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Les limites de l’action collective dans deux bassins laitiers mexicains


Cahiers Agricultures. Volume 17, Numéro 6, 532-6, Systèmes agroalimentaires localisés, Étude originale

DOI : 10.1684/agr.2008.0247

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Thomas Poméon, François Boucher, Fernando Cervantes, Stéphane Fournier , Centro de Investigaciones Económicas, Sociales y Tecnológicas sobre la Agroindustria y la Agricultura Mundial (CIESTAAM) Universidad Autónoma de Chapingo Carretera México-Texcoco Km. 38.5 CP 56230 Texcoco Edo. de México Mexique, CIRAD UMR Innovation F-34398 Montpellier France, CIRAD UMR Innovation Mexico DF Mexique, CIRAD UMR Innovation F-34398 Montpellier France, IICA Insurgentes Sur 1106 5to piso 03100 Mexico DF, Montpellier Supagro UMR Innovation 1101, avenue d’Agropolis BP 5098 F-34033 Montpellier cedex 1.

Résumé : Cet article s’intéresse aux problèmes de coordination et d’action collective dans deux bassins laitiers mexicains, étudiés à partir de l’approche des Systèmes agroalimentaires localisés. Au-delà des différences structurelles entre ces deux cas, la faiblesse de l’action collective et la prépondérance de comportements individualistes et opportunistes constituent un dénominateur commun. L’analyse souligne que l’homogénéité des acteurs et la proximité géographique ne sont pas suffisantes pour générer confiance et coopération au niveau horizontal. Au niveau vertical, la compétitivité se base presque exclusivement sur les coûts, exacerbant la concurrence et l’opportunisme. Pour rompre le cercle vicieux de la méfiance et de l’individualisme, le renforcement des relations entre acteurs devrait se fonder sur des projets collectifs, des buts communs.

Mots-clés : comportement collectif, coordination, Mexique, produit laitier, systèmes agroalimentaires localisés

ARTICLE

Auteur(s) : Thomas Poméon1,2, François Boucher3,4,5, Fernando Cervantes1, Stéphane Fournier6

1Centro de Investigaciones Económicas, Sociales y Tecnológicas sobre la Agroindustria y la Agricultura Mundial (CIESTAAM) Universidad Autónoma de Chapingo Carretera México-Texcoco Km. 38.5 CP 56230 Texcoco Edo. de México Mexique
2CIRAD UMR Innovation F-34398 Montpellier France
3CIRAD UMR Innovation Mexico DF Mexique
4CIRAD UMR Innovation F-34398 Montpellier France
5IICA Insurgentes Sur 1106 5to piso 03100 Mexico DF
6Montpellier Supagro UMR Innovation 1101, avenue d’Agropolis BP 5098 F-34033 Montpellier cedex 1

Le secteur laitier mexicain connaît depuis des décennies une crise structurelle épisodiquement aggravée par des crises sectorielles et nationales conjoncturelles. Le tournant libéral pris par les politiques publiques au Mexique et l’ouverture des marchés a affecté un secteur laitier national hétérogène et mal organisé pour affronter de tels enjeux (Cervantes, 2003).

Les bassins laitiers sont des zones de production de lait, centrées autour d’un groupe d’acheteurs, pouvant être analysées comme des concentrations territoriales d’activité. En tant que telle, « la capacité d’activation des ressources spécifiques, naturelles, patrimoniales ou produites dans le cadre de réseaux d’acteurs » (Requier-Desjardins, 2004) peut générer une efficacité collective. À condition d’être effective…

La proximité géographique entre acteurs d’un même bassin, ainsi que les bénéfices potentiels de la coordination de leurs actions, pourraient conduire à la mise en place de régulations et de stratégies coopératives. Néanmoins, on assiste plutôt à une situation de blocage de l’action collective, véritable frein au développement.

Les formes de coordination et de coopération ont été étudiées dans deux bassins laitiers mexicains : Tizayuca (Hidalgo) et Tlaxco (Tlaxcala). La notion mobilisée est celle des Systèmes agroalimentaires localisés (Syal). Ceux-ci se caractérisent par un ensemble de ressources, activées ou non par des actions collectives destinées à mettre en valeur le territoire et ses composantes pour améliorer l’efficacité collective d’une filière locale (Boucher, 2004). Cette approche offre une perspective générale sur une filière, dans ses dynamiques verticales et horizontales, sectorielles et territoriales, économiques et sociales. La notion de proximité sera mobilisée pour approfondir notre réflexion. Elle est considérée comme la base de l’efficacité collective des Syal et s’exprime en avantages passifs et actifs (Boucher, 2004). On distingue la proximité géographique, liée à la distance, de la proximité organisationnelle, communautaire et professionnelle (Fournier et al., 2005). La proximité communautaire se réfère aux liens identitaires unissant les membres d’un même groupe autour d’une histoire et de valeurs communes. La proximité professionnelle se concrétise dans un ensemble d’usages, de règles et d’organisations, qui régissent les comportements et les interactions entre personnes exerçant une même activité.

Après une présentation de la situation historique et socio-économique de chaque bassin, nous nous concentrerons sur l’analyse des différentes formes de coordination et de coopération. Pour plus de précisions sur les cas étudiés, on peut consulter Poméon et al. (2007).

Présentation générale

Les deux bassins laitiers, situés au cœur du haut plateau mexicain, présentent des caractéristiques technico-économiques très différentes (tableau 1).

Tlaxco est un bassin laitier « traditionnel » et rural, qui s’étend sur 560 km2. Il se caractérise par de petites unités de production familiales associant agriculture, élevage, revenus salariés ou issus de l’émigration. Le niveau technologique est peu élevé, tout comme la productivité des animaux (13,1 litres/jour/vache en moyenne). La production et la vente de lait représentent une activité importante, l’élevage étant considéré comme un bon placement du capital familial, assurant des revenus réguliers. Le lait est généralement collecté sans être refroidi par des collecteurs indépendants, ou directement par les fromagers, et utilisé pour la fabrication de fromages. Une partie du fromage produit à Tlaxco est vendue dans des crémeries locales ; l’autre partie, majoritaire, est destinée au marché de gros des grandes villes régionales (Mexico, Puebla, etc.). La situation des différents acteurs (producteurs de lait, collecteurs, fromagers ou crémiers) est relativement homogène, avec une faible dotation en capital économique, humain et social.

Tizayuca est un bassin laitier atypique, caractérisé par une forte densité d’unités de production laitière spécialisées et intensives. Le Complexe agro-industriel de Tizayuca (CAIT) concentre 20 000 vaches laitières et deux usines de pasteurisation sur seulement 200 hectares, en périphérie urbaine, entre les villes de México et Pachuca. Le niveau technologique élevé permet une bonne productivité des animaux (21,3 litres/jour/vache en moyenne). La quasi-totalité des revenus des éleveurs provient de la vente du lait, même si depuis quelques années ils tendent à diversifier leur activité en dehors du CAIT. Il y a peu de différence entre les éleveurs au niveau des systèmes de production et de commercialisation, les structures d’exploitation et l’accès aux biens et services étant identiques. Le lait est destiné à des agro-industries nationales et multinationales, situées dans le bassin ou à proximité. La grande particularité du CAIT, créé en 1976, est d’avoir été administré par l’État jusqu’en 1990, date à laquelle il a été vendu aux éleveurs, à l’exception de l’usine de pasteurisation (cédée à un investisseur privé). Si les étables sont propriétés individuelles des éleveurs, les autres structures du CAIT sont gérées par des sociétés dont ils sont les actionnaires.

Le tableau 2 présente les principales structures collectives identifiées dans chaque bassin. À Tlaxco, elles sont quasi absentes alors que Tizayuca dispose de diverses organisations. Certaines, comme CAIT SA et l’Asociación Ganadera sont issues de l’héritage de l’administration publique du CAIT, alors que d’autres comme l’Union de Crédit et le Grupo Real ont été créées à l’initiative des éleveurs.

Tableau 1 Caractéristiques principales des deux bassins laitiers.Table 1. Main features of the two dairy basins.

Tlaxco

Tizayuca

Caractéristiques productives

Production et acteurs

  • 26 700 litres de lait/jour
  • 3 550 kilos de fromage
  • Environ 3 000 éleveurs
  • 11 collecteurs de lait indépendants
  • 25 fromagers
  • 9 crémeries
  • 2 industries laitières (situées à 40 km)


  • 500 000 litres de lait/jour
  • 90 éleveurs pour 112
  • étables actives
  • 2 industries laitières dans le bassin (dont une, le GRG, est propriété des éleveurs)
  • 4 industries plus éloignées (dans un rayon de 40 km)


Qualité du lait

Pas de contrôle des conditions sanitaires ni de la composition du lait

Contrôle sanitaire ; lait adéquat selon les critères des industries

Niveau d’intégration de la filière

Quasi inexistant

Partiellement intégrée (production d’intrants et gestion de services ; 8 % du lait est industrialisé par le GRG)

Ressources matérielles

Origine des intrants et équipements

Locaux

En majorité importés d’autres zones du pays ou de l’étranger

Accès aux intrants et services (équipement, soins vétérinaires, crédits, etc.)

Limité, pour les fromagers et les éleveurs

Élevé : accès à tous les intrants et services nécessaires à la production de lait

Ressources humaines

Main-d’œuvre

Familiale et locale

Salariée, originaire d’autres régions

Savoir-faire

Traditionnel et moderne

Moderne

Accès aux connaissances et innovations

Limité

Élevé et diversifié : revues spécialisées, internet, fournisseurs d’intrants, etc.

Marché

Type de production

Lait et fromages (génériques et spécifiques)

Lait/générique

Destination de la production

Fromagerie artisanale et commerçants locaux et régionaux

Industrie laitière moderne

Reconnaissance

Savoir-faire fromager reconnu dans la région

Marque propre du GRG ; pas de renommée particulière

Stratégie individuelle dominante

Concurrence basée sur les bas prix : adultération des produits (usage de lait en poudre, graisse végétale, etc.)

Concurrence basée sur les bas prix : réduction maximale des coûts de production



Tableau 2 Les différentes structures collectives de Tlaxco et Tizayuca.Table 2. The different collective structures of Tlaxco and Tizayuca.

Tlaxco

Tizayuca

Principales structures collectives

  • - 1 groupe informel utilisant un des anciens centres collectifs de collecte : 13 éleveurs
  • - 2 groupes informels autour d’un tank à lait collectif : 3 éleveurs par groupe
  • - AG : Asociación Ganadera (association d’éleveurs), inactive depuis 1997
  • - 4 groupes formels d’agriculteurs, destinés à la captation d’appuis publics


  • - CAIT SA : Complejo Agroindustrial de Tizayuca, Société anonyme. Cette société, propriété des éleveurs, fournit des biens et services pour la production et l’administration des étables et gère la collecte du lait
  • - UCACT SA : Unión de Crédito Agroindustrial y Comercial de Tizayuca, Société anonyme, organisme de crédit, propriété des éléveurs
  • - GRG SA: Grupo Real de Tizayuca, créé en 1993, doté depuis 2002 de son usine de pasteurisation AG : Asociación Ganadera, active


Coordination et coopération : étude des interactions verticales et horizontales

Dans un Syal, il existe deux types d’avantages comparatifs : des avantages passifs, concrétisés dans des économies d’échelle et externalités positives (attraction des clients et fournisseurs, main-d’œuvre qualifiée, innovation, etc.) et des avantages actifs, liés aux actions collectives (Schmitz, 1996). Les premiers dépendent essentiellement de la taille de la concentration et de la densité en entreprises. Mais être dans une concentration territoriale ne suffit pas aux acteurs pour profiter de manière optimale de ces avantages. Pour cela, il faut tirer parti des avantages passifs et des ressources territoriales par des actions collectives. Celles-ci sont liées à la propension des acteurs à coordonner leurs comportements et stratégies individuels. L’action collective, bi- ou multilatérale, verticale ou horizontale, offre des avantages qu’il serait difficile d’obtenir de manière isolée, spécialement pour de petites entreprises : économies d’échelle (achat ou vente en groupe), pouvoir de négociation, innovation, diversification...

Des actions collectives pourraient ainsi améliorer l’efficacité collective des bassins laitiers. Mais dans les deux cas étudiés, ce potentiel est partiellement exploité. La situation est proche de celle décrite dans la littérature économique sous le nom de dilemme du prisonnier : des comportements individualistes et opportunistes conduisent à une situation sous-optimale. Pour l’expliquer, nous allons nous centrer sur l’étude de la physionomie des relations, volontaires et involontaires, formelles et informelles, verticales et horizontales.

Nous nous intéresserons tout d’abord aux relations horizontales. Dans chaque bassin, les différents échelons de la filière lait sont relativement homogènes : moyens de production, insertion au marché, etc. Cette homogénéité génère une convergence dans les pratiques et les stratégies des acteurs. Celle-ci est renforcée à Tizayuca par les structures collectives regroupant les éleveurs. Homogénéité des pratiques et convergence stratégique constituent a priori un terrain favorable pour que se développe la coopération horizontale, autour de la défense d’intérêts communs.

Cependant, les coopérations entre acteurs sont plutôt ponctuelles, sur la base de relations familiales ou amicales : échange de matériel, de savoir-faire, de main-d’œuvre, etc.

À Tizayuca, les limites de l’action collective s’expliquent par la tension entre éleveurs au sein des structures collectives, principalement due au fait que quelques producteurs (les plus gros actionnaires et leurs alliés) concentrent pouvoir et informations, monopolisent les places de direction et contrôlent ces structures. Les autres se sentent exclus et considèrent qu’il y a un manque de transparence et de professionnalisme. Ils réclament plus de dialogue et de démocratie, pour débloquer la situation. Pourtant, à partir des années 1980, tous les éleveurs s’étaient investis dans la gestion du CAIT, après une certaine passivité liée à la gestion paternaliste de l’État. En 1990, avec la privatisation du complexe, ils deviennent leurs propres dirigeants et gestionnaires. Jusqu’au milieu des années 1990, les coopérations se renforcent : techniques, commerciales, financières. Les règles sont explicitées et inscrites dans des contrats. Mais la situation s’est ensuite dégradée pour les éleveurs (rentabilité des étables en baisse) et, facteur aggravant, le gouvernement les a privés en 1990 de l’élément clé de la rentabilité du complexe, l’usine de pasteurisation. Aussi, dans ce contexte, les comportements individualistes et opportunistes ont prévalu sur la défense des intérêts collectifs. Les liens familiaux et amicaux et les défauts de leadership font que personne ne veut assumer la responsabilité de sanctionner tel ou tel éleveur pour son non-respect des règles. Le maintien des structures collectives de Tizayuca ne peut donc pas s’expliquer par l’action collective ou par une hypothétique proximité professionnelle, largement déficiente. Les projets collectifs avancent lentement et les stratégies collectives se diluent dans des intérêts individualistes et de court terme. La mauvaise circulation des informations entre éleveurs et l’absence d’achats en commun en dehors de CAIT SA sont des illustrations claires de cette situation.

À Tlaxco, dans les années 1980, la vente du lait s’organisait autour de centres collectifs de collecte. Mais le comportement type « passagers clandestins » de certains (mouillage du lait, non-paiement des achats communs, etc.), non sanctionné par le groupe, allié à l’évolution des exigences des usines collectrices de lait, provoquèrent leur disparition. La méfiance s’est alors généralisée, associée à un refus presque systématique de participer à des actions collectives : « l’autre » ne représente pas un partenaire, mais plutôt un concurrent et un fraudeur potentiel. Fromagers et crémiers adoptent un comportement identique. L’histoire commune des habitants et leurs interactions dans la gestion des ejidos (système de tenure collectif des terres établi dans les années 1930) n’ont pas permis une institutionnalisation des interactions au sein du bassin, l’apparition de normes et de règles liées à une appartenance communautaire. De même qu’à Tizayuca, malgré une appartenance affichée à la comunidad ganadera (communauté d’éleveurs), le groupe n’agit pas comme une institution régulatrice.

Au niveau vertical, les intérêts sont plus antagonistes : le fromager veut un lait de qualité à bas prix, l’éleveur veut vendre son lait au meilleur prix, etc. Dans le cas de produits génériques, sans qualification particulière, la compétitivité et la rentabilité se jouent sur une minimisation des coûts, parfois au détriment de la qualité. Dans la filière lait mexicaine, l’absence ou la non-application de mécanismes publics de régulation du marché et l’importance des importations de lait en poudre sur le marché national, rendent les producteurs de lait vulnérables aux conditions fixées par l’aval de la filière. La faiblesse des organisations collectives réduit d’autant plus leur pouvoir de négociation.

À Tlaxco, les fromagers imposent le prix et les conditions d’achat du lait. Parallèlement, ils sont eux-mêmes soumis aux conditions édictées par les grossistes ou détaillants en fromage. Plus on se déplace vers l’aval, plus les marges réalisées sont importantes. Les échelons de l’aval, en situation d’oligopsone, tendent à dicter leurs conditions à leurs fournisseurs. La qualité étant un critère secondaire face au prix, les possibilités de différencier son produit et de le placer sur des marchés plus valorisants sont très limitées. Ainsi, l’incorporation de produits non laitiers dans les fromages est une pratique courante. Les fromages « 100 % lait frais » doivent s’aligner en termes de prix, en l’absence d’une différenciation claire sur le marché avec les succédanés de fromages. La réputation régionale des fromages de Tlaxco est au final exploitée par les seules crémeries, qui en bénéficient en vendant un fromage présenté comme artisanal et typique, sans avantages pour les producteurs locaux. Plus des deux tiers du fromage vendu dans les crémeries de Tlaxco sont pourtant produits dans d’autres bassins. Une forte concurrence locale, fondée sur les seuls coûts, réduit donc considérablement la capacité d’action collective alors qu’un cadre législatif adapté pourrait permettre la valorisation de produits plus spécifiques sur des marchés différenciés, réduisant ainsi cette concurrence locale.

À Tizayuca, les structures collectives ont permis une intégration verticale partielle et conféré aux producteurs des avantages divers : économies d’échelle, pouvoir de négociation... Mais, à l’aval, cette intégration ne concerne que 8 % du lait produit (transformé par le Grupo Real de Tizayuca [GRG]) ; de plus, certains éleveurs adoptent un comportement de « passager clandestin » par rapport à leur propre entreprise, de telle façon qu’ils la fragilisent : non-paiement des cotisations, non-apport total du lait à CAIT SA, refus d’investir temps et capital dans les entreprises collectives, etc. Les producteurs restent donc soumis aux aléas du marché et aux stratégies des grands groupes laitiers, malgré une collecte centralisée par CAIT SA. Le manque de confiance et de coopération au sein des structures collectives freine leur développement.

Des pistes pour améliorer l’action collective

La proximité géographique favorise la répétition des échanges et l’instauration progressive de confiance interpersonnelle. Cependant, elle ne suffit pas pour assurer la durabilité des relations. Elle n’implique pas une vision partagée, une convergence de projet, comme le soulignent Filippi et Torre (2002). Il est préférable que la proximité géographique évolue vers une proximité organisée, ce qui ne s’est pas réalisé pour des raisons internes et externes aux bassins étudiés ici.

Les relations restent essentiellement interpersonnelles et familiales, souvent informelles. Les relations formelles et structurées de Tizayuca cachent en réalité une ambiance tendue et non coopérative. La proximité organisée est faible, si bien que les changements du contexte sectoriel, ou le comportement de quelques « passagers clandestins », peuvent suffire à déstabiliser des formes de coordination et des structures collectives fragiles, incapables de produire et de faire appliquer les règles nécessaires à une efficacité collective durable.

Face à cette situation, des recommandations particulières peuvent être faites pour chaque cas, dans l’idée de (re)lancer l’action collective.

À Tizayuca, un seul but motive les éleveurs : la rentabilité de la production laitière, par l’abaissement des coûts et une meilleure valorisation du lait. Les structures collectives existent et fonctionnent, mais pas de façon optimale. Méfiants, les éleveurs préfèrent ne pas investir en temps et capital dans des actions collectives. La gestion des entreprises requiert plus de professionnalisme, de responsabilité et surtout de transparence. Il s’agit de rouvrir des espaces de dialogue entre des éleveurs divisés. Les enfants de ces éleveurs, mieux formés, pourraient servir de base à un renouvellement de la gestion des structures collectives. En recréant de la confiance, sur la base d’une proximité professionnelle renforcée, il serait possible de relancer l’engagement des éleveurs dans des actions collectives. Le GRG, entreprise qui pourrait garantir plus d’autonomie et une meilleure marge aux éleveurs, nécessite ainsi un investissement important, notamment pour renforcer son capital.

À Tlaxco, la situation paraît plus complexe car tout reste à construire et les points de convergence sont moins évidents à saisir. Au niveau de la valorisation du fromage, Tlaxco pourrait parier sur la réputation régionale de ses fromages (par exemple lors de la Feria de Tlaxco) et mieux profiter du passage de nombreux touristes. Un effort collectif sur la qualité nécessiterait la coordination entre les acteurs de la filière et une redistribution équitable des gains liés à une meilleure valorisation des fromages. Malheureusement, cela ne se décrète pas et dépend de la volonté des acteurs. Les éleveurs devraient aussi s’organiser, pour avoir plus de poids, en amont pour diminuer leurs coûts d’approvisionnement mais aussi en aval pour s’ouvrir de nouvelles possibilités de commercialisation. L’entreprise publique Liconsa offre par exemple des prix du lait plus élevés aux producteurs qui s’organisent pour le livrer à son usine (un petit groupe s’est déjà constitué pour cela). Une autre possibilité est l’intégration des éleveurs vers l’aval, en créant des fromageries collectives et/ou leur propre système de collecte du lait. Le problème est de surpasser l’individualisme chronique des producteurs pour s’engager, notamment financièrement, dans des projets collectifs. L’État pourrait jouer un rôle important en stimulant et en accompagnant ces dynamiques collectives.

Conclusion

Les réalités et les contextes des deux bassins laitiers analysés sont très différents, mais ils permettent néanmoins de tirer des enseignements communs relatifs à la coordination et aux dynamiques collectives. Dans les deux cas on observe une certaine inertie de l’action collective et des relations interprofessionnelles dominées par l’opportunisme et l’individualisme. L’antagonisme entre logiques individuelles et collectives, entre court terme et long terme, empêche l’émergence de stratégies collectives.

Si les interactions favorisant l’action collective et le développement de la proximité communautaire et professionnelle peuvent parfois former un cercle vertueux, dans les deux cas étudiés la méfiance généralisée et une régulation défaillante des échanges bloquent l’émergence de stratégies collectives et contribuent à former un cercle vicieux.

L’État, en tant qu’agent extérieur disposant d’instruments de régulation, peut jouer un rôle clé afin de renverser ce processus. Pourtant, il a eu tendance à jouer un rôle défavorable à l’instauration de mécanismes de coordination et de coopération efficaces dans les bassins laitiers : clientélisme, paternalisme, manque d’appuis techniques, commerciaux et organisationnels.

Les enjeux économiques, sociaux et territoriaux de la production laitière sont pourtant importants pour ces deux bassins. Ils concernent tout à la fois l’augmentation de la production mexicaine de lait, l’avenir des petits producteurs laitiers, celui de la production de fromages traditionnels, la qualité générale de l’alimentation. Il s’agit donc de construire des projets territoriaux cohérents pour la mise en valeur coordonnée des ressources propres de chaque bassin laitier.

Références

Boucher, 2004 Boucher F. Syal : enjeux et difficulté d’une stratégie collective d’activation des concentrations d’agroindustries rurales. Le cas des fromageries rurales de Cajamarca, Pérou. Thèse de doctorat en économie, université de Versailles/Saint Quentin, 2004.

Cervantes, 2003 Cervantes F. Bases y propuestas para renegociar en el TLCAN el apartado de lácteos. In : Schwentesius R, ed. ¿El campo aguanta más?. Texcoco (Mexique) : Ediciones Chapingo, 2003.

Filippi, 2002 Filippi M, Torre A. Organisations et institutions locales : comment activer la proximité géographique par des projets collectifs ? Actes du colloque « Les Systèmes agroalimentaires localisés : produits, entreprises et dynamiques locales », Gis Syal, 16-18 octobre 2002, Montpellier.

Fournier et al, 2005 Fournier S, Muchnik J, Requier-Desjardins D. Proximités et efficacité collective. Le cas des filières gari et huile de palme au Bénin. In : Torre A, Filippi M, eds. Proximités et changements socio-économiques dans les mondes ruraux. Paris : Inra éditions, 2005.

Poméon et al, 2007 Poméon T, Cervantes F, Boucher F, Fournier S. ¿Por qué estudiar las cuencas lecheras mexicanas? Los casos de Tizayuca. Hidalgo y Tlaxco, Tlaxcala. Mexico : Plaza y Valdez, 2007.

Requier-Desjardins, 2004 Requier-Desjardins D. Agroindustria rural, acción colectiva y SIALES : ¿Desarrollo o lucha contra la pobreza? Actes du colloque « Agroindustria Rural y Territorio », Gis Syal, 1-4 décembre 2004, Toluca (Mexique).

Schmitz, 1996 Schmitz H. Efficacité collective : chemin de croissance pour la petite industrie dans les pays en développement. In : Pecqueur B, ed. Dynamiques territoriales et mutations économiques. Paris : L’Harmattan, 1996.


 

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