ARTICLE
La cercosporiose noire ou maladie des raies
noires (MRN) constitue l'une des principales contraintes biologiques aux
productions bananières dans les systèmes traditionnels de
culture [1, 2]. Les pertes de récolte occasionnées par cette
maladie foliaire varient de 20 à 50 % sur plantains [3-5]. Afin
de réduire l'impact de la maladie en zone de production par des
méthodes autres que des traitements fongicides trop onéreux
dans un contexte de production paysanne, il est indispensable de procéder
à une introduction de cultivars résistants, plus productifs,
acceptés par les consommateurs et susceptibles de se substituer
aux variétés naturelles sensibles à la maladie. Le
programme d'amélioration génétique du Centre régional
de recherches sur bananiers et plantains (CRBP) a entrepris depuis quelques
années la création et la sélection de variétés
de bananiers pour les consommations locales. Parallèlement à
la stratégie de création de variétés résistantes
qui s'opère essentiellement par voie d'hybridation conventionnelle
[6, 7], des cultivars naturels provenant de diverses origines géographiques
sont évalués afin d'être proposés aux producteurs
pour la diversification de la production. C'est ainsi que vingt cultivars
exotiques ont été choisis dans le germoplasme du CRBP à
Njombé (qui comporte plus de 400 accessions) sur la base de leur
faible sensibilité à la MRN et des caractéristiques
de leurs régimes pour être évalués en condition
de production semi-intensive dans le but de sélectionner les génotypes
performants susceptibles d'intéresser les producteurs. Cette évaluation,
réalisée en station sur deux cycles de production, avait
pour objectifs :
- la détermination de leurs performances agronomiques ;
- leur comportement vis-à-vis de la MRN ;
- leur acceptabilité par les consommateurs.
Matériel et méthodes
Des rejets de vingt cultivars exotiques (tableau
1) appartenant à différents groupes génomiques
(diploïdes, triploïdes et tétraploïdes) ont été
plantés en parcelle d'évaluation clonale au CRBP de Njombé
en septembre 1996 et suivis pendant deux cycles de production. Njombé
est une localité située dans la plaine bananière
du département du Moungo dans la province du Littoral se caractérisant
comme suit : altitude de 80 m au-dessus du niveau de la mer ; latitude
4° 35 N ; longitude 9° 39 E, climat tropical à deux saisons
; pluviométrie annuelle de 2 600 mm ; sols volcaniques bruns eutrophes.
Le dispositif expérimental était constitué des blocs
de Fisher avec deux répétitions de cinq bananiers par parcelle.
Les plantes de bordures étaient constituées de cultivars
de plantains (French sombre et Bâtard) sensibles à la MRN
pour favoriser une dissémination uniforme de l'inoculum de Mycosphaerella
fijiensis, agent de la maladie. La parcelle n'a pas été
traitée chimiquement contre la MRN et les techniques culturales
classiques ont été appliquées de façon uniforme
aux différents cultivars de même que les traitements insecticide
et nématicide.
Les observations réalisées ont porté sur les caractéristiques
agronomiques : hauteur et circonférence du pseudo-tronc à
1 m du sol à la floraison, poids du régime, nombre de mains
par régime, nombre de doigts par régime, longueur des doigts,
durée du cycle, rendement potentiel (le rendement potentiel prend
en compte le poids moyen cumulé des régimes des deux cycles
de production, la densité de plantation et la durée totale
du cycle [10]). Le comportement vis-à-vis de la MRN a été
évalué au cours du premier cycle (notation hebdomadaire
de la plus jeune feuille nécrosée-PJFN à partir du
6e mois après plantation). Ce paramètre, prenant
en compte la vitesse d'évolution des lésions, représente
l'incidence de la maladie. Les fruits récoltés ont servi
aux tests d'acceptabilité auprès des populations consommatrices
choisies au hasard dans les différents groupes ethniques peuplant
la localité de Njombé (de 9 à 19 personnes ont participé
aux tests). Les fruits cuisinés selon les principales méthodes
culinaires rencontrées au Cameroun et en Afrique occidentale et
centrale ont été appréciés.
Les données ont été traitées par analyse
de variance (Anova) à 5 % de signification à l'aide du logiciel
STATITCF ; les moyennes ont été séparées selon
le test de Newman-Keuls.
Résultats
Caractéristiques des plantes au premier
cycle de production
Au premier cycle (tableau 2),
on note une grande variabilité de la hauteur des plantes, avec
comme extrêmes les cultivars Dwarf Kalapua et Kalapua n° 2.
Le cultivar Kalapua n° 2 a présenté l'intervalle plantation-floraison
(IPF) le plus long (plus de 300 jours après la plantation). Le
temps de remplissage des fruits (IFC) varie entre deux mois (Ngoen) et
quatre mois (IDN 077), les fruits de Topala se remplissant en moins de
trois mois. Le poids moyen des régimes va de 17 à 25 kg
pour les cultivars AAcv Brazil, Barabay, Baro Baro, Dwarf Kalapua, Kalapua
n° 2, Ngoen et Topala. Lagun Vunalir et IDN 077, qui ont des tailles
inférieures à 3 m, produisent des régimes avoisinant
14 kg avec de nombreux doigts, caractéristiques intéressantes
pour des cultivars de type dessert. Dwarf Kalapua est intéressant
par la faible taille de son pseudo-tronc (moins de 3 m), caractéristique
lui permettant de résister aux coups de vents. Son régime
de 17,1 kg comporte de nombreux petits doigts de 14 cm de long. Kalapua
n° 2 est proche de Dwarf Kalapua à l'exception de sa taille
plus importante (427 cm). Il produit en 14,6 mois un régime pesant
en moyenne 25,8 kg. Ces deux cultivars originaires de Papouasie-Nouvelle
Guinée sont vigoureux et très stables. Topala, de la même
origine, a une taille et une durée de cycle intéressantes,
avec un régime avoisinant 20 kg ; toutefois, il présente
un faible pouvoir de rejet.
Comportement vis-à-vis de la MRN
Tous les cultivars étudiés ont un comportement de résistance
vis-à-vis de la MRN allant de la résistance partielle (RP)
à la résistance totale (TR) exprimée par des réactions
d'hypersensibilité visibles à l'il nu. Aucune nécrose
n'a été observée sur les cultivars IDN 077, Lagun
Vunalir et Pisang Kelat (tableau
2). Parmi les cultivars partiellement résistants, Barabay,
Bluggoe, Cachaco, Dwarf Kalapua, Ice Cream, Poteau Géant et Topala
possèdent des PJFN supérieures ou égales à
11,4 tandis que Kalapua n° 2 a la valeur la plus faible (9,14). Les
cultivars de type Kalapua, outre leur résistance partielle à
la MRN, sont hautement résistants à la cercosporiose jaune
[8]. Ces résultats sont particulièrement intéressants
car les variétés locales couramment utilisées au
Cameroun sont très sensibles à la MRN. C'est le cas de la
référence « French sombre » qui a présenté
en 1998/1989 en station (Njombé) une PJFN moyenne égale
à 5,8 en premier cycle et à 6,3 en second cycle [C. Abadie,
comm. pers.].
Caractéristiques des plantes au second
cycle de production
Au second cycle (tableau 3),
on note l'intérêt des deux cultivars de type dessert (IDN
077 et Lagun Vunalir) avec des régimes de 11 mains pesant 32,5
et 30,8 kg contre 14 kg en premier cycle. On a noté également
un allongement significatif de la longueur des doigts (plus de 3 cm).
L'intervalle de temps séparant deux récoltes successives
(R1-R2) n'est pas excessif et va de 5,2 à 5,7 mois. Ces deux cultivars
s'apparentent au Yangambi km5 en ce qui concerne leur port végétatif,
le rejetonnage, le comportement vis-à-vis de la MRN (très
résistant) et le type de régime (cylindrique, compact, sub-horizontal).
Tous les autres cultivars ont développé des régimes
de poids moyen supérieur à 20 kg à l'exception de
Cacambou, Cachaco et Pisang Abu Perak. Les cultivars de type à
cuire Baro Baro, Topala, Dwarf Kalapua et Kalapua n° 2 ont accru
significativement le poids de leur régime par rapport au premier
cycle (plus de 9 kg pour Topala). En Australie, Dwarf Kalapua a présenté
un poids moyen de régime proche de 15 kg pendant les deux cycles
de production [9]. Kalapua n° 2 a un très long cycle (environ
21 mois de la mise en place à la récolte du deuxième
régime), mais l'intervalle entre deux récoltes successives
n'est pas excessif (6 mois) en raison du développement spectaculaire
de son rejet successeur avec une hauteur supérieure à celle
du pied-mère à la récolte du premier cycle.
Sur la base du poids moyen cumulé des régimes des deux
cycles et de la durée totale du cycle de production [10], cinq
cultivars se distinguent par des valeurs de rendement potentiel dépassant
50 t/ha/an : Baro Baro, IDN 077, Kalapua n° 2, Lagun Vunalir et Topala,
ce dernier avec près de 57 t/ha/an (figure
1). Dans les régions où les tornades sont fréquentes,
le cultivar Dwarf Kalapua en dépit de son rendement potentiel limité
à 41 t/ha/an pourrait être intéressant pour sa petite
taille, facilitant ainsi la gestion de la culture.
Acceptabilité par les consommateurs
Les cultivars de banane à cuire Assubu, Baro Baro, Poteau Géant,
Espermo, Dwarf Kalapua, Cacambou, Topala, Som, Ngoen, Cachaco et Barabay
sont plus ou moins acceptés par les consommateurs sous différentes
formes culinaires courantes au Cameroun. La plupart de ces cultivars sont
largement acceptés en pulpe bouillie, « chips » et frites
(tableau 4). Le cultivar
Baro Baro (avec un rendement potentiel de 54,59 t/ha/an) est assez bien
apprécié par 58,3 % des consommateurs. Plus de 66,7 et 84,2
% de personnes interrogées acceptent de consommer régulièrement
les cultivars Dwarf Kalapua et Topala (figure
2) sous différentes formes culinaires. Dwarf Kalapua (figure
3) est beaucoup plus apprécié en pulpe bouillie
et « chips » tandis que Topala, outre ces deux formes culinaires,
est apprécié en pulpe bouillie et pilée. Ces deux
cultivars ont une pulpe très proche de celle des plantains, contrairement
à la plupart des cultivars ABB dont la pulpe de couleur blanche
est plus molle. En ce qui concerne les cultivars de banane dessert Lagun
Vunalir et IDN 077, des tests de dégustation, conduits de façon
informelle, ont montré qu'ils sont appréciés en dessert
au même titre que le Yangambi km5. Au Nigeria, l'IITA (International
Institute of Tropical Agriculture), dans sa stratégie à
court terme en matière d'amélioration variétale,
a sélectionné et distribué cinq bananes à
cuire ABB (Cardaba, Nzizi, Fougamou, Pelipita et Bluggoe) et une banane
dessert AAA (Yangambi km5) [11, 12]. Ces cultivars naturellement résistants
à la MRN ont été acceptés par les populations
du Sud-Est du Nigeria [12].
CONCLUSION
L'évaluation clonale de vingt cultivars de bananiers choisis dans
le germoplasme sur la base de leur résistance à la MRN et
des caractéristiques de leurs régimes a confirmé
leur bon comportement vis-à-vis de cette maladie. Après
deux cycles de production, on a retenu quatre cultivars ayant des caractéristiques
agronomiques intéressantes et appréciés par les consommateurs
sous différentes formes culinaires. Comme banane dessert, les clones
IDN 077 et Lagun Vunalir sont candidats à la diversification de
petites bananes (actuellement exportées comme bananes biologiques).
Les bananes à cuire Topala et Dwarf Kalapua (et/ou Kalapua n°
2), ayant une pulpe proche du plantain, peuvent être diffusées
en milieu paysan comme bananes de consommation. Ces nouvelles sélections
seront progressivement introduites en zone de production au travers d'essais
multilocaux de validation dans diverses zones agro-écologiques
au Cameroun et dans les pays de la sous-région Afrique centrale
et de l'Ouest. En milieu paysan, les bananiers sont cultivés dans
un mélange multivariétal en association avec d'autres cultures.
Dans ce contexte, la culture de ces variétés résistantes
en mélange avec les cultivars sensibles permettrait d'améliorer
la productivité des parcelles paysannes grâce à un
meilleur remplissage des fruits (diminution de la pression d'inoculum)
tout en évitant le risque de contournement de la résistance
de ces variétés.
Remerciements
Les auteurs remercient les techniciens Djithé E. Berthin, Wamba
André et Tchokouassom Raphaël pour leur contribution à
la réalisation des tests d'acceptabilité et des observations
agronomiques et phytosanitaires.
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