ARTICLE
Auteur(s) : Benoît Lesaffre
Directeur général du Centre de coopération internationale en
recherche agronomique pour le développement (Cirad)
<directeur_general@cirad.fr>
La recherche agronomique pour le développement des pays du Sud a
longtemps pu considérer la question agricole de ces pays de façon
relativement simple.
La sécurité alimentaire était abordée d’abord sous l’angle de
l’adéquation quantitative de l’offre à la demande, l’enjeu
essentiel étant de faire face à l’accroissement démographique. Les
théories malthusiennes étaient dans tous les esprits et posaient un
grand défi à la recherche agronomique : augmenter rapidement
la production agricole pour suivre l’augmentation de la
population.
Le développement économique pouvait s’appuyer, dans des pays à
fort potentiel naturel, sur une agriculture tournée vers la
fourniture de produits pour le marché international. Les grandes
filières d’exportations (arachide, coton, café, cacao, palmier à
huile, cocotier, hévéa, bois) fournissaient des devises permettant
aux États de réaliser des investissements. Ces productions
assuraient aussi des revenus aux agriculteurs leur permettant
d’améliorer leurs conditions de vie, voire d’épargner et
capitaliser.
L’urbanisation des pays du Sud, rapide et récente comparée à celle
des pays du Nord, a enrichi et modifié la hiérarchie des enjeux
pour la recherche agricole : la satisfaction du marché
intérieur est devenu un défi au moins aussi important que l’accès
aux marchés extérieurs ; l’évolution des attentes des
consommateurs est prise en considération, en termes tant
qualitatifs que quantitatifs, ce qui oblige à raisonner ensemble
sécurité et sûreté alimentaires ; le rôle des systèmes locaux
d’innovation est désormais reconnu.
En premier lieu, le développement agricole est désormais
indissociable, dans ces pays, de la satisfaction de la demande
urbaine. En valeur, le marché urbain pèse en effet autant, voire
plus, que le marché à l’exportation des produits agricoles, et il
est plus difficile à appréhender. Les filières d’exportation des
produits, à l’exception du bétail, ne transitent en effet que par
quelques grands opérateurs industriels et commerciaux. Les marchés
alimentaires intérieurs restent en revanche encore mal
caractérisés. Leurs acteurs, ruraux et citadins, sont très
nombreux, mobiles, répartis sur de vastes bassins
d’approvisionnement, ce qui rend difficile leur identification.
Leurs activités sont multiples, pas toujours déclarées, et
échappent donc souvent aux appareils statistiques. Leur
organisation est liée au fonctionnement social propre à chaque
société. Ce secteur qui est de toute évidence devenu stratégique
pour la sécurité alimentaire n’a pas bénéficié de beaucoup
d’intérêt de la part de la recherche publique. La mesure de son
poids économique, la compréhension de son fonctionnement,
l’évaluation de ses forces et faiblesses actuelles et futures,
l’identification et l’évaluation de ses innovations sont autant de
défis nouveaux posés à la recherche.
Ensuite, l’analyse des marchés urbains a montré la nécessité de
prendre en compte les attentes et les comportements des
consommateurs dans les démarches d’innovations. Même si la
connaissance des styles alimentaires des citadins reste très
partielle, elle permet déjà de mettre en évidence des attentes
diversifiées. Malgré des pouvoirs d’achat souvent très limités, les
citadins des pays du Sud ont des attentes multiples de qualité
concernant leur alimentation. Les qualités nutritionnelles et
sanitaires des aliments, leur origine territoriale ou culturelle,
leur authenticité sont devenus des facteurs importants de leur
appréciation par le consommateur et donc de leur compétitivité. Là
encore, la prise en compte simultanée des contraintes de
production, des attentes en termes de qualité mais aussi de prix
constitue un nouveau défi pour la recherche.
Enfin, la capacité des acteurs micro-économiques des systèmes
agricoles et agroalimentaires des pays du Sud à innover pour
relever le défi de cette urbanisation commence à être reconnue
comme un moteur du développement et de la durabilité. Elle a déjà
modifié les représentations que les chercheurs se faisaient des
besoins d’appui et de recherche de ces acteurs. Elle doit
maintenant conduire les institutions de recherche agricole à
modifier leurs pratiques. Après avoir longtemps travaillé sur la
production et les filières pour ces acteurs– paysans,
entrepreneurs agro-alimentaires, commerçants – puis
sur ces acteurs, pour mieux les comprendre, la recherche
doit comprendre l’intérêt partagé de travailler avec
eux.
Ces nouveaux défis jetés à la recherche autour de la question
alimentaire et de l’urbanisation concernent aussi bien les sociétés
du Nord que celles du Sud : il s’agit en effet d’inventer de
nouveaux modes de relations entre ruraux et citadins, équilibrés et
durables, qui valorisent les savoir-faire des uns et les attentes
identitaires des autres, réduisent les disparités au sein de la
planète et au sein même de chaque société, et tirent parti des
différences. Inventer ces relations est un chantier considérable,
où les expériences du Nord et du Sud peuvent s’enrichir
mutuellement, et qui mobilise et doit mobiliser la recherche
agronomique internationale dans le cadre d’une coopération
ambitieuse et respectueuse des partenaires.
Le présent numéro a l’ambition d’illustrer ces défis par des
résultats concrets. Que chaque auteur en soit remercié !
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