ARTICLE
san. 2011.0252
Auteur(s) : Stéphane Héas1
stephane.heas@univ-rennes2.fr
stephaneheas@orange.fr,
Corinne Héas2,3 corinneheas@orange.fr
1 Université européenne de Bretagne
5, boulevard Laënnec
35000 Rennes
France
2 CHS de Blain
BP 59
44130 Blain
France
3 UFR APS
Avenue Charles-Tillon
35044 Rennes
France
Tirés à part : C. Héas
Les plages sont des espaces parfois privés et souvent publics
qui permettent de nombreuses observations intéressantes pour les
chercheurs en sciences humaines et sociales. Kaufmann a démontré
les codes de bonnes et de mauvaises conduites sur le sable. Si les
comportements exécutés sur les plages ne sont pas exclusifs de ce
lieu, ils ont pour particularité d’être excessivement visibles. Les
expressions et les manifestations corporelles sont, à ce titre,
omniprésentes. In situ implique quasi obligatoirement in
visu. C’est pourquoi suivant que l’individu est, à ses propres
yeux et à ceux des autres, proche ou non des canons de beauté du
moment il se « risquera » ou pas à déambuler le long du
rivage ou à jouer au ballon par exemple [1]. En outre, la norme
morphologique des femmes ou des hommes n’est pas tout à fait
équivalente dans les deux hémisphères et sur tous les continents.
Les différences culturelles sont importantes. La place de la
tradition et/ou de la religion n’est pas le moindre de ces vecteurs
de changement. La démonstration de Kaufmann concernant les seins
nus féminins a guidé la nôtre à propos des femmes voilées sur les
plages d’une petite ville tunisienne [2]. Comme pour les seins nus,
des différences notoires sont repérables suivant que le corps
féminin est partiellement ou presque totalement recouvert, suivant
aussi que le corps est svelte ou non. Continuons à filer cette
problématique en nous attardant plus spécifiquement sur les
relations entre la plage, le soleil et la peau. Soit, pour parodier
la célèbre formule touristique : Sea, Sex and Skin ou
même See, Sand and Skin…
Les personnes sur la plage regardent et sont regardées, en ce
sens le regard des uns sur les autres est essentiel. La peau est
particulièrement soumise à ce régime sensoriel et social à la fois.
La vue participe d’un système complexe dans les relations humaines
où les « jeux du paraître » sont essentiels. Les
arguments culturels pour dénuder ou non la peau ne sont pas guidés
essentiellement par des considérations rationnelles. Les risques
sanitaires liés à l’exposition au vent, au soleil, à l’eau, etc. ne
sont pas pris en compte de la même manière suivant les contextes
culturels et les situations sociales. Notre approche privilégiée
n’a pas donné la parole directement aux femmes voilées,
principalement en raison du barrage de la langue. Elle s’appuie par
contre sur des observations directes et armées (d’un appareil
photographique) et la tenue d’un carnet de bord, journaliers,
complétés par des discussions informelles avec quatre informateurs
tunisiens privilégiés (deux natifs, deux expatriés, dont une
femme). Ces « obtenues » [3] (p. 49) aboutissent à
la congruence de certains indices. Il reste que ces derniers sont
excessivement rares comme le souligne fort à propos Kaufmann [1]
(p. 118). Néanmoins, certains permettent d’établir les
prémices de quelques mises en scènes sur la plage des femmes
voilées de cette petite bourgade tunisienne, éloignée de la
capitale Tunis. Cette ethnographie de ces plages tunisiennes
précise un petit recoin des clivages orchestrés au Maghreb de nos
jours. Ici, comme ailleurs, agissent des inégalités
socio-économiques flagrantes. Dans cette petite ville portuaire,
les modes de locomotion sont significatifs à cet égard. À côté des
4X4 ou des pick-up rutilants, les mobylettes d’un autre âge se
fraient tant bien que mal un passage lorsque la majorité de la
population se déplace à pied. L’éloignement du centre ville et plus
encore des bords de mer constitue un indicateur efficace de ces
inégalités économiques, en Tunisie comme ailleurs. De ce point de
vue, être en périphérie n’est jamais un vain mot. Les marges
sociales sont peuplées de personnes outsiders, qui sont
parfaitement conscientes de ces différences de statuts [4].
L’analyse des occupants des plages, et plus encore des valeurs
attribuées à telle ou telle plage, permet de saisir cette ampleur
des inégalités. Elle permet de mieux saisir les phénomènes
d’exclusion, d’autolimitation aussi. Car sur la plage, les
régulations sociales sont respectées sans formalisation précise.
Certaines plages sont occupées préférentiellement par les
populations les plus pauvres, d’autres plutôt pour les touristes,
d’autres enfin par les Tunisiens. Ces usages sont mobiles, mais les
habitudes sont ici aussi tenaces. Ce qui apparaît comme un espace
sans délimitation apparentes s’avère particulièrement codifié. Les
plages sélectionnent en quelque sorte leurs populations. Ces
exclusions plus ou moins exclusives, plus ou moins brutales de
l’espace public des populations entières révèlent les enjeux
importants qui se trament dans des espaces a priori voués à
la détente. D’ailleurs, un événement spécifique est connu de tous
dans cette ville. Il y a plusieurs années, un propriétaire a
construit un mur, privatisant ipso facto un carré de plage.
Des habitants, habitués à traverser cet espace ont détruit
l’enceinte, non sans résistance du propriétaire, qui a utilisé des
chiens de défense pour faire fuir les résistants. Depuis, revanche
symbolique ou ironie du sort, les rochers en face de cette maison
de bord de mer sont devenus des toilettes publiques
informelles.
Problématique
Au-delà de cet événement et de l’analyse des inégalités
socio-économiques, notre regard sociologique s’est plus
particulièrement focalisé sur le port des voiles et plus largement
des tenues de bain censées dissimuler aux yeux masculins les formes
mais aussi protéger les corps féminins du vent, du soleil et du
sable. Sur le modèle du regard des hommes sur les seins nus, nous
proposons ici une analyse par l’image principalement (avec des
photos prises subrepticement et le plus discrètement possible) et à
l’aide d’un recueil dans un carnet ethnographique des usages
relatifs à ces tenues de bain traditionnelles et/ou islamiques. À
ce titre, nous avons élaboré ex ante deux hypothèses. Selon
la première, le voile participe logiquement d’une parure
prestigieuse pour certaines Tunisiennes. Le vêtement de bain dont
le voile n’est pas le moindre accessoire et révèle aux yeux de
toutes les personnes présentes sur la plage le statut et la
richesse de la voilée. En effet, les bijoux, notamment ceux reçus
lors du mariage sont portés avec fierté dans nombre d’occasion.
Aller à la plage peut constituer un tel moment pour certaines
femmes tunisiennes. Selon la seconde hypothèse, ces tenues de bain
interviennent dans une mise en scène corporelle censée démontrer
une soumission aux préceptes, notamment religieux et/ou
traditionnels. Entre les deux, agissent des différences de
génération, mais aussi des différences de port de ces vêtements de
bain. Les voiles peuvent bien sÛr être appréhendés à raison de leur
utilité de protection contre le soleil ou bien le sable, la
blancheur de la peau constituant une valeur importante dans ce pays
pour les femmes au moins ; mais ces tenues de bain soulignent
beaucoup d’autres choses. Elles révèlent les relations aux hommes,
donc au sexe, mais aussi aux étrangers, aux enfants présents,
etc.
Les risques de pollutions biologiques et sociales
Les plages constituent des espaces à investir ou au contraire à
éviter. Ce, en fonction de critères biologiques (salubrité du sable
et de l’eau par exemple) mais aussi de critères sociaux (moralité
attribuée à telle ou telle population de plagistes, comportements
sur le sable et dans l’eau, etc.). Dans cette petite ville
portuaire, six plages ou criques sont particulièrement
convoitées : la Marsa, la Mansoura, « Petit Paris »,
la Fatra, la « plage des Belges » et Sidi Mansour.
La médisance, voire l’indifférence sociale, est un ressort
efficace de l’action humaine, sur le sable comme ailleurs. Nous
avons pu le démontrer à propos des relations « à
plaisanterie » entre les jeunes collégiens et lycéens de trois
régions françaises [5]. Les blagues, les injures, etc. ne sont pas
les moindres des vecteurs pour discréditer l’Autre :
l’étranger, le différent d’un point de vue corporel, social ou
psychologique. Ce phénomène du discrédit social s’arcboute souvent
sur les mises en scène corporelles. La peau n’est pas le moindre de
ces vecteurs d’exclusion ou au contraire d’attirance entre êtres
humains. La « pollution sociale » de et par l’Autre
est une approche utilise ici [6]. Celui que l’on veut maintenir à
distance est décrit comme « ridicule », voire comme
« sale ». Indirectement, la plage qu’il occupe ne peut
être saine et respectable. Il s’agit alors selon les conseils
réitérés d’un ami tunisien expatrié de « changer de plage, de
changer de fréquentations (dixit) » ; soit,
de personnes à éviter absolument.
Les jugements sur les (lieux occupés par les) uns et les autres
mêlent à la fois des éléments objectifs et d’autres qui, tout
autant efficaces, fonctionnent à l’aune du symbolique. Les noms
donnés aux plages sont intéressants à rapporter. La plage qui
jouxte le port, la Marsa, fait presque l’unanimité contre elle
aujourd’hui. La construction du port lui-même participe de ce
discrédit. Mis en œuvre par le pouvoir politique à une période
donnée, le port a permis l’essor incontestable de la ville en
sacrifiant la plage elle-même. Il a fermé l’accès des eaux
atlantiques, limité le brassage marin et progressivement réduit à
portion congrue l’étendue de sable. Hier magnifiée, cette plage est
désormais l’objet d’un discrédit appuyé. Le matin de bonne heure,
elle sert de lieux de toilettes pour nombres de personnes résidant
non loin de là. Ces ablutions matinales se déroulent dans un calme
serein face au personnel municipal chargé de nettoyer la plage.
L’accès principal à cette plage consiste en un espace qui s’emplit
d’eau de mer en automne notamment et qui voit la prolifération des
moustiques. Par contagion, cette plage est considérée par certains
habitants comme infestées de personnes peu fréquentables. Des
poubelles rudimentaires sont en place, elles ne sont pas utilisées
à bon escient le plus souvent. Les poissons morts et divers
détritus encombrent souvent cette plage que le vent de terre
nettoie régulièrement en expédiant le tout au large. Mais, la
pollution sociale attribuée à cette plage n’est pas définitive.
Car, des lotissements se sont développés et continuent de se
construire tout près de là avec des populations aux moyens
financiers conséquents. Le quartier est considéré comme calme à la
fois en raison de sa tranquillité relative mais aussi et surtout en
raison de ses occupants (médecins, directeurs de banque, etc.). En
outre, quelques maisons particulièrement coquettes (même si elles
sont peu imposantes) sont construites directement sur cette plage;
elles sont occupées à la fois par quelques rares touristes mais
aussi par des tunisiens qui sont fiers d’y habiter tant cette plage
est tranquille.
À l’opposé à la fois géographiquement et socialement, la
Mansoura1 (nom d’une plage célèbre
proche de Tunis, la capitale) est le lieu sain par excellence. Elle
est considérée comme bénéfique : « une semaine à s’y
baigner par an permet d’éviter les maladies pour toute
l’année ! ». La sainteté de cette plage est déclarée à la
fois chez cet enfant du pays exilé en France depuis de nombreuses
années, un brin nostalgique et chez un modeste habitant de la ville
qui pourtant y va très peu souvent et préfère la Marsa pour son
calme, qui lui permet de convoler avec l’une de ses conquêtes plus
ou moins officielles (de vingt ans sa cadette).
La représentation hygiénique de la plage Mansoura n’est pas sans
fondements objectifs : elle réfère aux courants marins
atlantiques – plus froids – qui longent la côte
nord du continent africain jusqu’à cette plage. Elle est balayée
par un vent qui est salutaire lors des grosses chaleurs. Ces
courants bénéfiques sont d’une manière drastique écartée par le
port, confinant l’eau de la Marsa. La Mansoura est une grande
plage, la plus occidentalisée en apparence : la musique va bon
train. Elle est le théâtre de manifestations de frime de la part
des rares jet-skis.
Deux autres lieux sont particulièrement prisés sur cette côte.
Le « Petit Paris » et la Fatra sont des criques plus que
des plages rassemblant surtout les familles d’expatriés ou de
riches tunisiens. Certains des occupants habitent directement sur
cette plage. Le prix des maisons est exorbitant, même pour eux. Il
n’est pas rare d’observer une femme apporter son propre transat sur
cette plage en sortant directement de son jardin. La langue
française est parlée haut et fort et une oreille attentive peut
être renseignée sur les loisirs préférés et les pays fréquentés par
ces plagistes (l’Europe et souvent les pays arabes, dont l’Arabie
saoudite). La Fatra bénéficie même, à l’occasion, d’un éclairage
privé qui permet de prolonger le plaisir de la baignade mais aussi
de l’exposition solaire tard le soir. Toutes deux sont le théâtre
d’ostentations matérielles tel le mouillage de hors-bord.
La « plage des Belges » apparaît, elle, mixte.
Contrairement à son appellation, elle n’est pas occupée
exclusivement par des Belges, ni même des étrangers, aujourd’hui;
des familles modestes s’y retrouvent également. Ils doivent pour
cela traverser l’immense hôtel construit à flan de plage. Enfin,
Sidi Mansour est l’ancienne plage des cultivateurs qui
progressivement est colonisée par les touristes, hébergés à l’hôtel
proche. S’en suivent des usages touristiques comme des séances de
ski ascensionnel ou des balades en dromadaires. Son appellation
fait référence au sage soufi Sidi Mansour. Elle est de loin la
plus sauvage et la plus grande. Elle est occupée aussi par des
tunisiens. Cette plage apparaît la plus controversée. Selon
certains, elle est le refuge des amoureux et des relations
extraconjugales bien comprises, pour d’autres celui des buveurs
d’alcool qui désirent rester discrets2 et des filles de mauvaise vie, et pour
d’autres, elle est le repère des femmes voilées les plus
intransigeantes en apparence. C’est la seule plage où sont
implantés parfois de longues semaines des campements : des
familles s’installent et vivent ainsi deux ou trois jours ou plus
le long de ce rivage venté. Prochainement, des constructions
hôtelières l’aménageront durablement et transformeront plus encore
ses utilisations et occupations.
À ce premier descriptif, il faut ajouter beaucoup d’autres
éléments qui modulent le caractère positif de telle ou telle plage.
Cela dépend, en effet, du point de vue adopté et de la personne qui
l’émet. Si la Marsa est considérée par la plupart des personnes
comme malfamée, elle est particulièrement sécurisée dans la mesure
où les personnes qui s’y trouvent se connaissent et se
reconnaissent tous. Aucune crainte de vol ou de perte d’objets
incongrue. Sur les autres plages, situées à quelques encablures
mais en dehors de la ville, la sécurité des biens n’est plus autant
assurée. Il s’agit de surveiller ses affaires. Plus fréquentées,
elles rassemblent des caractéristiques
« modernes » : présence d’un sound system, de
produits de consommations, de campagnes publicitaires, d’un passage
de personnes étrangères aux cercles des habitués, etc. Elles sont à
la fois moins chaudes d’un point de vue climatique et plus
insécures d’un point de vue matériel, malgré ou à cause de la
présence de matériels. En outre, elles sont, sauf Sidi Mansour,
plus dangereuses en raison de la présence des rochers à fleur de
plage. Toutefois, personne ne se plaint de leur présence. Pas de
blessures observées, ni de pleurs suite à un choc contre eux. Ces
plages davantage valorisées sont aussi le terrain de comportements
habituels et acceptés en Occident. Une femme en bikini y est
copieusement « matée » par les adultes confirmant
littéralement le modèle dominant décrit par Kaufmann : les
regards sont discrets et jamais fixes. Ils appartiennent en
Occident à la figure stéréotypique du « mateur » [1]
(p. 104). Faisant fi de ces précautions usuelles, des
jeunes garçons (huit à 12 ans) peuvent s’installer en toute
impunité pour regarder fixement les parties dénudées féminines,
quelques fois à moins d’un mètre ! Ils peuvent, sans réaction
de l’intéressée, persister pendant des longues minutes sans que
cela ne pose de problème aux adultes aux alentours. Ce qui serait
par contre difficilement toléré en Occident. Preuve que le corps
féminin couvert versus découvert est un nœud interactif
essentiel comme nous le précisons maintenant.
Des tenues féminines remarquées
Les plages sont en Occident tout au moins des lieux où les corps
des femmes comme des hommes sont largement dénudés. Certaines sont
entièrement naturistes, ce qui paraît complètement incongru dans ce
coin reculé de Tunisie. Dans ce pays, ces dernières années
cohabitent des bikinis féminins et des tenues recouvrant presque
totalement les corps des jeunes femmes, des mères et des
grands-mères. Dans ce pays, lorsque l’on s’éloigne de la capitale
et des centres touristiques, la présence de bikinis baisse
sensiblement. Il n’est pas dans notre intention de réaliser une
histoire de ces vêtements de plage. Des analyses précisent ces
évolutions en France comme ailleurs. Aux cabines totalement fermées
du début des xixe et xxe siècles, en passant
par les tenues de bain complexes, recouvrant les jambes et les
épaules, jusqu’au monokini actuel, les changements sont flagrants.
Des variations sensibles sont à l’œuvre ici ou là à la fois dans
les pratiques et les réglementations [7, 8]. Nous nous
bornerons dans ce qui suit à préciser ce que nous avons pu
directement observer au cours des deux étés successifs dans une
localité précise, sans volonté d’extrapolation. Ces observations
interrogent le processus de contrôle de soi ou des autres évoquées
dans de nombreuses enquêtes sociologiques, ethnologiques ou
historiques.
À la soi-disant libération des corps et des mœurs, il faut donc
souligner l’importance de l’intériorisation, si ce n’est de
l’affinage des règles à l’encontre des corps, mais aussi la
résurgence de contraintes vestimentaires ; le voile et la
tenue de bain intégrale participent de cette oscillation entre
libération et contrainte. Ainsi, sans même qu’elles en aient
conscience – à l’instar de l’enquête
référente – les femmes voilées semblent se regrouper
entre elles. Le plus souvent, en effet, les voilées sont côte à
côte. Elles n’arrivent généralement pas les premières sur la plage
et en repartent plus rapidement. Parfois, elles arrivent plus tard
vers dix-neuf heures. Ce faisant, elles semblent éviter les pics de
fréquentations. Des observations systématiques et un comptage
précis confirmeraient ces remarques ponctuelles. Elles sont presque
toujours en famille. Sont regroupés habituellement la mère et ses
enfants en bas âge et la grand-mère. Une sœur ou une belle-sœur
complète souvent le tableau. Au final, les femmes voilées se
remarquent immanquablement puisqu’elles sont au minimum trois,
ensemble… Cette première caractéristique n’empêche pas d’observer
quelques fois la promenade en binôme le long du rivage d’une jeune
fille (dés)habillée à l’occidentale et d’une autre fortement
voilée, c’est-à-dire arborant une tenue stricte : couleur
noire dominante, cou emmailloté, chevilles dissimulées, y compris
parfois avec des élastiques passant sous les pieds. De même, deux
ou trois fois sont apparues des groupes mixtes avec une majorité de
femmes voilées et une seule femme en bikini. Comme le montre la
photographie, les regards des uns et des autres vers la femme
découverte sont insistants au point de pouvoir prendre plusieurs
photographies à la suite.
Ces entames observatoires soulignent les différences
générationnelles du voilage sur les plages. Généralement et d’une
manière un peu schématique, les tenues de bain s’échelonnent en
fonction de l’âge. La jeune femme porte généralement un chignon
couvert d’un voile. Ses jambes sont couvertes strictement, parfois
jusqu’aux chevilles. Ses cheveux sont rarement visibles, notamment
à la base du cou. La mère, elle, porte une doublure supplémentaire
au niveau de la nuque ; elle est reconnaissable par une
corpulence plus importante. La grand-mère porte un couvre-tête
ample qu’elle utilise souvent en le serrant entre les dents
lorsqu’elle fait face à un homme. Seule cette dernière est enterrée
dans le sable en guise de rafraîchissement. À ce titre, la tenue
complète assure une protection efficace par rapport au sable.
Prolonger le regard commun
Saisir le « le banal ordinaire », selon la belle
expression de Kaufmann est particulièrement intéressant concernant
ce terrain. Il s’agit de redonner de l’importance aux gestes
quotidiens, banals [1] (p. 127). Sur la plage, la plupart des
comportements sont usuels : se lever, s’assoir, s’allonger,
manger, boire, parler et rire. L’analyse montre toutefois que ces
actions organisent et distinguent les plagistes entre eux/elles. Là
comme ailleurs, les personnes éloignées de la sveltesse ne
s’impliquent pas dans les sports de plage par exemple et, notamment
le volley, véritable institution dans cette ville. Cette
distinction fondamentale entre les pratiquants se retrouve donc sur
le sable, en France comme en Tunisie. Deux fois, nous avons assisté
à la participation de jeunes femmes voilées aux activités
physiques ; l’une jouait à un jeu de raquette avec une jeune
en bikini, l’autre, mariée, voilée de blanc de la tête aux pieds a
longuement joué au football avec son mari, à l’écart de la foule,
sur la plage la moins peuplée.
Même les comportements liés à l’eau sont courants :
s’asperger, s’immerger, se rincer, etc. sont des comportements qui
sont observés à la fois en privé (salles de bain) et en public
(piscines, hammam). La plage a pour particularité sans doute de
concentrer en quelque sorte l’ensemble de ces gestes et d’être un
poste d’observation circonscrit en même temps qu’il est ouvert sur
le large, l’horizon. La plage est par conséquent un espace où
chacun est vu de l’autre, surtout, où les moyens de se cacher sont
restreints. L’entrée, l’immersion et la sortie de l’eau d’une femme
voilée relève de cette économie des gestes au vu et su de tous.
Elles ont été l’objet de nos observations précises tant elles
focalisent l’attention sur le sable chaud estival. Et là, la
différence saute aux yeux. Lorsque les Occidentales vérifient avec
force toucher le bon emplacement des bonnets de leur soutien-gorge,
voire que leur slip n’entre pas trop entre leurs fesses, les
Tunisiennes voilées sont confrontées à d’autres contraintes
physiques et sociales. Le plus souvent les tenues couvrantes font
leur office : la peau de ces femmes est à l’abri du soleil, du
sable et du regard des hommes. Une fois, l’une des femmes voilées a
laissé découverte deux centimètres de la peau de son dos, face au
soleil, après son retour de la mer. Cette exposition partielle
était parfaitement invisible pour ses proches. En position
agenouillée, face à la mer, elle a profité avec un plaisir
indéniable, manifesté par un sourire, des rayons du soleil sur cet
endroit limité pendant plusieurs minutes. Ensuite, avec précision
et discrétion, elle a réajusté sa tenue et couvert son dos, en
changeant de position assise. Ce faisant, elle a quitté sa posture,
mais aussi elle a rompu le silence qu’elle observait dos au soleil
pour parler à nouveau avec ses proches.
Pour les femmes voilées, les difficultés surviennent surtout au
contact de l’eau. Les tenues couvrant leur corps, une fois
mouillées, deviennent en effet très « collantes ». À leur
fonction originelle de couverture du corps s’adjoint une fonction
totalement opposée : l’eau plaque littéralement le tissu au
plus près de leurs morphologies. C’est pourquoi, sans leurs
interventions pointilleuses, ces voiles trempés ressembleraient à
s’y méprendre à un concours de teeshirts mouillés des plus sexys.
L’entrée dans l’eau déjà n’est pas chose aisée puisque le vent, les
vagues compliquent singulièrement leur tâche. L’accès à l’eau est
donc délicat : les femmes s’évertuent à maintenir en place
leur voile couvre-tête, dissimulant leurs cheveux. Certaines
possèdent plusieurs voiles pour dissimuler leur chevelure, objet
d’attention et de contrôle comme l’ensemble des poils humains
[9, 10]. Elles doivent souvent renouer l’un d’entre eux, celui
qui couvre leur nuque. L’immersion augmente la difficulté lorsque
l’air est emprisonné sous ces nombreuses couches de vêtements,
notamment pour la robe qui recouvre leur tenue. Ce qui arrive
éventuellement aux hommes munis d’un short de bain est multiplié
ici par l’importance et la complexité des tenues féminines. Deux
autres fois, nous avons assisté à une attention vestimentaire quasi
obsessionnelle. La première femme voilée vérifiait sans cesse que
la fermeture de sa sur tunique dans le dos était bien remontée
jusqu’en haut. Elle répétait ce geste presque à la suite de chaque
immersion, alors même qu’elle portait une tenue noire au-dessous
dissimulant l’intégralité de son dos. La seconde jeune femme
faisait le même geste de réajuster les bretelles de sa sur-tunique
à chaque immersion. Cette gestuelle pudique, parfaitement
intériorisée, renforçait l’attention potentielle à l’endroit de ses
épaules qui sont l’objet d’une convoitise toute particulière au
Maghreb.
Le pire peut arriver lorsque le plongeon sous l’eau est trop
rapide ; à la sortie, la tête est découverte. Par deux
reprises nous avons pu observer le geste prompt d’un mari qui
remettait en place ce morceau de tissu sur les cheveux de son
épouse avant même que celle-ci n’ait eu le temps de s’apercevoir de
cette « déconvenue ». Un autre couple s’est distingué. Le
mari a passé de longues minutes à renouer fermement les lacets qui
maintiennent les pantalons de bain de son épouse dans l’eau. Pour
tenir son équilibre, la femme s’appuyait sur l’épaule de son mari.
Ce contact prolongé entre mari et femme est le second et dernier
que nous avons eu l’occasion d’observer directement durant
l’ensemble de ces semaines sur place. Finalement, ne réussissant
pas à nouer les pantalons, il a fini par abandonner et réaliser des
ourlets. En sortant de l’eau, la femme exposait ses chevilles alors
même que la tenue qu’elle portait était censée les dissimuler. Ces
observations soulignent que le contrôle vestimentaire n’est pas une
affaire strictement individuelle, nous y reviendrons par la
suite.
La sortie de l’eau est le moment crucial pour les femmes
voilées. Leurs tenues mouillées épousent précisément leurs
morphologies. Elles sont donc contraintes de décoller plusieurs
fois les tissus plaqués. C’est plus particulièrement le cas au
niveau de leur pubis et des jambes. Elles s’évertuent donc à
écarter leurs vêtements en décollant les parties couvrant leurs
cuisses, principalement. Ce faisant elles décollent le tissu plaqué
au niveau de leur bassin. Ces petits gestes répétés, trois à quatre
fois en moyenne, sont réalisés sans un regard, sans baisser la
tête, tout en marchant. Le vent complique souvent cette gestuelle
pudique. Singulièrement, les seins font l’objet d’une attention
différenciée. Trois stratégies sont observées. Certaines en sortant
de l’eau croisent leurs bras, conscientes que leur tenues mouillées
les moulent. Les bras cachent soit uniquement les seins mais c’est
plus rare, soit les seins et le pubis en même temps. D’autres ont
pris la précaution de porter plusieurs vêtements l’un par-dessus
l’autre. Cette couverture multiple réduit sensiblement les
saillances des formes féminines. Sinon, le buste des femmes voilées
est particulièrement mis en valeur à leur sortie de l’eau. Cela
n’éveille aucune manifestation particulière concernant les mères et
les grands-mères. Leurs poitrines saillantes à travers leurs tenues
sont montrées sans restriction lorsqu’elles regagnent le sable.
Pour quelques rares cas de jeunes filles pubères présentes sur les
plages de cette ville côtière, portant un bustier ou une tenue
par-dessus leur maillot de bain occidental, ce plaquage frisait la
démonstration sexy. L’une d’elle portait même un bustier couleur
chair et tout à fait transparent qui soutenait sa poitrine parfaite
selon les canons occidentaux. La sortie de l’eau exige, aussi,
d’évacuer le trop plein d’eau retenu par les vêtements. En général,
les jeunes femmes le font en essorant leur jupe ou leurs pantalons
face à la plage d’une manière rapide. Les mères essorent d’une
manière plus consciencieuse leurs tenues, certaines se retournent
face au large exposant immanquablement leurs fesses. Ce
comportement ne choque en aucune mesure.
Ces observations sont intéressantes car sur ces plages
circonscrites, les tenues féminines sont très disparates. Elles
s’étalonnent du bikini à la tenue noire complexe qui couvre
l’ensemble du corps sauf le visage et une partie des pieds. Entre
ces extrêmes vestimentaires se rencontrent les bikinis voilés et
surtout les variations des couleurs et des motifs des tenues
complètes. Les fleurs se disputent aux motifs davantage abstraits.
Une différence est remarquable entre les femmes âgées qui portent
fréquemment des couleurs plus claires et bariolées, lorsque les
plus jeunes sont plus souvent en tenues unies. Le bleu et le noir
ont dans ce cas leurs faveurs, la sur-tunique étant souvent jaune
ou rose vif. Les franges et les paillettes sont plus rarement
rencontrées. Les préceptes traditionnels (combinés au religieux)
obligent tous et toutes à porter des vêtements plus amples et plus
longs que ceux, courants sur les plages d’Europe par exemple.
Seuls, les rares touristes italiens arborent un slip de bain par
exemple. Ils sont d’ailleurs l’objet de railleries de la part des
tunisiens, même lorsque leur plastique est irréprochable3. Leur démarche le long de la plage est
remarquable. Elle tranche radicalement avec les démarches
habituelles des autochtones ou des touristes tunisiens. Plus
fondamentalement, les différences genrées sont importantes. Si sur
la plage tunisienne, l’homme est torse nu, ce n’est jamais le cas
de la femme. Pendant ces nombreuses heures d’observation nous avons
relevé deux pseudomonokinis. La première, touriste française avec
son ami l’a tenté sur la plage la plus sauvage, le matin, lorsque
la fréquentation est faible. Au bout de quelques minutes, elle a
remis le haut sous la pression des regards des tunisiens marchant
le long du rivage. La seconde sur la Fatra est restée face à son
transat, laissant uniquement au regard d’autrui son dos nu, évitant
ainsi les marques blanches des bretelles même si sur cette plage et
les autres de cette localité, elle ne pourra montrer cette
particularité. Surtout, les femmes plus âgées et les jeunes filles
ne sont pas logées à la même enseigne. Ce qui est usuel chez les
grands-mères, ne l’est plus ici comme ailleurs chez les plus
jeunes. Reste qu’à la rareté de la présence des jeunes femmes non
mariées sur les plages se combinent des variations sensibles de
vêtements de bain. Rares sont dans ce coin faiblement touristique
de la Tunisie, les jeunes filles en deux pièces seulement. Le plus
souvent, elles portent par-dessus un voilage autour du bassin,
accompagné ou non d’un débardeur. Ces ajouts permettent à sec la
dissimulation des formes. Mouillés, ils fonctionnent comme les
voiles et les tenues totalement recouvrantes. Ils soulignent plutôt
qu’ils ne dissimulent les formes corporelles.
Il faut noter enfin que certaines tenues de plage ressemblent à
s’y méprendre aux combinaisons haute technologie de la natation
sportive. À ce titre, une seule personne observée arborait une
tenue, floquée du logo d’une marque occidentale. Ce parallèle entre
hyper-modernité et tradition est étonnant… Pour autant, lorsqu’il
s’est agit pour elle de se sécher, elle l’a fait en catimini ;
les deux grands-mères qui étaient avec elle sur le sable évitaient
soigneusement de croiser son regard pendant cette
« manœuvre » où le corps est touché, indirectement, par
textiles interposés.
Les contacts peau à peau dissimulés
Même si le temps n’est plus à la séparation drastique des sexes,
les contacts intersexes sont rarissimes sur ces plages tunisiennes,
loin des centres touristiques et des grandes villes côtières. Ils
sont très directement prohibés. Nous avons pu en faire l’expérience
et provoquer la réaction d’un plagiste lors d’une étreinte
amoureuse à peine esquissée. Ce comportement conjugal, courant en
Occident, est ici particulièrement tabou. Il nous a été demandé par
cet homme de 50 ans de quitter la plage illico. Cette réaction
isolée, il est vrai, contredit le leitmotiv de Kaufmann soulignant
à maintes reprises que « la plage est tolérante » [1]
(p. 56 et 116), même s’il module lui-même cette assertion
quelques pages plus loin (p. 174). En Tunisie, cette assertion
est manifestement moins légitime…
Nous nous sommes donc focalisés sur ces contacts de peau à peau.
Ils sont quasi impossibles sur le sable. Une seule fois, nous les
avons observés chez un couple de personnes âgées. Elle, entièrement
voilée, avait des gestes de tendresse répétés envers son mari, mais
aussi envers leur petit-fils qui les accompagnait. Cette grand-mère
venait d’être présentée par l’un de nos informateurs comme l’une
des rares personnes voilées respectable à ses yeux. Selon lui,
elle n’avait rien à cacher, elle ne feignait pas une attitude en
public qu’elle n’aurait pas par ailleurs. Sans ambages, elle s’est
occupée à la fois de son mari et de son petit-fils, avec des
contacts corporels récurrents : des baisers et des
étreintes pour l’enfant, des touchers du bout des doigts sur le
pied ou l’épaule de son mari. Les contacts avec le mari se sont
réalisés sous le couvert d’un abri contre le vent, mais aussi ce
qui est remarquable lorsqu’ils étaient tous les deux adossés aux
rochers, exposés à la vue de tous. Elle a, ainsi, maintenu sa main
sur son genou de longues minutes, avec un plaisir partagé
manifeste.
En dehors de ce cas unique, les contacts entre mari et femme,
lorsqu’ils existent, se déroulent ailleurs. Sur la plage, ils sont
rarissimes et exclusivement par conséquent dans et sous l’eau. Nous
avons pu l’observer quatre fois en un mois, à raison de six heures
par jour de présence, en moyenne, sur les plages. D’après nos
observations, le couple attend en général la fin de journée lorsque
les plagistes, et notamment les familles, quittent le lieu. Une
fois, les comportements étaient très proches de ceux observables en
Europe ; ils s’accompagnaient de jeux, l’homme portant même
une fois la femme sur ses épaules, après l’avoir porté « en
princesse ». Elle a commencé cet échange ludique dans l’eau en
l’arrosant timidement, puis, ils se sont glissés progressivement
jusqu’à avoir de l’eau jusqu’aux épaules. Dans les trois autres
cas, nous avons assisté à un véritable bal de natation synchronisée
où tout était mis en œuvre pour faire croire à l’assistance qu’il
n’y avait pas eu de contacts sous l’eau. Le plus remarquable était
le jeu de mains en dehors de l’eau. Régulièrement, l’homme sortait
ses mains de l’eau, les paumes bien visibles après un rapide
contact sous-marin avec sa compagne. Il le faisait en balayant du
regard la plage et en s’écartant imperceptiblement de sa compagne.
Or, la technique du « balayage visuel (est) une ruse
habituelle pour masquer que l’on observe4 ». L’œil averti du sociologue repère
immédiatement ce stratagème. À la sortie de l’eau le couple se
tient parfois la main le plus longtemps possible. Lorsque le niveau
de l’eau expose les mains, celles-ci se séparent prestement.
De la même manière et sans vouloir généraliser, il semble que
les mères voilées limitent considérablement les contacts qu’elles
peuvent avoir avec leurs jeunes enfants dès qu’elles sont sur la
plage. Nous avons observé différentes scènes où les enfants
insistaient beaucoup pour être pris dans les bras sans succès le
plus souvent. Le port de l’enfant pour les voilées est courant pour
les nourrissons, il l’est moins pour les enfants plus âgées.
La peur d’être mal jugé est sans doute le ressort de ces
comportements. Cette peur n’est pas propre à la Tunisie. Néanmoins,
il apparaît clairement que la suspicion est omniprésente dans cette
petite ville. Omniprésente entre les tunisiens qu’ils soient
résidents permanents ou occasionnels, a fortiori lorsque
certains d’entre eux sympathisent avec les rares étrangers
présents. Le contrôle policier s’il apparaît superficiel au premier
regard – les contrôles semblent à la fois sérieux et
désabusés – est pourtant bigrement efficace. Les sorties
en ville le soir sont toujours sous le regard des forces de
l’ordre. Le contrôle social entre civils redouble cette présence
policière qui contrôle surtout les routes. La plage n’échappe pas à
ce contrôle social strict. Les relations intersexes nous l’avons vu
sont dissimulées. Elles répondent à des codes précis. C’est le cas
des rendez-vous officiels entre un jeune homme et une jeune fille.
La plage permet ces rencontres. Ainsi, le soir, notamment vers
dix-huit à dix-neuf heures, il est possible de rencontrer un
« couple » de jeunes habillés comme s’ils étaient dans
les rues de la ville (chaussures fermées, pantalons longs, cheveux
gominés pour lui, attachés pour elle). Cette rencontre avec
déambulation sous le regard des autres est la face émergée des
relations intersexes entre les jeunes gens. D’autres rendez-vous
existent, mais ils demeurent dissimulés, voire secrets, y compris
entre camarades très proches. La plage permet donc d’entrer en
contacts avec des personnes extérieures à son quartier. Elle est
aussi et surtout un lieu où les personnes s’exposent. Les jeunes
adultes ne manquent jamais une occasion de regarder avec insistance
les jeunes filles pré-pubères ou pubères. Les sourires en coin,
mais aussi les sifflements attestent qu’un approfondissement des
relations est possible. Dans cette ville rurale, avec le doublement
voire le triplement de la population l’été, les écarts à la norme
sociale des relations intersexuées semblent tolérés. Pour autant,
ils demeurent largement platoniques et de l’ordre de l’amusement
verbal et visuel. Par contre, discuter avec une (vraie) étrangère
s’avère improbable, voire risquée. Le contact avec des étrangers
est régi par des limitations strictes, notamment pour les
personnels de la sécurité civile (douanier) ou militaire5. Il faut des invitations officielles qui
suivent des rencontres préalables entre les familles. Le jugement
de l’autre (le copain, le voisin, la simple connaissance, etc.) est
constant. La concurrence concernant l’hospitalité traditionnelle
des pays du Maghreb joue à plein. Il s’agit de rester le plus
longtemps possible, si possible de manger, puis de prendre le thé.
Dans ces moments festifs, les différences de comportement entre
hommes et femmes sont maintenues. Les entorses aux usages
impliquent systématiquement des bouderies ; elles irritent les
susceptibilités de tous. En ce sens, le voile cristallise cette
division genrée : les femmes sont logiquement cantonnées à
certaines tâches que ce soit à la maison, a fortiori en
dehors d’elle.
Les plaisirs de la plage deviennent progressivement inconvenants
à mesure de l’avancée en âge de la jeune fille pubère.
Petit-à-petit, ce lieu l’expose trop au regard des hommes en
général. Les usages exigent qu’elle oriente et focalise l’attention
d’un seul homme, son prétendant, et si tout va bien, son fiancé,
qui deviendra éventuellement son futur mari. Nous avons observé
plusieurs fois un père qui suivait sa jeune fille, voilée, à
quelques mètres derrières elle. La jeune fille évitant
soigneusement les lieux où des femmes en bikinis se trouvaient mais
aussi les groupes de jeunes hommes. Le père ne perdait pas un des
gestes de sa fille pour se frayer un chemin dans la foule. Dans ces
conditions, difficile d’établir un dialogue entre jeunes gens, a
fortiori avec quelqu’un d’extérieur au réseau familial.
Conclusion
Le parallèle avec les analyses des seins nus développées par
Kaufmann apporte une vraie valeur ajoutée. Demeurent, au moins,
deux différences fondamentales. Dans cette ville rurale et côtière,
les femmes sont très loin de pouvoir agir à la fois selon leur
humeur ou selon la situation [1] (p. 100). Les jeunes filles
et les femmes ne peuvent véritablement écouter leur « petit
cinéma intérieur » (p. 118). Leur envie de plage n’est
pas aussi libre que sur les plages bretonnes par exemple. Difficile
pour elles de décider seules d’aller ou non sur telle ou telle
plage, a fortiori d’y aller avec qui elles souhaiteraient.
Surtout, le contexte varie peu sauf en ce qui concerne les
différentes plages. Mais, la plupart des femmes n’ont probablement
pas le choix de la plage.
L’analyse des tenues de bain permet de dévoiler les arcanes des
usages balnéaires tunisiens dans le cadre d’une petite ville
côtière, relativement préservé pour l’instant de l’engouement
touristique. Elles engagent les femmes qui s’y rendent dans des
mises en scène réglées au millimètre. Loin d’être libres de tout
faire, elles sont contraintes à la fois par leurs vêtements et par
ce que les autres, notamment les hommes attendent d’elles. Avec la
puberté, et à l’approche du mariage, la pratique de la plage
devient progressivement tabouée.
Une fois mariées et mères, les Tunisiennes de cette petite ville
peuvent éventuellement aller à la plage. Toutes ne le font
pas ! Le paradoxe est que les usages vestimentaires en cours
leur permettent d’observer des hommes largement plus dénudés que la
moyenne des femmes sur ce même espace. C’est un argument développé
par l’un de nos informateurs qui considère d’une manière radicale
que les femmes voilées ont l’occasion sur la plage de regarder les
hommes dénudés, tout en répondant aux prescriptions vestimentaires
leur interdisant de montrer leur corps. L’usage des nombreux voiles
et tenues de bain intégrales révèlent aussi, une fois trempées, les
morphologies féminines. Si les Occidentales ont les épaules, le
ventre et les jambes dénudés, les Tunisiennes de cette petite ville
sont davantage couvertes, mais l’immersion révèle leurs formes. À
la culotte de l’Européenne réajustée prestement par un geste précis
et efficace répond un réajustement des voiles qui couvrent le
bassin et les fesses, enserrés par les tenues de ces
Tunisiennes.
In fine, la différence des vêtements de bain organise le
façonnement social des comportements, des émotions et finalement
des désirs. Il ne faut toutefois pas oublier l’intérêt utilitaire
des voiles sur la plage. Ils constituent des moyens très efficaces
pour se protéger du vent omniprésent sur cette côte. Ils permettent
d’éviter des pathologies comme les otites, mais aussi les rhumes ou
les angines. L’exposition solaire est limitée bien sÛr par ces
voiles, ce qui permet de répondre à l’attrait traditionnel pour la
blancheur de la peau féminine et corrélativement d’éviter les
brÛlures solaires et les complications liées. D’ailleurs, il est
très courant d’observer les hommes à la sortie de l’eau qui
s’allongent à même le sable pour s’en enduire au maximum le corps
mouillé. Ce geste courant permet temporairement de protéger sa peau
avec le sable qui s’y est collé. Les voiles sont, enfin, une
solution culturelle efficace pour se rafraîchir. En plein été, le
port du voile à la plage agit à la manière d’un système de
climatisation portatif. Les fréquentes immersions rafraîchissent
dans l’instant et les tissus mouillés permettent de prolonger ce
bienfait plus longtemps, une fois hors de l’eau.
Remerciements et autres mentions
Financement : aucun ; conflits
d’intérêts : aucun.
Références
1. Kaufmann J.C. Corps de femmes, regards d’hommes.
Sociologie des seins nus. Paris : Nathan, 1995.
2. Héas S, Héas C. « Voiles et tenues de
bain sur les plages de Bialik ». Science and Video,
rubrique Varia, décembre 2008. Available from:
http://scienceandvideo.mmsh.univ-aix.fr/Pages/Default.aspx.
3. Latour B. L’espoir de Pandore. Pour une version
réaliste de l’activité scientifique. Paris : La Découverte,
2001.
4. Héas S. D’une sociologie à une autre.
Habilitation à diriger des recherches, université de Rennes 2, 13
décembre 2005.
5. Héas S, Ferez S, Kergoat R. Sports, racisme,
sexisme et homophobie à travers le regard des jeunes de trois
régions françaises. Analyse de l’opération Graine de
supporters. Tome 2. Castelnau : éditions Le Trimaran,
2008.
6. Douglas M. De la souillure. Essai sur la notion de
pollution et de tabou. Paris : La Découverte, 2001.
7. Dalloz VAD, Dalloz D, Dalloz A. Jurisprudences,
Jurisprudence générale : répertoire méthodique et alphabétique
de législation, de doctrine, et de jurisprudence en matière de
droit civil, commercial, criminel, administratif, de droit des gens
et de droit public. Paris : Bureau de la Jurisprudence Générale,
1848.
8. Boyer M. Histoire générale du tourisme du
XVIe au XXIe siècle. Paris : L’Harmattan,
2005.
9. Bromberger C. Trichologiques : les langages de la
pilosité. In : Un corps pour soi. Paris : PUF,
2005.
10. Héas S, Bodin D, Robène L, Misery L. La
représentation des poils dans les publicités magazines en France.
Ann Derm Ven 2007 ; 134 : 752-756.
1 Mansour (arabe : ; parfois épelé Mansoor,
Mansour ou Mensur) est un prénom masculin, parfois un nom, arabe
signifiant « victorieux par aide divine », littéralement
« béni de Dieu pour être victorieux ». Le nom provient de
la racine arabe , signifiant
« victoire ». À rapprocher du prénom chrétien
« Vincent » par sa signification. Consulté sur
Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Mansour.
2 Les cadavres de bouteilles de vin tunisien
attestent cette version. Il n’est pas rare d’observer une voiture à
l’arrêt avec des personnes sirotant leur bière à l’abri des
regards.
3 Un bodybuilder a, ainsi, été
l’objet des quolibets de la part de jeunes Tunisiens : sa
démarche chaloupée à raison de ses muscles le distinguait aussi
fortement des autres occupants de la plage, renforçant les regards
sur son slip étroit rouge.
4 Goffman, 1973. Cité par Kaufmann,
1995 ; 115.
5 Le frère de nos amis les plus proches
s’est vu interdire par sa mère de nous accompagner lors d’une
visite sur un site archéologique proche en raison de son statut de
militaire actif.
|