ARTICLE
ocl.2011.0422
Auteur(s) : Paule Latino-Martel Paule.Martel@jouy.inra.fr,
Nathalie Druesne-Pecollo, Serge Hercberg
Inra,
Unité de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle (UMR INRA 1125,
INSERM U 557, Cnam, Université Paris 13),
Réseau National Cancer Recherche (réseau NACRe :
www.inra.fr/nacre)
La santé publique a pour objet de préserver, protéger et
promouvoir l’état de santé des personnes. Elle s’adresse à la
population générale ou à des sous-populations. Elle se distingue de
la médecine qui a pour objet les pathologies et leur traitement et
s’adresse aux patients. Elle implique l’étude de l’étiologie des
maladies et l’identification des facteurs de risque et de
protection. Par définition, un facteur de risque ou de protection
est un facteur qui augmente ou diminue la probabilité de survenue
d’un événement de santé. C’est une variable statistiquement liée à
une maladie et présentant un lien causal avec celle-ci. Néanmoins
la mise en évidence de la causalité est complexe puisqu’une maladie
multifactorielle est due à un ensemble de facteurs, chacun
représentant une part de la cause c’est-à-dire étant un
« facteur de risque ». Ainsi, la plupart des maladies
chroniques ont des origines multifactorielles impliquant des
facteurs individuels (âge, genre, terrain génétique et
épigénétique, statut hormonal, microbiote…), comportementaux
(tabagisme, nutrition…) et environnementaux (air, eau, contaminants
chimiques, agents infectieux, précarité…). La nutrition, qui
comprend l’alimentation, le statut nutritionnel et l’activité
physique, est importante pour la santé publique parce qu’elle fait
partie des facteurs modifiables. Ses effets sur la santé sont
multiples et complexes (interactions gènes/nutrition, effets
additifs, multiplicatifs ou antagonistes) et parfois difficiles à
étudier et à mettre en évidence.
Plusieurs types d’études ayant des avantages et des
limites
L’interprétation de l’observation d’une association entre un
facteur de risque présumé et une maladie doit être prudente :
on doit s’assurer que la relation est bien de type causal et non
liée à une causalité inverse, au hasard (erreur aléatoire), à un
biais (erreur systématique), ou à un effet de confusion (dû à une
autre variable non prise en compte). Plusieurs types d’études
épidémiologiques peuvent être mis en œuvre, chacun présentant des
avantages et des limites. Par exemple :
- –. les études cas-témoins ont l’avantage de
pouvoir s’appliquer aux maladies rares, de permettre l’étude
simultanée de plusieurs facteurs de risque pour une maladie, d’être
adaptées aux maladies dont les périodes de latence sont longues, de
requérir un échantillon de taille limitée, de fournir des résultats
rapides et représenter un coût faible. Elles ont pour limites de ne
pas être adaptées aux expositions rares et à l’étude simultanée de
plusieurs maladies, de fixer la proportion de malades et
non-malades (impliquant l’estimation du risque par un odds ratio),
et d’être susceptibles de présenter des biais de sélection ou de
mémoire (pour le recueil des données d’exposition aux facteurs
étudiés) ;
- –. les études de cohorte permettent d’étudier le
risque de plusieurs maladies et les expositions rares, elles
garantissent la séquence chronologique exposition-maladie, elles
mesurent l’incidence de la maladie et permettent une meilleure
estimation du risque. En revanche, elles sont peu performantes pour
les maladies rares ou à temps de latence long, elles peuvent
présenter des biais de sélection, un changement de statut vis-à-vis
de l’exposition au cours du suivi, et des perdus de vue. Elles sont
souvent coûteuses et longues ;
- –. les études d’intervention ont l’avantage de
vérifier chez l’Homme l’association suspectée entre un facteur
protecteur et le risque de cancer, de contrôler le facteur étudié
ainsi que les facteurs de confusion (par randomisation). Cependant,
ces études sont impossibles avec les facteurs de risque pour des
raisons éthiques, et sont généralement impossibles à mettre en
œuvre en nutrition (complexité de l’alimentation, difficulté
d’expérimenter en double aveugle et sur de longues durées). Elles
requièrent bien souvent l’utilisation de biomarqueurs d’exposition
ou d’effet pertinents et validés et représentent un coût très
important.
- –. les méta-analyses d’études épidémiologiques
permettent de réaliser une synthèse quantitative des données issues
des études. Elles permettent une meilleure estimation de la taille
de l’effet que les études individuelles et sont utiles lorsqu’il
existe une variabilité inter-études. Elles suivent une méthodologie
rigoureuse suivant un protocole établi a priori. Elles
apportent une garantie de reproductibilité et d’exhaustivité. Leur
qualité dépend du nombre et de la qualité intrinsèque des études
disponibles.
Par ailleurs, l’approche expérimentale peut être réalisée sur
des modèles animaux ou cellulaires. Les modèles cellulaires
permettent de simplifier l’approche et d’étudier les mécanismes
cellulaires et moléculaires. Néanmoins ces modèles utilisent
souvent des doses élevées et ne prennent pas en compte la totalité
des paramètres physiologiques, biochimiques et hormonaux, ce qui
limite les possibilités de transposition à l’échelle de
l’organisme. Les modèles animaux offrent la possibilité
d’expérimenter in vivo mais l’extrapolation
à l’organisme humain n’est pas toujours possible en raison de
l’existence de différences anatomiques, physiologiques ou de
comportement alimentaire, la non-prise en compte des polymorphismes
génétiques existant dans l’espèce humaine, et des conditions
particulières de l’expérimentation animale.
Ainsi, plusieurs types d’études sont utilisés pour étudier la
relation entre les facteurs de risque ou de protection et le
développement des pathologies et leurs mécanismes d’action, mais
aucune étude, quelle qu’en soit la méthodologie, ne suffit à
établir l’existence d’une relation causale.
Évaluation du niveau de preuve
Dans le domaine médical, depuis plusieurs décennies, la médecine
traditionnelle fondée sur l’expérience personnelle (avec
transmission passive de l’information, basée principalement sur les
observations de physiopathologie et l’expérience personnelle) a
fait place à un nouveau paradigme : l’« evidence-based
medicine », ou médecine fondée sur des preuves, encore
appelée médecine factuelle. Celle-ci s’appuie désormais sur la
lecture critique de la littérature scientifique, la prise en compte
du « niveau de preuve » et prévoit une remise en cause
permanente des connaissances (Evidence-Based Medicine Working
Group, 1992) Différents documents ont été produits à l’échelle
internationale. En France, un guide d’analyse de la littérature et
gradation des recommandations a été élaboré à des fins de
diagnostic, pronostic et dépistage (ANAES, 2000). Selon cette
grille,
- –. les essais comparatifs randomisés de forte puissance
ou les méta-analyses de ces essais sont classés dans les études de
niveau 1, auxquelles correspondent des recommandations de grade A
(preuve scientifique établie) ;
- –. les essais comparatifs randomisés de faible
puissance, les essais non randomisés et les études de cohorte font
partie du niveau 2, auquel correspondent des recommandations de
niveau B (présomption scientifique) ;
- –. les études cas-témoins (niveau 3) et autres études
épidémiologiques présentant des biais importants (niveau 4),
correspondent à des recommandations de grade C (faible niveau de
preuve scientifique).
Cette méthode établie pour le domaine médical, part du principe
que des essais randomisés contrôlés sont réalisables. Dans le
domaine nutritionnel, elle est applicable à la nutrition
clinique.
En santé publique, pour les facteurs de risque et les domaines
non cliniques, la démonstration d’un effet chez l’Homme avec un
essai randomisé contrôlé est généralement impossible. Dans ce cas,
pour établir ou approcher une relation de causalité,
l’argumentation est basée sur un faisceau de critères, les
critères de Hill. En effet, en 1947, le Medical Research
Council au Royaume-Uni a demandé au célèbre épidémiologiste Austin
Bradford Hill si le tabac pouvait expliquer
« l’épidémie » de cancers du poumon observée (avec une
incidence multipliée par 14 en 25 ans). Quelques années plus tard,
Hill proposait une série de 9 critères (Hill, 1965). Quatre
critères sont internes à l’étude épidémiologique (force de
l’association, gradient biologique, spécificité, temporalité), cinq
sont externes à l’étude et donc issus de la bibliographie
(constance, plausibilité, évidence expérimentale, cohérence,
analogie). Certains de ces critères continuent à être utilisés dans
l’évaluation du niveau de preuve : force de l’association,
dose-réponse, temporalité, absence d’hétérogénéité inter-études,
plausibilité biologique ou évidence expérimentale) (Potischman et
Weed, 1999). Cette approche portfolio prend donc en compte
l’ensemble de la littérature disponible. Elle est généralement
réalisée par un groupe d’experts selon une méthodologie rigoureuse
prédéfinie. Elle est applicable à la prévention
nutritionnelle et à l’établissement de recommandations de
santé publique (Navia et al., 2010). Ainsi, par exemple,
cette approche :
- –. a présidé à l’établissement des « 2010 dietary
guidelines for americans » (Spahn et al.,
2010) ;
- –. est celle des rapports d’expertise collective
internationale de qualité considérés comme rapports de référence
pour les relations nutrition-santé par l’EFSA pour l’établissement
des « food-based dietary guidelines » (EFSA, 2010) ;
- –. est celle qui est recommandée par l’EFSA pour les
dossiers de demande d’allégation (EFSA, 2011).
Il faut souligner que cette démarche implique une revue
systématique (exhaustive) de la littérature publiée. La revue
systématique passe par l’élaboration de requêtes bibliographiques,
la définition de critères d’inclusion, la sélection des articles
pertinents quelle que soit la nature de l’effet rapporté
(augmentation ou diminution du risque, absence d’effet
significatif) et l’évaluation de la qualité de chaque étude.
Certaines organisations réalisent des méta-analyses à la suite des
revues systématiques afin de faciliter l’évaluation du niveau de
preuve (WCRF AICR, 2007). En effet, les méta-analyses sont souvent
utiles :
- –. pour réaliser des analyses par sous-groupe : ex.
exposition fœtale à l’alcool et risque de leucémie chez l’enfant
(Latino-Martel et al., 2010) ;
- –. ou pour comparer les résultats provenant d’études non
biaisées à ceux obtenus à partir d’études présentant un risque
élevé de biais : ex. mortalité dans les essais randomisés avec
des suppléments antioxydants pour la prévention primaire et
secondaire (Bjelakovic et al., 2007).
Du niveau de preuve aux recommandations de santé publique
Si l’on prend l’exemple du domaine nutrition-cancer, une
expertise collective internationale est réalisée par le Fonds
mondial de recherche contre le cancer (WCRF) et l’Institut
américain de recherche sur le cancer (AICR). Un premier rapport a
été publié en 1997, le second en 2007 et depuis des actualisations
sont réalisées par localisation de cancer. Pour le rapport 2007
(WCRF, 2007), l’évaluation a comporté deux étapes : 1) la
revue systématique des études publiées jusqu’en 2006 et la
réalisation de méta-analyses à partir des études éligibles ;
2) l’évaluation indépendante par un panel d’experts du niveau de
preuve à partir des données épidémiologiques (résultats des
méta-analyses, réponses-doses, qualité des études, hétérogénéité
inter-études) ainsi que de la plausibilité biologique. A partir des
niveaux de preuve jugés convaincants ou probables, le WCRF et
l’AICR ont proposé des recommandations pour la population
mondiale.
Pour les populations des différents pays, il reste ensuite à
examiner parmi ces facteurs ceux qui sont pertinents en termes
d’exposition (surexposition aux facteurs de risque ou
sous-exposition aux facteurs de protection). Dans le cas de la
population française, huit facteurs se sont avérés pertinents
(NACRe/INCa/DGS, 2009; ANSES, 2011). La pertinence des facteurs
nutritionnels est d’autant plus importante qu’ils cumulent
plusieurs des critères suivants :
- –. niveau de preuve de la relation avec le cancer élevé
(convaincant),
- –. plusieurs localisations de cancers concernées,
- –. incidence des cancers concernés élevée,
- –. amplitude élevée de l’effet pour la localisation de
cancer considérée,
- –. exposition au facteur dans la population élevée,
- –. effets indirects s’ajoutant aux effets directs.
Ainsi, prises dans leur globalité, les recommandations élaborées
pour chacun des huit facteurs permettent d’identifier trois
objectifs prioritaires. Il s’agit en l’occurrence de réduire la
consommation de boissons alcoolisées, promouvoir une alimentation
équilibrée et diversifiée et promouvoir la pratique d’activité
physique (ANSES, 2011).
Estimation de l’impact potentiel de mesures de prévention
En santé publique, il est important d’évaluer le poids relatif
de différents facteurs de risque intervenant dans l’incidence d’une
maladie, afin de définir des objectifs de prévention prioritaires.
En pratique, l’impact dans la population d’un facteur de risque
nutritionnel, associé au risque de cancer avec un niveau de preuve
convaincant ou probable, est mesuré par le calcul de la part (ou
fraction) de cancers attribuable à ce facteur. La part attribuable
est la proportion de cas attribuables à une exposition (passée) sur
l’ensemble des cas dans la population. Pour un cancer donné, la
part attribuable dépendra de la force de l’association entre le
cancer et le facteur de risque nutritionnel et de la prévalence de
l’exposition au facteur de risque nutritionnel dans la population.
Si le risque relatif est faible ou modéré mais associé à une forte
proportion de personnes exposées dans la population, le risque
attribuable peut être non négligeable. L’impact potentiel d’un
facteur de risque à l’égard de plusieurs cancers tient compte de
l’incidence relative des différents cancers dans la population.
De même, la proportion de cas évitables, si on supprime
l’exposition aux facteurs de risque ou améliore l’exposition aux
facteurs protecteurs, peut être évaluée à partir des données
d’exposition récentes. C’est ce qui a été fait récemment par le
WCRF et l’AICR pour 4 pays, deux pays développés (USA et
Royaume-Uni) et deux pays en voie de développement (Brésil et
Chine) (WCRF AICR, 2009). Il est ainsi estimé que la mise en œuvre
des recommandations nutritionnelles permettrait d’éviter environ
1/3 des 12 cancers les plus communs dans les pays développés et 1/4
dans les pays en voie de développement.
Autres considérations
Une attention particulière doit être apportée au libellé des
recommandations. En effet, les expressions « il est
recommandé de… », « il est conseillé de… »,
« il est recommandé de ne pas… », « il n’est pas
recommandé de… », ne revêtent pas le même sens pour tous. La
formulation de la recommandation devra refléter et autant que
possible mentionner le niveau de certitude ou le niveau de preuve
scientifique (ex : grade A ou B ou niveau de preuve
convaincant ou probable).
Enfin, entre l’élaboration et la formulation de recommandations
et la mise en œuvre d’actions de santé publique (ou leur absence),
il peut y avoir des arbitrages liés à la prise en compte de
rapports coût-efficacité ou coût–utilité, de la faisabilité, de
l’impact sociétal et d’implications juridiques ou
médicolégales.
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