ARTICLE
Auteur(s) : Géraldine
Abrami,1, Didier Bazile2, Guy
Trebuil2, Christophe Le Page3, François
Bousquet2, Mathieu Dionnet1, Chirawat
Vejpas4
1Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Institut de recherche
pour l’ingénierie de l’agriculture et de l’environnement
(Cemagref), UMR G-Eau, 361, rue Jean-François Breton, BP 5095,
34398 Montpellier
2Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Département
Environnements & Sociétés, UPR 47 « GREEN », Campus
international de Baillarguet, TA C-47/F, 34398 Montpellier cedex
5
3CU-CIRAD Project, Department of biology, 254, Phayathai
road, Pathumwan 10330 Bangkok Thailand
4Faculty of management sciences, Ubon Ratchathani
University, Ubon 34190 Thailand
L’accès aux semences, en tant qu’intrant essentiel, conditionne
la sécurité des systèmes de production agricole ; c’est
pourquoi la compréhension des systèmes semenciers (SS) représente
un enjeu majeur pour la recherche agricole.
Nous appelons système semencier le système dynamique constitué
par l’ensemble des acteurs qui participent à l’approvisionnement
des paysans en semences. Il inclut aussi bien la fourniture par des
agences publiques (système formel), l’achat à des producteurs
privés (système marchand) que la production et les échanges de
semences à la ferme (système informel ou paysan).
La recherche d’une meilleure efficience des systèmes semenciers
doit se faire de pair avec l’étude de leur relation avec la
dynamique de la biodiversité agricole. D’une part, il faut
concilier l’accès du paysan à des semences diverses en quantité et
qualité suffisantes avec la gestion pour le fournisseur d’une
demande paysanne sporadique et imprévisible. D’autre part, il faut
s’interroger sur la menace réelle d’érosion génétique portée par la
diffusion, par les systèmes formels, d’un nombre restreint de
variétés améliorées par opposition à la conservation dynamique in
situ favorisée par les systèmes semenciers villageois. Dans les
pays du Sud, les mutations en cours, avec l’apparition de nouveaux
acteurs (Organisations non gouvernementales (ONG), organisations
paysannes, opérateurs privés), obligent à regarder la
complémentarité des systèmes formels et informels pour faire face à
ces enjeux mêlés de production et de conservation (McGuire,
2005).
Face à ces problématiques complexes recouvrant une diversité de
situations, d’échelles et de thématiques, nous adoptons une
approche englobante et transdisciplinaire pour associer les acteurs
du système au processus de recherche : la modélisation
d’accompagnement. Cette démarche repose sur le développement et
l’utilisation de modèles dans des ateliers pour catalyser les
interactions entre chercheurs et/ou acteurs locaux. Elle se base
sur la construction d’une compréhension partagée du système pour
favoriser une dynamique de décision collective. La démarche est
appliquée à deux situations contrastées de systèmes semenciers
céréaliers de pays du Sud : le sorgho au Mali et le riz au
nord-est de la Thaïlande. L’article commence par situer le contexte
de ces deux cas d’application, présente ensuite plus en détail la
démarche de modélisation d’accompagnement, puis sa mise en œuvre
sur les problématiques semencières malienne et thaï. Enfin, une
analyse comparée des résultats obtenus lors des différents ateliers
participatifs permet de dresser un bilan des apports de la
démarche.
Des situations semencières contrastées…
Dans deux contextes très différents, deux études, montées en
partenariat avec chercheurs locaux, ONG et institutions locales, et
avec les agriculteurs concernés, abordent la double problématique
de l’érosion variétale et de l’approvisionnement en semences de
qualité.
Le riz en Thaïlande
En Thaïlande, notre étude porte sur le riz de bas-fond dans la
province de Ubon Ratchatani, au nord-est du pays. Les variétés
aromatiques les plus réputées sont originaires de cette région
pauvre où la riziculture est majoritairement non irriguée. Selon
les variétés, les cultures se destinent à la subsistance ou à la
vente, éventuellement sur les marchés internationaux, puisque la
Thaïlande est le plus gros exportateur mondial de riz. La chaîne
formelle d’approvisionnement en semences diffuse largement quelques
variétés améliorées à côté desquelles les paysans continuent à
produire des variétés locales. Ce système national, autrefois
totalement maîtrisé par le secteur public, doit faire face à
l’émergence de nouveaux acteurs, privés ou communautaires.
L’application développée a été financée par l’activité
« Modélisation participative pour la gestion du système
semencier rizicole dans la Province d’Ubon Ratchathani » du
projet ComMod CU-Cirad. L’université d’Ubon Ratchatan a initié la
démarche avec les institutions gouvernementales aux niveaux
régional et national, puis elle a impliqué tous les autres
représentants du système semencier, y compris les paysans.
L’ensemble du système a été considéré depuis le choix des paysans
et les dynamiques variétales à l’échelle du village, jusqu’aux
choix des producteurs de semences et des interactions entre les
acteurs aux différentes échelles. Après une première phase
d’analyse des décisions à l’échelle du village, la démarche s’est
orientée sur la problématique de l’organisation de
l’approvisionnement en semences certifiées.
Le sorgho au Mali
Au Mali, notre étude porte sur les systèmes locaux de gestion des
semences de sorgho sur une zone allant de Gao à Sikasso. Le sorgho
y est la principale céréale alimentaire, et les paysans cultivent
majoritairement des variétés locales, rustiques et adaptées aux
conditions agroclimatiques difficiles de la zone
soudano-sahélienne. Dans le sud de la zone d’étude, où le climat
est plus favorable à l’intensification des cultures, le sorgho est
concurrencé par le maïs et on observe une érosion variétale
importante. À côté de cela, le taux d’adoption des variétés
améliorées issues de la recherche reste marginal et
l’approvisionnement en semences se fait essentiellement de manière
informelle.
L’application développée a été financée par trois projets
portant sur la conservation de l’agrobiodiversité des céréales en
Afrique de l’Ouest (Bureau des ressources génétiques, BRG ; Fonds
international de développement agricole, Fida ; Fonds français pour
l’environnement mondial, FFEM). Le Cirad a lancé la démarche avec
des chercheurs de l’Institut d’économie rurale (IER) et quelques
paysans d’un village avant d’étendre son partenariat aux ONG et
organisations paysannes (OP) locales, ainsi qu’aux paysans de cinq
villages de la zone de culture du sorgho répartis sur un gradient
nord-sud de Gao à Sikasso. La recherche présentée ici se limite à
la gestion paysanne de la diversité variétale avec une analyse de
l’importance des réseaux sociaux et spatiaux pour répondre aux
choix individuels d’approvisionnement des paysans en semences. La
connexion du système paysan au système national fait l’objet d’un
travail complémentaire de thèse (Coulibaly et al, 2008) pour
décrire la place des OP à l’interface des chaînes
d’approvisionnement de chaque système.
…et une démarche commune de modélisation d’accompagnement
Dans chacune de ces deux études, une démarche de modélisation
d’accompagnement a été mise en œuvre. La modélisation
d’accompagnement utilise les techniques de modélisation comme
« fil rouge » d’un travail collaboratif à long terme
entre chercheurs de discipline ou culture différentes et avec les
acteurs du système considéré. Ce travail repose sur des cycles
itératifs où hypothèses et modèles sont confrontés aux acteurs et
partenaires (Bousquet et al., 1999 ; Antona et al., 2005).
Divers outils sont utilisés durant des ateliers collectifs pour
amener les parties présentes à expliciter, confronter et faire
évoluer leurs perceptions pour avancer vers une représentation
partagée nécessaire à la décision collective. Le jeu de rôle (JdR)
est un outil privilégié, ainsi que les simulations informatiques
via des systèmes multiagents (SMA) (Barreteau et al., 2003 ;
Le Page et al., 2004).
En Thaïlande, la démarche de modélisation d’accompagnement (figure 1) s’est
articulée autour de la question des besoins en semences des paysans
et de leur approvisionnement par les différents fournisseurs.
L’objectif était de faciliter la communication et la coordination
entre les différentes institutions du système pour accompagner leur
réflexion sur les réformes à mener. Durant la première phase du
projet (2002-2003), deux perspectives distinctes ont été
considérées dans le système : gestion paysanne des semences et
des variétés à l’exploitation et au village; et, organisation et
fonctionnement du système formel d’approvisionnement. Des modèles
UML (Unified Modeling Language) initiaux ont été développés pour
chacune d’elles. Les deux phases suivantes (2003-2005) ont permis
d’explorer ces deux perspectives via deux JdR conçus à partir des
modèles conceptuels initiaux (tableau 1). Le jeu « variétés » met
en scène les choix individuels en matière de variétés, de semences
et de fournisseurs ; il a été joué lors de deux ateliers avec
des paysans représentant la diversité ethnique et des systèmes de
production de leurs villages. Le jeu « système
d’approvisionnement » met en scène la coordination des
échanges dans la chaîne d’approvisionnement ; il a été joué
avec 15 représentants des institutions locales et nationales
du système semencier. Vejpas (2004) décrit de façon détaillée les
trois premières phases de la démarche. C’est au cours d’une
quatrième phase (2006-2007) que le modèle conceptuel a été
formalisé dans un système multiagent (SMA). Ce SMA a été le support
de rencontres individuelles avec les différents acteurs en
novembre 2005 et février 2006 afin de les faire réfléchir
sur leur place dans le fonctionnement du système semencier.
Au Mali, la démarche de modélisation d’accompagnement (figure 2) s’est
construite autour des déterminants de la dynamique de la diversité
variétale dans un village. L’objectif était de mobiliser tous les
acteurs du système semencier paysan pour initier une réflexion
collective favorable à l’émergence d’institutions locales capables
d’améliorer la conservation des variétés locales. Bazile et Abrami
(2008) détaillent la démarche.
Tableau 1 Ateliers du processus thaï.Table 1. Thai
workshops.
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Ateliers
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Questions posées
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Moyens déployés
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Résultats
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- T2a, T2b
- Ateliers collectifs
- Jeu variétés
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Compréhension et comparaison des processus de décision des paysans
dans des situations diversifiées : choix des variétés,
allocation des variétés, choix des fournisseurs
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- 2 * 12 paysans (7 villages, 2 ethnies)
- 2 chercheurs, 2 modérateurs, 5 assistants,
4 observateurs
- 2 jours : ½ j. jeu, ½ j. bilan en commun
des ateliers, 1 j bilans post-ateliers individuels
- Tableau 3D (espace), « stickers » (variétés) et
support Excel (estimation coûts et gains)
|
- Chercheurs :
- validation structure et paramètres du modèle ;
confirmation d’hypothèses sur les déterminants des choix
- Participants :
- découverte de nouveaux fournisseurs
|
- T3a, T3b
- Ateliers collectifs
- Jeu SS
|
- Compréhension structure, modes de planification, et
interactions
- Identification des contraintes et des problèmes
|
- 10 représentants des 6 principaux acteurs du SS provincial
et 5 planificateurs nationaux
- 2 chercheurs, 2 modérateurs, 5 assistants, 4
observateurs
- ½ j jeu, ½ j bilan en commun des ateliers
- Cartes (semences et argent), et support Excel (génération
demande)
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- Chercheurs :
- redéfinition de la structure du modèle ; critères de
décision et circulation d’information
- Participants :
- rencontre, acquisition d’une meilleure connaissance sur leurs
interactions mutuelles
|
- T4a, T4b
- Ateliers individuels
- SMA SS
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Identification de scénarios d’évolution du SS
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- 7*3 représentants institutions SS
- 2 chercheurs
- ½ j
- Support SMA
|
- Chercheurs :
- Éclaircissement des critères de décision
- Participants :
- Identification de scénarios d’évolution
|
Les acteurs se jugent au cœur de la démarche
Après cette brève description des démarches mises en œuvre au Mali
et en Thaïlande, nous développons une discussion qui porte sur les
apports des différents ateliers. Cette discussion portera sur les
points suivants : construction d’une connaissance partagée,
échange d’information et de connaissances, constitution de points
de vue nouveaux sur le système, échanges et rencontres entre
participants, pilotage évolutif de la démarche, et enfin limites et
éthique de telles interventions. On pourra se référer aux tableaux 1 et 2 pour une description
synthétique de ces ateliers et de leur place dans chacune des
démarches. Les résultats présentés proviennent des bilans
post-ateliers réalisés lors des ateliers : bilans à chaud par
sous-groupe (paysans, ONG, chercheurs) avec analyse des phases et
des résultats des jeux ou des simulations et reformulation des
modèles par les participants.
Tableau 2 Ateliers du processus malien.Table 2. Malian
workshops.
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Ateliers
|
Questions posées
|
Moyens déployés
|
Résultats
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- M2a, M2b, M2c
- Ateliers collectifs
- Jeux association variété, rotations, fournisseurs
|
Compréhension des processus de décision des paysans
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- 3*10 paysans (3 villages)
- 3 chercheurs, 2 modérateurs, 4 observateurs
- ½ j jeu, ½ j bilan en commun des ateliers
- Tableau (espace), cartes (variétés, semences, parcelles) et
support Excel (rendements sorgho)
|
- Chercheurs :
- stratégies archétypales de choix, déterminants de la décision
et valeurs abstraites génériques pour ces paramètres. Confirmation
d’hypothèses sur les critères de décisions
- Paysans :
- restitution du travail d’enquête, confiance et valorisation,
sensibilisation
|
- M3a
- Atelier collectif
- Mises en situation et modélisation participative
|
- Validation et calibration du modèle
- Initiation d’échanges entre paysans de différentes régions
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- 10 paysans leaders (5 villages)
- 3 chercheurs, 2 modérateurs, 4 observateurs
- 1 j modélisation participative, 3*½ j mise en
situation + bilan post-atelier (pour chaque module), ½ j bilan
post-atelier final
- Supports papier + SMA
|
- Chercheurs :
- montée de niveau d’organisation, validation des représentations
déployées dans le modèle, calibration, introduction de
l’ordinateur
- Paysans :
- échanges et travail sur un objet commun malgré les
différences
|
- M3b
- Atelier collectif
- Jeu SeedDiv
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Réflexion collective en partenariat Mali-Niger sur la mise en place
de structures collectives de gestion de semences
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- 18 paysans leaders (5 villages Mali, 4 villages
Niger) + 7 ONG
- 4 chercheurs, 1 modérateur, 2 observateurs
- ½ j jeu individuel, ½ j jeu collectif, ½ j bilan
post-atelier, ½ j jeu modifié, ½ j jeu modifié avec
coopérative
- Tableau (espace), gommettes (semences) + SMA (calcul
rendements)
|
- Paysans :
- restitution de tous les ateliers précédents, simulation de
scénarios et réflexion collective concrète, transfert de la
réflexion dans les villages
|
Des modèles construits collectivement et progressivement
Les ateliers de JdR T2, T3 et M2 ont directement contribué au
développement des modèles des systèmes via la mise en scène et la
discussion des prises de décision et des représentations associées.
Les ateliers T4 et M3a, conçus autour de l’introduction, directe ou
indirecte du SMA, ont permis de valider, calibrer et/ou faire
évoluer ces modèles, via des exercices de formalisation ou via
l’effet miroir apporté par les simulations informatiques. L’atelier
M3b enfin, via le JdR évolutif « SeedDiv », a permis de
concevoir, simuler et discuter des scénarios de gestion de
structures semencières collectives dans le monde simplifié des
modèles validés auparavant.
Une foire aux informations
Les ateliers participent à la constitution progressive d’une
connaissance partagée prenant forme dans un modèle. Mais ces
ateliers, à travers les simulations via JdR ou SMA, constituent
aussi un mode de restitution original des connaissances acquises
par les chercheurs et de la représentation qu’ils se sont
construite du système. Au Mali, les participants ont souligné que
les ateliers leur avaient enfin permis de comprendre ce que les
chercheurs voulaient et faisaient. Les ateliers provoquent et
facilitent la critique des représentations manipulées, au sein du
JdR ou de la discussion qui s’en suit. Le fait de soumettre à la
critique collective des représentations du système amenées par les
chercheurs confère à tous les acteurs le sentiment de participer
activement au processus de recherche. Les ateliers permettent à
l’information de circuler dans les deux sens puisqu’elle donne
l’occasion au paysan de questionner le chercheur. L’atelier T2a a
permis aux paysans de découvrir l’existence de certains
fournisseurs. Et, certains paysans lors de l’atelier M2a, ont
détourné le JdR pour tester l’effet de la modification des dates de
semis de leurs différentes variétés sur la production sans prendre
de risque.
Construction d’un regard éclairé sur le système
Les ateliers sont des lieux privilégiés pour échanger et confronter
des informations. Mais au-delà de cet échange direct, simulation et
bilans post-ateliers génèrent des situations et des discussions
nouvelles qui permettent de renouveler le regard de chacun sur le
système. Lors de l’atelier M2, les discussions ont permis de
révéler deux comportements archétypaux de changement de variété
(évaluation ou imitation) essentiels pour le modèle. En Thaïlande,
chaque séance de JdR ou de simulation (ateliers T3 et T4) se
terminait par un travail collectif de révision des représentations
proposées. Ces interactions chercheurs/acteurs provoquent des
discussions inédites dans le schéma classique d’enquête. Des
données existantes ont pu être traitées avec un regard neuf issu
d’hypothèses d’association de variété discutées lors de l’atelier
M2a.
De plus, en localisant les interactions d’acteurs physiquement
éloignés sur un support unique, et en provoquant des événements
selon un scénario préétabli, le jeu et la simulation ont la faculté
de rendre accessibles des échelles de temps et d’espace qui ne le
sont pas dans la réalité. Ainsi, lors des différents jeux au Mali,
les paysans pouvaient observer les conséquences de leurs actions
sur la diversité variétale à l’échelle du village durant plusieurs
années successives, alors qu’ils ont d’ordinaire une vision
beaucoup plus restreinte de leur territoire.
Un regard sur soi et sur l’autre dans un espace virtuel de
rencontre
Les ateliers ne sont pas seulement des lieux de révélation
d’information et de renouvellement des modes de pensée, ce sont
aussi et surtout des lieux de rencontre. Jeux et simulations sont
l’occasion de matérialiser et d’exposer aux yeux de tous actions,
interactions, représentations et stratégies. Cette pratique de mise
en scène et de dévoilement valorise les points de vue et les
pratiques de chacun comme composante du système. Elle tisse la
confiance entre tous les participants et désacralise le chercheur.
Les discussions sur les actions jouées ou simulées obligent non
seulement à reconnaître le point de vue de l’autre mais aussi à
expliciter ses propres motivations et représentations par rapport
au reste du système (ateliers T4).
La dimension collective des ateliers définit des modes de
rencontre orignaux entre des acteurs partageant des problématiques
communes, l’idée étant de créer ou favoriser des partenariats
constructifs. Ainsi, les ateliers T3 ont provoqué la rencontre des
principaux protagonistes de la filière semencière, liés par des
interdépendances fortes, mais qui ne se connaissaient pas et
avaient une perception très limitée de leurs interactions. D’une
autre manière, les ateliers M3 ont permis à des paysans de cinq
zones géographiques de dialoguer autour du même objet : la
diversité variétale. Grâce à l’abstraction permise par les supports
JdR et modèles, les paysans ont pu échanger sur leurs pratiques et
engager une réflexion commune sur la problématique de la gestion
des variétés.
Une démarche souple et adaptative
Les rencontres et la confiance développées au fil des ateliers
visent aussi à rendre transparent et malléable le processus de
recherche et d’accompagnement. La modélisation d’accompagnement
repose sur des outils souples et modulables afin d’adapter les
objectifs et le public des ateliers au fur et à mesure de
l’évolution de la démarche. Ainsi, les participants peuvent
modifier les règles d’un jeu si la configuration proposée ne leur
permet pas de rendre compte des actions à étudier. L’atelier M3b a
été construit dans cette optique en démarrant par un jeu très
simple qui laissait ouvert aux paysans la possibilité d’y faire
entrer leurs préoccupations. Une journée entière a été consacrée à
la redéfinition du jeu par les paysans pour le mettre en conformité
avec leurs attentes. Les paysans ont ainsi pu tester dans un
environnement simplifié le fonctionnement d’une coopérative de
semences dont les statuts ont déjà été déposés pour un village et
réfléchir ainsi aux conséquences possibles sur plusieurs années des
règles de gestion qu’ils s’étaient fixées. L’atelier T3b a été
organisé en invitant les planificateurs nationaux suite aux
conclusions de l’atelier T3a qui avait révélé l’importance des
décisions nationales sur l’action des acteurs locaux. De même,
l’atelier M2b a été organisé en prenant en compte les résultats de
l’atelier M2a qui révélaient l’importance de la rotation culturale
dans les choix variétaux.
Au Mali comme en Thaïlande, la démarche a évolué en remontant
les niveaux d’organisation. En Thaïlande, les ateliers avec les
paysans (T2) ont alimenté en information les ateliers suivants avec
les décideurs. Au Mali, la coconstruction initiale des
représentations avec les paysans a servi de base pour la réflexion
sur l’action collective, la coordination et la construction de
partenariats, avec les leaders paysans, les OP et les ONG. Ce
changement d’échelle et de niveau d’organisation implique des
acteurs en réelle capacité de décision et permet, dans le cas du
Mali, de disséminer plus efficacement l’information, via les
leaders paysans et les ONG de retour au village.
Une démarche avec des limites
La souplesse et l’évolutivité de la démarche ne doivent pas pour
autant en masquer les limites et les dangers. La mise en œuvre
d’ateliers participatifs nécessite de disposer d’une représentation
initiale du système. Celle-ci conditionne les invitations à envoyer
pour essayer de rendre le jeu de rôle aussi représentatif que
possible de la diversité des acteurs dans la réalité. Ensuite, même
lorsque cette diversité a pu être reproduite dans le jeu de rôle,
l’animation est délicate pour à la fois faire circuler de façon
équitable la parole tout en respectant les hiérarchies de pouvoir
au sein du système étudié. L’éthique du chercheur est alors
essentielle pour ne pas orienter les discussions vers un objectif
qui lui serait propre mais pour bien analyser l’ensemble des points
de vue participant à une réelle prise de décision collective en
coconstruction.
Conclusion
Les systèmes semenciers constituent le support d’échange et de
diffusion des variétés. Ce sont des objets complexes mettant en jeu
des échelles multiples et des problématiques aussi bien
agronomiques que sociales ou économiques. La démarche de
modélisation d’accompagnement retenue a permis de considérer les
systèmes semenciers dans leur globalité afin de construire
collectivement des scénarios pour améliorer les règles qui les
gouvernent, puis évaluer ensemble leur impact sur
l’agrobiodiversité.
En Thaïlande, l’ensemble des niveaux du système semencier a été
abordé, mais le projet s’est arrêté avant de pouvoir relier
l’organisation de l’approvisionnement formel aux préférences des
paysans. Au Mali, l’étude s’est concentrée sur les dynamiques au
sein du village mais intègre progressivement les niveaux supérieurs
du système. Dans les villages dont les leaders ont participé aux
ateliers, des réflexions concrètes sur la mise en place de
structures collectives de gestion de semence ont été lancées avec
l’appui des ONG. Il devient alors nécessaire de continuer à appuyer
ces paysans dans leur démarche en faisant appel à d’autres outils
mieux adaptés à l’accompagnement opérationnel pour la mise en place
de projets collectifs.
Références
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village malien. Cah Agric 2008 ; 17 : 203-9.
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