ARTICLE
« Brume. - Retour à l'Ariana : charmante délicieuse,
enivrante chose. Les terrasses blanches des maisons à volets verts
saillissent au milieu de la verdure, le tout est dominé, en échappées,
par des montagnes bleues ; champs d'oliviers, caroubiers énormes,
des haies de nopals (figuier de Barbarie) où les feuilles, vieillissant,
sont devenues des branches. »
Gustave Flaubert Voyage à Carthage, 1858
Depuis plus d'une centaine d'années, chez certains urbanistes
théoriciens comme E. Howard, J. Greber, J. Deryng, etc., la planification
urbaine prend en compte l'agriculture comme instrument d'aménagement
de la ville. C'est ainsi qu'est né le vocable « agriculture
urbaine », qualifiant cette agriculture qui répond à
une commande urbaine. Il est actuellement appliqué à deux
contextes bien différents : celui des villes occidentales, qui
cherchent à répondre aux aspirations de leurs citoyens de
disposer d'espaces de nature proches de leurs lieux de vie, et celui des
villes tropicales, où les préoccupations alimentaires et
de gestion des déchets favorisent l'agriculture vivrière,
périurbaine ou intra-urbaine. Les animateurs de différentes
équipes de recherche s'emploient à rendre l'expression «
agriculture urbaine » moins contingente et à en examiner les
conditions de généralisation. C'est, entre autres, la position
de l'agence The Urban Agriculture Network (TUAN), créée
en 1989, qui cherche à favoriser les échanges d'expériences
[1].
Cette réflexion gagne les villes arabes méditerranéennes,
au contexte culturel et historique différent, malgré des
convergences évidentes dues à l'histoire coloniale de la
première moitié du xxe siècle, aux déterminants
de l'urbanisation moderne (flux routiers, place de l'espace vert public)
et aux intenses traditions d'échange entre les grandes cités
maritimes de la Méditerranée. Des travaux relatifs à
l'agriculture urbaine de l'aire méditerranéenne sont réalisés
au Proche-Orient (Beyrouth, Gaza), à l'initiative de J. Nasr (comm.
pers.), et au Maghreb, avec le concours de l'équipe Agriculture
Urbaine (ENSP/INRA). Le programme de recherche sur la métropole
tunisoise, engagé en 1998, s'inscrit dans ce contexte. Il témoigne
d'une nouvelle prise de conscience de l'enrichissement que l'agriculture
pourrait apporter au projet d'aménagement de la ville. Il a fait
l'objet de séminaires, tenus en 1999 à l'Institut national
agronomique de Tunis et à l'École supérieure d'horticulture
et d'élevage de Chott Mariem, ainsi que d'un travail de thèse
[2].
Le présent article rapporte l'état actuel de l'agriculture
périurbaine et intra-urbaine dans l'agglomération tunisoise,
le Grand Tunis, et son implication apparente dans le milieu urbain. Il
procède d'abord de manière diachronique, à partir
de la bibliographie et de l'étude de documents cartographiques
se rapportant à l'ensemble du Grand Tunis. Ensuite, il décrit
l'intrication d'espaces agricoles dans le tissu urbain, telle que la révèle
une observation visuelle. Enfin, il présente les résultats
d'une enquête sur les représentations et pratiques sociales
actuelles des habitants dans l'espace rural/agricole tunisois. Mise en
perspective, la synthèse devrait permettre d'évaluer si,
en première analyse, les habitants partagent le projet urbain actuel
et ses modalités de réalisation ou si leurs pratiques de
l'espace ou leurs déclarations suggèrent l'attente d'une
autre manière de faire la ville, notamment en y intégrant
les aménités de l'espace agricole périurbain.
De la médina au Grand
Tunis, un siècle d'histoire urbaine
Trois références sont particulièrement utilisées
pour cette analyse [3-5], ainsi que la connaissance personnelle d'un des
auteurs, citoyen de la ville.
Les grandes étapes de l'expansion de la
métropole tunisoise
À l'origine, une ville arabe, doublée
d'une ville européenne
Le centre ville actuel de Tunis résulte de la juxtaposition de
deux formes urbaines très contrastées : la médina
et la ville européenne, créée à la fin du
xixe siècle sous le protectorat français. La
ville arabe, ou médina, a été édifiée
à faible distance de la zone marécageuse située sur
la rive Est du lac de Tunis. Héritée de la tradition arabo-musulmane,
cette ville est entourée de remparts (sours) et ne s'ouvre
que par quelques portes sur l'extérieur. Sa protection était
assurée par l'imposante forteresse de la Kasbah. L'espace
urbain intra-muros de cette ville close et compacte est structuré
d'une manière radio-concentrique, suivant une hiérarchie
assez rigoureuse. Au centre, se trouvent la grande mosquée de la
Zitouna et les activités commerciales les plus importantes et les
plus nobles (grand commerce). Puis, en périphérie, les quartiers
d'habitats construits autour de patios privés et les activités
secondaires (artisanales) s'étalent jusqu'aux limites de la cité
où coexistaient les quartiers les plus pauvres et les activités
les moins différenciées. Le tissu urbain de la médina
de Tunis est totalement dépourvu d'espaces verts publics.
Peu de temps avant le protectorat français, l'espace urbain tunisois
couvrait un territoire de 260 hectares dont 231 construits [6].
À la fin du xixe siècle, le pouvoir colonial
décide de créer une ville neuve, dite ville européenne.
Implantée entre la médina et le lac de Tunis, en direction
du port, elle est édifiée sur des terrains vaseux conquis
sur la lagune et des terrains agricoles rachetés à la «
Djemaïa des Habous », organisme foncier qui gérait
les biens des fondations pieuses. Cette ville adopte d'emblée une
forme moderne. Son centre montre surtout des immeubles collectifs ; à
faible distance, un habitat de villas est dominant. En contraste avec
la médina, les espaces verts y sont abondants et de nature variée.
Au nord-ouest, le vaste parc du Belvédère, créé
en 1890, était destiné à l'ornement de la ville et
à l'usage public de loisirs [7]. Les villas occupent souvent le
milieu de leur terrain ; en façade, un jardin d'entrée est
bien visible de la rue, alors que le jardin arrière est d'usage
strictement privé. La construction de la ville neuve était
entièrement achevée à la fin de la première
décennie du xxe siècle. D'allure moderne et tracée
selon une trame orthogonale, cette ville importée d'Europe a profondément
bouleversé le paysage urbain de Tunis, en particulier dans sa partie
orientale.
De l'indépendance à 1970, une première
vague de croissance urbaine
L'indépendance (1956) a donné le signal d'importants changements
constitutionnels, législatifs, juridictionnels, économiques
et politiques. En matière d'urbanisme et d'aménagement du
territoire, ils se sont traduits par une physionomie nouvelle donnée
à la capitale tunisienne. En vue de lui donner une image plus dynamique
et plus moderne, on a d'abord démoli les remparts pour leur substituer
de larges boulevards périphériques. Plus tard, ce fut le
tour de la Kasbah, qui a laissé la place à un important
pôle administratif. L'identité du noyau urbain de la vieille
ville a ainsi été profondément modifiée.
Ensuite, le développement urbain de Tunis et de ses banlieues
a été planifié. De nombreux projets, privés
ou étatiques, ont engendré l'extension rapide de la ville
qui a bientôt débordé des limites de la capitale tunisienne.
Au nord, elle a rejoint les villes d'El-Manzah et de l'Ariana, à
l'ouest, les nouveaux pôles urbains de Bardo, Manouba et Hay Ez-Zouhour
; au sud, elle atteint les zones industrielles nouvelles de Megrine et
de Ben Arous. La comparaison des recensements de 1956 et 1975 illustre
le développement démographique de Tunis et de ses banlieues
: la population passe de 550 000 à plus de 870 000 habitants [3].
Les projets privés ont été très variés.
De nouveaux quartiers d'habitat ont été édifiés
à la périphérie Nord et Ouest de la ville européenne
(les quartiers au nord de Belvédère et les quartiers d'El-Manzah
I et II). Des résidences secondaires ont été construites
dans les banlieues Nord et Est, mais plus particulièrement dans
les villes côtières telles La Marsa, Sidi-bou-Saïd,
Carthage et la Goulette, ainsi que dans les petites villes sur la côte
Sud (Rades, Ez-Zahara et Hammam-Lif), à l'initiative de la classe
moyenne. Dans le cadre du programme de développement touristique
de la région, de somptueux hôtels ont été créés
sur la côte Nord et plus particulièrement à Carthage
et La Marsa.
De son côté, l'État a entrepris un important programme
de démolition des « gourbivilles » (ensemble d'abris
de fortune, généralement en tôle) de la périphérie
de Tunis ; la population a été relogée dans des cités
populaires construites en périphérie [8], ce qui a beaucoup
favorisé l'extension en surface de Tunis [3].
Enfin, la médina a été transformée. Une
partie de ses cours intérieures ont été ouvertes
au public (cafés, restaurants, centres culturels, etc.) ou dédiées
au développement de fonctions commerciales (entreposage). Corrélativement,
de nombreux habitants se sont déplacés vers la ville européenne.
Vers le Grand Tunis
La ville a poursuivi son extension en comblant les vides qui séparaient
différents noyaux urbains. Le développement de la cité
olympique et la création des zones industrielles de Cherguia I
et II ont renforcé le pôle urbain Nord de l'Ariana. Au sud,
l'extension de la zone industrielle de Megrine et de Ben Arous et l'implantation
des quartiers populaires d'El Mourouj et de Sidi H'cine Sijoumi ont rattaché
le pôle urbain Sud de Ben Arous à celui de la ville de Tunis.
À l'est, le développement de la ville d'El Aouina, l'implantation
de la ville nouvelle d'El Bouhayra et l'installation de la chaîne
hôtelière de Gammarth supérieure et de Raoued ont
créé une continuité urbaine rattachant à Tunis
les banlieues Nord et Est. Enfin à l'ouest, l'extension des quartiers
résidentiels d'El-Manzah (III, IV, V, VI, VII et VIII), la création
de la zone industrielle de Ksar Saïd et le développement de
la ville de Manouba et de ses environs ont conforté toute la masse
urbaine Ouest de Tunis. Désormais, cet ensemble urbain forme ce
que l'on appelle le Grand Tunis, d'une superficie de 360 000 hectares
et peuplé de 1 850 000 habitants [9].
L'organisation spatiale du Grand Tunis se voit maintenant renforcée
par un important réseau viaire. Le processus de périurbanisation
est partout visible : implantation de l'habitat nouveau bien à
l'extérieur de la ville ancienne, relocalisation périphérique
d'équipements publics, telle l'École de Médecine
de Manouba. Les deux étendues d'eau contiguës, le lac de Tunis
et El Bhira, que sépare la digue support du métro TGM et
d'une voie rapide, sont devenues le centre géométrique de
la ville. Sur la rive Nord du lac de Tunis se construit la Cité
du Lac, consacrée à l'habitat et au loisir (parc d'attractions
Dahdah). De nouvelles zones d'activité, surtout tertiaire, sont
apparues à proximité, en particulier près de l'aéroport
de Tunis-Carthage.
Les espaces ouverts dans la ville, une question
nouvelle
En contraste avec la continuité de l'urbanisation, le maintien
d'espaces ouverts, non bâtis, n'est guère apparu comme un
souci majeur ; de nos jours, de nouveaux points de vue émergent
cependant. L'agriculture a naturellement été absente de
ces évolutions, en laissant urbaniser son espace.
Une régression continue des espaces agricoles
De façon générale, l'extension de la ville s'est
faite aux dépens d'espaces occupés par des activités
agricoles. Les espaces cultivés sont progressivement enclavés
entre ce front et les villages extérieurs périurbanisés.
Même si les multiples ramifications de l'urbanisation favorisent
la compénétration des espaces cultivés et bâtis,
cela ne semble pas induire pour autant de rapports particuliers entre
ces formes d'occupation. D'ailleurs, le premier plan directeur de la région
de Tunis (1962) ne se préoccupait pas des espaces périphériques
de la ville [10], de fait considérés comme vides, et se
consacrait surtout aux infrastructures urbaines habituelles.
La destinée du Jardin d'essais est d'ailleurs révélatrice.
Créé il y a plus d'un siècle aux fins de tester des
espèces nouvelles d'intérêt économique ou ornemental,
il avait connu un premier démembrement dès avant la Seconde
Guerre mondiale ; la partie proprement agricole avait été
repoussée au nord. Elle n'existe plus maintenant qu'à travers
la présence symbolique des institutions d'enseignement et de recherche
agronomique. À la fin des années 70 subsistaient encore
à l'est quelques espaces agricoles (les orangeraies de Dar Fadal
et de Sidi-Frej, les champs de blé de Bhar El Azreg et les cultures
maraîchères de Sidi-Daoud, du Tabeg et de Hay Mohamed Ali)
qui séparaient la ville de Tunis de Soukra et des villes de la
côte [2].
Corollairement, on constate la moindre autonomie alimentaire de la capitale.
Les espaces agricoles jadis dédiés à l'approvisionnement
en produits périssables ont largement régressé, puisqu'il
n'en subsiste que 155 000 hectares [2]. Avec plus de 60 000 hectares,
la céréaliculture couvre la plus grande partie de la surface
agricole utile (SAU). On trouve cependant encore d'autres types de cultures
d'importance non négligeable comme les cultures fruitières
(45 000 hectares), fourragères (23 000 hectares) et surtout maraîchères
irriguées (10 000 hectares). Ces dernières font du Grand
Tunis une des régions les plus productives de légumes de
la Tunisie [11].
L'émergence de nouveaux points de vue
En créant en 1991 le ministère de l'Environnement et de
l'Aménagement du territoire, les pouvoirs publics ont témoigné
d'une prise de conscience nouvelle des conséquences dommageables
de la consommation des espaces non bâtis. Le pays s'inquiète
aussi de la diminution de la surface cultivable par habitant, due à
l'accroissement démographique, à la perte en surface agricole
et à l'inadéquation de certaines surfaces aux techniques
modernes de production [12].
L'expression de « ceinture verte » a alors été
introduite dans le vocabulaire de la planification urbaine. On a notamment
mieux tenu compte de la variabilité des potentialités agricoles,
en allouant préférentiellement l'urbanisation aux zones
incultes ou peu productives, et en protégeant les espaces d'agriculture
intensive (vergers ou zones de maraîchage) et les zones équipées
d'irrigation, mode d'intensification essentiel dans la région.
Dans le même esprit, la conservation des sebkhas est maintenant
assurée dans le cadre d'une politique nationale des zones humides,
en phase avec les principes adoptés internationalement (Convention
de Ramsar, 1971) [13]. Ces zones humides caractéristiques constituent
en effet des espaces remarquables par leur organisation spatiale concentrique
: le lac d'eau saumâtre au centre, un premier anneau, zone de battement
de l'eau entre ses niveaux bas en été et haut en fin d'hiver,
et une périphérie cultivée, généralement
en céréales.
Un remarquable dynamisme a transformé l'ancienne capitale de
la Régence en une vaste agglomération. Procédant
par agrégation progressive des noyaux urbains ou villageois périphériques,
il en est résulté un tissu urbain continu. À l'instar
d'autres métropoles, la question se pose maintenant de son habitabilité,
au sens de la qualité d'un endroit dont l'aménagement invite
et autorise l'appropriation par des habitants de cultures différentes
impliquant des rites de propriétés différents [14].
Cette idée commence à engendrer une réflexion différente,
impliquant la révision des principes actuels d'urbanisation. Certes,
on ne pense guère à associer les zones d'agriculture à
la construction de la métropole tunisienne ; des boisements relativement
récents, visiblement créés aux dépens des
champs voisins, l'attestent. Si l'aménagement de coupures vertes
d'urbanisation, solution probable, commence à être envisagée,
on peut imaginer que, sous certaines conditions de qualité, l'espace
cultivé y contribue, acquérant alors un autre statut que
celui de vide urbain au comblement inéluctable.
L'agriculture avec la ville, une nouvelle
construction sociale et spatiale
Dans une ville en expansion, les quartiers se différencient socialement
et fonctionnellement, surtout dans le cas d'une ville ancienne et maritime
comme Tunis qui assume de nos jours des fonctions métropolitaines.
Son habitabilité est liée maintenant à un double
gradient : le centre comme il l'a toujours été, et le voisinage
de la mer (côte Est). On constate en conséquence une grande
diversité sociale et des contextes écologiques variés
entre les quartiers ; cela détermine deux grandes zones périurbaines,
différentes par les processus d'urbanisation en cours (figure),
l'une au nord et à l'est, marquée de l'influence de la mer,
l'autre au sud et à l'ouest, proche de zones rurales.
Le maintien de l'activité agricole dans de futures coupures vertes
d'urbanisation pourrait enrichir les paysages, un peu comme le fait le
bord de mer actuellement. Cependant, l'avènement d'une agriculture
urbaine n'est plausible que si elle est culturellement et socialement
acceptée. C'est ce qu'il faut maintenant examiner, grâce
à ce que peut suggérer une observation directe et à
ce que peut établir une enquête d'opinion.
L'observation des relations spatiales entre
ville et agriculture
À partir des documents cartographiques et d'éléments
recueillis par l'un des auteurs, un itinéraire de repérage
de l'état actuel des franges urbaines a été établi
et parcouru, afin de se rendre compte de visu de la persistance
de formes d'agriculture vivante ou relictuelle dans ces espaces.
Au nord et à l'est : une campagne résidentielle
Jadis parsemée de petits noyaux urbains résidentiels ou
balnéaires (Sidi-bou-Saïd, Carthage, La Marsa, etc.), de villages
ruraux maraîchers ou fruitiers (Soukra, Gammarth, etc.), de plaines
céréalières (Ariana, Raoued, etc.) et de massifs
forestiers (Rades, Raoued, etc.), la campagne des littoraux Nord et Est
de Tunis est aujourd'hui occupée par un arc urbain, coupé
çà et là par des espaces agricoles et forestiers.
À une vingtaine de kilomètres de Tunis, cet arc constitue
désormais la zone périurbaine Nord et Est de l'agglomération.
Elle s'étend de la forêt de Rades jusqu'à la sebkha
de l'Ariana en passant par la côte historique de la ville de Carthage,
le village pittoresque de Sidi-bou-Saïd, les espaces maraîchers
de Sidi-Daoud, de Bhar-El-Azreg et de Tabeg, séparant la ville
beylicale de La Marsa des orangeraies de l'ancien bourg de Soukra, et
par les montagnes boisées de la ville de Gammarth.
Cette zone périurbaine se présente comme une campagne
résidentielle pour une population aisée et cultivée.
Elle se distingue par l'absence de zones industrielles, l'abondance d'hôtels
de luxe, mais aussi par des espaces cultivés tenus par quelques
exploitations agricoles d'apparence très actives. Le tissu urbain
est composé de grandes résidences d'une architecture remarquable,
tantôt arabo-musulmane, tantôt occidentale, avec des piscines
au milieu d'un jardin d'agrément ou d'un vaste jnan. Le
mot jnan désigne un type taditionnel de luxueuse résidence
privée : la riche maison est entourée d'un potager et d'un
verger, formant un jardin productif animé par le circuit d'eau
des séguias ; sa surface dépasse parfois trois hectares.
Les orangeraies bien connues de la plaine de Soukra sont ainsi intégrées
à des jnans de grand luxe, à l'architecture recherchée
(photo 1) ; elles tournent
quelquefois à l'agriculture de loisir, ce que révèle
la diversification de la population d'arbres par d'autres fruitiers et
des ornementales. Les règles locales de construction contribuent
à créer ce paysage urbain en imposant un terrain d'au moins
1/2 hectare, un faible coefficient d'occupation du sol et un usage strictement
résidentiel.
Dans la zone périurbaine Nord et Est, l'agriculture occupe encore
de grands espaces ; mais il s'y manifeste des signes de dégradation
(mitage, friches, etc.) qui suggèrent une autre évolution
urbaine. Les systèmes agricoles visibles appartiennent à
deux registres :
- arboriculture (olivier) ; certaines oliveraies sont encore bien entretenues,
d'autres semblent négligées, peut-être en voie d'abandon
;
- céréaliculture (orge), conduite en grandes parcelles.
Il s'y ajoute des usages annonçant la régression agricole
: d'une part, des champs déjà enfrichés servent de
parcours à moutons, en plus de la vaine pâture des chaumes
(les quelques troupeaux entrevus vont de plusieurs dizaines à plus
d'une centaine de têtes) ; d'autre part, la présence de boisements
récents implantés à proximité d'axes routiers
laisse supposer une intention d'urbanisation à terme, mais en maintenant
des espaces verts arborés.
Au sud et à l'ouest, la progression libre
d'un habitat modeste
Un autre arc urbain s'est développé sur les terres agricoles
proches des zones industrielles Sud et Ouest de l'agglomération.
Plusieurs formes d'habitat y sont visibles.
Tout d'abord, l'habitat planifié des lotissements de la série
El Manzah, au nord-ouest, présente une assez forte compacité
: il ne semble guère y avoir d'espaces verts publics ou collectifs.
Toute activité agricole en est absente, si ce n'est quelques parcelles
interstitielles, d'exploitation visiblement très précaire.
On observe des zones nouvelles d'habitat illégal en zone agricole
proche de la ville, mais à l'écart des routes, sur des terrains
non constructibles achetés à des propriétaires fonciers.
Sur la plaine de Sijoumi, et plus particulièrement du côté
de Attar, Mghira et Sidi H'cine (photo
2), l'organisation de ces nouvelles zones n'est pas sans évoquer
celle de la médina traditionnelle. Elles sont parfois ceintes d'un
haut mur presque continu qui bloque toute communication visuelle et physique
entre le dedans et le dehors ; leurs rues sont étroites et peu
propices à la circulation automobile. Cependant, elles s'en distinguent
profondément par la faible qualité architecturale des constructions
et la quasi-absence de la viabilisation. La démarche de ces squatters
est d'attendre la légitimation a posteriori par les autorités
publiques, indépendamment des documents de planification ; cela
leur permettra d'obtenir l'équipement de base (eau, électricité,
assainissement, etc.). De tels nou veaux villages sont étrangers
à l'agriculture locale, même si les habitants y développent
de petits élevages.
Des villages-rues, établis le long des réseaux publics,
montrent une urbanisation mieux organisée, moins précaire,
bien que relativement spontanée. L'agriculture est relictuelle
au voisinage même de la rue ; en revanche, elle reste bien présente
à l'extérieur, présentant un côté campagne
invisible de la route. Par exemple, la croissance du village d'El Mnihla,
à l'ouest d'El Manar, a isolé une oliveraie qui forme encore
le côté Sud d'une large place carrée (photo
3) ; un puits profond est encore bien visible bien que hors d'usage
et en début de comblement par des déchets ; les pratiques
urbaines de l'espace ont fait disparaître la plupart des arbres
dont il ne subsiste que quelques individus moribonds au plus loin de la
rue.
Enfin, l'habitat rural de plaisance se développe sur la plaine
d'El Mhamdiya et de Mournag, au sud de Tunis. Ce type d'habitat est généralement
plus modeste que celui de la plaine de Soukra, mais semble relever du
même processus ; l'espace agricole enclos du jnan y est bien
conservé et clairement dédié à la satisfaction
des besoins familiaux. Ce sont des résidences secondaires, certaines
semblant devenir des résidences principales.
L'intérêt des Tunisois pour la campagne
L'enquête [2] a porté sur les rapports actuels qu'entretiennent
les habitants avec le rif, la campagne, surtout avec celui de l'espace
périurbain. Elle a été conduite par entretien semi-directif
auprès de 150 personnes. Sans qu'il puisse réellement prétendre
à représenter fidèlement la population tunisoise,
l'échantillon a été constitué avec le souci
d'une réelle diversité sociale des personnes interrogées.
Les principaux axes de questionnement portaient sur l'évaluation
du paysage rural et la projection de celui-ci comme lieu d'habitat.
Ces rapports évoqués relèvent d'abord de l'esthétique,
puisque la plupart des Tunisois (58 %) considèrent le rif
comme un lieu calme, beau, naturel, sain et pur. En termes de lieu préféré
d'habitat, 63 % d'entre eux préféreraient vivre au rif
plutôt qu'en ville, dont 11 % qui souhaiteraient s'établir
au plus profond de la campagne tunisienne et 52 % vivre dans une résidence
entourée de champs de cultures variées dans un rif non
loin de la ville, c'est-à-dire un rif périurbain.
Ces résultats incitent à penser que l'on est en face d'un
phénomène de société tout à fait récent,
apparu vraisemblablement au cours de ces dix dernières années,
et provoqué à la fois par la diffusion de nouveaux modes
de vie et par des possibilités nouvelles d'accès au rif
provincial en général et périurbain en particulier.
Le temps du rif sale et repoussant semble révolu ; c'est
une véritable nouveauté puisque, il y a encore 15 ou 20
ans, aucune attirance envers le rif n'apparaissait [15].
Ainsi, les observations convergent-elles pour montrer que le territoire
agricole recule par les deux mécanismes rencontrés ordinairement,
la consommation et le mitage de l'espace agricole, d'une part, et la déstructuration
des terroirs au voisinage de l'urbain, d'autre part. Le transfert d'espace
agricole au registre d'espaces verts semble bien limité, même
s'il y a çà et là boisement.
Cependant, l'observation de l'état spatial porte sur des effets
cumulatifs. Quelques indices suggèrent des changements d'état
d'esprit. Le renouveau des jnans suggère une forme d'intégration
non destructive de formes agricoles dans l'espace bâti ; même
s'ils ne sont guère visibles de l'extérieur, ils construisent
une limite claire et une transition harmonieuse entre ville et campagne.
Quant à l'interrogation directe d'habitants, elle suggère
clairement qu'un nouveau rapport entre le citadin et l'espace rural/agricole
est en train de s'instaurer. Il faudra naturellement avoir des bases plus
solides ; mais ce pourrait être la marque d'un tournant dans l'histoire
de la culture urbaine tunisoise contemporaine.
De nouveaux rôles s'annoncent peut-être
pour les espaces agricoles périurbains
La ville arabo-musulmane est réputée étrangère
à l'espace vert public. Cela relève-t-il d'une incompatibilité
profonde entre cette forme héritée et la culture tunisoise,
ou seulement d'une certaine négligence urbaine ? Si cette incompatibilité
est ou reste encore fondée, l'agriculture a peu de chance d'être
reconnue comme une infrastructure urbaine.
La nécessité d'une nouvelle stratégie
d'organisation et d'aménagement
En périphérie de Tunis et des petites villes voisines,
une partie importante du rif témoigne toujours d'une agriculture
active, fortement menacée par l'extension urbaine. Les agriculteurs
(fellahs) périurbains vivent cependant de multiples difficultés
: pression foncière, cohabitation avec les citadins, difficulté
d'écoulement des produits, etc. Aujourd'hui, la fonction nourricière
du rif tunisois, fournisseur de produits frais, semble affaiblie
par la concurrence d'autres régions agricoles plus éloignées.
Si elle était reconnue comme nécessaire, la préservation
des espaces agricoles périurbains et intra-urbains devrait répondre
aux attentes citadines, au-delà de la stricte production agricole.
La première fonction nouvelle est la gestion durable du territoire
urbain (ceinture verte, poumon vert, etc.) ; les autres relèvent
d'un rôle à la fois social (promenade, loisirs, détente,
fermes pédagogiques, etc.) et écologique (maintien de la
biodiversité, recyclage des déchets verts urbains, etc.).
Cette proposition paraît d'autant plus recevable que le devenir
de l'agriculture métropolitaine semble désormais préoccuper
les acteurs publics et que la population habitante y est de plus en plus
sensibilisée. Le corollaire en est la diversification de l'agriculture.
Les nouveaux comportements citadins envers la
campagne
Traduisant une attractivité nouvelle ou renaissante des citadins
pour l'espace rural, ils revêtent des formes d'appropriation par
les citadins de plus en plus différenciées. On a ainsi observé
la persistance des filières courtes d'approvisionnement, qui mettent
directement en relation les producteurs et les consommateurs par le biais
de marchés publics, plus ou moins bien équipés, et
de vente volante dans les quartiers d'habitation. Un intérêt
culturel pour l'agriculture réapparaît : après la
création de la première ferme pédagogique du parc
naturel de Nahli, l'Association des amis de Belvédère se
propose d'en implanter une autre dans l'extension prévue du parc
; elle serait orientée vers l'agriculture biologique, système
technique peu connu dans la réalité agricole locale ; un
agriculteur du nord de Tunis envisage un projet similaire dans sa propre
exploitation [2]. On a déjà évoqué le renouveau
de l'habitat dans les franges rurales que représentent les nouveaux
jnans de la Soukra. Enfin, de multiples autres formes spontanées
d'appropriation de l'espace ouvert se manifestent : le jogger n'est
plus une espèce rare, mais il doit encore souvent se contenter
des bords de route au sud de l'agglomération.
Enfin, une autre forme est peut être non négligeable :
beaucoup de délaissés urbains (petites parcelles inaptes
à la composition urbaine) sont exploités par une agriculture
et un élevage interstitiels, en particulier dans les quartiers
pauvres. Les micro-troupeaux de moutons sont conduits par des enfants,
des vieillards, quelquefois des femmes à travers le tissu bâti.
En de nombreux endroits, le chant des coqs révèle l'existence
de petits poulaillers domestiques. Dans les villages de Raoued ou d'El
Mnihla, on rencontre des vaches étiques et des dromadaires, en
pâturage entravés au champ. Il s'agit alors probablement
d'une agriculture de subsistance [16], destinée à compléter
le revenu, mais qui rappelle aussi l'importance du mouton dans la culture
arabo-islamique. Il serait important qu'elle conserve sa place, et peut-être
qu'elle ait le moyen de se développer.
L'agriculture, considérée comme
un instrument de défense des sites protégés
Les sebkhas les plus proches de Tunis, celles de Sijoumi et d'Ariana,
sont atteintes par la ville. La rive Sud de la première est déjà
construite sur trois côtés et semble être un lieu de
déversement d'eaux usées, alors qu'elle a une valeur écologique
réelle et présente un paysage remarquable selon les critères
de la culture urbaine occidentale (photo
4). Elle est abondamment fréquentée par les oiseaux,
en particulier par les flamants roses. Certaines petites îles sont
cultivées en céréales, conférant au lieu un
cachet singulier et pittoresque. L'agriculture sèche, relativement
intensive, présente une grande variété : on peut
voir à Sidi-Abdallah El Méoui des assolements associant
à une base céréalière la production de légumes
cultivés en sec (pomme de terre, oignon, etc.).
Paradoxalement, l'agriculture de la zone irriguée de Mghira (passage
du canal Medjerda - Cap-Bon) au sud ne semble pas intensivement cultivée,
malgré quelques parcelles maraîchères, car certains
propriétaires semblent avoir préféré une opération
financière. Les systèmes irrigués constituent ainsi
le second type de zone à protéger ; c'est d'autant plus
fondé qu'un investissement substantiel de l'État a déjà
été consenti pour les créer, et que l'eau à
usage agricole est un bien rare à Tunis et en Tunisie. Ces systèmes
irrigués de cultures maraîchères associent à
l'intérêt pour l'approvisionnement local un intérêt
paysager, comme au nord-ouest de Raoued (photo
5), qui se trouve encore indemne de tout voisinage urbain. Le
système de culture associe deux strates de végétation
: la frondaison des oliviers assure un ombrage léger à la
production maraîchère conduite en petites parcelles arrosées
à la raie. Une autre a été notée à
Manouba et à Oued El Lil, à laquelle le voisinage de l'aqueduc
romain de Bardo donne un cachet singulier. On y trouve davantage de serres
(tunnels et chapelles) et une production plus différenciée,
fruitière et florale.
Dans les deux cas précédents, la motivation d'ordre écologique
(zones humides) et de sécurité alimentaire peut aider à
la protection du site. Cependant, d'autres espaces posent davantage de
questions quand, dépourvus de propriétés singulières,
ils n'ont d'intérêt qu'en tant que coupures urbaines. La
réponse est alors d'ordre urbanistique ; est-il opportun de laisser
s'établir une ville continue entre Tunis et de la côte Nord-Est
? Si le choix de la coupure verte était fait, l'agriculture céréalière
et l'élevage extensif seraient les systèmes agricoles les
plus aptes à tenir l'espace.
CONCLUSION
De façon générale, des raisons objectives sont invoquées
par l'urbanisme contemporain pour que l'agriculture contribue à
rendre plus habitables les grandes métropoles, comme Tunis. Il
apparaît qu'une partie importante de la population tunisoise (37
%) reconnaît que le spectacle de l'agriculture enrichit le paysage
de la capitale. Aussi, la question se pose aujourd'hui de mieux analyser
cette tendance afin de chercher comment intégrer concrètement
l'agriculture à l'organisation territoriale du Grand Tunis. Les
difficultés de gestion des espaces verts publics, si l'on en croit
ce que révèle l'état du parc du Belvédère,
donne de l'intérêt à la co-gestion agricole, donc
privative, d'espaces d'intérêt public : la campagne cultivée
offre d'autres moyens d'améliorer la surface verte par habitant.
L'infrastructure agricole est encore suffisamment présente pour
que le processus de construction de campagnes urbaines [17] puisse s'engager.
Plusieurs conditions sont requises :
- la protection réglementaire ; le ministère de l'Agriculture
et celui de l'Environnement et de l'Aménagement du territoire semblent
prêts à défendre les investissements hydrauliques,
les espaces agricoles et les zones humides : l'importance des espaces
agricoles pour le Grand Tunis n'est plus à démontrer et
l'arbitrage entre extensions urbaines et développement agricole
doit être une règle de base. Cet arbitrage doit permettre
de préserver les espaces agricoles stratégiques, pour lesquels
des mesures conservatoires et incitatives doivent être définies
[18] ;
- la conception de systèmes agricoles capables de répondre
à une double attente : être des systèmes agricoles
économiquement viables, produisant le paysage attendu de l'agriculture
de façon moins coûteuse que par la gestion publique, et capables
de répondre aux sollicitations des nouveaux marchés ;
- l'amélioration d'une accessibilité respectueuse du public,
ce qui implique la protection physique des espaces agricoles ouverts et
probablement des modalités de co-financement local, dans l'esprit
des Contrats territoriaux mis au point en France.
La population métropolitaine de Tunis, bénéficiant
directement de la présence de l'agriculture, deviendra alors actrice
de la défense et de la promotion de l'agriculture urbaine tunisoise.
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territoire. L'Atlas du Grand Tunis. Tunis : Direction générale
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