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Pratiques agricoles, systèmes de production et espace rural : quelles causes pour quels effets ?


Cahiers Agricultures. Volume 9, Numéro 1, 29-37, Janvier - Février 2000, Etudes originales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Eudes Beuret, Christian Mouchet, ENSAR, Laboratoire Systèmes de production et développement rural, Consultant à l’OCDE, Service du développement territorial.

Résumé : L’agriculture contribue, par ses effets externes, à modeler l’espace en termes d’environnement, de cadre de vie, de dynamique économique locale. Une comparaison entre des exploitations bovines, différenciées par leur niveau d’intensification et leur caractère plus ou moins autonome et herbager, montre que leurs effets externes dépendent, d’une part, de la nature du système de production et, d’autre part, de choix élémentaires. Il existe des systèmes d’effets externes, plusieurs effets étant déterminés par un même mode de fonctionnement de l’exploitation : un système d’effets environnementaux positifs est ainsi généré par la réactivation d’économies internes au sein de systèmes herbagers. Quant aux choix individuels, ils sont liés aux références des agriculteurs quant aux droits et devoirs attachés à l’usage du milieu : leur indétermination suscite l’émergence de références conventionnelles. Ceci a des conséquences pour les politiques agri-environnementales. L’action sur des effets liés à des pratiques élémentaires passe par la rémunération d’un changement de pratiques, alors que l’action sur des effets déterminés par la nature du système suppose des mesures visant à changer les conditions de choix du système de production. L’analyse comparative des effets des exploitations agricoles permet d’élaborer une grille qui peut servir de support de concertation entre agriculteurs et usagers de l’espace rural. L’identification de leurs déterminants permet de cibler les mesures incitatives pour les rendre plus efficaces et, au-delà de la prévention des dommages environnementaux, stimuler une gestion positive de la nature et de ses ressources. Une méthode d’analyse est ici proposée.

Illustrations

ARTICLE

Une enquête menée en Bretagne [1] montre que les usagers locaux de l'espace rural ont de fortes attentes vis-à-vis de l'agriculture pour l'entretien du milieu naturel et du paysage, pour une occupation de l'espace suffisante afin d'écarter le spectre de la friche, pour le maintien du tissu social rural par un nombre suffisant d'agriculteur et pour la limitation des pollutions. Ces attentes concernent des effets positifs ou négatifs de l'agriculture, dont beaucoup sont externes, exercés sur un ou plusieurs facteurs par les actes d'agents différents, sans pour autant être intégrés par le marché [2]. Face aux lacunes de la coordination marchande, les pouvoirs publics cherchent à influencer les actes des agriculteurs par des incitations de nature économique.

On se trouve face à une double interrogation : les effets des actes posés par les agriculteurs sont-ils différenciés d'une exploitation à l'autre et, dans l'affirmative, qu'est-ce qui explique ces différences ? Ces effets sont-ils liés à des pratiques juxtaposées ou à des systèmes de production intégrés ? La réponse à ces questions est très importante pour orienter l'action publique : s'agit-il de subventionner des pratiques (comme la réduction d'engrais dans le cadre d'un programme Ferti-mieux) ou des systèmes (définis par exemple par un cahier des charges : agriculture intégrée, durable, biologique) ? Après avoir exposé la méthode d'approche des effets de l'exploitation sur l'espace rural et de leurs déterminants, nous en présenterons les résultats et tirerons les conséquences de nos analyses pour l'action publique.

Méthodologie et échantillon

L'exploitation agricole et ses effets sur l'espace rural : indicateurs et grille d'évaluation multicritère

D'abord défini comme le milieu naturel aménagé pour la production agricole [3], l'espace rural est devenu multifonctionnel : c'est également un paysage, un patrimoine, mais aussi un espace de loisirs qui sera appréhendé à l'échelle des communautés humaines qui s'y intéressent et le gèrent. Parmi les effets de l'agriculture sur cet espace, ceux qui intéressent la société ont été identifiés à travers l'analyse des attentes des usagers locaux de l'espace rural et de la construction des demandes sociales [1]. Nous les avons approchés à l'échelle de l'exploitation agricole, par cent trente-trois indicateurs sélectionnés à partir de la bibliographie traitant des externalités agricoles, et de dires d'experts. Ils concernent l'environnement (pollutions, érosion, biodiversité), le cadre de vie (paysage, entretien du milieu naturel et du patrimoine bâti), l'économie (emplois agricoles et induits, économies externes, facilité de transmission de l'exploitation) et la vie locale (temps laissé libre, participations et responsabilités locales).

Certains de ces effets correspondent à des économies externes intégrées dans le jeu du marché et des prix à l'échelle du territoire. Ce sont des externalités pécuniaires, que Viner oppose aux effets externes au sens strict, qualifiés d'externalités technologiques (cité in [4]). Une acception large des effets externes, comprenant les externalités pécuniaires, est ici retenue, compte tenu de l'importance que leur accordent des usagers qui souhaitent une agriculture génératrice d'autres activités dans le milieu. Comment évaluer les effets de chaque exploitation, alors que la plupart d'entre eux sont produits conjointement par plusieurs exploitations, ce qui rend l'évaluation des contributions individuelles difficile sinon impossible ? On utilisera dès lors des indicateurs de présomption qui associent à un acte de l'agriculteur, objectivement observable, un risque d'effet positif ou négatif (figure 1).

Les indicateurs qui s'avèrent pertinents après analyse forment une grille d'évaluation globale des effets de l'exploitation sur l'espace rural, à l'échelle territoriale. Les intérêts et points de vue de chaque type d'usagers se retrouvent chacun dans un ensemble d'indicateurs (grille « multi-acteurs »). Ces indicateurs ne peuvent être pondérés, rien n'autorisant à accorder plus d'importance aux pollutions qu'aux effets sur le paysage ou l'économie locale : ce sont les utilisateurs de cet outil qui le feront à partir des préférences exprimées. Cette grille peut donc constituer un langage de négociation entre agriculteurs et usagers pour une gestion concertée de l'espace rural : c'est à la fois un support et un produit de la négociation, car elle sera affinée par ses utilisateurs et les indicateurs évolueront avec l'émergence de nouveaux points de vue d'acteurs.

Recherche des déterminants élémentaires et systémiques

Les indicateurs permettent des constats quant à la nature des effets externes, à leur éventuelle différenciation d'une exploitation à l'autre et à une corrélation entre certains effets et des caractéristiques de l'exploitation. L'analyse des mécanismes internes à l'exploitation qui génèrent ces effets repose sur les facteurs suivants :

- l'analyse des pratiques des agriculteurs, liées directement ou indirectement à la gestion de l'espace rural, qui renseigne quant à la relation entre agriculteurs et milieu, avec d'éventuels modes de gestion des effets externes ;

- l'analyse des systèmes de production, permettant de repérer des inter-relations entre des facteurs clés de leur fonctionnement et certains effets ou ensembles d'effets ;

- l'analyse des choix de l'agriculteur concernant ses pratiques élémentaires ainsi que le type de système de production, permettant de préciser quels éléments entrent en jeu aux côtés de critères strictement économiques (usages, conventions...).

Ceci nous a conduit à comparer des exploitations différenciées avec, d'une part, une analyse croisée de leurs caractéristiques et des indicateurs d'effets et, d'autre part, une étude des choix tactiques et stratégiques à partir d'entretiens avec chaque agriculteur.

Deux échantillons d'exploitations très différenciées

Deux réseaux d'exploitations à dominante bovine ont été étudiés en Bretagne, avec un décalage spatial et temporel qui ne permet pas de comparaisons quantitatives mais autorise une comparaison des mécanismes et déterminants observés. Ils ont été retenus du fait de leur forte différenciation interne, de l'accès à des données fiables, des possibilités de dialogue avec les éleveurs. Les indicateurs utilisés ont été adaptés selon les données disponibles et les souhaits de chacun.

Le réseau A est issu du Centre d'études pour le développement d'une agriculture plus autonome (CEDAPA), association d'agriculteurs qui cherchent à valoriser au mieux les complémentarités entre les éléments du système de production (sols/animaux, graminées/légumineuses dans les prairies...) dans un souci d'économie, de réduction du temps de travail, de respect de l'environnement. L'adoption variable des méthodes ainsi mises en avant crée une première différenciation au sein du réseau A. Une analyse en composante principale et des observations directes mettent en évidence deux critères de différenciation des vingt-huit exploitations étudiées : le pourcentage d'herbe dans la surface fourragère principale (H/SFP) caractérise l'orientation du système fourrager ; le chargement animal (unité gros bétail UGB/surface agricole utile SAU) reflète le niveau d'intensification par rapport au facteur terre. On distingue des systèmes semi-intensifs assez peu herbagers (H/SFP < 70 %), des systèmes semi-intensifs fondés sur la valorisation de l'herbe (70 < H/SFP < 85 %), et des systèmes très herbagers plus extensifs (H/SFP > 85 %).

Le réseau B est issu du réseau Éleveurs bovins demain : il comprend dix-sept exploitations à dominante laitière sélectionnées selon un critère d'efficience, avec un résultat par UTH et un ratio excédent brut d'exploitation/produit brut élevé. On y retrouve la même différenciation que dans le réseau A, avec des systèmes intensifs (chargement proche de 2 UGB/ha, près de la moitié de la SFP en maïs), des systèmes semi-intensifs plus herbagers (le chargement reste élevé mais la prairie domine) et des systèmes extensifs très herbagers. On peut placer les types d'exploitation sur un diagramme comprenant trois zones (figure 2). Nous pourrons donc comparer, d'une part, des exploitations herbagères très autonomes (employant peu d'intrants mais qui ne sont pas forcément extensives) avec des exploitations qui le sont moins et, d'autre part, des exploitations intensives avec des exploitations extensives.

Résultats : les effets externes et leurs déterminants

L'analyse portera plus particulièrement sur trois points correspondant aux attentes des usagers vis-à-vis d'un espace rural « propre, agréable et vivant » : les pollutions d'origine agricole, la qualité du patrimoine naturel et l'activité en zone rurale.

Les effets environnementaux de l'agriculture

Les indicateurs retenus révèlent une nette différenciation entre les systèmes de production (tableau 1). Le système apparaît comme déterminant, par son caractère autonome et/ou extensif. Ainsi, dans les systèmes extensifs, le chargement animal est adapté à une faible productivité de la terre, et les apports d'éléments potentiellement polluants sont réduits. Dans les systèmes herbagers autonomes, à certains intrants se substitue l'utilisation de complémentarités entre les productions animales et végétales (pâturage, valorisation du fumier...), entre des espèces (associations graminées-légumineuses dans les prairies), etc. : les apports organiques restent importants mais la forme des apports est plus progressive. Dans les deux cas, une bonne couverture du sol est assurée par l'abondance de prairies, des pratiques culturales peu artificialisées, peu de monocultures. Enfin, la biodiversité est favorisée par le maintien des bordures de parcelles, l'utilisation de « surfaces toujours en herbe » et d'espaces naturels.

Certains effets restent indépendants du type de système mis en œuvre et découlent de choix élémentaires. Ainsi, l'épandage de lisier en hiver dépend de l'existence d'ateliers annexes (notamment hors sol) et de choix individuels. Pour les rejets des bâtiments d'élevage, certains agriculteurs attendent que la réglementation les contraigne à agir alors que d'autres mettent en place des moyens de contrôle partiels. Le caractère très déterminant du type de système de production tient à l'existence d'un « système d'effets externes », c'est-à-dire d'un ensemble d'effets dont l'impact se traduit dans des domaines différents mais qui répondent au(x) même(s) déterminant(s), de telle sorte qu'une modification de l'un d'entre eux s'accompagne d'une modification des autres. Ainsi, de nombreux effets environnementaux ont les mêmes déterminants agissant de manière synergique au sein du système de production (figure 3). Par exemple, des effets positifs en termes de biodiversité comme de limitation de l'érosion et des pollutions sont engendrés par le maintien de structures bocagères, utiles pour la conduite du pâturage dans les systèmes herbagers. De même, dans ces systèmes, la faible part de cultures de printemps induit une bonne couverture du sol en hiver, ce qui limite les risques tant d'érosion que de lessivage des éléments polluants. Un système d'effets externes positif est ici engendré soit par l'extensification, soit par la réactivation d'économies internes au sein du système (grâce à des complémentarités sols-animaux, parcelles-bordures, graminées-légumineuses) qui permettent la réduction d'externalités technologiques négatives.

Préservation et entretien du milieu naturel, du paysage, du patrimoine bâti...

Dans ce domaine, ont été utilisés plusieurs types d'indicateurs ainsi qu'une classification des pratiques d'entretien :

- des indicateurs quantitatifs de préservation et/ou rénovation de structures paysagères ou récréatives (existence de haies, talus, chemins, bâtiments anciens, plantation de haies, soldes rénovation-destruction...) ;

- des indicateurs d'effets qui ne servent pas à qualifier mais seulement à différencier des impacts, notamment paysagers (nombre de cultures d'apparence distinctes, part de prairies dans la SAU...) ;

- des indicateurs caractérisant, d'une part, le niveau et, d'autre part, les modalités d'entretien d'éléments du milieu et du cadre de vie (talus, haies, chemins, cours d'eau, fossés, bas-fonds humides, landes, bois, patrimoine bâti). Ils sont fondés sur une identification et une classification systématique des pratiques des agriculteurs. L'analyse et les entretiens avec les agriculteurs ont permis de distinguer les déterminants systémiques et élémentaires de chacune de ces pratiques, par exemple pour l'entretien du bocage (tableau 2).

Ici, comme dans le cas des pollutions, les effets sont différenciés. Au-delà de déterminants structurels (structure d'exploitation héritée, disponibilité en matériel adapté, disponibilité en temps de travail), le système de production joue un rôle central, d'abord quant aux exigences de l'agriculteur pour l'entretien du milieu : l'entretien est d'autant plus intensif que le système requiert peu de concurrences entre milieux naturel et cultivé. De la nature du système dépendent ensuite ce qui sera entretenu et ce qui ne le sera pas. On s'aperçoit en effet que les frontières de certains systèmes de production ne coïncident pas avec les limites de « l'exploitation ». Des parcelles comprises dans la SAU peuvent sortir du système (par abandon ou conversion à d'autres usages) car elles sont insuffisamment productives ; de même, des haies sont abattues, des chemins abandonnés s'ils ne sont plus utiles à l'exploitant : ils ne sont plus entretenus car ils sortent du système de production, devenu un sous-ensemble de l'espace considéré comme « l'exploitation », défini par des droits de propriété. Cette évolution des frontières effectives des systèmes est parfois confirmée par l'émergence d'accords avec des collectivités locales qui entretiennent des éléments physiquement présents dans les exploitations (landes, haies, bas-fonds humides...) mais qui sont désormais considérés, de fait, comme des espaces verts collectifs [5]. Concrètement, il existe trois systèmes principaux.

* Dans les systèmes extensifs, l'ensemble des éléments du milieu englobé par l'exploitation sont utilisés, même s'ils sont marginaux : des landes servent de parcours, des bosquets d'arbres sont débroussaillés par les animaux, des bâtiments anciens peuvent être valorisés par des animaux rustiques... Ces éléments sont préservés en tant que partie « organique » du système de production mais leur entretien est extensif car les espaces à entretenir sont très grands par rapport à la disponibilité en travail, et une certaine concurrence entre les espaces cultivés et naturels est acceptée.

* Dans les systèmes herbagers semi-intensifs, les haies et talus trouvent une utilité pour le pâturage et restent dans le système de production : leur entretien est intensif du fait d'une exigence de non-concurrence parcelle-bordure. Mais d'autres éléments sortent du système (bâtiments anciens, terres marginales...) si leur niveau de productivité est inférieur au minimum requis : ils sont éliminés ou artificialisés (drainage ou plantation dans des bas-fonds humides par exemple).

* Dans les systèmes intensifs non herbagers, les éléments cités tendent à sortir du système car ils ne sont plus utiles aux éleveurs. Par exemple, à la question de savoir quelle est la taille idéale des parcelles, les réponses vont de 4 à 10 ha, alors que les éleveurs en système herbager parlent de 2 à 4 ha : cela induit l'élimination de haies et talus.

Les frontières du système de production dépendent donc étroitement de la nature de ce dernier, à l'intérieur de l'espace dont dispose l'agriculteur. En règle générale, l'agriculteur entretient ce qui fait partie du système de production et adapte le niveau d'entretien à ses exigences de productivité des espaces cultivés et donc de non-concurrence avec des espaces naturels. On observe aussi des variations qui répondent à une attitude personnelle de l'agriculteur, analysée ultérieurement.

Effets sur l'économie et la vie locale

Les effets sont différenciés, mais le type de système de production est moins déterminant que pour le milieu naturel. Il génère des effets contradictoires (tableaux 3 et 4).

* Transmission des exploitations : les systèmes herbagers requièrent moins d'investissements, surtout en bâtiments et matériels, mais ne montrent pas de différence entre eux si on rapporte cette notion au nombre d'actifs. L'apprentissage de la gestion technique et économique (critère mis en avant par les agriculteurs) n'est pas simplifié en fonction du système.

* Emploi agricole : de façon générale, plus le système est herbager et extensif, plus il est favorable au partage des droits à produire (le produit brut par actif étant plus faible), mais moins il occupe d'actifs pour une même surface disponible. Une analyse détaillée du mode de reproduction des systèmes herbagers et/ou extensifs montre, par rapport aux autres systèmes, une forte baisse des charges opérationnelles (apports en intrants, travaux par tiers, coûts de production des fourrages, etc.) et une faible baisse des charges de structures liées aux bâtiments et à la mécanisation (les fourrages sont valorisés directement au pâturage, certains outils de mise en culture ou de récolte sont inutiles, etc.). En revanche, les charges relatives au travail et à la surface sont les mêmes et tendent à augmenter dans les systèmes extensifs. La baisse des charges permet à certains d'obtenir un revenu équivalent à celui d'exploitations intensives avec un produit moindre, ce qui se traduit par un « excédent brut d'exploitation » atteignant parfois 60 % du produit brut, avec des effets « optimisateurs » pour l'emploi agricole. Cependant, une maîtrise insuffisante du système met en cause ces résultats. Dans les exploitations herbagères, une mauvaise conduite des pâturages induit aussitôt une hausse des charges opérationnelles. Dans les exploitations extensives, la baisse des charges opérationnelles ne compense pas la baisse du produit à l'hectare si les charges de structure ne sont pas contenues ; or ces charges peuvent même augmenter chez des agriculteurs qui ont fait des investissements importants pour que « le projet soit pris au sérieux » ou qui mènent une conversion à partir d'un système à haut niveau d'équipement. La maîtrise du système conditionne donc les effets sur l'économie locale.

* Emplois indirects (amont et aval) : la surface localement exploitable étant donnée, des systèmes intensifs vont générer plus de valeur ajoutée à l'hectare, potentiellement absorbée localement, ce qui peut stimuler l'économie locale. De plus, les systèmes les moins herbagers engendrent des flux d'intrants et d'extrants plus importants, en amont et en aval, profitant à un nombre de partenaires légèrement plus élevé.

* Contribution à la vie locale : en dessous d'un seuil de temps laissé disponible, les agriculteurs n'ont aucune contribution à des activités locales. Le volume de travail demandé par l'exploitation est donc déterminant : il dépend du statut de l'exploitation (individuelle ou sociétaire), du temps écoulé depuis l'installation, et secondairement du type de système avec un avantage aux systèmes herbagers. Ces derniers ont des effets plutôt positifs pour l'emploi agricole, mais plutôt négatifs pour la stimulation de l'économie locale, ce qui tient à l'appareil productif (taille, dotation en facteurs) et à son fonctionnement (flux amont et aval). Cependant, on constate une forte hétérogénéité de ces effets entre systèmes de production similaires, surtout pour des exploitations extensives ou herbagères. Ceci s'explique d'abord par la diversité des niveaux d'exigence en termes de revenu et/ou de sécurité, ce qui induit des variations dans la taille de l'appareil productif indépendantes de la nature du système : même si certains systèmes permettent théoriquement de vivre avec un quota faible et en travaillant moins, l'agriculteur peut choisir de consacrer son temps disponible à « gagner plus » via un atelier annexe ou l'agrandissement de sa structure. Ceci s'explique ensuite par des niveaux de maîtrise technique et économique du système variables, surtout pour des systèmes extensifs et/ou herbagers peu standardisés pour lesquels on dispose de moins de références et de conseil technique.

Analyse des choix individuels : des réponses conventionnelles à l'indétermination des droits et devoirs liés à l'usage de l'espace rural

Pour chaque type d'effets, les déterminants systémiques n'expliquent pas toute la différenciation observée. Les choix individuels reflètent divers niveaux d'effort, plus ou moins affichés par les agriculteurs [6]. Les discussions avec ces derniers sur leurs pratiques de contrôle des effets externes, conduisent à plusieurs constats.

* Les agriculteurs ont une perception partielle des effets externes, surtout lorsqu'il s'agit d'effets non directement liés à leur espace de vie (par exemple l'emploi dans les filières, les usages récréatifs liés à des demandes urbaines). Cette perception est fondée sur une vision traditionnelle de l'agriculture qui exploite, fait vivre et gère les campagnes.

* Les agriculteurs affichent des actions de contrôle des effets externes qu'ils identifient clairement et pour lesquels ils affirment ressentir une « pression sociale ». Ceci se traduit soit sur les structures de l'exploitation (agrandissement pour diminuer les doses de fumure épandues, amélioration des bâtiments), soit sur le choix du système de production, soit sur des pratiques élémentaires (désherbage mécanique plutôt que chimique des talus, épandage uniquement sur herbe, entretien minimum des friches...) : un recensement systématique de ces pratiques a été réalisé qui montre des choix très divers [6].

* Ces actions sont considérées par les agriculteurs soit comme un service rendu à la collectivité (qui mériterait une rémunération), soit comme un devoir lié à l'usage des ressources (ce qui amène souvent les agriculteurs à ne pas les citer car « c'est normal, je ne fais rien de spécial »). En réalité, la diversité des comportements répond à une différenciation des références conventionnelles des agriculteurs portant sur les droits et devoirs, souvent indéterminés, attachés à l'usage du milieu : l'agriculteur a-t-il le droit de polluer, a-t-il le devoir d'entretenir les terres peu productives, de cacher certains bâtiments ? La collectivité doit souvent assumer l'entretien des cours d'eau, alors qu'il est légalement du ressort des propriétaires des berges, les usages contredisant la loi. À l'inverse, des agriculteurs rencontrés affirment que l'insertion paysagère des bâtiments est un devoir, alors qu'aucune loi ne le stipule. Face à cette indétermination, les agriculteurs se réfèrent à des conventions, définies comme structures de coordination des comportements des agents au sein d'une organisation, qui établissent le niveau d'effort communément admis comme normal [7]. Ces références conventionnelles illustrent des réponses du type « je ne ferai jamais de plasticulture, vous me prenez pour qui ! » ; elles sont entièrement tacites, et s'expriment au sein d'un groupe local ou d'un réseau.

Conséquences pour l'action publique

L'action publique, justifiée par la demande sociale d'une agriculture plus durable [8], repose, d'une part, sur le résultat de négociations entre acteurs qui supposent l'existence d'outils de diagnostic et la mise à disposition d'informations et, d'autre part, sur une bonne connaissance des déterminants des effets sur lesquels on veut agir.

Un diagnostic comparatif des effets externes comme support de concertation

La gestion concertée de l'espace rural entre agriculteurs et usagers au sein d'un territoire suppose la mise à disposition d'outils de diagnostic simples. On ne peut prétendre mesurer l'impact de chaque exploitation sur son milieu, mais on peut comparer les effets des exploitations dans l'espace et dans le temps à l'aide d'indicateurs de présomption qui s'intègrent dans une grille d'évaluation multicritère, laquelle sera d'autant plus simple que, dans le cas de « systèmes d'effets », un même indicateur de présomption correspond à plusieurs effets. Ainsi, la part des prairies dans la surface fourragère et le chargement animal permettent une première approche des effets environnementaux, à compléter à l'aide d'indicateurs concernant des pratiques et effets indépendants de la nature du système de production. Le taux de sols nus en hiver est un indicateur utile, tant pour le risque d'érosion que de pollution ; la longueur de haie par hectare donne une indication tant en termes de biodiversité que de risques d'érosion et de lessivage : à plusieurs indicateurs d'effets se substitue un indicateur de fonctionnement du système de production.

Pour chaque région, dont la dimension peut être variable, on pourra procéder de la façon suivante :

- évaluation des attentes des usagers de l'espace rural vis-à-vis de l'agriculture ;

- identification d'indicateurs d'effets pour les effets facilement mesurables. Pour les autres, on identifiera des indicateurs de présomption à partir des connaissances scientifiques existants et de « dires d'experts » ;

- construction d'une première grille d'indicateurs appliquée à un échantillon d'exploitations sur lequel aura été effectuée une typologie ;

- repérage de systèmes d'effets, ce qui permet la sélection d'un nombre réduit d'indicateurs pertinents.

La recherche doit appuyer l'élaboration de ces outils avec, d'une part, des études agronomiques visant à établir la relation exacte entre des pratiques et leurs effets et, d'autre part, des études multidisciplinaires sur les indicateurs là où les connaissances sont imparfaites. Dans de telles situations, la recherche doit composer avec la subjectivité des acteurs, supposée assurer (en aval) la synthèse de perceptions et d'informations diffuses, inaccessibles à un savoir analytique [9].

Les politiques agri-environnementales : agir sur des pratiques ou des systèmes ?

De nombreuses de mesures agri-environnementales sont ciblées sur des pratiques agricoles. On offre une compensation pour l'adoption d'une pratique élémentaire qui se greffe sur un mode de fonctionnement d'un système inchangé. Ceci induit des réactions de rejet et l'inefficacité de certaines mesures, fréquentes par exemple pour des mesures de protection de zones de captage des eaux, jugées trop contraignantes par les agriculteurs. Ceci nous amène à formuler différentes propositions.

Agir sur les déterminants des effets externes

L'identification des déterminants des effets permet de cibler les mesures à prendre : pour les effets des pratiques de base, on rémunérera un changement de pratique (en tant que service rendu) alors que, pour des effets liés au mode de fonctionnement du système, on envisagera des mesures visant à changer les conditions économiques de choix du système de production. L'analyse des motifs de choix du système, dans le réseau A (CEPADA), montre qu'il répond toujours à des objectifs composites, certains étant strictement économiques (optimiser le revenu, sécuriser la reproduction de l'exploitation), d'autres visant à travailler moins, à respecter l'environnement, à vivre en harmonie avec son milieu. Dans 60 % des cas, le motif principal de choix du système reste l'optimisation du revenu sous contraintes : ce choix est réversible et dépend des conditions économiques, notamment des soutiens offerts. Il s'agira donc d'agir sur ces conditions de choix par des aides adaptées [10].

Mettre en cohérence les politiques publiques d'incitation et de soutien

Ceci suppose une mise en cohérence des aides agri-environnementales, de l'ordre de la gestion intentionnelle de l'espace rural (on agit intentionnellement sur certains effets) et des autres soutiens publics. Ceux-ci relèvent d'une gestion effective définie comme le mode de conduite du milieu tel qu'il résulte de l'ensemble des actions humaines qui l'affectent [11] : leurs objectifs sont éloignés de la gestion de l'espace rural mais ils ont des effets très importants, car ils sont déterminants pour le choix d'un système de production. Ainsi, la prime accordée à la culture du maïs favorise des systèmes non herbagers générateurs d'un système d'effets externes peu en accord avec les attentes des usagers de l'espace rural. Une approche globale des soutiens publics, en fonction des bénéfices tant sectoriels qu'« hédoniques » qui en sont attendus, est nécessaire.

Rémunérer une gestion positive de la nature

Le règlement 2078/92, ainsi que le nouveau règlement sur le développement rural de 1999, concernant les mesures agri-environnementales indique que l'Union Européenne souhaite compenser les manques à gagner des agriculteurs qui adoptent des méthodes contraignantes pour respecter l'environnement. La gestion de la nature de manière positive n'est pas considérée comme devant être rémunérée en tant que telle. Notre analyse montre que les externalités négatives produites par l'agriculture - au moins pour le milieu naturel - sont dues en grande partie à l'abandon d'économies internes au profit d'une plus grande artificialisation du système et d'une augmentation des flux d'intrants et d'ex- trants. Une modification des soutiens publics devrait favoriser le choix de systèmes fondés sur une réactivation d'économies internes. Outre l'obtention de système d'effets plus favorables à l'environnement, ces économies internes ont l'intérêt de rendre les exploitations agricoles moins dépendantes économiquement. Leur mise en œuvre amène aussi les agriculteurs et ceux qui les appuient à repenser la pratique agricole dans le sens d'une valorisation des ressources naturelles et d'une gestion positive de la nature, plus que d'une simple exploitation de capacités productives particulières.

CONCLUSION

L'adoption de certaines pratiques par les agriculteurs peut avoir un effet positif sur l'espace rural ; la nature du système de production a un impact très important en la matière, d'autant plus positif que des économies internes y sont réactivées, la valorisation des ressources locales et de complémentarités entre éléments du système permettant de limiter l'usage d'éléments importés ainsi que l'artificialisation du milieu. Certaines aides publiques à l'agriculture pourraient donc être réorientées vers l'appui à des systèmes optimisant la protection contre les pollutions (par prévention), l'entretien et la conservation du patrimoine, l'activité en zone rurale. Cela requiert des méthodes de diagnostic des effets des systèmes de production. La méthode que nous proposons repose sur l'identification préalable des attentes des citoyens quant à l'espace rural, puis sur l'analyse comparative des effets produits par les exploitations agricoles : nous utilisons la notion de système d'effets pour élaborer des grilles simples d'indicateurs pouvant servir de base de négociation.

La loi française d'orientation agricole de juillet 1999, qui prévoit la mise en place de contrats territoriaux d'exploitation, pose la question des modalités de définition de cahiers des charges locaux qui serviront de base aux contrats. On devra tenir compte du fait qu'on ne peut mettre en place n'importe quel système n'importe où, et que la demande des usagers de l'espace rural varie suivant les territoires. Plutôt que de favoriser la diffusion de systèmes-types, la politique incitative devra privilégier le choix et la mise au point de systèmes nouveaux par les agriculteurs et l'ensemble du milieu professionnel, en relation avec des représentants des usagers de l'espace rural, invités à dialoguer. Encore faut-il leur fournir des langages et supports de négociation. Quels sont les souhaits des usagers ? Quels systèmes répondent le mieux à ces attentes ? Parmi ces systèmes, lesquels sont viables et vivables ? Des outils d'évaluation globale des effets externes des différents systèmes de production, tels que ceux que nous proposons, peuvent être particulièrement utiles en la matière.

REFERENCES

1. Beuret JE. L'agriculture dans l'espace rural : quelles demandes pour quelles fonctions ? Économie Rurale 1997 ; 242 : 45-52.

2. Samuelson PA. L'Économique, tome 2. Paris : Armand Colin, 1983 ; 698 p.

3. Bertrand G. Pour une histoire écologique de la France rurale. In : Duby G, Wallon A, éds, L'histoire de la France rurale, tome 1. Paris : Le Seuil, 1975 : 34-111.

4. Boisson JM. Essai critique sur l'intégration des effets externes dans le calcul économique individuel. Paris : Thèse de l'université de Paris, 1970 ; 370 p.

5. Beuret JE. Les formes de l'innovation pour la gestion concertée de l'espace rural. Dourdan, INRA-ESR, Communication à l'École/Chercheurs sur l'économie des institutions 1996 ; 18 p.

6. Beuret JE. Agriculture et qualité de l'espace rural : coordinations, conventions, médiations. Rennes : thèse de doctorat ENSAR, 1998 ; 340 p. + annexes.

7. Gomez PY. Qualité et théorie des conventions. Paris : Economica, 1994 ; 251 p.

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11. Mermet L. Stratégies pour la gestion de l'environnement. Paris : Éd. L'Harmattan, Coll. Environnement, 1992 ; 201 p.


 

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