ARTICLE
Auteur(s) : Bertrand Hervieu
Secrétaire général du Centre international des hautes études
agronomiques méditerranéennes (CIHEAM) Ancien président de
l’Institut national de la recherche agronomique (Inra)
<hervieu@ciheam.org>
Dans l’histoire des civilisations, l’approvisionnement des
villes est une obsession jamais complètement résolue. Mais en ce
début de XXIe siècle, la question prend une allure
nouvelle.
En effet, ce début de millénaire enregistre deux événements à la
charge symbolique forte.
• Les paysanneries du monde ne sont plus la majorité absolue de la
population mondiale. Bientôt, d’ici une à deux décennies, la
population mondiale sera urbaine aux deux tiers.
• L’urbanisation massive des populations, alliée à un processus de
littoralisation des économies et de mobilité des cultures, est bien
le trait dominant de notre civilisation-monde.
C’est dans ce contexte qu’il nous faut penser de façon
radicalement nouvelle la question de la sécurité alimentaire
mondiale en cherchant à résoudre l’un des paradoxes les plus
angoissants de notre époque qui s’épanouirait en faisant comme si
les villes n’avaient plus besoin des paysans pour se nourrir.
En effet, ou les sociétés paysannes demeurent, en survivant dans
une pauvreté accablante et en étant focalisées vers la résolution
exclusive de leur propre subsistance ; là se comptent les
800 millions d’hommes et de femmes qui vivent en dessous du
seuil de pauvreté et dans la malnutrition.
Ou les sociétés paysannes disparaissent en nombre et en culture
pour laisser place à de grandes puissances agricoles marchandes,
spécialisées dans leurs productions, urbanisées dans leurs manières
de produire, géographiquement localisées à proximité des grands
centres d’échanges et de consommation.
Jusqu’à ces toutes dernières années, nous avons pensé l’avenir des
paysanneries dans la perspective d’une croissance de la demande
alimentaire urbaine. Nous prenons conscience aujourd’hui que les
grandes conurbations, urbaines et littorales, s’adressent de façon
massive et croissante au marché international et à une agriculture
périurbaine et la plupart du temps hors sol, pour assurer leur
sécurité alimentaire. C’est déjà le cas en Chine où nous voyons les
très grandes agglomérations en zones franches se tourner
délibérément vers une production agricole industrielle et insérée
dans les agglomérations tandis que s’accroissent les cohortes des
paysans « flottants » qui, dans une sorte de paradoxe
terrible, ont compris que puisqu’ils ne nourriraient pas les
villes, il leur faut espérer que les villes les nourrissent.
Que dire des paysans sans terre du Brésil qui savent que ce sont
les firmes et non les paysans qui pourvoient à l’alimentation
urbaine ? Comment penser l’avenir des agricultures africaines
au moment où la coupure entre les zones littorales et les zones
intérieures du continent est en train de s’accroître.
Ainsi donc, tout se passe comme si, loin de renforcer une
articulation féconde entre les villes et les campagnes,
l’urbanisation massive du XXIe siècle avait besoin, d’un
côté, d’absorber l’agriculture en l’urbanisant et, de l’autre,
d’ignorer les paysanneries en les abandonnant.
Le risque est grand, en ce début de siècle, au moment où les
paysanneries deviennent minoritaires, de constater que ce destin ne
pourrait être repensé. En acceptant de considérer ces paysanneries
à la seule aune de leur utilité supposée pour nourrir les villes,
c’est non seulement le sens de leur destin collectif qui serait
refoulé, mais finalement c’est aussi leur propre dignité qui leur
serait niée. Si techniquement, économiquement, il pourrait suffire
d’une poignée de producteurs dotés d’un très haut niveau de
compétences, de capitaux, d’équipements, pour assurer la sécurité
alimentaire mondiale, peut-on démographiquement, géographiquement
et culturellement, rejeter hors du monde tous ceux qui, hier
encore, en représentaient sa propre moitié ?
La question que se posait l’Europe, et en particulier la France,
au lendemain de la seconde guerre mondiale, à savoir :
« Que sera une France sans paysans ? » et à
laquelle Henri Mendras, disparu le 5 novembre 2003, a apporté une
réponse sans appel, est maintenant une question posée à la face du
monde et pour cette première moitié du XXIe
siècle : « Que sera un monde sans paysans ? »
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