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L‘alimentation des villes : de nouveaux défis pour la recherche


Cahiers Agricultures. Volume 13, Numéro 1, Janvier-Février 2004 - L’alimentation des villes, Éditorial



Auteur(s) : Benoît Lesaffre, Directeur général du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) .

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ARTICLE

Auteur(s) : Benoît Lesaffre

Directeur général du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) 
<directeur_general@cirad.fr>

La recherche agronomique pour le développement des pays du Sud a longtemps pu considérer la question agricole de ces pays de façon relativement simple.
La sécurité alimentaire était abordée d’abord sous l’angle de l’adéquation quantitative de l’offre à la demande, l’enjeu essentiel étant de faire face à l’accroissement démographique. Les théories malthusiennes étaient dans tous les esprits et posaient un grand défi à la recherche agronomique : augmenter rapidement la production agricole pour suivre l’augmentation de la population.
Le développement économique pouvait s’appuyer, dans des pays à fort potentiel naturel, sur une agriculture tournée vers la fourniture de produits pour le marché international. Les grandes filières d’exportations (arachide, coton, café, cacao, palmier à huile, cocotier, hévéa, bois) fournissaient des devises permettant aux États de réaliser des investissements. Ces productions assuraient aussi des revenus aux agriculteurs leur permettant d’améliorer leurs conditions de vie, voire d’épargner et capitaliser.
L’urbanisation des pays du Sud, rapide et récente comparée à celle des pays du Nord, a enrichi et modifié la hiérarchie des enjeux pour la recherche agricole : la satisfaction du marché intérieur est devenu un défi au moins aussi important que l’accès aux marchés extérieurs ; l’évolution des attentes des consommateurs est prise en considération, en termes tant qualitatifs que quantitatifs, ce qui oblige à raisonner ensemble sécurité et sûreté alimentaires ; le rôle des systèmes locaux d’innovation est désormais reconnu.
En premier lieu, le développement agricole est désormais indissociable, dans ces pays, de la satisfaction de la demande urbaine. En valeur, le marché urbain pèse en effet autant, voire plus, que le marché à l’exportation des produits agricoles, et il est plus difficile à appréhender. Les filières d’exportation des produits, à l’exception du bétail, ne transitent en effet que par quelques grands opérateurs industriels et commerciaux. Les marchés alimentaires intérieurs restent en revanche encore mal caractérisés. Leurs acteurs, ruraux et citadins, sont très nombreux, mobiles, répartis sur de vastes bassins d’approvisionnement, ce qui rend difficile leur identification. Leurs activités sont multiples, pas toujours déclarées, et échappent donc souvent aux appareils statistiques. Leur organisation est liée au fonctionnement social propre à chaque société. Ce secteur qui est de toute évidence devenu stratégique pour la sécurité alimentaire n’a pas bénéficié de beaucoup d’intérêt de la part de la recherche publique. La mesure de son poids économique, la compréhension de son fonctionnement, l’évaluation de ses forces et faiblesses actuelles et futures, l’identification et l’évaluation de ses innovations sont autant de défis nouveaux posés à la recherche.
Ensuite, l’analyse des marchés urbains a montré la nécessité de prendre en compte les attentes et les comportements des consommateurs dans les démarches d’innovations. Même si la connaissance des styles alimentaires des citadins reste très partielle, elle permet déjà de mettre en évidence des attentes diversifiées. Malgré des pouvoirs d’achat souvent très limités, les citadins des pays du Sud ont des attentes multiples de qualité concernant leur alimentation. Les qualités nutritionnelles et sanitaires des aliments, leur origine territoriale ou culturelle, leur authenticité sont devenus des facteurs importants de leur appréciation par le consommateur et donc de leur compétitivité. Là encore, la prise en compte simultanée des contraintes de production, des attentes en termes de qualité mais aussi de prix constitue un nouveau défi pour la recherche.
Enfin, la capacité des acteurs micro-économiques des systèmes agricoles et agroalimentaires des pays du Sud à innover pour relever le défi de cette urbanisation commence à être reconnue comme un moteur du développement et de la durabilité. Elle a déjà modifié les représentations que les chercheurs se faisaient des besoins d’appui et de recherche de ces acteurs. Elle doit maintenant conduire les institutions de recherche agricole à modifier leurs pratiques. Après avoir longtemps travaillé sur la production et les filières pour ces acteurs– paysans, entrepreneurs agro-alimentaires, commerçants – puis sur ces acteurs, pour mieux les comprendre, la recherche doit comprendre l’intérêt partagé de travailler avec eux.
Ces nouveaux défis jetés à la recherche autour de la question alimentaire et de l’urbanisation concernent aussi bien les sociétés du Nord que celles du Sud : il s’agit en effet d’inventer de nouveaux modes de relations entre ruraux et citadins, équilibrés et durables, qui valorisent les savoir-faire des uns et les attentes identitaires des autres, réduisent les disparités au sein de la planète et au sein même de chaque société, et tirent parti des différences. Inventer ces relations est un chantier considérable, où les expériences du Nord et du Sud peuvent s’enrichir mutuellement, et qui mobilise et doit mobiliser la recherche agronomique internationale dans le cadre d’une coopération ambitieuse et respectueuse des partenaires.
Le présent numéro a l’ambition d’illustrer ces défis par des résultats concrets. Que chaque auteur en soit remercié  ! n


 

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