ARTICLE
agr.2012.0536
Auteur(s) : Christian Corniaux1,2 christian.corniaux@cirad.fr,
François Vatin3 vatin@u-paris10.fr, Véronique
Ancey1 veronique.ancey@cirad.fr
1 Cirad
UMR Selmet
Montpellier
F-34398
France
2 Cirad
UMR Selmet
BP 1813
Bamako
Mali
3 Université de Paris X
Maison Max Weber
Bâtiment K
Secrétariat (K221)
200, avenue de la République
92001 Nanterre cedex 01
France
Tirés à part : C. Corniaux
Notre étude vise à expliquer pourquoi une industrialisation
laitière combinant exploitation de poudre de lait et de lait local,
impossible à promouvoir de façon volontariste dans les années 1970,
se développe aujourd’hui avec des entreprises ayant comme point de
départ des objectifs opposés.
Les premières tentatives d’industrialisation laitière en Afrique
de l’Ouest datent de la fin des années 1960. L’objectif de leurs
promoteurs est alors d’y transposer le modèle
« flood » qui avait fait ses preuves en
Inde : installer des usines traitant de la poudre de lait
importée à bas coût, voire fournie gratuitement par l’aide
alimentaire mondiale, afin de susciter le développement d’une
collecte locale destinée à se substituer progressivement aux
importations (Danau, 2009). C’est dans cette perspective de
développement industriel accéléré que sont créées des sociétés à
capitaux d’État : l’Union laitière de Bamako (ULB) au Mali en
1967, Ucolait au Sénégal en 1968, la Société du lait au Niger
(Solani) en 1970. Cette politique échouera pour de nombreuses
raisons : développement du commerce direct de poudre de lait,
organisation déficiente des circuits de collecte et faiblesse
générale des systèmes de production laitière, impéritie dans la
gestion des usines, concurrence de la production industrielle
locale par des produits finis importés, etc. (Vatin, 1996). Aussi,
non seulement, l’approvisionnement local ne connut pas le
développement espéré, mais même la transformation industrielle de
poudre fut abandonnée dans ces pays, sous cette forme tout au
moins : Ucolait cessa de fonctionner en 1972, Solani fût cédée
à un groupe privé en 1998, ULB fut revendue à des capitaux privés
et devint Mali-Lait en 1995.
Au début des années 1990, on pouvait donc conclure à
l’impossibilité de l’industrialisation laitière en Afrique de
l’Ouest (Le Nay et Vatin, 1993). Mais, depuis une vingtaine
d’années, le marché laitier des villes de cette région apparaît
particulièrement dynamique (Duteurtre, 2007). Il est soutenu par
une croissance démographique urbaine, de l’ordre de 5 % par
an, parmi les plus forts au monde (Delgado et al., 1999). En
dépit d’un pouvoir d’achat très faible, la consommation urbaine en
produits laitiers croit régulièrement (tableau
1). Aussi, malgré le poids, toujours important, du commerce
de la poudre de lait, l’existence d’un secteur dynamique de
transformation industrielle de la poudre et la concurrence de
l’importation de produits laitiers finis, on a assisté à une
nouvelle vague de créations d’entreprises laitières urbaines. On
dénombrait ainsi, en 2010, une vingtaine d’usines laitières,
notamment dans les capitales (Bamako, Dakar, Niamey, Nouakchott).
Ces usines transforment chacune plusieurs milliers de litres par
jour, jusqu’à 20 000 litres pour les plus grandes, et
utilisent pour la plupart exclusivement de la poudre importée. Mais
certaines traitent aussi du lait local. C’est le cas de deux
entreprises sur lesquelles va porter cet article : la Laiterie
du Berger (LDB) au Sénégal et Mali-Lait au Mali.
Tableau 1 Estimation de la demande urbaine en produits
laitiers (*) et de la couverture locale dans plusieurs villes
d’Afrique de l’Ouest soudano-sahélienne (d’après Corniaux et
al., 2007).
Estimate of demand and supply of dairy products in West African
cities (from Corniaux et al., 2007).
|
|
| 1995 |
| 2006 |
|
| Population |
Demande urbaine |
Couverture locale |
Population |
Demande urbaine |
Couverture locale |
|
| (millions) |
(en L/j) |
(en L/j) |
(en %) |
(millions) |
(en L/j) |
(en L/j |
(en %) |
| Bamako |
1,0 |
90 000 |
8 000 |
8 |
1,2 |
100 000 - 130 000 |
4 000 - 7 000 |
4 à 6 |
| Bobo Dioulasso |
0,3 |
18 000 |
1 750 |
9 |
0,6 |
15 000 – 25 000 |
1 500 - 2 500 |
8 à 12 |
| Dakar |
1,7 |
150 000 |
3 000 |
2 |
2,0 |
210 000 - 230 000 |
10 000 - 13 000 |
4 à 5 |
| Niamey |
- |
- |
- |
- |
0,9 |
70 000 - 100 000 |
7 000 - 20 000 |
7 à 25 |
| Nouakchott |
- |
- |
- |
- |
0,6 |
100 000 - 150 000 |
20 000 - 25 000 |
15 à 20 |
(*) hors beurre, sirimé, fromage et crème.
Les modèles industriels qu’incarnent ces deux entreprises
semblent au départ opposés. La LDB a été créée dans l’objectif de
traitement exclusif de lait local, avec une forte politique d’image
orientée en ce sens, comme le montre le choix de son nom. Ce n’est
que récemment qu’elle a commencé à exploiter aussi de la poudre de
lait importée. Mali-Lait en revanche est une entreprise tournée
vers le traitement de poudre de lait importée et ne traite que de
façon subsidiaire du lait local. Pourtant, les similitudes sont
importantes. D’une part, ces entreprises ont hérité des expériences
malheureuses des années 1970 : directement pour Mali-Lait qui
a pris la suite de l’ULB, indirectement pour la LDB qui s’est
implantée sur le secteur de collecte d’Ucolait. D’autre part, et ce
sera l’objet central de notre démonstration, parties de deux points
à l’exact opposé, les stratégies industrielles de ces deux
entreprises tendent à converger vers un mode d’organisation
semblable, combinant le traitement de poudre importée et celui de
lait local, appelé dans la suite modèle mixte.
En menant une analyse comparative des contraintes amont et aval
qui pèsent sur l’économie de ces deux entreprises et sur les
stratégies industrielles qu’elles développent pour y faire face,
nous tenterons de comprendre ce qui les conduit vers ce modèle
mixte.
Méthodologie
Pour comprendre cette convergence, nous avons choisi de nous
appuyer sur les préceptes de la sociologie économique des marchés.
Elle donne un éclairage singulier sur la complexité des rapports
marchands. Selon les théoriciens de ce courant (Smelser et
Swedberg, 2005 ; Steiner et Vatin, 2009), le marché est
analysé non seulement comme un modèle purement théorique (le modèle
d’ajustement de l’offre et de la demande par un prix d’équilibre),
mais aussi comme une institution « socialement
construite ». La prise en compte des mécanismes de
« construction sociale » des marchés permet ainsi de
compléter les études économiques classiques afin de mieux analyser
les stratégies des acteurs et les règles de mise en marché.
Des enquêtes monographiques procédant par entretiens et recueil
documentaire ont été menées auprès de la direction des deux
entreprises. Deux séries d’entretiens ont été réalisées en janvier
et en juin 2008, afin de comparer d’éventuels changements de
pratiques entre les deux périodes contrastées de la collecte et de
la consommation laitières en Afrique de l’Ouest. Une autre série
d’entretiens a été menée en janvier et en juin 2009 afin de
compléter les données, de repérer d’éventuelles évolutions dans les
stratégies industrielles et commerciales des entreprises et de
tester les premières hypothèses de recherche. Les grilles
d’entretien portaient notamment sur l’histoire des entreprises, sur
le fonctionnement des réseaux marchands situés en amont et en aval
de la transformation, sur la contractualisation des relations avec
les producteurs, sur les gammes commerciales, sur la segmentation
des marchés, les volumes et les prix des produits, sur la
représentation, par les entrepreneurs, des avantages et
inconvénients industriels et commerciaux respectifs du lait en
poudre et du lait frais local.
Ces entretiens, menés par les auteurs de l’article, ont été
complétés par l’exploitation de travaux d’étudiants de notre équipe
de recherche. Ces travaux sont de deux types :
- –. les premiers ont été menés en amont de la
transformation industrielle auprès de producteurs laitiers, au
Sénégal, dans le bassin laitier de collecte de la LDB, et, au Mali,
dans le bassin laitier de collecte de Mali-Lait (Molina d’Aranda de
Darrax, 2009) ;
- –. les seconds ont été menés, en aval de la filière, au
Mali, auprès de distributeurs de poudre de lait et d’entreprises
transformatrices de poudre concurrentes de celles sur lequel porte
le présent article.
Valoriser le lait local et le faire savoir : la Laiterie
du Berger (Sénégal)
Le choix du lait local
La LDB a été créée en 2004 à Richard-Toll, dans la vallée du
fleuve Sénégal. Elle est la concrétisation d’un projet d’étudiants
sénégalais particulièrement motivés et bien formés sur le plan
technique et commercial. Cette success story, qui a été
saluée comme telle dans les médias sénégalais et internationaux,
doit incontestablement beaucoup aux qualités personnelles de ses
fondateurs. En 2009, la LDB collectait 3 000 à 4 000 litres de
lait par jour dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres autour
de l’usine. La collecte a lieu tous les jours, week-ends et jours
fériés compris. Les produits laitiers fabriqués à Richard-Toll sont
expédiés dans les villes sénégalaises et surtout à Dakar où
l’entreprise a établi son siège social. La gamme de fabrication
comprend le lait frais pasteurisé, des laits fermentés ainsi que de
la crème fraîche. Jusqu’en 2009, la LDB traitait exclusivement le
lait issu de sa collecte. Sa communication commerciale reposait sur
la certification de la provenance indigène de son
approvisionnement. La fiabilisation de la collecte constituait la
clé du succès de l’entreprise.
La sécurisation économique amont : la régularité de la
collecte laitière
L’approvisionnement de la LDB est organisé le long de quatre
axes routiers. Il est assuré par des véhicules de l’entreprise. Des
points de collecte ont été mis en place auprès de campements
d’éleveurs. Les éleveurs des campements voisins sont invités à y
amener le produit de leur traite. Au total, ce sont environ
900 éleveurs, notamment des Peuls, qui approvisionnent la
laiterie.
La sécurisation de la collecte laitière exige un gros effort de
la part de l’entreprise. En l’absence de dispositif de
réfrigération chez les éleveurs, la collecte doit avoir lieu le
plus tôt possible après la traite. Le lait est acheté aux
producteurs 200 francs CFA1 le
litre. En ajoutant à cette somme les frais de transport, le coût
moyen, rendu usine, du lait collecté est d’environ 300 francs
CFA le litre. Pour s’attacher durablement les producteurs,
l’entreprise ne peut se contenter d’une politique de prix. Elle
mène donc une politique de « soutien à l’élevage », qui
vise à orienter les pratiques des producteurs dans le sens de sa
logique industrielle, et a suscité à cette fin la création de
coopératives regroupant ses fournisseurs. Un technicien agricole a
été recruté pour sensibiliser les éleveurs aux objectifs de
l’entreprise, cerner les obstacles rencontrés sur le terrain et
faire remonter leurs revendications auprès de la direction. Des
puits pastoraux ont été creusés avec l’aide de l’entreprise et un
aliment « vache laitière » est acheté à prix bonifié pour
les membres de la coopérative.
Toute la politique menée par l’entreprise en faveur de ses
producteurs vise à garantir sa collecte. L’objectif est que le
paiement du lait par la laiterie devienne une part majeure du
revenu monétaire de ces populations. Mais une telle configuration
n’est pas évidente. De nombreuses études menées en pays peul ont
montré qu’un tel schéma s’appliquait difficilement chez ces
éleveurs (Vatin, 1996 ; Corniaux et al., 2006 ;
Dieye et al., 2008). Les enquêtes récentes auprès des
fournisseurs de la LDB le confirment. Parallèlement à la vente
groupée à la laiterie, perdure la pratique de la vente individuelle
de lait frais et caillé par les femmes d’éleveurs sur les marchés
des environs. L’entreprise peut à bon droit se sentir lésée
puisqu’une partie du surplus de production obtenu grâce à ses
apports techniques et matériels lui échappe pour être valorisé sur
le marché informel. Toutefois, en dépit de ces difficultés
persistantes, qui sont le lot de toutes les tentatives
d’industrialisation laitière en Afrique de l’Ouest, la stratégie de
fidélisation de ses producteurs menée par la LDB semble globalement
avoir été couronnée de succès : sa collecte a quasiment doublé
entre 2005 et 2009.
La sécurisation économique aval : la construction d’un
marché de niche
La LDB s’est clairement fixée comme objectif d’atteindre une
clientèle urbaine, plutôt aisée, résidant à Saint-Louis
(200 000 habitants, à 100 km de Richard-Toll) et surtout
à Dakar (2 millions d’habitants, à 350 km de Richard-Toll).
Elle s’appuie à cette fin sur une logistique souple et bien pensée.
Elle dispose de camions frigorifiques et d’une salle de stockage
réfrigérée à Dakar afin de garantir la chaîne du froid après la
collecte du lait. La distribution a lieu pour l’essentiel dans des
superettes disposant de linéaires réfrigérés fiables. Cette
organisation donne à la LDB la crédibilité nécessaire sur le marché
laitier urbain sénégalais. Son marketing est en effet initialement
ciblé sur un créneau de produits « haut de gamme »
destinés à la clientèle occidentale ou à une frange aisée de la
population sénégalaise. Elle développe une communication
publicitaire sur ce thème (figure 1) pour se
démarquer de ses concurrents qui utilisent du lait en poudre
importé.
Mais si ce marché de niche semble stabilisé et permet à la LDB
d’écouler régulièrement sa collecte, les dirigeants de l’entreprise
ont conscience de ses limites. La taille de ce marché, que l’on
peut estimer inférieur à 10 000 litres2 par jour, ne correspond pas aux ambitions
de production affichées, qui, pour valoriser au mieux l’équipement
de transformation, s’élèvent, elles, à plus de 15 000 litres
par jour. C’est pourquoi, l’entreprise a mis en place un autre
réseau de distribution via des revendeurs à pied ou à
tricycle, qui sillonnent les quartiers urbains. Ce second réseau
représentait en 2009 10 % de son chiffre d’affaires. Mais
cette nouvelle clientèle, potentiellement beaucoup plus nombreuse
que la précédente, n’a pas la même perception de la qualité que
cette dernière, ni surtout la même solvabilité. La concurrence par
les prix, contournée sur le marché de niche grâce à la qualité des
produits, réapparaît ici en force. En conséquence, l’entreprise a
ajusté sa politique commerciale en proposant à ce second type de
client un produit qui lui est financièrement accessible : du
lait caillé dans un petit conditionnement vendu à 125 francs
CFA. Ce faisant, la LDB a aligné son prix sur celui de ses
concurrents installés sur ce marché populaire de masse, qui, eux,
travaillent de la poudre importée de façon beaucoup plus profitable
puisqu’elle leur coûte moins de 250 francs CFA le litre
reconstitué.
Les dirigeants considèrent pourtant leur présence sur un tel
marché comme stratégique dans la perspective d’une expansion. Une
telle stratégie entraîne l’entreprise, non sans danger pour son
image de marque, à déroger à ses valeurs fondatrices (utilisation
exclusive de lait frais local) pour se rapprocher des pratiques de
ses concurrents. En septembre 2009, l’entreprise lance sur le
marché une nouvelle gamme de produits « à base de lait
frais ». Le flou entretenu sur la composition des produits
vise à permettre un ajustement souple entre la collecte et la
commercialisation. Il s’agit de garantir un usage optimal de
l’appareil productif. En hivernage, la collecte de lait local est
abondante et rentable (pas de complémentation alimentaire et faible
coût unitaire du transport). La LDB utilise alors moins de lait en
poudre. En revanche, pendant la saison sèche, la collecte diminue
et devient plus coûteuse. L’usage de la poudre de lait s’impose.
Autrement dit, la part de poudre dans le produit fini constitue une
variable d’ajustement, fonction de la quantité de lait local
disponible.
La LDB semble avoir réussi dans cette stratégie d’expansion,
puisque sa production totale serait passée à 8 000 litres par
jour au deuxième trimestre 2010, dont la moitié issue de la poudre.
L’enjeu est maintenant de savoir si cette entreprise va pouvoir
continuer à se développer en se maintenant à une telle répartition
de ses approvisionnements entre poudre importée et collecte locale.
Si le niveau de collecte reste constant, la croissance de
l’entreprise ne pourra s’opérer que par la réduction de la part de
production locale dans ses produits finis. Son modèle se
rapprocherait alors de celui de Mali-Lait que nous allons étudier
maintenant.
Valoriser le lait local sans le faire savoir : Mali-Lait
(Mali)
De l’Union laitière de Bamako à Mali-Lait
L’entreprise Mali-Lait est née en 1995 de la reprise de l’Union
laitière de Bamako. Sa capacité de traitement de 30 000 litres
de lait par jour est alors restaurée. La production effective
atteint 11 000 litres de lait par jour dès février 1996 et
progresse rapidement. Mali-Lait occupe aujourd’hui une place
dominante sur le marché des produits laitiers frais industriels au
Mali. Depuis 2005, elle rencontre néanmoins la concurrence
d’Eurolait (marques Yoplait et Candia), notamment sur le créneau
des produits d’appel que sont le lait frais et le lait caillé
vendus en sachets de 20 centilitres. Une demi-douzaine de
laiteries plus modestes, produisant de 1 000 à 2 000 litres
par jour de produits laitiers frais à partir de lait en poudre,
essaient également de prendre des parts de marchés, en particulier
dans le secteur des yaourts. À la différence de la LDB, au départ
installée sur un marché de niche, Mali-Lait, entreprise de
référence sur le marché de Bamako, vise la distribution la plus
large possible de ses produits. Elle propose dans sa gamme deux
produits d’appel : le lait frais et le lait caillé sucré,
particulièrement appréciés des Bamakois. Ces produits représentent
plus de 90 % des volumes vendus. La gamme commerciale de
l’entreprise s’est toutefois progressivement élargie avec la vente
de féné (crème maturée), de fromage frais, et, depuis 2005,
de crème fraîche (figure 2).
L’exploitation de lait local s’était interrompue lors du
redémarrage de l’usine en 1996, en dépit du cahier des charges de
la privatisation, qui imposait à l’entreprise de poursuivre, au
bénéfice des producteurs locaux, cette mission historique de l’ULB.
En effet, les gros producteurs laitiers de la région de Bamako, par
ailleurs commerçants ou fonctionnaires, souvent dignitaires de
l’ancien régime politique renversé en 1991, avaient refusé les
nouvelles conditions fixées par l’entreprise : un prix de
200 francs CFA le litre, rendu usine, ainsi qu’un contrôle à
l’arrivée de la densité et de l’acidité du lait. Ils espéraient par
une « grève du lait » faire échouer l’entreprise pour la
reprendre à leur compte. En réalité, cette posture radicale a aidé
la direction à s’affranchir du cahier des charges l’obligeant à
traiter du lait local dont elle n’avait pas besoin pour fabriquer
sa gamme de produits.
Pourtant des producteurs ont recommencé progressivement à livrer
du lait à l’usine par l’intermédiaire de collecteurs (une centaine,
dont une quarantaine de réguliers), aux conditions que Mali-Lait
avait fixées. Depuis 2007, l’apport quotidien varie dans une
fourchette qui va de 2 000 à 4 000 litres par jour ouvrable.
La part du lait frais reste minoritaire par rapport à celle de la
poudre de lait, mais elle n’est pas négligeable. L’entreprise
traite en effet au total 16 000 à 18 000 litres par jour.
L’apport de lait local se situe donc dans une fourchette qui va de
10 à 25 % du lait traité. Mais surtout, la présence de lait
frais dans l’approvisionnement de la laiterie est devenue au fil
des années, pour des raisons que nous allons expliciter, un élément
essentiel de sa stratégie commerciale.
L’économie de la collecte
L’originalité du dispositif imaginé par Mali-Lait est que
l’entreprise s’est dispensée de la charge de la collecte de lait.
Nous avons vu que c’était au départ un produit des circonstances
historiques de sa création. Nos développements précédents sur le
cas de la LDB montrent toutefois l’avantage que cela représente. La
question n’est pas tant l’économie ainsi réalisée sur les frais de
collecte proprement dit que le fait qu’un tel dispositif libère
l’entreprise de tout engagement à l’égard des producteurs. À
l’opposé de la LDB, Mali-Lait n’a avec eux que des relations
marchandes. Elle achète, à ses conditions, le produit qu’on lui
apporte. Elle n’est aucunement liée par les liens complexes de
clientélisme qui caractérisent souvent les économies
africaines.
Chaque matin, entre 9 et 11 heures, des collecteurs livrent
à vélo, à motocyclette ou avec une voiture, du lait au quai de
déchargement de l’usine. L’entreprise ignore d’où lui vient
précisément le lait et ne cherche pas à le savoir. Si le produit
arrive à temps et passe avec succès les tests qualitatifs, il est
acheté. S’il est apporté trop tard ou s’il se révèle non conforme,
il est refusé.
D’un autre côté, la souplesse qu’offre l’emploi de lait en
poudre permet à Mali-Lait de garantir aux producteurs qui répondent
à ces normes, l’acceptation de la totalité de leurs apports, qui de
toute façon resteront inférieurs à ses besoins en lait. La poudre,
produit aisément stockable, est utilisée en complément, dans des
proportions plus ou moins importantes suivant l’importance des
livraisons. Il résulte de ce dispositif un avantage notable pour
les producteurs de Mali-Lait, qui ont la garantie que tout le lait
qu’ils apporteront à temps à l’usine sera payé. Ils n’ont pour
autant aucun engagement vis-à-vis de la laiterie et peuvent
continuer à valoriser leur lait sur leurs réseaux traditionnels, en
profitant d’éventuelles variations de cours.
La situation est toutefois en train d’évoluer. En effet,
Mali-Lait a su mettre à profit commercialement le lait local
apporté, d’abord, en fidélisant sa clientèle de lait frais et
caillé, (goût distinctif apprécié), ensuite en mettant sur le
marché trois nouveaux produits : le fromage blanc, la crème
fraiche et le féné, qui, à la différence du lait pasteurisé,
du lait caillé et des yaourts, ne peuvent être produits qu’à partir
de lait frais. Or, ces produits sont ceux qui, aujourd’hui, lui
assurent la meilleure marge commerciale, dans un créneau en forte
croissance. Pour utiliser convenablement ses équipements productifs
et satisfaire la demande solvable de ces produits, la direction de
l’entreprise estime qu’il lui faut un apport journalier régulier
minimum de lait frais de 2 500 à 3 000 litres par jour,
l’apport optimal étant de 4 0000 litres par jour.
Mais pour préserver son approvisionnement en lait local,
Mali-Lait ne dispose que d’un seul outil : le prix offert aux
producteurs. À la différence de la LDB, elle n’a mis en place
aucune infrastructure de collecte ni aucune forme de
« partenariat » avec les producteurs. Cette organisation,
commode et économique, était optimale tant que l’entreprise n’avait
pas besoin d’un lait local auquel elle pouvait aisément substituer
de la poudre dans son circuit de fabrication. Elle fragilise en
revanche l’entreprise dès lors que cet apport régulier en lait
local devient une nécessité commerciale. En outre, l’absence de
débouchés industriels pour le lait, le soir, le week-end et les
jours fériés pousse les producteurs à maintenir, voire à développer
d’autres circuits de vente. Comme on l’a vu, Mali-Lait a au départ,
toléré et même encouragé ces circuits parallèles. L’existence de
tels circuits de commercialisation gêne dorénavant l’entreprise dès
lors qu’elle a besoin d’un niveau minimal de fourniture en lait
frais local. Si Mali-Lait veut fiabiliser cet approvisionnement,
elle risque donc bientôt de se trouver dans l’obligation de
s’engager, comme la LDB, dans une démarche de partenariat avec les
producteurs.
Discussion : vers un modèle industriel mixte ?
Dans les villes d’Afrique de l’Ouest, la couverture des besoins
laitiers par la production locale demeure modeste. La part de
l’apport en lait local dans la consommation totale de produits
laitiers dans les différentes capitales du Sahel se situait en
2006, dans une fourchette comprise entre 4 et 25 % (tableau 1). À Bamako, en 2009, on estime que
pour une consommation moyenne de l’ordre de 45 à 55 litres par
an per capita, environ quatre litres proviennent de la
collecte locale, soit moins de 10 % (Molina d’Aranda de
Darrax, 2009). Le marché est donc majoritairement couvert par du
lait en poudre importé. Pratique, ce produit correspond à la
demande de la plupart des consommateurs (Duteurtre et al.,
2003 ; Broutin et al., 2007). Il est aussi, et surtout,
bon marché. En 2010, le litre de lait frais local coûtait entre 400
et 600 francs CFA à Dakar et à Bamako quand le litre de lait
reconstitué à partir de poudre revenait au consommateur à moins de
300 francs CFA.
Pourquoi, alors, collecter du lait local plus cher, de qualité
irrégulière et à l’approvisionnement incertain, quand il paraît si
commode pour un industriel de transformer du lait en poudre bon
marché et à l’approvisionnement garanti ? Notre analyse des
cas de la LDB et de Mali-Lait et de leur étonnante convergence a
permis de résoudre ce paradoxe. Les produits qui offrent aux
entreprises laitières la plus grande valeur ajoutée exigent
l’emploi de lait local. Pour occuper une position dominante sur le
marché, les entreprises doivent alors combiner deux
stratégies : l’emploi de poudre de lait pour le marché
populaire de masse et l’emploi de lait local pour maximiser les
marges sur certains segments. Les positions occupées par la LDB sur
le marché dakarois et par Mali-Lait sur le marché bamakois se
rapprochent en tendance. La différence entre les deux entreprises
tient à ce que Mali-Lait a développé le marché de masse avant le
marché de niche, et la LDB le marché de niche avant le marché de
masse.
Les cas de la LDB et de Mali-Lait ne sont pas uniques en Afrique
de l’Ouest. D’autres laiteries industrielles adoptent aujourd’hui
ce modèle industriel mixte, reposant sur l’usage combiné de lait en
poudre et de lait local.
Parmi les entreprises réputées pour leur usage de lait local,
Tiviski, en Mauritanie, est sans doute la plus emblématique. Cette
laiterie, qui a réussi à collecter près de 20 000 litres par
jour, a servi de modèle à la LDB lors de sa création et a inspiré
de nombreux professionnels du développement. L’objectif initial
visé par cette entreprise était la constitution d’un marché de
niche pour échapper à une concurrence par les prix avec les
transformateurs de poudre. Mais aujourd’hui, cette entreprise
cherche elle aussi à imposer sa marque avec des produits d’appel à
plus faible valeur ajoutée. Elle a choisi toutefois de ne pas
commercialiser le lait UHT fabriqué à partir de poudre sous sa
propre marque pour ne pas dévaloriser son image, et a passé un
contrat de « franchising » avec la marque Candia,
dont elle a le monopole en Mauritanie.
Plus nombreux sont les cas, similaires à celui de Mali-Lait, de
montée en puissance de l’emploi de lait local par des entreprises
exploitant principalement du lait en poudre. Le lait importé, qui
donne aux industriels des garanties supérieures au lait local en
termes de coût, de régularité d’approvisionnement, de sécurité
sanitaire, permet de fiabiliser l’activité de l’entreprise. Le lait
local sert alors de produit d’appoint ; sa collecte donne de
la souplesse à l’approvisionnement, notamment quand les prix
mondiaux du lait en poudre flambent, comme en 2007 ou en 2011. Il
apporte surtout un avantage technologique dont ont besoin ces
industriels pour diversifier leur gamme sur des produits gras ou
typés à forte valeur ajoutée.
Le renouveau du traitement industriel de lait local en Afrique
de l’Ouest s’explique aussi par les changements intervenus sur le
marché laitier mondial. Contrairement à la situation des années
1960-1980, le marché mondial du lait n’est plus excédentaire. La
pulvérisation du lait, qui fut longtemps une technique employée
pour gérer les surplus laitiers, tend désormais à constituer une
filière industrielle à part entière (Pinaud, 2009). La volatilité
du prix de la poudre sur le marché international rend plus délicate
la gestion de ses stocks par les transformateurs. C’est pourquoi,
aujourd’hui, le lait local peut devenir paradoxalement un élément
de stabilisation sur les marchés laitiers ouest-africains, et des
industriels spécialisés dans la transformation de poudre n’excluent
plus d’utiliser du lait local pour élargir leur gamme de produits.
Kirène à Dakar, Eurolait à Bamako et Niger Lait à Niamey ont déjà
franchi le pas. On note d’ailleurs la même évolution dans des pays
tels que le Nigeria ou l’Algérie, dont l’industrie laitière était
également dominée par l’importation de lait en poudre (Bencharif,
2001 ; Bourbouze, 2001). Collecter du lait est aussi une
question d’image pour les laiteries. Elles en usent pour segmenter
leur marché auprès des consommateurs. Mais plus encore, elles
tendent à communiquer auprès des gouvernements, des services de
coopérations internationales, des organisations non
gouvernementales (ONG), sur le caractère supposé vertueux de la
collecte de lait pour le développement. L’objectif est
double : s’affranchir du caractère un peu sulfureux du lait en
poudre et obtenir l’adhésion et le soutien technique et financier à
leur projet industriel.
Conclusion
Finalement, comme le montrent les cas convergents de la LDB et
de Mali-Lait, l’approvisionnement mixte semble constituer une
solution intéressante pour de nombreux entrepreneurs laitiers
ouest-africains. Avec trente à quarante ans de décalage, ces
entreprises tiennent, d’une certaine manière, les promesses des
premières tentatives d’industrialisation laitière en Afrique de
l’Ouest, lesquelles reposaient, déjà, sur la complémentarité entre
le lait en poudre et le lait collecté localement.
L’échec de ces premières tentatives avaient conduit à considérer
que le lait en poudre était, en Afrique de l’Ouest, un sérieux
obstacle à l’industrialisation laitière. Les pouvoirs publics
africains se sont trouvés alors pris au piège : d’un côté,
conformément aux idéologies développementalistes, ils dénonçaient
les importations de poudre de lait et la dépendance alimentaire qui
en résultait, mais de l’autre, pour satisfaire les besoins de la
population urbaine, ils facilitaient de fait ces importations, y
compris en baissant les taxes pesant sur elles, lors de la flambée
des cours mondiaux (Duteurtre, 2009). Loin de ces débats, les
industriels laitiers ont compris que, plutôt que d’opposer la
poudre de lait et le lait local, il était possible de combiner leur
emploi dans une logique industrielle et commerciale pragmatique. La
convergence des stratégies d’entreprises initialement aussi
opposées que celles de Mali-Lait et de la LDB témoigne de la
robustesse de ce modèle mixte d’adaptation aux marchés.
Il ne faut pas se leurrer toutefois sur la nature des mécanismes
à l’œuvre dans l’évolution des marchés laitiers ouest-africains que
nous venons de décrire. Si, au cours des années 2000, on voit
émerger dans ces pays une industrialisation laitière mixte,
combinant l’emploi de poudre et de lait local, qui avait échoué
trente ans plus tôt, ce n’est pas pour des causes qui seraient
strictement internes au secteur laitier, même si, comme on l’a vu,
l’inversion de la tendance mondiale sur le marché de la poudre a
joué son rôle. Entre 1970 et 2010, c’est l’ensemble de l’économie
et de la société de ces pays qui a changé, avec l’amélioration des
moyens de transport, l’extension des réseaux électriques, la
disponibilité sur le marché du travail de personnels mieux formés,
ou encore l’émergence d’une population urbaine développant de
nouveaux modes de consommation. Ce sont toutes ces transformations
qui permettent d’être aujourd’hui plus optimiste qu’hier sur la
possibilité d’une véritable industrialisation laitière dans cette
région du monde, même si l’emploi exclusif de lait local n’est pas
envisageable à court et moyen termes.
Remerciements
Nous tenons à remercier les étudiants qui ont participé à notre
recherche : J.D. Cesaro en 2009 au Sénégal, M. Laumond et S.
Pinaud en 2008 au Mali.
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1 1 euro = 656 francs CFA.
2 En équivalents litres de lait frais.
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