ARTICLE
Auteur(s) : Sandrine Dury1, Jean-Claude
Medou2, Divine Foudjem Tita1, Christian
Nolte3
1 Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement/International Institute of
Tropical Agriculture (Cirad/IITA), TA 40/16, 34398 Montpellier
cedex 5, France
<sandrine.dury@cirad.fr>
<dtita@yahoo.com>
2 Ministère de l’Agriculture-Cellule d’appui aux politiques
agricoles (Minagri-Capa), Yaoundé Cameroun
<jcmedou@yahoo.fr>
3 International Institute of Tropical Agriculture (IITA), BP
2008 (Messa), Yaoundé Cameroun
<c.nolte@cgiar.org>
Le système d’approvisionnement atteint-il ses
limites ?
La croissance du rapport entre les urbains et les ruraux des
pays d’Afrique subsaharienne implique que, si les pays veulent
maîtriser la croissance des importations alimentaires, chaque
exploitant agricole doit produire pour un nombre croissant de
personnes. La satisfaction de la demande urbaine et de la demande
rurale, nécessite non seulement une augmentation de la production
mais aussi une augmentation de la quantité vendue par agriculteur,
et repose sur l’efficacité des systèmes de commercialisation
reliant les zones de production rurales et les zones de
consommation urbaines. Selon les travaux compilés par Cour [1],
pour l’Afrique de l’Ouest, les agriculteurs « sont capables
d’augmenter leur production à un rythme plus élevé que celui de la
croissance démographique... ». Cela est discuté au Cameroun,
dans un contexte d’imprécision des données statistiques. Pour le
gouvernement camerounais [2], la FAO et différents auteurs [3], la
production globale aurait augmentée moins vite que la population,
ce qui explique que les importations de riz et de blé atteignent
chacune environ 250 000 tonnes en 2001 (FAOSTAT). Un
autre point de vue consiste à observer qu’entre 1983 et 1996, à
Yaoundé par exemple, la consommation des produits céréaliers
importés par individu a diminué tandis que celle des racines et
tubercules (localement produites) augmentait significativement.
Ainsi, alors que la population de la ville doublait pendant la
période, passant d’environ un demi-million à un million
d’habitants, les quantités de manioc, macabo, plantain consommées
(donc produites et commercialisées) étaient pratiquement
multipliées par trois (tableau 1). Sans
chocs majeurs sur les prix, les producteurs ont été ainsi capables
d’augmenter très fortement leur offre pour ces trois grands
produits. Simeu Kandem [7] jugeait en 1995, pour le manioc, que les
filières d’approvisionnement des villes étaient suffisamment bien
organisées pour répondre à une croissance très forte de la demande
liée à la dévaluation (1994) et à la crise économique des années
1990 (les ménages se reportent sur les produits bon marché tels que
le manioc), sans intervention publique. Il estimait que les
producteurs gagnaient un revenu satisfaisant tout en offrant un
produit à un prix acceptable pour les consommateurs. Il
s’interrogeait néanmoins sur la capacité du système à répondre à la
croissance de la demande sur le long terme.
Tableau 1. Niveau de consommation
des principaux féculents à Yaoundé en 1983 et 1996 (sources :
(1) [4, p. 58 et 60] et [5, p. 195] ; (2) [6]).
Table 1. Consumption level of the main starchy
products in Yaoundé in 1983 and 1996.
|
|
En kg/hab. |
Variation entre
1983 et 1996 |
En milliers de tonnes |
Variation entre
1983 et 1996 |
|
|
1983 (1) |
1996 (2) |
|
1983 (1) |
1996 (2) |
|
|
Maïs |
8 |
7 |
0,8 |
4,0 |
6,4 |
1,6 |
|
Riz |
19 |
18 |
0,9 |
9,4 |
16,5 |
1,7 |
|
Pain |
15 |
14 |
0,8 |
7,5 |
12,8 |
1,7 |
|
Plantain |
45 |
64 |
1,3 |
22,4 |
58,5 |
2,6 |
|
Manioc |
48 |
83 |
1,6 |
23,6 |
76,1 |
3,2 |
|
Macabo/taro |
32 |
41 |
1,2 |
16,0 |
37,4 |
2,3 |
|
Ignames |
5 |
4 |
0,7 |
2,7 |
3,8 |
1,4 |
|
Population |
|
|
|
494 016 |
914 049 |
1,9 |
L’observation des indices de prix de détail annuels (tableau 2) sur la période 1994-2001, à Yaoundé et
Douala, montre que cette interrogation était peut-être justifiée,
dans la mesure où on observe une augmentation, puis une véritable
envolée, des prix des produits locaux amylacés à partir de 1998 (à
l’exception notable de la pomme de terre, de l’igname et du
maïs).
Tableau 2. Évolution des prix
réels des amylacés à Yaoundé et Douala entre 1994 et 2001
(source : [8]).
Table 2. Evolution of real prices of starchy products
in Yaoundé and Douala between 1994 and 2001.
|
|
Indice des prix
de détail (100 = janvier 1994) |
Taux annuel de croissance
selon la période |
|
|
Année 1994 |
Année 2001 |
1994-2001 |
1994-1998 |
1998-2001 |
| DOUALA |
TOUT PA* |
142 |
176 |
3,1 % |
3,0 % |
3,3 % |
|
Maïs |
175 |
209 |
2,6 % |
1,1 % |
4,6 % |
|
Riz |
171 |
217 |
3,5 % |
5,0 % |
1,4 % |
|
Pain |
108 |
173 |
7,2 % |
12,7 % |
– 0,1 % |
|
Plantain |
123 |
195 |
6,8 % |
6,0 % |
7,8 % |
|
Manioc racine |
96 |
223 |
12,8 % |
11 % |
15,8 % |
|
Manioc cossette |
157 |
191 |
2,9 % |
0 % |
7,6 % |
|
Manioc Gari |
159 |
166 |
0,6 % |
– 6 % |
9,4 % |
|
Manioc Bâton |
107 |
130 |
2,8 % |
– 4 % |
12,6 % |
|
Macabo |
63 |
121 |
9,7 % |
10 % |
8,7 % |
|
Taro |
110 |
150 |
4,6 % |
4 % |
5,6 % |
|
Patate douce |
139 |
188 |
4,4 % |
2 % |
7,0 % |
|
Pomme de terre |
100 |
69 |
– 5,2 % |
– 10 % |
1,2 % |
|
Igname |
95 |
92 |
– 0,5 % |
– 5 % |
6,3 % |
| YAOUNDÉ |
TOUT PA* |
143 |
215 |
6,0 % |
7 % |
5,1 % |
|
Mais |
222 |
244 |
1,4 % |
3 % |
– 1,2 % |
|
Riz |
143 |
190 |
4,1 % |
8 % |
– 0,2 % |
|
Pain |
154 |
186 |
2,7 % |
12 % |
-8,7 % |
|
Plantain |
104 |
223 |
11,5 % |
8 % |
16,2 % |
|
Pomme de terre fraîche |
104 |
86 |
– 2,6 % |
1 % |
– 7,3 % |
|
Patate fraîche |
100 |
181 |
8,8 % |
5 % |
13,7 % |
|
Manioc frais en tubercule |
130 |
276 |
11,3 % |
8 % |
16,4 % |
|
Manioc déshydraté, farine |
124 |
245 |
10,2 % |
12 % |
7,6 % |
|
Bâton de manioc |
127 |
214 |
7,8 % |
4 % |
12,4 % |
|
Macabo |
132 |
326 |
13,8 % |
10 % |
18,7 % |
|
Taro |
100 |
138 |
4,7 % |
6 % |
3,5 % |
|
Igname |
95 |
200 |
11,3 % |
22 % |
– 1,3 % |
* PA = Produits alimentaires.
En parallèle, on observe une baisse dans les deux villes des
prix des produits importés (riz et pain). Le manioc, jusque-là
considéré comme le produit des « pauvres », devient aussi
cher que le riz importé, avec un prix d’environ 360 FCFA* par kilogramme de matière sèche pour
350 FCFA/kg pour le riz en 2002 (tableau 3).
Tableau 3. Prix en FCFA par kilo
de matière sèche des différents amylacés en 2001-2002 dans les
villes camerounaises (sources : prix DSCN [8], tables de
composition nutritionnelle FAO, nos calculs).
Table 3. Prices in FCFA per kilo of dry matter of the
different starchy products in 2001-2002 in Cameroonian
cities.
Type de produit Produits
(libellés DSCN) |
Moyenne pondérée*
(en FCFA**/kg matière sèche) |
Par rapport au riz |
|
Pain ordinaire, type courant |
1 135 |
3,3 |
|
Ignames |
964 |
2,8 |
|
Spaghetti PANZANI, sachet de 250 g |
945 |
2,7 |
|
Pomme de terre fraîche |
846 |
2,4 |
|
Plantain frais, vert |
741 |
2,1 |
|
Miondo |
666 |
1,9 |
|
Tubercules de taro |
589 |
1,7 |
|
Patate fraîche |
523 |
1,5 |
|
Tubercule de macabo |
520 |
1,5 |
|
Patate fraîche |
502 |
1,5 |
|
Bibolo |
485 |
1,4 |
|
Gari jaune, blus ou moins fin |
407 |
1,2 |
|
Farine de blé tendre |
388 |
1,1 |
|
Manioc frais en tubercules |
357 |
1,0 |
Riz
ordinaire grains longs
décortiqués |
346 |
1,0 |
|
Farine de manioc, manioc moulu |
337 |
1,0 |
| Mil
blanc en grain entier IOLORI |
329 |
1,0 |
|
Farine de maïs, blanche ou non |
317 |
0,9 |
Manioc trempé, déshydraté
en cossettes |
289 |
0,8 |
|
Maïs sec en grains |
254 |
0,7 |
* Moyenne des prix mensuels de septembre 2001 à septembre 2002
pour 5 villes, pondérée par le poids démographique des villes
(1 pour Garoua, Bamenda et Baffousam, 6 pour Yaoundé et 8 pour
Douala).
** 655,96 FCFA = 1 euro.
Les trois produits locaux dont les prix augmentent très
fortement (manioc et dérivés, plantain, macabo) constituaient en
1996, 11 % des dépenses alimentaires des ménages de Yaoundé et
Douala [9], le manioc et le macabo étant les produits les moins
chers. Leur renchérissement pose un réel problème d’accès aux
denrées de base, notamment pour les populations les moins
favorisées, problème que le marché semble avoir du mal à réguler à
court terme, et qui préoccupe les pouvoirs publics. L’augmentation
soudaine et forte des prix de détail des denrées de base en ville
se pose dans d’autres pays de l’Ouest africain [10], et si les
causes en sont multiples, imbriquées et d’ordre différent
(conjoncturelles, structurelles), elles méritent d’être
examinées.
* 655,96 FCFA = 1 euro
Méthode
Pour comprendre les raisons de l’augmentation des prix des
principaux amylacés en ville, nous examinons les facteurs de la
demande, ceux de l’offre, et le mode de formation des prix
(structure du marché). Dans une optique dynamique, nous nous
intéresserons particulièrement aux ruptures éventuelles autour de
l’année 1998. Les facteurs de la demande sont décomposés, par
simplification, entre la demande des consommateurs urbains (on
suppose, que la demande rurale ne fait pas l’objet de commerce pour
ce type de produit) et la demande des industriels urbains. La
demande des consommateurs est une fonction du nombre d’urbains
multiplié par leur demande individuelle, elle-même fonction de leur
revenu et des prix de l’ensemble des produits de consommation. Ces
derniers sont supposés constants, car on utilise les prix déflatés
par l’indice des prix des produits de consommation. L’offre en
ville est la somme de la production commercialisée moins les pertes
et les exportations. La production commercialisée est égale au
nombre de producteurs multiplié par leur offre individuelle,
laquelle dépend des facteurs de production (dont l’itinéraire
technique, la fertilité des sols, le travail et les
investissements) et des prix perçus par les producteurs pour les
racines et tubercules mais aussi pour leurs autres spéculations
(élasticité prix croisé). La structure du marché comprend les
acteurs et leur organisation, les institutions qui assurent la
connexion entre offre rurale et demande urbaine. Les commerçants,
les systèmes d’information, les transports font partie de la
structure du marché.
Plusieurs systèmes de collecte – Direction de la statistique et de
la comptabilité nationale (DSCN) et Cirad-IITA [4-6, 8,
9] – ont permis de produire des statistiques fiables sur
la consommation et les prix en milieu urbain au Sud-Cameroun. En
revanche, on a peu de données récentes fiables sur la production et
les filières. Les données les plus fiables sur la production datent
du recensement agricole de 1984. La seule base accessible sur le
long terme est celle publiée par le service des statistiques
agricoles de la FAO (FAOSTAT) [11], mais sa fiabilité est sujette à
caution. En effet, en raison de l’absence de recensement agricole,
les données sont issues de projections sur la période 1990-1998.
C’est donc grâce à l’analyse critique et à la mise en cohérence
d’études ponctuelles (mémoires d’étudiants, rapports d’experts,
diagnostics) sur la production réelle, ainsi qu’à la confrontation
des expériences des différents auteurs que ce travail propose
quelques hypothèses qui constituent souvent plus des bases de
recherche que des résultats définitifs.
La demande se serait-elle accélérée depuis 1998 ?
Caractéristiques de la demande alimentaire
Selon les statistiques officielles1, le PIB a augmenté entre 4 et 5 points
par an depuis 1997, alors que la moyenne sur la période 1991-1993
était de 0,1 point. Cette reprise de la croissance économique
globale s’est accompagnée d’une légère augmentation du pouvoir
d’achat des ménages que l’on peut supposer comprise entre 0 et
5 % au maximum. Comme les produits amylacés sont des biens
normaux (l’élasticité revenu est comprise entre 0,15 et
0,8 (tableau 4), l’augmentation de
la demande par ménage liée à l’augmentation des revenus reste
limitée. En cinq ans, si les prix restaient constants, la demande
augmenterait de 3 à 13 % pour le macabo et de 1 à 7 %
pour le manioc. La croissance démographique urbaine est peu
documentée, et on ne sait pas si elle s’est accélérée avec la
reprise économique. On peut toutefois prolonger les tendances
observées entre les deux derniers recensements (1976 et 1987), ce
qui est une hypothèse haute selon Cour [1]. En moyenne, la
population des villes augmenterait de 6 % par an et la
population totale de 2,8 %. Ainsi, entre 1996 et 2002, la
population des villes de plus de 50 000 habitants serait
passée de 3,8 à 5,4 millions de personnes (+ 42 %),
tandis que la population rurale serait passée de 9,1 à
9,8 millions de personnes (+ 8 %). Si on considère
que 100 % de la demande urbaine est satisfaite par le marché,
alors elle aurait augmenté de 42 % en cinq ans. Ainsi, l’effet
revenu serait très négligeable sur la demande en amylacés par
rapport à l’effet de la croissance démographique. On aurait donc
actuellement un rapport de 1 urbain pour 1 rural, alors
qu’en 1987 ce rapport était de 1 urbain pour 2 ruraux. On
rejoint ainsi les observations faites dans l’ensemble de l’Afrique
de l’Ouest par Cour et al. en 1994 [1].
Tableau 4. Élasticité revenu et
simulation de la demande des ménages urbains selon trois niveaux de
croissance des revenus (source : données URBANFOOD/Cirad-IITA.
Estimation avec un modèle AIDS, [9] et [12]).
Table 4. Income elasticities and simulation of demand
according to three different income growth levels.
|
Élasticité revenu de la demande |
Croissance de la demande après 5 ans
avec taux annuel de croissance du revenu de : |
|
+ 1 %/an |
+ 3 %/an |
+ 5 %/an |
|
Riz |
0,17 |
0,9 % |
2,6 % |
4,2 % |
|
Manioc racine |
0,29 |
1,5 % |
4,4 % |
7,0 % |
|
Maïs |
0,37 |
1,9 % |
5,7 % |
8,9 % |
|
Manioc bâton |
0,46 |
2,3 % |
7,1 % |
11,0 % |
|
Macabo |
0,53 |
2,7 % |
8,2 % |
12,6 % |
|
Pain |
0,54 |
2,7 % |
8,4 % |
12,8 % |
|
Plantain |
0,79 |
4,0 % |
12,4 % |
18,3 % |
Estimations significatives au seuil 5 %, faites à prix
constants.
1 http ://www.izf.net/izf/guide/TableauDeBord/cameroun.htm
Caractéristiques de la demande industrielle
Le manioc, contrairement aux autres amylacées locales, a
aujourd’hui quelques usages industriels2 au Cameroun. Selon Tchapda [13], en 1999,
les cartonneries de la région de Douala utilisaient l’équivalent de
1 000 tonnes d’amidon par an, ce qui correspondrait à
moins de 5 000 tonnes de racines fraîches de manioc, si
cet amidon était fabriqué à partir de manioc. Or, 711 tonnes
d’amidon de maïs ont été importées chaque année sur la période
1996/2000, selon la DSCN. L’offre locale en amidon de manioc reste
ainsi limitée à quelques entreprises spécialisées, en raison
essentiellement du différentiel de prix avec les produits importés
(rapport de 1 à 5), les conditions techniques de production étant
relativement maîtrisées. Les industries de transformation du bois
utilisent également des cossettes de manioc, mais bien que nous
n’ayons pas de données quantifiées à ce sujet, les visites d’usines
de produits du bois, montrent que les volumes sont faibles
(quelques milliers de tonnes). Ainsi, aussi bien pour l’amidon que
pour les cossettes, la demande industrielle est faible au regard
des quantités vendues sur les marchés alimentaires (environ
250 000 tonnes en équivalent racine seulement pour
Yaoundé et Douala), et ne peuvent expliquer la hausse des prix de
détail.
2 On ne fait pas référence au
gritz de maïs importé utilisé par les brasseries.
Conclusion
Même s’il n’y a pas une « rupture » dans le rythme
d’urbanisation, celui-ci reste élevé. Le changement du rapport
urbains/ ruraux peut expliquer structurellement la tension exercée
sur le système d’approvisionnement qui est d’autant plus sensible
aux facteurs conjoncturels. Au regard du poids de la démographie,
le rôle de la reprise économique des cinq dernières années ainsi
que la demande industrielle est négligeable.
L’offre arrivant en ville serait-elle en diminution ?
Accélération de la demande sous-régionale depuis
1998-1999 ?
La demande sous-régionale semble s’être accélérée depuis 1998,
suite aux conflits armés (destruction de l’appareil de production)
en République centrafricaine et au Congo, à la crise au Gabon
(report de la consommation des produits importés vers les produits
africains) et à l’explosion de l’activité pétrolière en Guinée
équatoriale (la production agricole est délaissée au profit
d’activités salariées dans le secteur pétrolier et le bâtiment).
Cette accélération de la demande sous-régionale constitue un
facteur d’intégration entre les pays de la sous-région et une
opportunité de revenus pour les producteurs camerounais, mais
pourrait pénaliser les consommateurs urbains. Cependant, la
population du Gabon et de la Guinée équatoriale est relativement
faible au regard de la population camerounaise (rapport de moins 1
à 15 environ) et l’effet de la demande sous-régionale sur les
prix urbains au Cameroun n’est pas démontré. On a également peu de
données sur les flux vers le Nigeria et le Cameroun septentrional,
mais le Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale
(LARES) note en 2001 [14] les dégâts occasionnés par la pluie
aux infrastructures routières et le difficile accès des
marchés.
La production
Évolution nationale
La FAO [11] estime que la production de manioc au Cameroun est
passée de 0,66 à 1,7 million de tonnes entre 1961-1970 et
2001-2002, ce qui correspond à une croissance moyenne annuelle de
2,7 % et au taux de croissance de la population camerounaise
entre les recensements de 1976 et 1987 (+ 2,9 %).
Trente-six pour cent du manioc est produit dans les provinces du
Centre et du Sud, 14 % dans l’Est et 29 % dans les
provinces Sud-Ouest et Littoral [15], zones qui correspondent aux
zones de production de cacao. Pour la même période, la production
de plantain aurait augmenté de façon constante, et elle aurait
doublé, grâce à une augmentation des superficies qui passent de
134 000 à 255 000 hectares, les zones de production
se déplaçant vers les fronts pionniers [16]. La production du maïs
a augmenté de 351 000 à 850 000 tonnes. La
superficie emblavée en maïs a décliné de 441 000 à
350 000 hectares tandis que les rendements ont triplé,
passant de 0,80 à 2,43 t/ha, avec une accélération pendant la
dernière décennie.
Quels changements des systèmes et bassins de
production ?
Associé à l’arachide, au maïs, à différents légumes-feuilles
dans les systèmes de culture traditionnels, le manioc a un
rendement faible. En 1981, Mutsaers et al. [17] estimaient
dans la province du Centre des niveaux de rendement des champs
vivriers mixtes de 6,5 et 8,5 tonnes de manioc par hectare
dans les arrondissements de Mfou et Okola, respectivement. Des
études diagnostiques récentes dans plusieurs villages du Centre ont
largement confirmé ce niveau. Nolte (données non publiées de 1997)
a déterminé sur 28 champs paysans de trois villages de la
Lékié, que le rendement en racine fraîche de manioc est compris
entre 3 et 12 t/ha avec une moyenne de 6 t/ha, ce qui
n’est pas significativement différent des données de Mutsaers et
al. [17]. Des rendements compris entre 5,4 et 10,5 t/ha
ont été mesurés par Nolte et al. [18] en 2000, dans
18 champs d’essai dans six villages des provinces du Centre et
Sud entre Yaoundé et Ebolowa. En 2001, Mbazo Ondo’o [19] a mesuré
les rendements de trente champs mixtes dans deux villages (Nkometou
et Akok) dans les provinces du Centre et du Sud. Les rendements
atteignent 8,7 et 8,5 t/ha, et 14,2 et 15,2 t/ha pour les
champs de première et seconde saison à Nkometou et Akok,
respectivement. Le manioc est planté à densité faible dans les
champs mixtes pour ne pas gêner l’arachide, prioritaire pour les
producteurs. Ensuite, un ensemble de facteurs phytosanitaires [20,
21], ainsi que la baisse de fertilité du sol liée à une diminution
du temps de jachère dans les zones périurbaines semblent limiter la
production. Malheureusement, il n’existe pas de données mesurant
l’impact réel de tous ces facteurs sur le rendement du manioc, mais
les données disponibles tendent à montrer une relative constance
des rendements et des systèmes de production dans les provinces
Centre, Est et Sud entre 1981 et aujourd’hui.
En ce qui concerne le plantain, on observe des débuts de
spécialisation de certaines régions et exploitations pour la
commercialisation dans les villes. Les problèmes de la pourriture
du macabo semblent, eux, s’être intensifiés depuis une vingtaine
d’années [22].
Une intensification limitée à certains produits
Des variétés améliorées de manioc (8034, 8017, 8061) n’ont pas
été acceptées par les producteurs du Centre [23], car leur qualité
est non conforme aux attentes des producteurs-consommateurs
(variétés amères alors que les variétés locales sont douces et
consommées souvent sans transformation). En revanche, la plupart
des producteurs des provinces Sud-Ouest et Littoral ont adopté les
variétés améliorées, car leurs habitudes de consommation étaient
différentes (plus de transformation « traditionnelle »).
Déjà, en 1990, des enquêtes menées par le projet NCRE (National
Cereals Research and Extension) [24] montraient que 20 %
des paysans cultivaient les variétés améliorées (8017, 8034, 8061).
En 2001, plus de 90 % des paysans les avaient acceptées
(Endamana, communication personnelle).
Autour des grands centres urbains, on aperçoit un changement du
système de culture vers une intensification. Les paysans associent
moins de cultures ou bien le manioc est cultivé seul par certains
groupes de femmes (communication personnelle J. Mva Mva,
Organisation de développement, d’étude et de conseil – ODECO),
mais elles ont des difficultés pour le vendre à un prix qui
rémunère suffisamment leur investissement en travail et en coûts de
transaction (organisation du travail collectif). Les prix actuels
du manioc ne sont pas encore suffisamment rémunérateurs pour
favoriser une spécialisation de sa culture dans le bassin
d’approvisionnement de Yaoundé. Dans la région de Douala, le
processus semble en cours, grâce à des variétés à haut rendement
bien acceptées par les producteurs et les consommateurs.
D’une façon générale, il semble que les produits pour lesquels on
a assisté à une intensification au Cameroun depuis une vingtaine
d’années (vers une culture « pure », et/ou des intrants
chimiques) sont ceux pour lesquels le prix est élevé (pomme de
terre, igname – tableau 2) ou
bien ceux qui ont bénéficié d’un important investissement en termes
de recherche (maïs, variétés amères de manioc) [24]. Pomme de terre
et maïs bénéficient d’investissements de la recherche/développement
depuis les années 1980. Des variétés améliorées de maïs ont été
largement introduites et diffusées dans l’ensemble du pays grâce au
programme NCRE et aux efforts de la vulgarisation agricole. La
pomme de terre a bénéficié d’un appui de la part de l’Union
européenne à travers plusieurs projets localisés dans la province
du Nord-Ouest et de l’Ouest. En ce qui concerne l’igname, il n’y a
pas, selon les informations disponibles, de programme d’appui, mais
les prix semblent suffisamment incitatifs pour que les agriculteurs
se spécialisent pour une production destinée avant tout à la
commercialisation. Pour l’ensemble de ces produits, il semble que
les prix en ville sont contenus (tableaux
2 et 3), montrant ainsi que
l’offre « répond bien » à la demande.
Fonctionnement des ménages producteurs et décision de mise sur
le marché
Dans le cas du manioc, ce n’est pas la maximisation d’un profit
espéré qui pousse les productrices à vendre une partie de leur
récolte, mais plutôt le maintien d’une trésorerie pour couvrir les
besoins de base de leur ménage. Cela n’est pas nouveau [25-28], et
il apparaît que l’approvisionnement d’un nombre croissant d’urbains
n’est pas lié à l’intensification de la production, mais à
l’augmentation du nombre de productrices vendant leur
« surplus » en ville. La consommation de manioc frais à
Yaoundé est évaluée à environ 60 000 tonnes (tableau 5) en 2002, et le nombre de productrices
approvisionnant directement la ville entre 50 000 et
100 000, chacune livrant entre 400 et 1 000 kg de
manioc par an selon nos observations confirmées par l’étude du
programme national de développement des racines et tubercules
(PNDRT) [29], selon laquelle en moyenne 600 kg sont
actuellement commercialisés par exploitation, pour une production
de 1,8 tonne. Il est possible que les quantités mises en vente
par ménage aient baissé depuis 1998. En effet, si le travail dans
les champs est bien identifié selon les sexes, le budget des
ménages n’est pas complètement séparé. Dans un village de la Lékié
en 1998 par exemple, 60 % des femmes mariées disposaient d’une
trésorerie provenant principalement de leur mari [30]. Les dépenses
sont assurées conjointement par l’homme (grâce notamment aux
revenus cacaoyers) et sa ou ses femme(s) (dont les revenus sont
issus de la vente, de la transformation, et du commerce de produits
agricoles et de cueillette). En période de crise des cours du
cacao, les ménages ont souvent dû renoncer à scolariser certains
enfants, et à réduire leurs dépenses festives et de santé. Les
femmes sont alors poussées à rechercher des revenus, notamment par
la vente de racines et de tubercules. Les hommes se sont lancés
dans des cultures commerciales de diversification, dont les
itinéraires techniques étaient relativement maîtrisés (tomate,
maïs) et dont le rapport prix/quantité de travail était
relativement intéressant. Avec la reprise des cours du cacao depuis
19983, les besoins de base des
ménages sont couverts, et les femmes sont moins incitées à vendre
des produits dont la récolte et le transport, entièrement manuels,
sont extrêmement pénibles. Les enquêtes et la simulation de Temple
[31] confirment et précisent cette hypothèse dans le Sud-Ouest.
Tableau 5. Estimations des quantités d’amylacés consommés en
2002 au Cameroun, selon les strates géographiques (en milliers de
tonnes).
Table 5. Quantities of starchy products consumed in
2002 in Cameroon, by geographical strata (in 1,000 metric
tons).
|
|
Yaoundé |
Douala |
Sud
semi-urbain |
Nord
semi-urbain |
Rural forêt |
Rural hauts plateaux |
Rural savane |
Ensemble |
|
Population |
1 297 950 |
1 786 895 |
1 282 605 |
1 075 052 |
2 534 207 |
3 893 680 |
3 379 321 |
15 249 710 |
|
|
8,5 % |
11,7 % |
8,4 % |
7,0 % |
16,5 % |
25,5 % |
22,2 % |
100 % |
| Quantités consommées en milliers de
tonnes |
|
Maïs |
13 |
22 |
17 |
12 |
13 |
118 |
40 |
235 |
|
Pain |
8 |
15 |
6 |
4 |
1 |
1 |
0 |
36 |
|
Beignets |
4 |
6 |
4 |
11 |
0 |
2 |
6 |
33 |
Pain + beignets
en équivalent blé* |
15 |
25 |
12 |
18 |
2 |
3 |
8 |
83 |
|
Riz |
23 |
52 |
23 |
34 |
5 |
36 |
33 |
206 |
|
Macabo |
53 |
84 |
75 |
4 |
69 |
357 |
0 |
642 |
|
Manioc transformé |
15 |
26 |
23 |
4 |
64 |
67 |
4 |
203 |
|
Manioc racine |
63 |
64 |
30 |
1 |
285 |
78 |
0 |
522 |
|
Total manioc (eq rac) |
108 |
141 |
99 |
13 |
477 |
280 |
12 |
1 129 |
|
Pomme de terre |
3 |
10 |
6 |
1 |
1 |
4 |
0 |
25 |
|
Ignames |
5 |
11 |
8 |
5 |
15 |
41 |
6 |
91 |
|
Patate |
4 |
16 |
7 |
9 |
4 |
9 |
22 |
70 |
|
Taro |
3 |
12 |
10 |
1 |
9 |
45 |
0 |
|
Estimations et projections à partir d’ECAM96 [6]. On
suppose le taux de croissance des villes de 6 % par an, et
celui de la nation de 2,8 % (d’où
rural + 1,4 %/an). Les données sont relativement
concordantes avec celles de la production (si on tient compte des
pertes post-récolte, des productions non récoltées) et celles des
importations, sauf dans le cas du pain.
* La consommation de pain était très faible en 1996 et elle a
explosé depuis. Les données d’importations de blé indiquent
35 000 tonnes en1996, alors qu’en 2001 elles
atteignent 263 000 tonnes (FAOSTAT).
3 Les prix payés aux
producteurs dans le département de la Lékié sont passés de moins de
400 FCFA/kg vers 1996-1997 à plus de 800 FCFA/kg en
2001-2002 (100 FCFA = 0,15 euros) (Mondo Giusto). La
tendance est la même dans toute la zone de production de cacao, qui
correspond à la zone de production du manioc.
Le fonctionnement du marché peut-il expliquer une mauvaise
réponse de l’offre ?
Les producteurs sont-ils bien informés de la hausse des prix en
ville ?
Une enquête menée en 2002 et 2003 auprès des opérateurs
arrivant sur les marchés urbains pour vendre du manioc frais [32],
a montré que l’approvisionnement de Yaoundé est réalisé à
100 % par des productrices/collectrices4 qui apportent de petites quantités de
racines (entre 300 et 500 kg par voyage selon les marchés, et
elles font un ou deux voyage par an) qu’elles ont elles-mêmes
produites ou bien regroupées. Elles utilisent pour venir en ville
les taxis et minibus transportant à la fois les personnes et les
marchandises. Pour les produits moins périssables (plantain,
macabo), la vente se fait soit directement soit avec des
intermédiaires (bayam selam). En 1983, Baris et Zaslavski
[28] ont constaté que les producteurs représentent 58 % des
agents qui amènent des vivres à Yaoundé, les
« producteurs-acheteurs-vendeurs » 13 %, les
« acheteurs-vendeurs » 29 %. Le marché est donc
organisé de telle façon (multitudes d’acteurs, liens quotidiens
entre villes et zones d’approvisionnement, transport simultané de
biens et de personnes) que les producteurs, dans un rayon de
5 heures autour des villes [33] ont accès à une information
régulière sur les prix.
4 122 sur 130 (94 %) des
personnes interrogées sont des femmes.
Les marges de commercialisation des commerçants ont-elles
augmenté ?
La comparaison entre le prix perçu par le producteur et le prix
payé par les consommateurs a été réalisée pour Yaoundé par Baris et
Zaslavski [28] en 1983 (repris par Dongmo [25]) et par Foudjem Tita
en 2000 [34]. Les chiffres cités sont proches puisque dans les
deux cas (à 18 ans d’intervalle), les producteurs perçoivent
respectivement entre 47 et 58 %, et entre 35 et 60 %, du
prix payé par les consommateurs urbains (tableau
6). Dans les deux études (qui portent sur les féculents de
base), la part du producteur dans la valeur finale du produit est
la plus faible pour le manioc (certainement en raison de sa forte
périssabilité), tandis qu’elle est la plus forte pour l’igname, le
macabo et le plantain. Toutefois, toutes ces valeurs sont très
fortes dans l’absolu et s’expliquent selon Baris et Zaslavski [12]
par « une forte concurrence d’un circuit de commercialisation
très atomisé ». Selon les mêmes auteurs, « tous frais
déduits, les marges nettes des commerçants tournent en moyenne à
moins de 15 %. » Cette marge est d’autant plus faible
qu’elle se répartit entre deux intermédiaires et les pertes et
avaries ne sont pas prises en compte. La faiblesse des marges des
commerçants s’explique en partie par les coûts de transport qui
représentent en moyenne de 25 à 30 % du prix payé par le
consommateur et 75 % des coûts globaux de
commercialisation.
Tableau 6. Répartition du prix final
payé par le consommateur entre les différents acteurs de la filière
(en % du prix final) (source : [32, 34]).
Table 6. Distribution of the consumer price among the
different stakeholders of the market chain (in % of the
consumer price).
|
Produit |
Producteur |
Transformateur |
Transporteur |
Commerçants |
|
Manioc frais |
40 |
0 |
30 |
30 |
|
|
|
|
|
5 |
|
Manioc transformé (gari, bâton, cossette) |
35 |
20 |
15 |
20 |
|
Plantain frais |
50 |
0 |
25 |
25 |
|
Macabo frais |
60 |
0 |
20 |
20 |
La comparaison avec les travaux plus récents de Iyebi Mandjeck
et al. [35] en 2000, ceux de Foudjem Tita et al. en
2000 et 2002 [32, 34], de l’Observatoire du changement et de
l’innovation sociale du Cameroun (OCISCA) cités par Siméu-Kandem
[2], indiquent que l’organisation du commerce des vivres n’a guère
évolué depuis 20 ans. La crise des années 1986-1995 a
encouragé un nombre croissant de femmes à vendre leur production,
tandis que les infrastructures n’ont pas été entretenues. Les
commerçants n’ont pas acquis une situation de monopole dans les
filières racines et tubercules, qui restent très concurrentielles
(entrée libre, nombreuses faillites, multitude d’intervenants) et,
par conséquent, l’augmentation des prix ne peut être due à une
entente entre commerçants, dont les marges sont en général très
faibles.
Le rôle prépondérant de l’augmentation des coûts de
commercialisation
Le prix de l’essence a augmenté de plus 40 % depuis 1995 et
atteint 440 FCFA/litre en 2002. L’augmentation de l’essence a
été plus rapide que l’inflation et explique l’augmentation du coût
de transport, et du prix des produits vivriers pondéreux tels que
les racines, et des tubercules (qui peuvent contenir jusqu’à
60 % d’eau alors que les céréales en contiennent environ
10 %). Par ailleurs, le ministère des Travaux publics (MINTP)
et le Fonds routier disposent d’un budget insuffisant (environ
20 % de ce qui est nécessaire) pour l’entretien du réseau
routier long de près de 50 000 km, dont seulement
4 120 km sont bitumés [36]. «... Avec le niveau actuel
des ressources, le MINTP n’est pas en mesure de préserver la valeur
actuelle du patrimoine routier. En conséquence, dans la majorité
des zones de production, les routes sont en terre et de
praticabilité saisonnière. L’enclavement qui en découle conduit
soit à la réduction de l’offre, soit au renchérissement des coûts
de commercialisation. » [36]. L’organisation des filières
d’approvisionnement étant concurrentielle, les commerçants peuvent
difficilement réduire leurs marges déjà très faibles. Aussi, toute
augmentation des coûts de transport est elle directement répercutée
au niveau des prix aux consommateurs, dans les filières les plus
atomisées et les plus concurrentielles (manioc, macabo,
plantain).
Conclusion
L’analyse du marché de quelques productions amylacées de la zone
forestière du Cameroun montre que producteurs et commerçants ont
globalement réussi au cours des vingt dernières années à satisfaire
un marché vivrier urbain en expansion rapide, et ce, dans un
contexte de désengagement de l’État (dégradation des
infrastructures, absence de moyens pour la mise en œuvre de la
politique agricole). Cet ajustement s’est néanmoins assorti
d’importations (en quantités modérées) de riz et de blé, et
actuellement de tensions sur les prix des produits locaux amylacés
traditionnellement abondants et bon marché (manioc, macabo,
plantain). Les données disponibles montrent que l’ajustement de
l’offre vivrière pour les marchés urbains ne s’est pas traduite par
un changement/intensification des systèmes de production pour ces
trois grands produits de base alors que les systèmes de production
des produits plus coûteux comme l’igname ou la pomme de terre se
sont intensifiés. La culture du maïs et du manioc amer pour la
vente s’est également généralisée, du fait de la diffusion de
semences améliorées. Contrairement à l’igname, au maïs, au manioc
amer et à la pomme de terre, pour les trois grands produits de
base, on a ainsi une multitude d’agricultrices/agriculteurs non
spécialisé(e)s, qui vendent des surplus au coup par coup, pour
répondre aux besoins de trésorerie de leur ménage. Contrairement à
d’autres situations (produits plus coûteux ou plus stockables), il
existe peu d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur,
le marché est très concurrentiel, et les changements conjoncturels
(augmentation du prix de l’essence, du prix du cacao) ont des
répercussions importantes et immédiates sur les prix en ville.
Pour que les agriculteurs/agricultrices se lancent dans la
production intensive de manioc, de plantain ou de macabo, pour la
vente, il faudrait, d’une part, que les prix « bord
champ » soient plus élevés et/ou, d’autre part, que ces
agriculteurs/agricultrices disposent de nouvelles technologies
(locales ou issues de la recherche) plus productives et/ou
résistantes aux maladies (dont l’impact reste néanmoins à évaluer
précisément). L’augmentation des prix payés aux producteurs peut
arriver « mécaniquement » si la tendance actuelle
persiste, mais il est possible également que la majorité des
consommateurs urbains (dont les revenus sont faibles) délaissent
progressivement des produits qui deviendraient trop coûteux au
profit de produits meilleur marché tels que le riz, la farine de
blé importés ou le maïs cultivé localement (qui a bénéficié des
investissements internationaux dans la mise au point de variétés à
haut rendement). La demande, assez élastique au prix, du manioc et
du macabo notamment, diminuerait et les prix n’augmenteraient pas
suffisamment pour devenir incitatifs pour les producteurs (en
l’absence de politique de soutien). Ce scénario se doublerait d’une
augmentation du déficit de la balance commerciale et d’une
augmentation de la dépendance alimentaire, avec le risque toujours
présent de fluctuations des prix sur les marchés internationaux. En
l’absence de politique agricole active, on ne voit pas, en présence
d’importations bon marché qui tirent les prix des produits locaux
vers le bas, comment un plus grand nombre de producteurs
camerounais pourrait être encouragé à changer de système de
production, pour une orientation plus commerciale, et une
augmentation de leurs revenus n
Remerciements
Les auteurs remercient Johny Egg de l’Inra-ESR, les lecteurs
anonymes de la revue, Dominique Endamana et Diomède Manirakiza pour
leurs commentaires d’une part et la Direction de la statistique et
de la comptabilité nationale (DSCN) pour sa collaboration (données
sur les prix et les dépenses), d’autre part. Cet article a été
rendu possible grâce au projet SIUPA (Strategic Initiative for
Urban and Peri-Urban Agriculture) et au Fida (Fonds
international de développement agricole) qui a financé une
expertise pour le lancement du Programme national de développement
des racines et tubercules (PNDRT).
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