ARTICLE
Les investissements en capital humain, notamment dans le domaine de la
santé, sont supposés contribuer à l'amélioration
de la productivité des travailleurs et donc à la croissance
économique. Cependant, un grand nombre de travaux qui se sont intéressés
à ce thème [1-5], ne sont pas toujours parvenus à
cette conclusion : des rendements économiques substantiels ont,
en fait, surtout été mis en évidence en ce qui concerne
l'amélioration nutritionnelle des travailleurs dans le secteur
salarié [6]. En fait, l'estimation de l'effet économique
d'un investissement en santé est difficile à estimer [6,
7] pour un certain nombre de raisons qui concernent :
- l'évaluation de la santé : quels indicateurs de santé
choisir ? ;
- le problème d'endogénéité : les revenus
étant en partie utilisés pour se soigner, la variable santé
devient une variable endogène ;
- l'hétérogénéité de la santé
due aux facteurs individuels et environnementaux ;
- le phénomène de compensation familiale (effet compensatoire)
qui conduit les actifs en bonne santé à augmenter leur productivité
pour compenser la baisse de productivité ou l'absentéisme
des actifs malades [8-10].
Pour estimer les bénéfices économiques de la santé,
nous nous sommes intéressés au secteur rural non salarié
et à une des affections parasitaires liées à l'irrigation,
la bilharziose.
Protocole quasi expérimental
À partir d'un protocole quasi expérimental, les données
sont analysées sur la base d'un modèle linéaire généralisé
pour données longitudinales. Il s'agit d'un modèle de production
des ménages [7, 11] dans lequel les ménages maximisent,
sous une contrainte de budget, une fonction d'utilité dont les
arguments sont l'état de santé, le loisir, la consommation
de biens non liés à la santé. La production de l'exploitation
agricole est liée à l'état de santé, dans
le sens où celui-ci peut affecter la production si le phénomène
de compensation familiale est inadéquat. Une modification de l'état
de santé peut également affecter la productivité
des facteurs ainsi que la capacité à utiliser des ressources
et conduire à des réajustements dans l'allocation du travail.
En affectant la productivité du travail familial dans les champs
consacrés à la culture principale, toute amélioration
de l'état de santé procure alors de l'utilité additionnelle
en augmentant le temps disponible soit pour la production, soit pour les
loisirs, soit encore pour des activités extra-agricoles.
La mesure de l'état de santé reste encore un sujet de
discussion. Le caractère multidimensionnel de la santé et
les erreurs systématiques liées à sa mesure rendent
difficile l'évaluation économique du poids de la morbidité
[11, 12]. En nous concentrant sur une affection donnée (la bilharziose)
dont l'importance est évaluée à l'aide d'une enquête
épidémiologique, nous utilisons des indicateurs qui permettent
d'éviter un certain nombre de ces difficultés (sur les différentes
mesures de la santé et leur utilisation dans des études
économiques, voir [11, 13, 14]). Cependant, et cela constitue l'originalité
de cette étude, l'état de santé n'est pas évalué
dans le but d'être ensuite introduit dans une équation de
production ou de productivité, mais pour vérifier que la
santé des ménages s'est modifiée.
La question posée devient : les programmes de contrôle
(en améliorant l'état de santé des ménages)
permettent-ils d'augmenter la productivité des travailleurs et
donc la production des ménages et en cela, de contribuer à
la rentabilité d'un investissement en santé ? Pour répondre
à cette question, il convient de comparer la production et la productivité
du travail familial des ménages qui ont bénéficié
d'un programme de contrôle à celles des ménages qui
n'en ont pas bénéficié.
Santé, production, productivité
et allocation du travail
Étudiant l'effet d'une modification de la santé sur la
production des ménages agricoles, un certain nombre de travaux
ont montré que le phénomène de compensation au sein
de la famille et la substitution travail familial/travail salarié
permettent d'éviter la baisse de production qu'une détérioration
de la santé aurait dû provoquer [9, 15].
Les choix d'allocation du temps de travail des ménages agricoles
se répartissent entre les activités de production (et parmi
elles, entre cultures de rente et cultures vivrières), les activités
non agricoles, et le loisir. Une amélioration de la santé
peut alors conduire à un réajustement du temps de travail
entre ces diverses activités. Nous supposerons alors, d'une part,
qu'un investissement en santé, en augmentant la productivité
du travail familial, fournit de l'utilité additionnelle aux ménages
en augmentant le temps total disponible et, d'autre part, que le travail
familial et le travail salarié sont des substituts imparfaits,
du fait du coût élevé de la main-d'uvre extra-familiale.
En conséquence, nos hypothèses sont que : a) une modification
de la santé peut avoir des bénéfices économiques
directs en augmentant la production agricole ; b) une modification de
la santé peut avoir des bénéfices économiques
indirects : ainsi, si un accroissement de la productivité du travail
familial n'a pas d'effet sur le travail salarié (en diminuant sa
demande), il peut avoir un effet soit sur les rendements de la culture
principale, soit sur ceux des autres cultures, soit sur le développement
des activités extra-agricoles.
Données et procédure
d'estimation
Aire d'étude
La zone d'étude est une zone de riziculture irriguée,
située dans la zone de l'Office du Niger (ON) (carte),
qui comprend 149 villages et environ 9 600 ménages (ON, recensement
de juin 1989). Trois techniques de culture sont en présence, selon
le degré de réaménagement des parcelles : intensification
(parcelles entièrement réaménagées), semi-intensification
(parcelles partiellement réaménagées) et culture
extensive (parcelles non réaménagées). Le paddy est
la principale culture de rente avec deux hectares par homme actif. Tandis
que le labour est mécanisé, les autres tâches sont
effectuées manuellement. La main-d'uvre familiale est la
principale source de travail ; le travail salarié est également
utilisé, mais seulement sur les cultures de rente. Bien que culture
vivrière, le sorgho voit son importance diminuer avec le développement
progressif de l'intensification de la culture du riz rendue possible par
la technique du repiquage, beaucoup plus prenante en travail que le semis
initialement pratiqué. Le maraîchage, essentiellement destiné
à la commercialisation, est cultivé sur des parcelles individuelles.
La bilharziose, sous ses deux formes, urinaire et intestinale, sévit
à l'état endémique. En 1987, les taux de prévalence
étaient de 60 et 50 % respectivement [16].
Population d'étude
Un échantillon de 30 villages, constitué de 16 villages
choisis de façon non aléatoire et de 14 villages tirés
aléatoirement, a été sélectionné. Les
16 premiers villages faisaient partie d'une étude entreprise par
l'Institut d'économie rurale de Bamako et ont été
choisis pour représenter les trois différents types d'aménagement.
Les 14 villages supplémentaires ont été tirés
aléatoirement et proportionnellement à leur taille, à
partir de la liste des villages de l'Office du Niger établie en
1989, afin d'assurer un taux de sondage des ménages résidents
de l'ON de 13 %. Dans chaque village, 30 ménages ont été
tirés aléatoirement avec une égale probabilité.
Protocole d'étude et données
Après exclusion des villages où le programme national
de lutte contre la bilharziose était actif, deux groupes de villages
ont été formés après appariement deux à
deux en fonction du schéma d'irrigation, du type d'aménagement
et de la localisation des parcelles. Ces critères ont conduit à
retenir 14 (sept par groupe) des 30 villages étudiés dans
le protocole d'intervention. Ce sous-échantillon comprend 412 ménages
(~ 4,5 % des ménages de l'ON).
Les données agroéconomiques (tableau
1) ont été recueillies au jour le jour entre juin et
décembre au cours de deux campagnes rizicoles (1989 et 1990) par
des enquêteurs logeant dans les villages. Les informations concernant
les caractéristiques démographiques de l'exploitation, l'équipement,
l'utilisation d'engrais, la superficie cultivée et la production
ont été obtenues par interview du chef d'exploitation. Le
temps de travail (nombre d'heures de travail dans les rizières)
a été quotidiennement observé par les enquêteurs
pour tous les membres actifs de la famille et les salariés. Les
enquêteurs ignoraient le groupe d'appartenance (cas/témoin)
de leur village.
Deux enquêtes parasitologiques ont été menées
après chacune des campagnes agricoles, l'une en décembre
1989, l'autre en décembre 1990. Le décompte des ufs
de parasites a été fait pour chaque spécimen, d'urine
(filtration) et de selles (technique de Kato), collecté le matin.
Un traitement (prise unique de Praziquantel à 40 mg/kg) de masse
a été administré à toute la population du
groupe expérimental en décembre 1989, tandis que les sujets
du groupe témoin recevaient un placebo (vitamine D). En décembre
1990, un traitement de masse était offert à la population
du groupe témoin tandis que la population du groupe expérimental
recevait un traitement sélectif (sujets infectés). Ce protocole
a été approuvé par le Programme national de lutte
contre la schistosomiase. Nous avons vérifié que les prévalences
et les densités parasitaires ne différaient pas entre les
groupes avant traitement et que ces indicateurs diminuaient après
traitement dans le groupe expérimental (tableau
2).
Modèle linéaire généralisé
(MLG)
Comme notre approche repose sur une comparaison de moyennes entre les
groupes, nous estimons un modèle « marginal » [17], de
la forme :
Où :
i = 1, ... m, est l'indice du ménage et j = 1, 2 la période
d'observation ;
x1 = période {0 : avant traitement, 1 : après
traitement} ;
x2 = groupe {0 : témoin, 1 : expérimental}
;
zk = ensemble de covariables (continues, k = 1,..., p).
Les coefficients et leur variance sont estimés à l'aide
d'équations d'estimation généralisées.
Les différents coefficients sont respectivement :
beta1, le changement entre les deux périodes dans
le groupe témoin ;
beta2, la différence entre les deux groupes avant
traitement ;
beta1 + beta3, le changement entre les deux périodes
dans le groupe expérimental ;
beta3 = (beta1 + beta3) - beta1, la
différence entre les deux groupes due au traitement (ou l'effet
du traitement).
Si des différences entre les deux groupes et sur la période
sont observées pour des variables qui déterminent la variable
expliquée, ces variables sont introduites dans le modèle
en tant que covariables.
L'effet du traitement a été étudié sur deux
variables normalisées - le rendement de paddy (principale culture
de rente) et la productivité du travail familial - et sur une variable
binomiale - la proportion de ménages également producteurs
de sorgho (voir la description des différentes variables au tableau
3). Des différences ont été observées
sur certaines variables qui ont alors été introduites dans
le modèle (tableau
4). Aucune différence dans la demande de travail salarié
n'a été observée entre les deux groupes aux deux
périodes. Cette demande ayant cependant augmenté sur la
période dans les deux groupes, le travail salarié a été
introduit en tant que covariable.
Résultats
La forte corrélation entre les deux mesures Yi1 et
Yi2, conduit à choisir un modèle pour données
longitudinales corrélées (voir corrélation, tableau
4). Les coefficients beta2 montrent qu'il n'y a aucune
différence entre les deux groupes avant traitement et, donc, que
les deux groupes sont équivalents par rapport à la variable
dépendante.
Un accroissement spontané et important de deux des trois variables
étudiées, le rendement de paddy et la productivité
du travail familial, ont été observés sur la période
dans le groupe témoin (voir les coefficients beta1,
tableau 4), tandis qu'une
diminution, non attendue a priori, de la proportion d'exploitants
de sorgho (voir ci-dessous) a été mise en évidence.
Venons-en maintenant aux différences, dues au traitement, entre
le groupe témoin et le groupe expérimental, analysées
à l'aide des coefficients beta3. En premier lieu, on
n'observe aucun effet du traitement sur le rendement de la culture de
rente (paddy). Comme aucune différence avant traitement n'apparaît
entre les deux groupes et qu'un accroissement important du rendement a
été observé sur la période dans le groupe
témoin, il apparaît que les rendements du paddy ont aussi
augmenté dans le groupe expérimental, mais au même
taux que dans le groupe témoin. Cet accroissement des rendements
du paddy dans les deux groupes est probablement dû en partie à
l'adoption progressive d'une nouvelle technique de culture, le repiquage,
plus performante que le semis et en partie à l'accroissement de
la productivité du travail (voir ci-après). En deuxième
lieu, même si la productivité du travail familial a augmenté
dans le groupe témoin, l'augmentation de cette productivité
a été beaucoup plus importante dans le groupe expérimental,
montrant ainsi que le traitement a eu un effet certain et positif sur
cet indicateur. Sur une échelle logarithmique, un accroissement
de 26 % de la production par travailleur familial/jour a été
observé dans le groupe expérimental par rapport au groupe
témoin. En d'autres termes, l'effet moyen du traitement approche
les 2,4 kg de paddy supplémentaires par homme/jour. En troisième
lieu, le traitement a un effet positif sur le sorgho dans la mesure où
aucun changement n'est observé dans la proportion de ménages
producteurs de sorgho dans le groupe expérimental tandis que cette
proportion a fortement diminué dans le groupe témoin. Ce
résultat a priori surprenant peut s'expliquer. En effet,
durant la période d'étude, la culture du riz est devenue
de plus en plus intensive et donc plus prenante et exigeante en travail
de sorte qu'elle est entrée en concurrence avec le sorgho. Aussi,
les ménages producteurs de sorgho du groupe expérimental
ont-ils pu maintenir la culture de cette céréale, qui reste
une culture vivrière fort appréciée, grâce
au fort accroissement de la productivité du travail dans les rizières
qui a permis de compenser le surcroît d'effort dû à
l'intensification. A contrario, les producteurs du groupe témoin
dont la productivité du travail n'a pas autant augmenté,
n'ont pu compenser ce surcroît d'effort qu'au détriment de
cette céréale.
Ces résultats montrent alors clairement que le net accroissement
(dû au traitement) de la productivité du travail dans le
groupe expérimental a été utilisé, non pour
augmenter les rendements de la culture de rente, mais pour maintenir la
culture du sorgho chez les ménages producteurs. Pour les ménages
qui avaient déjà abandonné cette céréale,
le traitement apporte du temps additionnel (on a montré par ailleurs
que l'intensité du travail familial entre les deux périodes
avait diminué dans le groupe expérimental mais non dans
le groupe témoin [18]) qui peut être utilisé soit
pour des cultures financièrement plus rentables comme l'oignon
et le maraîchage qui se sont développées dès
que l'ON, sur une demande pressante, a accordé des lopins de terre
aux exploitations soit encore pour le loisir. Il aurait été
intéressant de voir comment les ménages agricoles utilisaient
effectivement leur temps additionnel, mais le suivi quotidien des activités
n'a porté que sur le riz. Par ailleurs, contrairement au riz, l'oignon
et le maraîchage sont des activités purement individuelles,
pratiquées tant par les hommes que par les femmes, les jeunes que
les moins jeunes, sur des parcelles extrêmement réduites,
et dont les revenus sont jalousement gardés secrets. Pour cet ensemble
de raisons, ces activités n'ont pu être correctement suivies.
Discussion
Si la question du rendement d'un investissement en santé a fait
l'objet de peu d'attention jusque dans les années 80 (principalement
parce qu'il était difficile d'évaluer la santé),
ces dernières années ont vu se développer des travaux
sur les relations entre santé et productivité. Plus d'attention
a été prêtée à la définition
et à la mesure de la santé même si le biais de mesure
n'est pas encore pleinement résolu [11]. Par ailleurs, des méthodes
et des modèles ont été développés pour
contrôler les biais de sélection ou tenir compte du caractère
endogène de la santé [6, 19]. En conséquence, les
travaux dans ce domaine ont commencé à mettre en évidence
les bénéfices économiques d'une amélioration
de la santé [7] ou les relations négatives entre des indicateurs
de nutrition et les indicateurs économiques (salaire, productivité
du travail [6, 11]). En étudiant l'effet du paludisme sur l'efficience
technique des producteurs de coton en Côte d'Ivoire, on a trouvé
que le paludisme avait un effet négatif [20]. Utilisant un protocole
expérimental, certains chercheurs avaient, d'une part, trouvé
que la productivité et les gains des coupeurs de canne infectés
par Schistosoma mansoni étaient inférieurs à
ceux des coupeurs de canne sains et, d'autre part, montré que la
productivité des premiers avaient crû après traitement
[1].
Au-delà de la mise en évidence d'un effet économique
du traitement, l'originalité des résultats présentés
ici réside dans le fait que les ménages préfèrent
utiliser leur temps additionnel pour le loisir ou pour maintenir la culture
de céréales traditionnelles qui ne sont pas la cible des
projets de développement agricole. Ces résultats montrent
également que l'estimation des effets économiques de la
santé sur la base d'un seul indicateur peut conduire à des
conclusions erronées. Notre étude montre en effet que l'amélioration
de la santé a des bénéfices économiques non
pas directs (il n'y a pas d'effet du traitement sur la culture de rente),
mais indirects (de par l'accroissement du temps total disponible).
CONCLUSION
Remerciements
Cette étude a obtenu le soutien du ministère des Affaires
étrangères, de l'Agence française de développement
(France), de la « Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit
» (Allemagne) et de la Commission européenne. Nos remerciements
vont aux Drs C. Werler et A. Diarra de la GTZ et du programme malien de
lutte contre la schistosomiase, aux techniciens de laboratoire de l'Institut
national de recherche en santé publique et du Département
d'épidémiologie et des affections parasitaires à
la faculté de médecine à Bamako, de B. Teme, D. Cebron
et M. Traoré de l'Institut d'économie rurale. Nous sommes
également redevables au personnel de l'Office du Niger, aux villageois
de notre zone d'étude et aux enquêteurs sur le terrain.
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