
au sein des structures collectives freine leur développement.
Des pistes pour améliorer l’action collective
La proximité géographique favorise la répétition des échanges et
l’instauration progressive de confiance interpersonnelle.
Cependant, elle ne suffit pas pour assurer la durabilité des
relations. Elle n’implique pas une vision partagée, une convergence
de projet, comme le soulignent Filippi et Torre (2002). Il est
préférable que la proximité géographique évolue vers une proximité
organisée, ce qui ne s’est pas réalisé pour des raisons internes et
externes aux bassins étudiés ici.
Les relations restent essentiellement interpersonnelles et
familiales, souvent informelles. Les relations formelles et
structurées de Tizayuca cachent en réalité une ambiance tendue et
non coopérative. La proximité organisée est faible, si bien que les
changements du contexte sectoriel, ou le comportement de quelques
« passagers clandestins », peuvent suffire à déstabiliser
des formes de coordination et des structures collectives fragiles,
incapables de produire et de faire appliquer les règles nécessaires
à une efficacité collective durable.
Face à cette situation, des recommandations particulières
peuvent être faites pour chaque cas, dans l’idée de (re)lancer
l’action collective.
À Tizayuca, un seul but motive les éleveurs : la
rentabilité de la production laitière, par l’abaissement des coûts
et une meilleure valorisation du lait. Les structures collectives
existent et fonctionnent, mais pas de façon optimale. Méfiants, les
éleveurs préfèrent ne pas investir en temps et capital dans des
actions collectives. La gestion des entreprises requiert plus de
professionnalisme, de responsabilité et surtout de transparence. Il
s’agit de rouvrir des espaces de dialogue entre des éleveurs
divisés. Les enfants de ces éleveurs, mieux formés, pourraient
servir de base à un renouvellement de la gestion des structures
collectives. En recréant de la confiance, sur la base d’une
proximité professionnelle renforcée, il serait possible de relancer
l’engagement des éleveurs dans des actions collectives. Le GRG,
entreprise qui pourrait garantir plus d’autonomie et une meilleure
marge aux éleveurs, nécessite ainsi un investissement important,
notamment pour renforcer son capital.
À Tlaxco, la situation paraît plus complexe car tout reste à
construire et les points de convergence sont moins évidents à
saisir. Au niveau de la valorisation du fromage, Tlaxco pourrait
parier sur la réputation régionale de ses fromages (par exemple
lors de la Feria de Tlaxco) et mieux profiter du passage de
nombreux touristes. Un effort collectif sur la qualité
nécessiterait la coordination entre les acteurs de la filière et
une redistribution équitable des gains liés à une meilleure
valorisation des fromages. Malheureusement, cela ne se décrète pas
et dépend de la volonté des acteurs. Les éleveurs devraient aussi
s’organiser, pour avoir plus de poids, en amont pour diminuer leurs
coûts d’approvisionnement mais aussi en aval pour s’ouvrir de
nouvelles possibilités de commercialisation. L’entreprise publique
Liconsa offre par exemple des prix du lait plus élevés aux
producteurs qui s’organisent pour le livrer à son usine (un petit
groupe s’est déjà constitué pour cela). Une autre possibilité est
l’intégration des éleveurs vers l’aval, en créant des fromageries
collectives et/ou leur propre système de collecte du lait. Le
problème est de surpasser l’individualisme chronique des
producteurs pour s’engager, notamment financièrement, dans des
projets collectifs. L’État pourrait jouer un rôle important en
stimulant et en accompagnant ces dynamiques collectives.
Conclusion
Les réalités et les contextes des deux bassins laitiers analysés
sont très différents, mais ils permettent néanmoins de tirer des
enseignements communs relatifs à la coordination et aux dynamiques
collectives. Dans les deux cas on observe une certaine inertie de
l’action collective et des relations interprofessionnelles dominées
par l’opportunisme et l’individualisme. L’antagonisme entre
logiques individuelles et collectives, entre court terme et long
terme, empêche l’émergence de stratégies collectives.
Si les interactions favorisant l’action collective et le
développement de la proximité communautaire et professionnelle
peuvent parfois former un cercle vertueux, dans les deux cas
étudiés la méfiance généralisée et une régulation défaillante des
échanges bloquent l’émergence de stratégies collectives et
contribuent à former un cercle vicieux.
L’État, en tant qu’agent extérieur disposant d’instruments de
régulation, peut jouer un rôle clé afin de renverser ce processus.
Pourtant, il a eu tendance à jouer un rôle défavorable à
l’instauration de mécanismes de coordination et de coopération
efficaces dans les bassins laitiers : clientélisme,
paternalisme, manque d’appuis techniques, commerciaux et
organisationnels.
Les enjeux économiques, sociaux et territoriaux de la production
laitière sont pourtant importants pour ces deux bassins. Ils
concernent tout à la fois l’augmentation de la production mexicaine
de lait, l’avenir des petits producteurs laitiers, celui de la
production de fromages traditionnels, la qualité générale de
l’alimentation. Il s’agit donc de construire des projets
territoriaux cohérents pour la mise en valeur coordonnée des
ressources propres de chaque bassin laitier.
Références
Boucher, 2004 Boucher F. Syal : enjeux et difficulté d’une
stratégie collective d’activation des concentrations
d’agroindustries rurales. Le cas des fromageries rurales de
Cajamarca, Pérou. Thèse de doctorat en économie, université de
Versailles/Saint Quentin, 2004.
Cervantes, 2003 Cervantes F. Bases y propuestas para
renegociar en el TLCAN el apartado de lácteos. In :
Schwentesius R, ed. ¿El campo aguanta más?. Texcoco
(Mexique) : Ediciones Chapingo, 2003.
Filippi, 2002 Filippi M, Torre A. Organisations et institutions
locales : comment activer la proximité géographique par des
projets collectifs ? Actes du colloque « Les Systèmes
agroalimentaires localisés : produits, entreprises et
dynamiques locales », Gis Syal, 16-18 octobre 2002,
Montpellier.
Fournier et al, 2005 Fournier S, Muchnik J,
Requier-Desjardins D. Proximités et efficacité collective. Le
cas des filières gari et huile de palme au Bénin. In :
Torre A, Filippi M, eds. Proximités et changements
socio-économiques dans les mondes ruraux. Paris : Inra
éditions, 2005.
Poméon et al, 2007 Poméon T, Cervantes F,
Boucher F, Fournier S. ¿Por qué estudiar las cuencas
lecheras mexicanas? Los casos de Tizayuca. Hidalgo y Tlaxco,
Tlaxcala. Mexico : Plaza y Valdez, 2007.
Requier-Desjardins, 2004 Requier-Desjardins D. Agroindustria
rural, acción colectiva y SIALES : ¿Desarrollo o lucha contra
la pobreza? Actes du colloque « Agroindustria Rural y
Territorio », Gis Syal, 1-4 décembre 2004, Toluca
(Mexique).
Schmitz, 1996 Schmitz H. Efficacité collective :
chemin de croissance pour la petite industrie dans les pays en
développement. In : Pecqueur B, ed. Dynamiques
territoriales et mutations économiques. Paris : L’Harmattan,
1996.
|