ARTICLE
Auteur(s) : Éric
Malézieux1, Paule
MoustierPaule
Moustier2
1Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Département des cultures
pérennes, Unité mixte de recherche SYSTEM (Fonctionnement et
conduite des systèmes de culture tropicaux et méditerranéens), TA
80/01, 34398 Montpellier cedex 5, France
2Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Département Productions
fruitières et horticoles (Flhor), Cirad Representative Office, 19
Han Thuyen Street, 4th floor, Hai Ba, Trung District, Hanoï,
Vietnam
Dans un contexte international de contraintes croissantes sur les
ressources naturelles comme sur les marchés, la diversification
constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour les agricultures du Sud.
Dans la première partie de cet article1, les principales composantes
environnementales, économiques et sociales du processus de
diversification ont été identifiées, soulignant la double
importance du déterminisme écologique et des opportunités du marché
dans ce processus, devenu bien souvent un élément déterminant d’un
développement durable. Si les différentes facettes de la
diversification doivent être déclinées aux différentes échelles
pertinentes (le système de culture, l’exploitation agricole, le
territoire), ses principaux moteurs (la résilience écologique,
l’efficience économique, la fonction sociale) doivent souvent être
combinés pour expliquer et rendre compte de ce processus. Ainsi, si
la notion de diversification agricole renvoie souvent à la
recherche de nouveaux débouchés économiques et donc à la
structuration de nouvelles filières, elle se traduit également
souvent par une modification du fonctionnement des exploitations
agricoles et, par voie de conséquence, par une gestion modifiée des
ressources naturelles d’un territoire. Nous aborderons
successivement ces trois niveaux d’organisation avant de proposer
des méthodologies de recherche pour aborder ce processus.
Diversification des filières
La diversification est souvent une réponse volontaire à
l’instabilité financière des marchés : diversifier, c’est
diminuer le risque de dépendre d’un seul produit ou d’un nombre
limité de produits dont le prix peut s’effondrer. C’est également
une réponse à la segmentation croissante des marchés, c’est-à-dire
la coexistence de classes de consommateurs aux caractéristiques
économiques et culturelles de plus en plus contrastées, qui exigent
des produits divers, que ce soit en termes de gamme ou de qualité
[1].
Les effets pervers de la dépendance d’une économie pour un
produit ont été qualifiés de Dutch Disease en référence à la
production de gaz de la mer du Nord en Hollande. Ce terme a été
appliqué aux économies du Nigeria (pétrole), du Cameroun (café,
pétrole), de la Colombie (café) [2]. Dans le centre-est de la Côte
d’Ivoire, le développement des cultures maraîchères correspond à la
baisse des cours du cacao associé au vieillissement des plantations
à partir des années 1990 [3]. Le développement du maraîchage
dans les départements français d’outre-mer (La Réunion, Martinique,
Guadeloupe), correspond aux difficultés de commercialisation de la
banane et de la canne à sucre, cultures pivots de ces îles [4].
Cependant, si l’instabilité financière des marchés est l’un des
déterminants de la diversification, sa réussite et sa durabilité
dépendent de nombreux autres facteurs. Infrastructures, unités de
transformation, proximité de la ville, conditionnent la demande et
déterminent les conditions économiques de la production agricole.
Suscitée par la crise du marché des cultures-pivots, la
diversification est elle-même souvent freinée par des problèmes
d’écoulement, d’autant plus lorsqu’elle concerne des productions
périssables. Au Vietnam, dans le delta du fleuve Rouge, le
développement des cultures de diversification par rapport au riz
est limité par l’instabilité du marché, générée par une concurrence
non régulée, notamment celle des produits chinois ; ainsi,
dans le district de Nam Tham, les terres favorables aux cultures
sèches (ail et échalote, notamment) ne sont pas saturées, les
agriculteurs hésitent à développer les productions car les
variations de prix peuvent atteindre 100 % d’une année à
l’autre [5]. Il est révélateur que les expériences de
diversification qualifiées de réussites soient souvent initiées par
des acteurs en aval de la production, garantissant l’écoulement des
productions par des contrats : c’est le cas du développement
de la production de melon en Guadeloupe, suscitée par des
importateurs européens [6], et de celui de la tomate dans la vallée
du Fleuve Sénégal « tirée » par les sociétés de
transformation [7], alors que l’arrêt de l’usine de concentré de
tomate au Mali a entraîné la quasi-disparition des cultures de
tomate à l’office du Niger [8].
L’échec de nombreuses tentatives de diversification agricole
dans diverses situations est imputable en grande partie à
l’insuffisance d’un environnement économique favorable au commerce.
Citons le cas de certains pays africains comme la Guinée pour
lesquels le développement de cultures d’exportation horticoles
comme l’ananas se heurte à la faiblesse des liaisons maritimes, à
la présence d’infrastructures portuaires inadaptées, à l’absence de
marché local porteur, etc. [9].
À côté de la diversification des spéculations, donc des
filières, il existe des processus de diversification au sein d’une
même filière. En effet, chaque filière est souvent marquée par une
nécessité de diversification : par exemple, de nouvelles
variétés sont exigées pour de nouveaux segments de marchés.
L’horticulture est ainsi caractérisée par un fort besoin
d’innovation variétale : le phénomène est classique et bien
connu pour les fleurs ; il s’impose aujourd’hui pour des
fruits comme la banane ou l’ananas, alors que jusqu’à aujourd’hui
la diversité offerte au consommateur était particulièrement faible
(pour la banane et l’ananas, le commerce mondial repose sur une ou
deux variétés standard). S’il nécessite un effort important de
recherche (innovation variétale), ce type de diversification a
néanmoins souvent peu d’effet sur l’organisation même des filières,
et a souvent un faible impact écologique, sauf si les nouvelles
variétés, à travers l’acquisition d’une nouvelle résistance
génétique à certains ravageurs ou maladies, permettent de réduire
l’utilisation des pesticides. C’est en revanche un élément
économique important qui conditionne la valeur ajoutée de la
filière concernée.
Ainsi, la diversification est emblématique de deux évolutions
parallèles des marchés agricoles : l’instabilité et la
segmentation. Mais certains auteurs se demandent si les cultures de
diversification ne sont pas condamnées à jouer un rôle résiduel,
voire de « cache-misère » par rapport à des cultures
pivots en crise [10]. En effet, les marchés de niche sont étroits,
les surfaces consacrées aux cultures de diversification sont
souvent dispersées. La diversification peut correspondre à des
logiques d’entrepreneurs peu coordonnés, en concurrence sur des
créneaux étroits [11], ce qui renforce l’instabilité du marché.
Cependant, les politiques de soutien aux filières de
diversification, par des appuis en termes de formation technique,
d’organisation des producteurs, et d’accès aux infrastructures de
marché, peuvent stabiliser les marchés, voire transformer les
cultures de diversification en cultures pivots – c’est le cas de
l’horticulture à la Réunion qui a dépassé en valeur la canne à
sucre. Au Brésil, dans la région de Silvania, c’est la
spécialisation dans l’élevage laitier qui a permis aux petites
exploitations familiales de trouver des débouchés stables pour
leurs produits, grâce à des actions collectives pour partager des
investissements dans la production et organiser la mise en
marché [12].
Diversification dans l’espace
Diversifier les systèmes de production, c’est introduire une autre
manière de gérer l’espace agricole, à tous les niveaux qui le
composent. Le processus de diversification se traduit ainsi de
manière différente aux niveaux de la parcelle, de l’exploitation
agricole et de son parcellaire et, enfin, du terroir et de la
région.
L’échelle de la parcelle
Le champ cultivé constitue une structure spatiale privilégiée pour
l’observation et l’analyse du processus de diversification. Son
rôle est en effet multiple [13]. C’est le lieu où s’élabore(nt) le
ou les rendements des plantes qui y sont cultivées ; c’est le
lieu d’application des pratiques agricoles ; c’est un élément
structurant de l’exploitation agricole, une entité d’un système
écologique (eau, pollution, érosion), une maille du paysage, un
élément de l’espace économique et social (statut juridique, statut
économique, statut social, source d’enjeux divers). C’est donc
également un lieu d’expression de la diversification. Le système de
culture, concept utilisé par les agronomes [14], constitue ainsi un
premier support pertinent et privilégié pour analyser le processus
de diversification. Le système de culture étant caractérisé par
l’ensemble des modalités techniques mises en œuvre sur des
parcelles traitées de manière identique [15], il se définit par la
nature des cultures et leur ordre de succession, et par les
itinéraires techniques appliqués à ces différentes cultures. La
diversification se traduit donc d’abord par une modification des
systèmes de culture existants dans une région, dans le sens d’une
augmentation du nombre de ces systèmes ou de leurs niveaux de
complexité. De façon caricaturale, on peut ainsi distinguer des
situations de monoculture et des situations de rotations, qui
renvoient aux problèmes de gestion de la fertilité. Effets
précédents, effets suivants, effets cumulatifs sur le milieu, sont
modifiés dans le cadre de la diversification et doivent être
compris et réinterprétés par les producteurs et les chercheurs.
Si la diversification peut parfois s’exprimer assez simplement à
travers la succession des cultures (les traditionnelles rotations
de cultures annuelles), elle se traduit aussi parfois au travers de
complexes associations de cultures et d’espèces, en particulier
dans les agricultures tropicales traditionnelles de subsistance ou
de mise en marché limitée. Ici se confondent augmentation de la
productivité biologique (utilisation optimale des ressources) et
limitation du risque (en augmentant le nombre d’espèces cultivées,
on étale les dates de récolte et la charge de travail, on limite la
pression parasitaire, on diminue l’érosion). Ainsi, de nombreux
systèmes de culture traditionnels fonctionnent sur la base d’une
très forte diversité biologique : des agroforêts de Sumatra
aux systèmes cacaoyers du Cameroun associant de nombreuses espèces,
les exemples sont très nombreux.
Le champ cultivé, porteur de niveaux de diversité biologique
variables, est donc un élément important pour appréhender la
diversification. À cette échelle, la diversification se
traduit par des systèmes de culture différents : de la
monoculture de longue durée à base de plantes pérennes (palmier à
huile, hévéa, cocotier, etc.), semi-pérennes (banane, ananas, canne
à sucre dans les systèmes de culture industrialisés) ou annuelles
(riz, soja, par exemple), aux systèmes agroforestiers et aux
jardins créoles à forte diversité biologique, de nombreux systèmes
intermédiaires et innovants associant ou non plantes pérennes et
annuelles restent à créer. Au Vanuatu, où la monoculture
industrielle du cocotier avait peu à peu remplacé l’horticulture
mélanésienne traditionnelle sur brûlis dans de nombreuses zones, la
chute du prix du coprah engendre un besoin urgent pour de nouveaux
systèmes de culture durables qui associent le cocotier aux cultures
horticoles traditionnelles, ou à de « nouvelles »
cultures de rente comme la vanille ou le kava (Piper methysticum)
[16].
L’échelle des territoires
La diversification doit également être appréhendée, à travers ses
différentes facettes, aux échelles du bassin-versant, du bassin de
production, du terroir, du territoire. La pollution de nappes
phréatiques par les nitrates ou les pesticides, qui dépend
directement des systèmes de culture et de leur répartition
spatiale, doit être interprétée au regard du processus de
diversification. La présence de bois, de haies, de jachères,
d’arbres modifie la perception de l’espace et son fonctionnement
(dynamique de l’eau, propagation des ennemis des cultures, etc.),
et, donc, le risque de pollution, d’érosion, etc. À l’échelle
d’un territoire, la diversification conditionne la mosaïque formée
par les différents éléments de ce territoire, leur taille, leur
forme, leur arrangement spatial. L’hétérogénéité d’un paysage
constitue en fait une composante essentielle de son fonctionnement
et de la dynamique des espèces qui l’habitent, comme nous
l’enseigne l’Écologie du paysage, une discipline en plein essor
[17]. Par exemple, les facteurs qui déterminent la dynamique de la
biodiversité (diversité des habitats, nature et fréquence des
perturbations) et ceux qui conduisent à la qualité des eaux
(diffusion des éléments toxiques comme les pesticides et les métaux
lourds ou des éléments nutritifs comme l’azote et le phosphore)
dépendent étroitement de l’organisation spatiale des systèmes de
culture au sein du territoire.
Parallèlement, le milieu physique détermine, à travers ses
composantes climatiques, topographiques et pédologiques un
potentiel différent pour chaque culture, conditionnant ainsi dans
certaines limites le processus de diversification. À titre
d’exemple, dans une île tropicale montagneuse comme la Réunion, les
exigences de température de deux plantes comme la canne à sucre et
l’ananas contribuent à rendre ces cultures plus productives dans
les zones basses, plus chaudes, comparativement aux zones
d’altitude, plus froides, les rendant ainsi plus compétitives dans
les zones basses (d’autres facteurs interviennent aussi, certains
physiques comme la pente, ou sociaux et historiques, comme les
parcellaires, qui tous deux limitent les possibilités de
mécanisation). Le développement agricole des Hauts de l’île doit
alors s’appuyer sur d’autres cultures, mieux adaptées à ces
contraintes, comme le goyavier-fraise (Psidium cattleyanum) pour
lequel des efforts particuliers ont été réalisés pour les zones
humides, ou la pitahaya (Hylocereus spp.) pour les zones plus
sèches. La distribution géographique des cultures sur d’autres îles
tropicales, comme la Guadeloupe ou la Martinique, nous permet
également de rappeler les contraintes imposées par le milieu
physique dans le processus de diversification agricole : la
pluviométrie fortement différenciée des côtes au vent (exposées à
l’alizé, et donc humides) et sous le vent (protégées, donc sèches)
détermine des contraintes d’irrigation et donc une compétitivité
différente selon les régions, en particulier pour la culture de la
banane. Cette compétitivité différente peut s’exprimer d’une
commune à l’autre, même si elles ne sont distantes que de quelques
kilomètres. En Afrique subsaharienne, les bas-fonds disposent de
capacités de production agricole potentiellement supérieures aux
plateaux adjacents. Dans une démarche d’aménagement de ces zones,
l’identification des différentes potentialités agricoles de ces
bas-fonds constitue un préalable au développement d’une agriculture
diversifiée : localisation privilégiée de la zone rizicole
intensive, place différenciée de l’arboriculture fruitière sur les
franges hydromorphes non inondées… Parfois, diversification peut
rimer avec intensification : c’est le cas lorsqu’il s’agit de
mieux valoriser la présence de l’eau en favorisant l’adoption de
cultures plus rémunératrices. Ce schéma milite en faveur d’une
spécialisation des zones homogènes, ce qui peut paraître
contradictoire avec la diversification agricole.
Mais l’organisation spatiale des territoires sur laquelle se
manifeste le processus de diversification est loin de répondre aux
seules contraintes physiques. Gestion des espaces et stratégies
d’acteurs multiples (agriculteurs, éleveurs, citadins, politiques…)
doivent être considérés en interaction. Dans la région de Tubuai,
en Polynésie française, le paysage est marqué par l’abandon comme
par le développement de nouvelles productions, ces empreintes
paysagères influençant à leur tour les caractéristiques de la
production agricole : ainsi, l’abandon des cultures vivrières
traditionnelles dans un contexte de très bas prix du riz importé se
traduit par l’abandon des tarodières et un dysfonctionnement du
marais. Tandis que les petits agriculteurs se spécialisent sur la
pomme de terre aux débouchés garantis, sur les sols sableux du
littoral, les exploitants les plus riches réalisent leurs
stratégies de diversification maraîchère (chou, carotte, fleurs) en
s’installant sur les meilleures terres de l’île, c’est-à-dire à la
périphérie des petits marais, souvent asséchés pour bénéficier de
leur valeur humifère et des colluvions. Avant leur exploitation en
maraîchage, ces marais peuvent être utilisés comme pâture d’élevage
bovin [18].
Comme le traduit la définition du territoire, construit social,
l’espace agricole est marqué par les stratégies des producteurs,
dont les choix de productions et de terrains résultent
d’opportunités financières différenciées, ainsi que de rapports de
pouvoir économiques et politiques.
Diversification dans l’exploitation agricole
L’exploitation agricole, entité économique et sociale de base dans
la plupart des situations constitue le lieu privilégié de gestion
où la diversification prend sa cohérence économique, sociale et
environnementale. Le processus de diversification peut être
considéré comme la réponse d’un acteur — l’exploitant agricole, le
paysan — à une nouvelle situation économique : s’adapter à des
marchés nouveaux et saisir ainsi de nouvelles opportunités,
optimiser la force de travail familiale, ou le parcellaire de
l’exploitation, minimiser ou limiter le risque. Au niveau régional,
c’est la combinaison de la stratégie d’acteurs multiples qui devra
être considérée. Objectifs de l’exploitant, stratégie vis-à-vis du
risque, trajectoire d’évolution, parcellaire, constituent des
facteurs d’analyse indispensables pour comprendre la logique et les
formes prises par la diversification.
Plutôt que de maximiser l’espérance de son revenu, l’exploitant
pauvre cherche à assurer un revenu minimum lui permettant
d’atteindre le seuil de subsistance, c’est-à-dire la reproduction
de l’exploitation et des besoins de base de la famille (nourriture,
logement, vêtements, scolarisation des enfants). Cette attitude
« adverse au risque » va conduire à des stratégies
antirisque (pouvant être qualifiées de stratégies défensives),
parmi lesquelles figure la diversification des productions :
« Alors qu’un fermier européen peut emprunter à la banque pour
le renflouer une mauvaise année, l’agriculteur ouest-africain peut
ne pas survivre avant de se relancer dans la culture. » [19].
Dans des travaux réalisés dans les années 1980 en Afrique de
l’Ouest, les associations manioc/patate douce, ou
manioc/maïs/patate douce, ou encore manioc/haricot, donnent des
coefficients de variation des revenus près de moitié moindre que
les cultures pures. La diversification des activités de
l’exploitation en direction du travail non agricole, comme le
commerce ou l’artisanat, répond à la même logique de réduction des
risques [20]. L’exploitant cherche à constituer un portefeuille
d’activités avec le moins possible de corrélation entre le niveau
de risque de chaque composante2.
La combinaison de plusieurs cultures sur une exploitation permet
par ailleurs des transferts de ressources financières d’une culture
à l’autre, selon leur degré de réussite : c’est le cas pour
les exploitations maraîchères de la région d’Abengorou en Côte
d’Ivoire, pour lesquelles les bénéfices de la tomate permettent de
replanter des cultures pérennes, et qui utilisent réciproquement
les produits des parcelles de café et de cacao pour réinvestir dans
la tomate [21].
L’analyse des systèmes de culture maraîchers à Brazzaville
illustre les stratégies de combinaison des légumes dans
l’exploitation [22]. Les maraîchers périurbains tirent l’essentiel
de leurs besoins de consommation de la vente des légumes. Il s’agit
souvent d’urbains nés en ville et qui se sont lancés dans le
maraîchage à la suite de problèmes de scolarité ou dans leur
premier emploi. Ils adoptent donc des stratégies pour obtenir des
revenus réguliers toute l’année. En termes de temporalité, leur
activité est donc spécialisée. En revanche, les producteurs
diversifient les légumes cultivés, d’abord dans un objectif de
réponse aux aléas de la production et du marché mais aussi selon la
disponibilité des intrants et dans un souci de reproduction de la
fertilité, ce qui implique des rotations et associations entre
différents types de légumes :
- – les légumes-feuilles de cycle court (moins d’un
mois : amarante, chou chinois, oseille locale), peu sensibles
aux maladies, ne nécessitant que peu d’intrants, et s’adressant à
une large clientèle régulièrement consommatrice de ces légumes
« de base », assurent une garantie de rentrée d’argent
quasi quotidienne. Leurs marges par hectare sont les plus
faibles ;
- – les légumes-feuilles de cycle long (un à deux
mois : morelles, choux, ciboule, épinard), peu risqués à la
production et à la commercialisation, permettent de disposer de
fortes recettes périodiques qui peuvent répondre à des besoins
financiers importants : problème de santé, épargne pour
construction de maison ;
- – les légumes d’origine tempérée à cycle long (plus de
deux mois : tomates, carottes, aubergines violettes,
concombres, etc.), sont risqués à la production et à la
commercialisation. Leurs marges par hectare sont les plus
élevées.
Les exploitants les plus défavorisés sur le plan des ressources
financières combinent sur leurs exploitations les légumes-feuilles
de cycle long et de cycle court, soit par rotation, soit en
association, sur des billons différents, ou sur le même billon. Les
exploitants plus favorisés combinent les légumes-feuilles de cycle
long et les légumes tempérés, en rotation ou association. La
rotation de légumes-feuilles et de légumes tempérés, surtout les
solanacées, répond aussi à une logique agroécologique (diminution
des risques de maladies). Certains exploitants se concentrent sur
les légumes d’origine tempérée, avec des périodes de jachère pour
reconstituer la fertilité des sols et diminuer les risques
phytosanitaires. Ainsi, les combinaisons de légumes de cycle,
niveau de marge et risque différents, reflètent différentes
capacités financières, tout en suivant des logiques
agronomiques.
À côté de logiques antirisques, la diversification au
niveau de l’exploitation peut être interprétée comme une réponse
aux difficultés d’accès au crédit, les cultures de cycle court
permettant de financer des cultures de cycle plus long [23]. Notons
que les fonctionnaires et commerçants de nombreuses villes
d’Afrique qui investissent dans des exploitations agricoles ont
souvent des exploitations diversifiées (fruits, légumes, élevage,
pisciculture, etc.), ce qui répond à une capacité à prendre des
risques pour innover dans de nouvelles activités : il s’agit
donc d’une logique d’accumulation plutôt que d’une logique
antirisque.
Dans l’exploitation agricole, le parcellaire impose à
l’agriculteur des contraintes qui doivent être revisitées dans une
perspective de diversification : éloignement, dispersion,
pente, caractéristiques physiques (drainage…), statut foncier sont
autant d’éléments à considérer. Le parcellaire peut favoriser ou
freiner la dynamique de diversification à l’échelle de
l’exploitation. Des cadres méthodologiques d’étude des parcellaires
des exploitations agricoles ont été définis [24] et peuvent
contribuer à cette analyse. L’allocation de la ressource terre aux
différentes cultures conduit l’agriculteur à des arbitrages qui
répondent à des règles de localisation combinées à des règles de
succession ou d’association des cultures. On peut ainsi définir des
variables de localisation (nature du terrain, aménagements
disponibles, positionnement dans le parcellaire : taille,
forme, accessibilité, distance, etc.), des variables liées aux
règles de succession, et, enfin, des variables qui portent sur le
dimensionnement de la sole et qui traduisent les contraintes
internes (liées aux bâtiments, au matériel, à l’organisation, du
travail, etc.) ou externes (liées aux quotas, contrats, etc.) qui
déterminent la taille de la sole de chaque culture [25]. L’ensemble
de ces variables permet de formaliser les arbitrages entre
cultures, et ainsi de reconstituer un assolement et de
l’évaluer.
Une difficulté supplémentaire réside dans la capacité à
appréhender des groupes d’exploitations. Des méthodes ont été mises
au point, fondées sur une approche globale de l’exploitation et de
son fonctionnement, et sur la réalisation de typologies régionales
[26]. Ces méthodes peuvent servir de base à une approche du
processus de diversification reposant sur le fonctionnement de
l’exploitation agricole, et sur l’interprétation de ce processus à
l’échelle régionale.
Le processus de diversification, dans la mesure où il traduit la
stratégie d’agriculteurs, ne saurait suivre un modèle unique. Son
accompagnement par la communauté des chercheurs, ainsi que les
solutions techniques proposées, devront satisfaire aux objectifs et
aux contraintes des agriculteurs. Le simple transfert de paquets
technologiques d’une région à l’autre, ou d’un produit à l’autre,
peut conduire à de nombreux échecs. Ces échecs peuvent être dus à
des causes multiples [27]. Ils traduisent souvent une insuffisante
prise en compte des interactions entre les itinéraires techniques
proposés et le milieu (nous avons évoqué précédemment l’importance
de l’adaptation de la diversification agricole à la diversité
écologique), ou la volonté d’appliquer un modèle unique à des
exploitations qui fonctionnent différemment, avec par exemple des
contraintes internes de nature différentes. En Indonésie, la
stratégie de diversification développée par les pouvoirs publics
durant les années 1980 a été calquée sur le modèle de la Révolution
verte mis en œuvre pour atteindre l’autosuffisance en riz ;
mais les paquets techniques diffusés pour les cultures secondaires
(maïs, soja) n’ont pas été intégrés par les producteurs, malgré la
subvention aux intrants et la protection du marché intérieur. En
revanche, la production de légumes s’est développée spontanément,
grâce au dynamisme des commerçants privés [28]. Cet exemple
illustre un constat fréquent : la diversification ne réussit
pas partout où on l’impose. Elle est souvent là où on ne l’attend
pas. Il est donc important, si l’on souhaite accompagner la
diversification, d’être prudent et progressif, et de s’inspirer des
expériences existantes dans des sites variés.
Quels outils de recherche ?
La diversification, comme tout processus d’innovation, est un
processus partagé qui ne résulte pas d’une simple application
descendante de résultats obtenus par la recherche et applicables
dans tous les cas. La demande sociale, qui oriente les recherches,
doit être construite, collectivement, entre chercheurs et acteurs.
Cela implique de donner toute leur place aux différents acteurs
dans ce processus (paysans, organisations paysannes, industries,
administrations…). Ces principes de recherche, déjà décrits [29],
s’appliquent plus largement à toute démarche de recherche
agronomique finalisée, mais offrent un cadrage utile dans une
perspective de diversification.
Pour prendre en compte la diversité des situations au niveau
régional, et adapter ainsi le processus de diversification, des
méthodes, fondées sur l’analyse du fonctionnement des exploitations
et sur l’élaboration de typologies, réalisées à partir d’enquêtes
régionales, ont été développées. Elles intègrent le diagnostic
agronomique et l’analyse des pratiques agricoles et des stratégies
paysannes [30, 31], et permettent d’accompagner le processus de
diversification en établissant un diagnostic initial, puis en
adaptant l’innovation à la diversité des exploitations. Elles
peuvent être complétées par l’utilisation d’outils comme la
télédétection et les systèmes d’information géographique (SIG) qui
permettent aujourd’hui d’appréhender et de décrire la réalité
agraire sous sa forme spatiale. Pour mettre en relation la
diversification avec les opportunités de marché, il est aussi
important de procéder à des analyses de la compétitivité des
filières, ainsi qu’à des analyses prospectives de marché [32].
Pour l’agronome, l’accompagnement du processus de
diversification va donc bien au-delà de la connaissance de la
phytotechnie des cultures et nécessite des méthodologies adaptées.
Comment adapter les exigences des nouvelles cultures (contraintes
édaphiques et environnementales qui peuvent nécessiter une forte
artificialisation du milieu) aux contraintes diversifiées des
exploitations agricoles (moyens en équipement, en main-d’œuvre,
stratégies de développement) ? Inversement, comment prendre en
compte ces contraintes pour raisonner la place des cultures
diversifiées innovantes dans un système de production qui a une
histoire et une capacité d’évolution particulière ?
La combinaison de différentes méthodes, la prise en compte des
différents niveaux d’organisation évoqués précédemment doit
permettre de proposer des schémas de développement adaptés aux
milieux et aux économies et souhaités par les acteurs. La démarche
retenue pour accompagner l’évolution de l’agriculture des Hauts
plateaux du nord de la Thaïlande, caractérisée par un abandon du
système traditionnel d’abattis-brûlis, une forte dynamique de
diversification, une pression démographique forte, une intégration
croissante à une économie de marché et des problèmes
d’environnement est à cet égard instructive [33]. Centrant le
processus de recherche sur le paysan et ses pratiques, des outils
de diagnostic ont d’abord été mobilisés pour caractériser le
phénomène de diversification aux échelles du champ cultivé, de
l’exploitation agricole, et du bassin-versant. À l’échelle du
champ cultivé, diagnostics agronomiques et analyse des pratiques
ont été reliés pour évaluer les productions et l’impact des
systèmes de culture sur l’environnement. Chaque système de culture
a ainsi été caractérisé sur le plan du risque érosif. À l’échelle
de l’exploitation agricole, des typologies d’exploitations, fondées
sur leur fonctionnement, permettent de définir des trajectoires
d’évolution. L’intégration de ces deux niveaux d’analyse a permis
de définir des types à fort risque érosif, cibles potentielles
d’opérations du développement. Par exemple, la présence de
gingembre, de riz pluvial, l’absence d’élevage, de riz irrigué,
caractéristiques engendrant des risques érosifs, sont spécifiques
de certains types d’exploitations. Enfin, l’intégration de ces
analyses au niveau du bassin-versant, leur spatialisation, peut
déboucher sur une analyse spatiale de la diversification, de ses
risques et sur l’identification de zones d’intervention
privilégiées. L’utilisation d’un système d’information géographique
(SIG) permet ainsi l’élaboration d’une carte du risque érosif,
tenant compte de l’ensemble des facteurs biophysiques et humains
(type de culture, type d’exploitation, type de sol, pente),
véritable outil d’aide à la décision. Mais, au-delà de l’activité
de production agricole, l’espace du bassin-versant est parfois
aussi le lieu d’autres entités, comme les forêts, porteuses
d’autres « fonctionnalités » (tourisme, production
d’eau, réserve foncière ou d’espace à défricher pour l’agriculture,
réserve de bois, lieux symboliques). La gestion intégrée de ces
bassins-versants, objets de représentations multiples par des
acteurs variés, requiert une approche plus globale et la conception
de modèles cohérents tenant compte de manière explicite de la
diversité des points de vue [34].
L’île de la Réunion constitue un autre exemple illustrant la
nécessité de construire une approche intégrée de la dynamique de
diversification : alors que la canne à sucre constitue la
source de revenu la plus importante des agriculteurs des Hauts
(territoires situés à plus de 800 m d’altitude), cette culture
ne peut assurer le développement durable de la région en raison de
problèmes d’ordre agronomique (faible potentiel de production), du
manque d’infrastructures, d’éloignement des centres de traitement,
d’incapacité des exploitations à investir, etc. Il en résulte une
situation de crise sociale et d’exode. Les agriculteurs des Hauts
de la Réunion sont aujourd’hui impliqués dans une démarche de
diversification, appuyée par un projet de recherche associant
étroitement les producteurs [35, 36]. Celui-ci, dans sa partie
Hauts de l’Est, comprend quatre étapes qui consistent à identifier
des cultures innovantes, à caractériser les exploitations agricoles
dont le fonctionnement est adapté à une diversification, à mettre
au point les itinéraires techniques adaptés, et enfin à contribuer
à l’établissement des filières. Les efforts sont portés sur le
goyavier-fraise, le palmiste, les passiflores, trois espèces
horticoles adaptées au milieu physique et déjà présentes dans la
zone, connues et appréciées des Réunionnais, à fort potentiel de
transformation, et complémentaires de la canne à sucre en termes de
temps de travaux. Mais, à une autre échelle, c’est toute
l’organisation du secteur agricole autour d’une ou deux filières
d’exportation qui est fragilisée ou menacée et pour lesquelles il
est important de trouver des alternatives. Améliorer l’efficacité
des instruments de pilotage, dans le cadre des politiques
publiques, afin de mieux prendre en compte la multifonctionnalité
de l’agriculture dans les DOM constitue un autre
enjeu [37].
Dans le domaine des sciences sociales, les approches économiques
permettent de formaliser les mécanismes de décision des producteurs
selon des critères de minimisation des risques plutôt que de
maximisation des revenus, et de comprendre ainsi les associations
de produits dans les exploitations. Des modèles de portefeuille,
semblables à ceux des marchés financiers, ont été élaborés pour
comprendre les conséquences économiques de combinaisons de cultures
dans les systèmes agroforestiers : ces modèles s’appuient sur
une programmation qui minimise la variance des revenus, sous
contrainte du foncier et de la main-d’œuvre [38]. Appliquée au cas
des systèmes agroforestiers du département de la Lékié au Cameroun,
cette modélisation démontre que les combinaisons des différentes
espèces d’arbres, fruitiers et non fruitiers, correspondent à un
niveau intermédiaire entre la recherche de risque nul et la
maximisation du revenu minimum. Le modèle prédit également l’impact
de l’introduction d’une variété de palmier amélioré sur les
revenus, pour différents niveaux d’aversion pour le risque
[39].
Afin de combiner les apports des sciences biophysiques et des
sciences sociales, des outils de modélisation, capables d’articuler
plusieurs niveaux d’organisation différents devront par ailleurs
être développés [40, 41] : c’est l’un des enjeux de nombreuses
voies de recherche actuelles [42].
Enfin, la recherche sur les processus de diversification (donc
l’analyse de la diversité dans son caractère dynamique), est encore
insuffisamment développée. L’économie et la sociologie de
l’innovation permettent de comprendre la diversification comme un
processus dynamique, construit socialement par des apprentissages,
individuels et collectifs, ainsi que des effets d’imitation. Comme
tout processus d’innovation, la diversification est le fruit du
croisement de dynamiques exogènes et endogènes. La théorie des
« price-induced » innovations peut être mobilisée pour
comprendre la diversification comme réponse aux incitations de
marché, tandis que la littérature plus récente sur les innovations
explique que la réussite des processus de diversification ne
saurait se passer d’un environnement institutionnel favorable,
notamment en termes d’accès aux intrants et au crédit [43].
Conclusion
Dans les pays du Nord comme du Sud, la diversification agricole est
souvent considérée comme une réponse à la crise et donc comme une
voie prioritaire de développement. Cependant, la diversification
doit aujourd’hui être reconsidérée au vu des réflexions récentes
sur les multiples fonctions de l’agriculture, y compris sociales et
environnementales. Il faut ainsi considérer le processus de
diversification dans un ensemble d’objectifs parmi lesquels la
production de biens marchands n’est pas nécessairement et en toutes
circonstances la seule voie à privilégier. Il ne s’agit plus
uniquement d’« optimiser sous contraintes » et l’effort
n’est plus nécessairement ou systématiquement porté sur la seule
optimisation de l’expression du potentiel agronomique. La
contribution de la recherche à ce processus est nécessaire mais
elle nécessite un renouvellement des approches traditionnelles à
différentes échelles spatiales (parcelle, bassin-versant, espace
régional, etc.). Par-delà la prise en compte des différentes
échelles auxquelles se traduit le processus de diversification, la
recherche agricole doit aussi impérativement s’imprégner des
savoirs, logiques, et stratégies des acteurs eux-mêmes. Dans ces
conditions, la mise en œuvre de pratiques pluridisciplinaires
associant sciences de la nature et sciences des sociétés [44] est
nécessaire pour anticiper, accompagner ou promouvoir de manière
dynamique le processus de diversification, vu comme une solution
possible vers un développement durable. Il est souhaitable que les
politiques des États favorisent la diversification des revenus
agricoles, notamment par des politiques de microcrédit et le
développement des services ruraux. La capacité à évoluer des
agrosystèmes du Sud face aux demandes exigeantes d’un marché
mondial globalisé constitue une première clé souvent mise en avant
pour le développement des sociétés du Sud. Ce ne sera sûrement pas
le seul critère : la forte résilience de nombre de ces
agrosystèmes face aux aléas de l’environnement constitue
certainement une richesse encore trop peu valorisée pour concevoir
les systèmes du futur. Les deux logiques, relatives au marché et à
l’environnement, peuvent être associées par les démarches de
labellisation sur l’agriculture durable en plein développement à
l’heure actuelle. Ainsi, le consommateur pourrait avoir plus de
voix au chapitre pour choisir quel type d’agriculture est le mieux
à même de satisfaire les besoins de la société à court et moyen
terme.
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2 Ces activités peuvent être agricoles ou
non agricoles (mais notre article s’intéresse à la diversification
agricole).1 Voir le numéro précédent de
Cahiers Agricultures.
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