ARTICLE
Auteur(s) : Eric Vall1, Philippe
Lhoste1, Oumarou Abakar2, Aimé L. Dongmo
Ngoutsop2
1 Cirad, Campus international de Baillarguet, 34398
Montpellier, France
<eric.vall@cirad.fr>
<philippe.lhoste@cirad.fr>.
2 Irad/Prasac, BP 415, Garoua, Cameroun
<dongmonal@yahoo.fr>
Le contexte du développement de la traction animale en Afrique
subsaharienne change avec la libéralisation du secteur agricole.
Avant, les services d’appui à la traction animale étaient fournis
par les sociétés de développement : distribution des
équipements et parfois d’animaux dressés, crédits, suivi sanitaire,
intrants… Avec la libéralisation, ces services sont repris par des
opérateurs privés et des organisations de producteurs et doivent
s’insérer dans une logique économique. Le développement de la
technique est perturbé par cette recomposition des réseaux
socio-techniques, mais c’est une période propice aux
innovations.
Aujourd’hui, la demande de recherche et de développement évolue
selon deux tendances : i) la première, émergente, concerne les
nouveaux acteurs et les conditions de pérennisation des
services ; ii) la seconde concerne le renouvellement des
besoins des producteurs et la multi-fonctionnalité de la traction
animale.
Face à cette évolution de la demande, les enjeux de développement
doivent être redéfinis avec l’ensemble des acteurs et la recherche
se doit d’adapter ses pratiques. Là où antérieurement il s’agissait
essentiellement de mettre au point des équipements et des normes
techniques, il faut aujourd’hui comprendre l’évolution du cadre de
fonctionnement et d’usage de la traction animale et élaborer un
cadre d’analyse et d’intervention. Pour cela, la recherche doit
être pluridisciplinaire, conduite en partenariat, et adopter une
démarche pro-active sur l’innovation, ce que nous résumons par la
notion de couplage entre recherche et innovation. Pour argumenter
cette thèse, nous présenterons un état des lieux et des évolutions
de la traction animale en Afrique subsaharienne, suivi d’une
réflexion sur le renouvellement des enjeux de recherche et de
développement.
Une composante essentielle des stratégies paysannes
Depuis 50 ans, la traction animale a été largement adoptée dans
les zones de plaine des savanes subsahariennes où un certain niveau
de pression foncière justifiait le passage à des systèmes plus
intensifs, sur les fronts pionniers et là où la situation sanitaire
du bétail le permettait. Les exploitations agricoles qui l’ont
adoptée sont familiales et cultivent de 2 à 15 hectares. Elle
représente la seconde source d’énergie agricole après le travail
manuel [1-3].
Tableau sommaire de la traction animale
L’Afrique subsaharienne compte environ 2,5 millions d’animaux de
trait (surtout des bovins et des ânes) et autant d’équipements
(charrues, sarcleurs, charrettes, etc.) [4]. Dans ce vaste ensemble
géographique, son importance et sa place dans les exploitations
varient (figure
1).
Dans la bande sahélienne (zone 1), l’attelage sert surtout au
transport et à l’exhaure. Il s’agit d’ânes, de dromadaires et de
chevaux. Dans le bassin arachidier du Sénégal (zone 2), 90 % des
ménages agricoles possèdent un attelage (surtout des chevaux) pour
le semis, le sarclage, le soulevage de l’arachide et le transport.
Dans la zone soudano-sahélienne de l’Afrique de l’Ouest (zone 3a),
les taux d’équipement varient de 30 à 75 %. Les paysans emploient
des paires de bovins pour la culture attelée du coton, du maïs,
etc. Des équidés sont attelés pour le transport. Dans la zone 3b,
les pratiques sont comparables à celles de la zone 3a, mais les
taux d’équipement sont moins élevés (20 à 40 %). Dans la zone 4
(soudanienne), les paysans préfèrent les paires de bovins pour
travailler des sols très enherbés. La traction animale progresse là
où les trypanosomoses et les maladies liées aux tiques sont
maîtrisées. Cet état de la technique est le fruit d’un gigantesque
effort de développement produit depuis 50 ans par les paysans, les
sociétés de développement et la recherche.
Le rôle moteur des cultures industrielles et du crédit
Pour les sociétés de développement, chargées d’administrer
l’extension des cultures industrielles (coton, arachide, riz), la
traction animale était considérée comme l’un des « fers de
lance » de leur action. Les revenus des cultures industrielles
relayés par les opérations de crédit et de vulgarisation ont permis
à plusieurs générations de paysans d’adopter la technique [2, 3].
Les cas du Sénégal, du Tchad, du Cameroun et de la République
centrafricaine illustrent cette dynamique (figure 2) .
Dans le bassin arachidier sénégalais, la diffusion de la technique
a été rapide durant le Programme agricole (1960-1980). Pour
soutenir l’essor de la filière arachidière, l’État avait mis en
place un important fond de crédit d’équipement, un système
d’approvisionnement en semences et une vulgarisation efficace. À la
fin du Programme agricole, 90 % des ménages agricoles possédaient
au moins un attelage [5]. Depuis, le niveau d’équipement s’est
maintenu, malgré la crise de la filière arachidière [6].
Dans la zone soudanienne du Tchad, l’ONDR1 et la CotonTchad2 ont vulgarisé la traction animale depuis
1960. Les années de guerre ont conduit 20 % des paysans à se
défaire de leurs animaux de trait. La paix revenue, le rythme de
l’équipement a repris en 1986 grâce à une opération de crédit
lancée par l’ONDR [7]. Depuis 1995, la poussée de l’équipement
s’est réduite pour plusieurs raisons : baisse de la demande
(40 % des paysans sont équipés) ; dysfonctionnement de
l’approvisionnement en matériels et des services de crédit…
Au Nord-Cameroun, depuis 1974, la Sodécoton3 a proposé : une offre de matériels
réduite mais de qualité ; un système de crédit à l’équipement
conséquent (environ 400 à 700 millions de FCFA/an) ; un
service vétérinaire dédié aux animaux de trait ; et de
nombreuses démonstrations techniques. Cette action régulière et
continue s’est traduite par un développement de la traction animale
parallèle à celui de la culture cotonnière [8, 9].
En République centrafricaine, les freins au développement de la
traction animale ont été nombreux : pratique de la culture sur
abattis-brûlis avec jachères de longue durée, trypanosomoses,
revenus monétaires faibles… [10]. La Sococa4 encourage le développement de la traction
animale par des actions de crédit dans le nord-ouest où la pression
foncière rend nécessaire une évolution du système agraire (20
hab/km2 contre une moyenne nationale de 3
hab/km2).
En définitive, le producteur d’une culture industrielle peut
concevoir un projet d’équipement et se préparer en conséquence,
c’est-à-dire mobiliser des ressources financières complémentaires
(céréales, crédit, etc.). Dans le cas du coton, il connaît
approximativement les revenus et les charges de sa culture dès
octobre, soit 6 mois environ avant la commercialisation [11]. De
telles prévisions sont beaucoup plus incertaines lorsqu’il faut se
fonder sur le marché des céréales. De plus, la culture industrielle
sécurise les remboursements des annuités, puisqu’ils sont effectués
le jour de la commercialisation. De fait, les seuls systèmes
viables de crédits à l’équipement ont été ceux gérés par des
sociétés de développement en substitution, parfois en association,
à une institution financière. Cependant, le crédit animal de trait,
jugé trop risqué, est resté le maillon faible du système. Enfin, la
continuité de la vulgarisation technique a joué un rôle déterminant
pour l’appropriation de la technique.
En définitive, à la période de développement administrée de la
technique (1950-1980), a succédé une période marquée par le
désengagement de l’État. Au cours de la première période, la
présence simultanée de revenus issus d’une culture industrielle
achetée à un prix garanti et de services d’appui publics intégrés
(crédit + vulgarisation + santé + agro-équipements) a été une
condition nécessaire pour stimuler le décollage de la traction
animale. Cependant, lorsqu’un niveau de diffusion suffisant est
atteint, une crise de la filière industrielle ou bien le
désengagement de l’État n’entraîne pas un effondrement de la
pratique. Des acteurs privés et des organisations de producteurs se
positionnent sur le marché de la traction animale et les paysans
eux-mêmes prennent en charge certaines fonctions (apprentissage,
dépannage, location, etc.). Au cours de ces périodes successives,
le cadre d’usage de la traction animale élaboré par les paysans
s’est cristallisé autour de sa multi-fonctionnalité. Cet aspect la
place au centre des stratégies des producteurs.
1 Office national de développement
rural.
2 Société cotonnière tchadienne.
3 Société de développement du
coton.
4 Société cotonnière
centrafricaine.
Multi-fonctionnalité de la traction animale
Systèmes de culture et transport attelé
Selon les zones agro-écologiques et les systèmes de production
(tableau 1), la traction animale remplit
quatre fonctions agronomiques essentielles : maîtrise des
adventices (sarclage, labour, etc.) ; entretien de la
fertilité (enfouissement et production de matière organique,
etc.) ; gestion de l’eau (buttage, labour, travail du sol en
sec, etc.) ; transport des récoltes [3].
Tableau 1. Place de la traction
animale en Afrique subsaharienne selon les zones agro-écologiques
et les systèmes de production [3].
Table 1. Place of draft animal power in Sub-Saharan
African countries according to agro-ecological areas and production
systems [3].
Zones arides
< 400 mm |
Zones
semi-arides
< 400-800 mm |
Zones
sub-humides
800-1 200 mm |
Zones
humides
> 1 200 mm |
| Oasiens et
maraîchers |
Exhaure, bât,
charrette
Âne, cheval, dromadaire |
Exhaure, bât,
charrette Âne, cheval (dromadaire) |
Très faible |
-
|
| Mil/sorgho |
- |
Travail du sol en sec, (labour), sarclage,
charrette
Âne, cheval (bovin) |
Labour, sarclage, charrette Bovin (âne) |
-
|
|
Arachide/mil/sorgho |
- |
Semis, sarclage, soulevage, charrette
Cheval, âne (bovin) |
Labour, semis,
sarclage, soulevage,
charrette
Bovin (âne) |
-
|
Coton/maïs/
sorgho/arachide |
-
|
Labour, sarclage, buttage, charrette,
Âne (bovin) |
Labour, sarclage, buttage, charrette
Bovin (âne) |
Labour,
sarclage, buttage
Bovin (taurin) |
| Riziculture
irriguée |
Labour,
charrette
Cheval, âne, bovin |
Labour, charrette
Cheval, âne, bovin |
- |
- |
| Cultures de
décrue (riz, sorgho) |
-
|
Très faible |
Très faible |
-
|
| Cultures de
bas-fonds |
-
|
Labour
Bovin |
Labour
Bovin |
Labour
Bovin |
| Tubercules
(igname, manioc…) |
-
|
-
|
Labour,
buttage
Bovin |
Labour, buttage
Bovin |
| Cultures
pérennes (canne, palmier) |
-
|
-
|
-
|
Charrettes
Taurin |
n zones d’utilisation intense de
la traction animale ; - absence.
Les systèmes de culture coton/maïs/sorgho/arachide et
arachide/mil/sorgho représentent les situations où la traction
animale a connu le plus fort développement. Dans les zones
semi-arides, les travaux de préparation du sol sont sommaires. En
revanche, la mécanisation du désherbage et du semis est répandue.
Dans les zones sub-humides, le labour à la charrue est prisé sur
coton et maïs. Le désherbage mécanique progresse dans les zones
déjà équipées en charrues. Le buttage du coton et du maïs remplit
trois fonctions : désherbage, enfouissement de l’engrais,
drainage. Pour des raisons financières, les paysans diversifient
peu les outils et n’utilisent l’attelage que de façon incomplète
pour les étapes déterminantes du calendrier agricole [9].
Dans les zones semi-arides, les équipements de transport sont plus
répandus que dans les zones sub-humides [12], probablement parce
que la mobilité contribue à la sécurisation des systèmes de
production dans des zones où les ressources sont éparses. Dans les
zones où le transport attelé est peu développé, les paysans
invoquent le coût des matériels, l’absence d’une demande de
transport susceptible de rentabiliser l’investissement [7].
Synergies agriculture-élevage
La traction animale a fortement contribué à l’introduction de
l’élevage dans les sociétés agricoles de l’Afrique sub-saharienne.
Elle a induit une transformation profonde des pratiques paysannes
concernant la maîtrise de la conduite des animaux (dressage,
gardiennage, soins sanitaires, etc.) et l’ébauche d’un système
fourrager en interaction avec les cultures.
Après 50 ans de développement, la conduite des animaux est bien
maîtrisée par les producteurs mais les synergies
agriculture-élevage restent limitées. Les modèles technicistes
d’intégration promus dès 1950 ont révélé de nombreuses faiblesses
et insuffisances et se sont heurtés aux réalités économiques et
sociales des exploitations [13]. Seule la culture attelée et, dans
une moindre mesure, le transport ont véritablement été adoptés par
les paysans. Les deux autres piliers du modèle, les cultures
fourragères et les étables fumières, n’ont pas suscité un tel
engouement. Le modèle visait l’intensification alors que, dans un
contexte de faible pression foncière, les paysans optaient pour des
stratégies extensives. Le succès de la traction animale a été
motivé par son effet décisif sur la productivité du travail.
En définitive, les producteurs ont développé des pratiques
d’intégration adaptées à leur force de travail et à leur capacité
financière. Il s’agit d’innovations organisationnelles visant à
réduire les charges de travail (vaine pâture, troupeaux villageois,
contrats de fumure, réserves fourragères protégées au champ…).
Elles s’appuient sur la mobilité des animaux pour les conduire à la
ressource fourragère et non l’inverse. Les stocks fourragers sur
l’exploitation sont limités et servent d’appoint en fin de saison
sèche, la fumure animale est principalement épandue sur les champs
de case [14].
Impacts économiques
L’attelage est une source de revenus directs et indirects. Au
Nord-Cameroun, un taurillon acheté 90 000 FCFA à 3 ans peut être
revendu 5 ans plus tard à 180 000 FCFA pour des dépenses annuelles
d’entretien de 10 000 FCFA, ce qui donne une plus-value de 40 000
FCFA à la réforme [9]. Les revenus tirés de la location constituent
un appoint non négligeable [6, 9]. Dans les zones sub-humides,
lorsque 30 à 40 % des paysans possèdent un attelage, le marché de
la location se sature [9]. Le seuil parait plus élevé dans les
zones semi-arides où les délais d’attente de l’attelage pénalisent
les cultures [6].
L’énergie animale accroît la productivité par actif agricole [2,
13, 15, 16]. Le passage de la culture manuelle à la culture attelée
s’accompagne en quelques années d’une augmentation significative de
la surface cultivée de l’exploitation, si la pression foncière le
permet et à condition que le paysan parvienne aussi à augmenter le
nombre d’actifs (figure
3).
L’énergie animale réduit les temps de certains travaux et la
pénibilité du travail. La mécanisation du désherbage du cotonnier
divise par trois la durée d’intervention à l’hectare [17]. Mais
l’adoption de la traction animale accroît la charge de travail sur
l’exploitation du fait de l’extension des surfaces et du
gardiennage des animaux [6, 9]. Dans les villages, elle a contribué
à la structuration des rapports sociaux entre ceux qui contrôlent
l’énergie animale et la terre et d’autres qui louent des terres et
vendent leur force de travail. Elle a souvent contribué au
développement d’un salariat agricole [9, 16].
Nouvelles priorités de recherche et de développement
Depuis une dizaine d’années, les profondes mutations qui
touchent l’Afrique subsaharienne ont des effets directs et
indirects sur les stratégies des producteurs, sur les pratiques de
traction animale et sur l’environnement institutionnel de la
technique. La libéralisation des filières remet en cause l’accès
aux crédits et aux matériels, aux services de santé animale, à la
vulgarisation. L’augmentation de la pression foncière induit
l’émergence de pratiques d’intensification (multiplication des
interventions mécaniques, renforcement des synergies
agriculture-élevage) et l’adoption de techniques légères (traction
asine…). La diffusion des herbicides contribue à la simplification
des itinéraires techniques (substitution de l’herbicidage au
labour…). Les agriculteurs scolarisés ont une autonomie plus grande
qui leur permet de gérer des systèmes plus complexes, de prendre
plus de risques et de mieux se projeter dans l’avenir. Ils sont
mieux préparés pour raisonner leur stratégie d’équipement.
Ces multiples changements conduisent à une profonde évolution du
cadre socio-technique de la traction animale [18]. Il nous parait
impératif de redéfinir les orientations de développement et
d’adapter les pratiques de recherche, afin de préserver et de
renforcer le caractère multi-fonctionnel de la technique.
Depuis 1999, un projet de recherche réalisé au Cameroun, au
Burkina Faso et au Sénégal par le Cirad5, l’Irad6,
l’Isra7 et
l’Association Tin Tua (Burkina Faso) a pour objectif de redéfinir
un cadre d’analyse et un cadre d’intervention pour la traction
animale dans une perspective d’appui à l’innovation dans le
contexte de libéralisation. Les propositions qui vont suivre
(quatre axes de développement, couplage recherche-innovation)
découlent des premières conclusions de ce projet.
5 Centre de coopération internationale
en recherche agronomique pour le développement.
6 Institut de recherche agricole pour
le développement.
7 Institut sénégalais de recherches
agricoles.
Réorienter l’offre de développement
Diversification des schémas d’équipement et conseil à
l’équipement
Pour une majorité de producteurs en situation d’incertitude et
de précarité, le financement de l’attelage constitue une étape
stratégique difficile. Il sont demandeurs de méthodes de conseil à
l’équipement prenant en compte leur situation et leurs projets
[19]. Les banques rurales sont intéressées par ces outils pour
identifier les bons projets, former les paysans à la gestion d’un
crédit et garantir les remboursements. Il convient aussi d’élargir
la gamme des schémas d’équipement possibles (monobovin, paires
d’ânes, cheval) en proposant des harnachements appropriés [20,
21].
Ajustement et diversification de la culture attelée et du
transport
Depuis 20 ans, le développement se cantonne sur une liste très
limitée d’outils éprouvés [3, 4, 22], sans suivre l’évolution des
besoins des paysans en matière d’intensification raisonnée et de
simplification des itinéraires techniques. Certaines techniques
mériteraient d’être diffusées plus largement : travail du sol
en sec [23], semis mécanique (arachide…), sarclage mécanique
précoce et répété [17] avec des outils de désherbage légers et des
attelages adaptés [20, 24].
Pour le transport attelé, l’accent doit être mis sur des
équipements économiques et faciles à entretenir, sur les équidés et
le monobovin [25]. Il faut s’appuyer sur les artisans pour la
fabrication de modèles de charrettes peu coûteuses, comme on en
trouve en Afrique de l’Ouest, avec un plateau en bois et un essieu
de récupération [12]. On peut aussi développer le portage dans les
régions montagneuses [26].
Synergies agriculture-élevage : « intensification
verte » et conseil à l’élevage
Aujourd’hui, dans les zones de cultures pluviales, les paysans
développent des systèmes mixtes. Pour simplifier, on peut dire
qu’ils gagnent de l’argent et se nourrissent avec la production
agricole, et qu’ils épargnent et capitalisent avec l’élevage.
Cependant, les systèmes à culture attelée légère sans jachère
montrent des limites lorsque la densité de population dépasse 50 à
80 hab/km2. Les surplus dégagés sont faibles. La
biomasse disponible est insuffisante pour permettre à la fois le
développement de l’élevage et une restitution suffisante de matière
organique aux terres cultivées [14]. Une évolution agricole
globale, que l’on peut qualifier d’intensification verte,
est nécessaire pour produire plus de biomasse et mieux gérer son
utilisation. Cela implique un ensemble de dispositions techniques
pour améliorer la captation de l’eau et du carbone (aménagement de
parcelles, plantation d’arbres, cultures fourragères, SCV…),
articulées à un ensemble d’innovations organisationnelles visant à
gérer cette biomasse dans un double objectif d’élevage et
d’agriculture durable (évolutions de la vaine pâture, des régimes
agraires, des parcellaires). Dans ce schéma, l’emploi agricole de
l’énergie animale évoluerait vers le transport, le semis et le
rabattage de cette biomasse. L’articulation entre l’agriculture et
l’élevage reste bien posée comme une clé du développement de ces
systèmes. Pour conduire les paysans à s’interroger sur les façons
de renforcer ces synergies, il conviendrait d’élaborer un conseil à
l’élevage fondé sur une approche globale de l’exploitation. Enfin,
sur plusieurs aspects techniques, un cadre de fonctionnement reste
à élaborer : alimentation des équidés (sur les principes
développés pour les bovins [27], définition de la place et du rôle
de l’animal dans les systèmes utilisant des couvertures permanentes
du sol.
Professionnalisation et pérennisation des services
Les crédits proposés par la microfinance sont pour l’instant peu
compatibles avec la rentabilité immédiate de la traction animale
(taux d’intérêts élevés) et l’offre reste limitée [28]. Les
forgerons sont demandeurs d’informations sur les marchés, de
crédits, de formations sur les techniques et sur la gestion,
d’outils de certification [9, 29, 30]. Selon les pays, les
vétérinaires privés sont confrontés à des difficultés d’obtention
de mandat sanitaire, de dumping des ONG, d’éparpillement de
la demande.
Les nouveaux prestataires de services, et tout particulièrement
les services immatériels (crédit, conseil, acte vétérinaire…) ont
des difficultés à se professionnaliser, à adapter leur offre à la
demande et à dégager une rentabilité suffisante. La recherche peut
les appuyer par des études sur l’adéquation offre/demande de
services et sur les conditions de pérennisation de leur activité.
Elle peut aussi faciliter le dialogue entre acteurs en stimulant
les initiatives de rencontres et d’associations (création de clubs
traction animale, organisation d’ateliers d’échanges, etc.).
Coupler recherche et innovation
L’approche proposée recouvre trois dimensions
principales :
– une recherche en partenariat ;
– conduite dans un cadre pluridisciplinaire de
recherche-action ;
– pour l’innovation [31].
Une recherche en partenariat
Jusqu’au milieu des années 1980, la recherche intervenait à la
demande des projets et des sociétés de développement pour mettre au
point des matériels, des modes de conduite et des itinéraires
techniques. Le développement rural était le partenaire quasi
exclusif de la recherche et le principal point d’entrée des
innovations.
Consécutivement à la libéralisation de l’économie, les réseaux
socio-techniques du monde rural se sont étoffés (figure 4). Les partenaires
possibles de la recherche (organisations paysannes et privées) et
les points d’entrée des innovations se sont multipliés
(organisations paysannes, forgerons, vétérinaires, services
financiers décentralisés, etc.). Les méthodes de vulgarisation de
masse cèdent le pas à des approches micro-sociologiques
d’appui/conseil. C’est une période propice aux innovations tant
organisationnelles (recomposition des services) que techniques
(ajustement des pratiques). La construction de ce partenariat est
un enjeu pour la recherche, dès lors que l’objectif vise
l’émergence de pratiques prenant en compte la demande des
producteurs et les possibilités des services émergeants.
Passer de l’invention à l’innovation
Une invention est la découverte d’un principe, l’innovation
correspond à l’appropriation de ce principe par le corps social
[32]. L’innovation est « un processus social de construction
progressive, en boucle, donnant leur place à tous les acteurs
concernés » [31]. Dans notre optique de travail, elle
correspond à un changement de pratique et touche à la fois les
producteurs et les services. Compte tenu du caractère relativement
ancien de la traction animale, les innovations concernant cette
pratique ont plus un caractère incrémental que radical, dans le
sens où elles se fondent dans un cadre technique bien établi et se
trouvent orientées par la demande qui émane des réseaux
socio-techniques recomposés [18, 33].
Malgré les critiques dont il a été l’objet [18, 32, 33], le modèle
épidémiologique de la diffusion de l’innovation proposé par
Shumpeter fournit une grille d’analyse intéressante pour comprendre
et comparer en termes quantitatifs (taux d’équipement/terrain)
l’innovation traction animale en Afrique subsaharienne de 1950 à
nos jours : courbe logistique divisée en trois
séquences—incitation, appropriation et institutionnalisation. En
reprenant les terrains décrits plus haut (figure 2), le bassin
arachidier du Sénégal se situerait en phase d’institutionnalisation
(taux d’équipement élevé, stabilisés depuis 20 ans), la zone
soudanienne du Tchad en phase de transition entre appropriation et
institutionnalisation, le bassin cotonnier du Nord-Cameroun en
phase d’appropriation (progression rapide des attelages depuis 10
ans) et la zone cotonnière de République centrafricaine en séquence
d’incitation (peu d’attelages, faible évolution).
Il est crucial d’adapter la programmation de la recherche et du
développement selon la séquence correspondant le mieux au terrain
considéré. En phase d’incitation, une intervention publique
volontariste parait indispensable pour co-construire les cadres de
fonctionnement et d’usage de la technique. C’est une technique
exogène, qui requiert des producteurs un investissement cognitif
important pour adapter le système de production et maîtriser
l’attelage. Elle requiert aussi un environnement très incitatif
(crédit attractif, vulgarisation de masse, etc.). En phase
d’appropriation, il convient de trouver un juste équilibre entre la
vulgarisation de modèles dominants techniquement verrouillés [18]
et une offre technique alternative en phase avec l’évolution rapide
de la demande des paysans. Au cours de cette phase, le
désengagement de l’État doit être anticipé et son avènement
précipite le passage à la séquence suivante. En phase
d’institutionnalisation, la représentation de la fonction de
l’attelage dans l’univers symbolique du producteur s’est objectivée
(« J’utilise l’attelage comme cela parce que on me l’a appris
ainsi… parce que par ici, tout le monde fait comme cela… »).
Certains types de demandes s’estompent, notamment dans le domaine
technique (dressage, réglage des outils…), alors que d’autres
émergent et font appel à des compétences plus larges que celles des
agronomes (outils de contrôle de qualité des productions
artisanales, appui/conseil à l’équipement…). Leur traitement
requiert la mise en place d’un cadre d’analyse et d’intervention
adaptés, fondé sur la pluridisciplinarité et la
recherche-action.
Pluridisciplinarité et recherche-action
La démarche proposée s’appuie sur les principes suivants. Il
s’agit d’une recherche finalisée, conduite en partenariat
visant : i) la production de connaissances sur les pratiques
des producteurs et sur le marché des services d’appui à la traction
animale ; ii) la co-construction d’innovations matérielles
(équipements, techniques…) ou immatérielles (aides à la prise de
décisions…). Elle requiert une approche pluridisciplinaire alliant
disciplines techniques (agronomie, zootechnie, machinisme agricole,
etc.) et sciences humaines (économie, sociologie) avec une approche
méthodologique de type recherche-action puisque l’on vise à
modifier ce qui est étudié [34]. Elle suit trois séquences
itératives :
1. Construction de la demande sociale (diagnostic,
rencontres…), analyse des conditions de pérennisation des services
émergeants (adéquation offre/demande, autonomie technique et
financière…) et identification des besoins et des voies possibles
d’innovation ;
2. Conception et tests de nouveaux procédés (outils,
itinéraires techniques, alimentation des attelages, soins
vétérinaires, etc.), d’outils d’aide à la décision (conseil à
l’équipement, etc.), d’outils de normalisation (contrôle de qualité
des équipements, etc.) ;
3. Socialisation des résultats par des actions de
communication et par l’organisation d’échanges (ateliers, tables
rondes) réunissant chercheurs, développeurs et
« innovateurs ». Cette séquence permet de préciser les
conditions nécessaires au développement des produits de la
recherche et d’identifier les pistes de recherches ultérieures.
Conclusion
La traction animale, de par sa multi-fonctionnalité, occupe
toujours une place centrale dans les stratégies des producteurs
d’Afrique subsaharienne. Les acquis de la recherche et la maîtrise
technique de nombreux aspects de cette technologie sont réels mais
les problèmes se posent désormais de façon différente. Nous
proposons donc un renouvellement des pratiques de recherche, adapté
aux profondes mutations qui touchent cette région, reposant sur un
couplage entre recherche et innovation. Il s’agit d’une démarche
pluridisciplinaire et pro-active sur l’innovation. Elle vise à
mieux intégrer les nouveaux acteurs privés et les organisations
paysannes qui accompagnent ces évolutions. Le programme de
recherche présenté dans cette note et réalisé en coopération dans
trois pays africains a permis de développer une démarche de
recherche-action en partenariat avec ces différents acteurs. Cette
démarche appliquée à la traction animale nous paraît pertinente
pour d’autres techniques agricoles n
Références
1. Lhoste P. La traction animale en
Afrique : situation et perspectives. Saragosse :
FAO/CIHEAM, 1995 ; 14 p.
2. Pingali P, Bigot Y, Binswanger HP. La
mécanisation agricole et l’évolution des systèmes agraires en
Afrique subsaharienne. Washington : Banque mondiale,
1987 ; 206 p.
3. Le Thiec G, ed. Agriculture africaine et
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