ARTICLE
Auteur(s) : Annie
Dufour1, Benoît
Dedieu2
1Isara Lyon 23, rue Jean Baldassini 69364 Lyon
cedex 07 France
2Inra Unité mixte de recherche (UMR) Métafort 63122
Saint Genès Champanelle France
La mise en place des 35 heures dans le monde salarié a été
un profond déclencheur d'interrogations sur le sens et les rythmes
du travail en élevage. La profession laitière, en particulier,
s'inquiète du peu d'attrait du métier auprès des jeunes, qui serait
largement perçu comme pesant et sans répit. Dans une société à
dominante salariale où la norme de séparation entre le travail et
le hors travail s'est imposée, la difficulté à prendre des vacances
et des week-ends et à avoir des horaires réguliers ou pour le moins
à durée maîtrisée, est perçue aujourd'hui comme un inconvénient
majeur du métier d'éleveur. Cette question n'est pas nouvelle
(Champagne, 2002), mais elle se pose avec plus d'acuité, car elle
entre en tension avec les normes de la rationalisation de l'élevage
laitier. Cette rationalisation suit les principes de l'organisation
scientifique du travail (Madelrieux et Dedieu, 2008) :
- – mise en œuvre des prescriptions techniques permettant
d'exprimer le potentiel de production du troupeau sans excès de
charges ;
- – augmentation de la productivité du travail via une
organisation efficiente, des équipements performants et/ou via
l'agrandissement ;
- – répartition des tâches selon les compétences.
Dans une vision qui considère l'élevage laitier comme une
entreprise et malgré la persistance d'une main-d'œuvre pour
l'essentiel familiale (Barthez, 1982), le travail est ainsi une
ressource qui doit être optimisée afin d'atteindre l'excellence
technico- économique (Dedieu et Servière, 2010). Mais
l'accroissement de la productivité et le respect des prescriptions
techniques requièrent des tâches quotidiennes astreignantes
(traite, suivi du troupeau, alimentation) et un temps de travail
élevé, très limitant du temps disponible pour faire autre chose
(Chauvat et Cournut, 2009). Ainsi, la pression sur la durée et les
rythmes de l'activité d'élevage laitier ne se dément pas (Seegers
et al., 2006). Dans ce contexte de tensions entre les normes
sociales et la rationalisation du travail, l'objectif de cet
article est d'analyser, d'une part, le rapport que les éleveurs
entretiennent avec le temps des activités productives et les temps
autres (temps personnel, familial, loisirs) et, d'autre part, les
modes d'organisation du travail qui y sont associés. La norme
sur la séparation entre le travail et le hors travail fait-elle
sens pour tous les éleveurs ? Cette norme s'inscrit-elle dans
l'organisation de l'activité et dans les conduites d'élevage ?
Démarche et méthode
Pour répondre à ces questions, nous proposons un regard croisé
entre la sociologie et la zootechnie. L'approche sociologique
consiste à analyser le rapport au travail des éleveurs laitiers, en
référence à l'articulation travail/non-travail, et à ce qui, dans
les représentations des éleveurs, marque la durée et les conditions
de travail en élevage. Les zootechniciens qualifient
l'organisation en caractérisant des articulations temporelles entre
:
- – la composition du collectif de travail et les
modalités de division du travail entre les personnes ;
- – les bâtiments et les équipements ;
- – la dimension du cheptel et la conduite technique de
l'élevage ;
- – les autres activités (Madelrieux et Dedieu, 2008 ;
Cournut et Hostiou, 2010).
Nous caractérisons ici cette organisation de façon allégée, sans
“... entrer ...” dans le recensement des personnes mobilisées de
façon temporaire sur l'exploitation, ni dans les agencements
temporels fins entre travaux d'astreinte quotidiens et travaux à
rythme non quotidien. Nous analysons les éléments centraux que sont
la division du travail chez les permanents, le choix des modèles de
conduite d'élevage et les bâtiments-équipements.
Notre recherche a porté sur les éleveurs de la région du Ségala
(Massif central, France), choisie pour ses caractéristiques
spécifiques. Située à cheval sur les départements de l'Aveyron, du
Cantal et du Lot, elle est caractérisée par son caractère rural,
une densité agricole très forte, une orientation affirmée vers la
production laitière et une forte dynamique pendant la période de
modernisation. Les exploitations laitières de cette région
gardent un caractère familial (Cournut et al., 2008) et sont
de taille moyenne (278 818 litres de lait de quota
[Dufour et al., 2007]) sachant que le quota moyen national
(2008) est de 279 819 litres, avec pour un quart des
producteurs entre 100 000 et 200 000 litres et
pour un autre quart entre 200 000 et 300 000 litres
(FranceAgriMer, 2009). Bien qu'ayant des capacités d'investissement
modérées, elles continuent à se moderniser, mais le recours à
l'automatisation, notamment avec les robots de traite, reste encore
limité.
Trente entretiens semi-directifs ont été réalisés. Ils ont
été menés en collaboration avec les trois organismes de contrôle
laitier départementaux, ainsi qu'avec l'antenne de Baraqueville de
la chambre d'agriculture de l'Aveyron. Les exploitations ont
été choisies de manière à prendre en compte la diversité de
composition des collectifs de travail (seul, en couple, à plusieurs
associés), des structures de production et des choix techniques
(tableau 1). La grille
d'analyse des interviews a été organisée en six points de
manière à qualifier :
- – le rapport au temps de travail : la norme sociale de
la séparation entre temps de travail et hors travail fait-elle sens
?
- – les conditions de travail : comment sont-elles perçues
par les éleveurs ? À quoi sont-elles reliées ?
- – la répartition des travaux : quel est le degré de
polyvalence ou de spécialisation des permanents ?
- – les modèles techniques de conduite de l'élevage ;
- – la place des bâtiments et les équipements dans la
rationalisation du travail ;
- – les priorités de gestion et l'organisation de
l'élevage.
Nous avons complété la caractérisation des éleveurs par des
données sur le collectif de travail (individuel, couple,
GAEC1 familiaux et non familiaux), l'âge de
l'interlocuteur, sa formation et son expérience professionnelle.
La restitution des résultats auprès des personnes interrogées
a permis une validation collective de l'analyse.
Tableau 1 Quelques données sur les élevages
laitiers du Ségala.Table 1. Data on the dairy farms
in Segala.
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Exploitations avec un seul permanent (%)
|
Exploitations en couple (%)
|
Groupements agricoles d'exploitation en commun :
associations familiales (%)
|
Groupements agricoles d'exploitation en commun :
associations hors cadre familial (%)
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Enquête contrôle laitier (458 adhérents) Source : Cournut
et al., 2008.
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40
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13
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44
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3
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Enquête qualitative (30 exploitations) Quota moyen :
270 000 litres
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50
|
20
|
20
|
10
|
Diversité des conceptions et des formes d'organisation
du travail
L'analyse des entretiens a permis de différencier trois familles de
conception du travail. Pour chacune, nous présentons le rapport
qu'ont les éleveurs à la durée et aux conditions de leur travail,
puis nous décrivons les points forts de l'organisation : division
des tâches, modèles techniques et place des bâtiments et
équipements. Enfin, nous explicitons les éléments de justification
des modalités de gestion et d'organisation.
Une conception du travail « difficile et subie »
« On subit les animaux, on subit la terre, le biologique, on ne
peut pas le maîtriser. »
Pour ces éleveurs (7 sur 30), principalement à mi-parcours
professionnel (45 ans en moyenne) travaillant seuls ou en
couple, le temps de travail est vécu comme un ensemble de
contraintes à assumer : « … et puis il y a l'astreinte, moi, ça me
fatigue » (éleveur travaillant avec son épouse).
Ils constatent avec amertume qu'ils ont peu de vie de famille
et pas de temps pour eux. Ils ressentent le décalage par
rapport à d'autres catégories sociales, artisans ou agriculteurs,
dont le temps de travail est plus cadré et planifié.
L'évaluation des conditions de travail est l'expression de
normes sur le temps libre, les vacances et les loisirs : « Pourquoi
je n'aurais pas tous les week-ends comme la plupart des catégories
sociales ? » (éleveur individuel). Le travail d'astreinte est
jugé pesant. Ces éleveurs se sentent coupés du monde et
s'interrogent sur la pérennité de leur exploitation, notamment
lorsque les parents ne pourront plus travailler.
Ces éleveurs effectuent les différentes tâches sans que la
question de la division du travail se pose réellement : « Les
tâches sont vite réparties, puisque mis à part la traite proprement
dite, je fais tout le reste. » (éleveur travaillant avec sa
mère).
Dans ces situations, l'élevage sature très souvent la capacité
de travail des éleveurs. Les formes d'organisation du travail
ne présentent pas de caractéristiques très spécifiques, si ce n'est
que le modèle de l'excellence technique (améliorer le niveau
de production laitière du troupeau) est la référence avec ce qu'il
implique en termes de système fourrager (maïs), de suivi de la
production et de recherche d'amélioration génétique du troupeau
avec le contrôle laitier. Mais les difficultés de travail
rejaillissent sur la capacité de maîtrise du système de production
(faible autonomie fourragère, quantités élevées de concentrés au
regard du niveau de production laitière).
Ces éleveurs expriment les difficultés organisationnelles et
techniques pour simplifier les tâches d'astreinte.
Ces difficultés sont liées au manque de main-d'œuvre, à des
équipements insuffisants et à une faible confiance dans les
solutions mises en avant par les organismes de conseil. Ainsi
certains éleveurs ont supprimé la traite du dimanche soir, mais ils
sont revenus à la pratique antérieure après s'être heurtés à
l'augmentation du taux de cellules dans le lait et au stress des
animaux à l'heure habituelle de la traite. Ces éleveurs
sont sensibles à l'intérêt de travailler avec d'autres, mais ils
s'inquiètent des négociations et compromis qu'implique la gestion
des rapports de travail dans un cadre collectif qu'ils imaginent
beaucoup plus formalisé.
Une conception du travail « maîtrisée et efficace »
« Pour être producteur de lait et pour assumer ça bien dans le
temps, il faut s'organiser sinon ce n'est pas possible. »
Ces éleveurs (11 sur 30), d'une quarantaine d'années, sont en
GAEC non familiaux, en couple, en associations familiales ou
travaillent seul. Ils vivent un rapport au temps de travail
maîtrisé. La journée de travail est très rythmée.
Ces éleveurs se fixent des horaires et un temps de travail
précis pour les tâches quotidiennes afin de vivre en phase avec les
autres groupes sociaux « en ayant de l'ouverture vers l'extérieur,
en ayant des horaires, en essayant de se caler sur la société »
mais aussi pour être efficace : « On fait pas un métier pour le
plaisir de le faire… c'est pour gagner sa vie, transmettre à
d'autres, donc il faut que ce soit efficace, efficace au niveau
économique. » (exploitant individuel dont la femme travaille en
dehors de l'exploitation, comme salariée à mi-temps).
Les conditions de travail sont jugées satisfaisantes car elles
permettent de ne plus subir le travail d'astreinte et de maîtriser
les temps et les rythmes du travail. L'exploitation laitière et ses
contraintes de travail structurent la vie familiale mais « elle ne
subordonne pas à sa logique toutes les autres exigences en matière
de temps à soi, de temps en couple » (Giraud et Rémy, 2008), de
temps pour la vie associative.
Certains éleveurs privilégient la spécialisation des personnes,
tandis que d'autres optent pour la polyvalence, mais tous cherchent
à conserver une certaine souplesse dans la répartition des tâches.
La division du travail et la gestion du temps sont
raisonnées.
Cette conception du travail renvoie à deux familles de registres
techniques :
- – celui de l'excellence technico-économique (production
laitière élevée avec une qualité du lait et des coûts de production
maîtrisés) associée à un parc de matériel développé et des
bâtiments fonctionnels qui permettent d'aller vers une meilleure
rationalisation du travail, incluant une répartition des tâches
selon les compétences, le tout avec des conditions de travail
jugées moins pénibles. Ce registre est particulièrement le cas
des GAEC non familiaux, au sein duquel se gère la question des
week-ends libérés ;
- – celui de l'adaptation de la conduite avec le choix de
techniques réduisant la durée quotidienne du travail (par exemple
la monotraite périodique, soit une traite par jour au lieu des deux
traites classiques) ou le choix de modes de reproduction modifiant
la distribution annuelle du travail (par exemple le groupage des
vêlages sur quelques mois pour fermer la salle de traite quelques
semaines). C'est plutôt le cas des structures individuelles, les
agriculteurs seuls permanents dont le conjoint travaille à
l'extérieur, ayant des moyens limités pour investir dans du
matériel. Ces adaptations marquent les systèmes techniques :
au-delà de la monotraite ou du groupage des vêlages, ce sont les
calendriers d'alimentation (et la place potentielle du pâturage) et
les pratiques de réforme et de renouvellement du troupeau qui sont
modifiées. Les équilibres entre production laitière et coût de
production sont ainsi remis en cause (moins de production mais des
économies substantielles de charges sont possibles) : ils font
l'objet de nouvelles mises au point techniques jugées
motivantes.
Le travail d'organisation se concrétise par la recherche
constante de solutions pour réduire le temps de travail, avec
l'appui notamment des contrôleurs laitiers. Pour ces éleveurs, le «
bon éleveur » est celui qui optimise le temps passé, préserve
l'état sanitaire du troupeau et obtient un revenu satisfaisant : «
Si je n'ai aucun de souci de mammites ni rien, je suis content…,
même s'il me manque 5 000 litres de lait je m'en fous, du
moment où j'ai le revenu ! » (éleveur en GAEC, la conjointe
travaille à l'extérieur).
Cette représentation du travail, partagée par des éleveurs qui
appartiennent à des collectifs de travail très différents, se
fonde le plus souvent sur une expérience antérieure de travail
salarié et la volonté, dès l'installation, de se libérer du travail
d'astreinte.
Une conception du travail « créative et passionnée
»
« La clé de réussite : je crois déjà qu'il faut aimer ça, faut être
passionné parce que si on est pas passionné c'est pas la peine. Et
faut être passionné de génétique, faut être passionné de... des
bêtes, parce qu'il faut vraiment les suivre. »
Ces éleveurs (12 sur 30) travaillent dans des collectifs variés.
Toutes les catégories d'âge sont représentées. Ce qu'ils
expriment fortement, c'est le plaisir de travailler avec les bêtes.
Le temps passé avec les animaux est un temps qui permet
l'expression de soi. La norme séparation temps de travail et
temps hors travail ne fait pas sens : « Il faut que ça plaise, pas
se préoccuper des 35 heures… aimer les animaux et tout ce
qu'il y a à faire derrière. » (éleveur individuel).
Ces éleveurs estiment travailler dans de bonnes conditions et
mettent l'accent sur l'enrichissement permanent qu'apporte le
travail avec le vivant. L'acquisition de compétences pointues dans
un domaine spécifique (amélioration génétique du troupeau,
commercialisation) leur permet de se construire une image positive
d'eux-mêmes, de s'insérer dans des réseaux professionnels, ce qui
nourrit l'intérêt pour le métier.
La spécialisation des personnes peut être affirmée avec, par
exemple, une séparation entre la conduite des cultures et la
conduite de l'élevage. Cependant, les éleveurs préservent une
certaine souplesse pour partager les informations et prendre les
décisions de manière concertée. Lorsqu'elle est l'affaire d'un
couple, la passion amène de la polyvalence pour les travailleurs,
en tout cas, une répartition des tâches moins précise que dans le
cas précédent.
Une conception du travail « créative et passionnée » peut
marquer l'orientation du système de production dans son ensemble
(moins producteur de lait que vendeur de reproducteurs par
exemple). Se dégager du temps pour sa passion amène à rationaliser
le temps passé à ce qui n'en relève pas. On retrouvera donc les
registres de l'excellence technique (conception du système
fourrager, principes de rationnement des animaux) mais avec
des domaines de prédilection (le raisonnement des accouplements
pour améliorer la valeur génétique des reproducteurs, les pratiques
de réforme et de renouvellement du troupeau).
Ces éleveurs font évoluer de manière continue la conduite de
l'élevage (mode d'alimentation du troupeau, traite…) afin de
diminuer le temps de travail et d'augmenter les performances
techniques et économiques. À la différence du profil qui vise la
maîtrise du temps passé à l'élevage, ces éleveurs réinvestissent
une partie du temps libéré dans certains postes pour des activités
qui leur permettent de vivre leur passion et également d'obtenir la
reconnaissance de leur savoir-faire animalier : « Pour bien
travailler, pour avoir de la qualité, tout ça, il faut essayer
d'inscrire les bêtes parce que c'est toujours valorisant après. »
(éleveur en GAEC avec son père).
Ces éleveurs sont revenus travailler sur l'exploitation
familiale ou ont repris une autre exploitation à la suite de leurs
études, sans chercher à acquérir une autre expérience
professionnelle. La passion se fonde sur un apprentissage précoce
du métier - « Je participais avec mon père et ça m'a toujours plu »
(éleveur individuel avec salarié), l'apprentissage des techniques,
mais surtout la formation d'un plaisir et du goût pour le métier
(Bessière, 2003). Le travail d'élevage correspond à leur
projet de vie.
Discussion
Les éleveurs laitiers de la région du Ségala témoignent, par la
diversité même de leurs points de vue, des tensions qui s'exercent
sur leur travail aujourd'hui. Le rapport au travail ne se
réduit pas à la rationalité technico-économique mais comporte des
dimensions affective et identitaire. Cependant, celles-ci ne sont
pas vécues de la même manière dans la mesure où la norme sur la
séparation temps de travail et non-travail est discutée au sein des
collectifs familiaux, mais tous ne lui donnent pas le même sens ;
la composition de la main-d'œuvre de l'exploitation interagit avec
les représentations que les éleveurs se font de la rationalisation
du travail et avec les modes d'organisation du travail qu'ils
mettent en œuvre. Nous discutons ces différents points dans cette
partie et envisageons, en conclusion, les implications de nos
observations sur le conseil.
Diversité des rapports au travail :
un révélateur des tensions d'un secteur
La modernisation de l'élevage laitier fait, et la crise du lait de
2009 l'a bien rappelé, largement référence aux enjeux de
compétitivité du secteur (coûts de production, volumes, qualité des
produits). Elle implique la poursuite du mouvement
de rationalisation du travail dans les exploitations, engagé
depuis plus d'une trentaine d'années autour du progrès technique
(amélioration des rendements) et de l'accroissement de la
productivité du travail (Tirel, 1989). Jean et al.,
(1988) suggéraient que cette rationalisation, y compris avec les
innovations technologiques de matériel et de bâtiments, n'avait pas
forcément d'effet positif sur la durée annuelle du travail des
agriculteurs, bien au contraire. Mais ce mouvement rejoint une
autre mutation, très profonde, celle du modèle d'exploitation
familiale fondé sur le couple (Bessière et al., 2008), et de
l'irruption d'une nouvelle norme d'un temps libre hors travail qui
vient heurter celle du labeur paysan (Barthez, 1986).
Les représentations du travail en élevage évoluent avec la
montée de l'hétérogamie en agriculture et du travail des femmes en
dehors de l'exploitation. Cette évolution est moins affirmée en
élevage laitier en raison du besoin de main-d'œuvre lié au fort
travail d'astreinte (Giraud et Rémy, 2008). Cependant, qu'elles
travaillent ou non sur l'exploitation, les femmes jouent un rôle
dans la construction des normes sur le temps de travail, sur la
valeur donnée au travail et sur l'ouverture à d'autres modes de vie
(Barthez, 2005 ; Dufour et al., 2010). Cette complexification
des termes du débat, ces tensions fortes entre normes sociales et
rationalisation se traduisent bien dans notre échantillon, par un
éclatement des rapports au travail et des formes d'organisation
vers des registres très différents les uns des autres. Nous
rejoignons le constat de diversité des conceptions qu'ont les
éleveurs de leur métier (animalier, artisan, entrepreneur…) mais
aussi de ce qui a trait aux relations avec les animaux (Hemsworth
et Coleman, 1998) dans les productions intensives comme la
production porcine (Van der Ploeg, 1994 ; Commandeur et al.,
2005), la production laitière dans l'Ouest (Le Guen, 2006). Dans
ces productions, les pressions des filières et l'évolution du
regard que porte la société sur l'activité agricole accroissent les
tensions sur le métier et au final la diversité des registres de ce
qui fonde, pour les éleveurs, l'identité professionnelle (Lémery,
2003). Par ailleurs, nos résultats confirment les interactions
entre attitudes d'éleveurs et choix d'organisation (Willock
et al., 1999 ; Bergevoet et al., 2004), tout en apportant
un éclairage plus précis sur le travail.
Le labeur paysan nous semble renvoyer très directement à la
conception « difficile et subie » : il devient très difficile à
supporter eu égard aux évolutions de la société et des familles
elles-mêmes. Le sentiment de décalage peut être confirmé par
le fait que ces éleveurs n'ont pas donné leur point de vue sur ce
qu'ils considèrent être « un bon éleveur ». La conception «
maîtrisée et efficace » conduit les éleveurs à rechercher le
meilleur équilibre entre le travail et le hors travail, et pour
cela, à rechercher des formes optimisées d'organisation.
L'amélioration des conditions de travail, la préservation de temps
libre peuvent devenir un objectif à part entière et non pas
seulement une retombée possible d'une réorganisation du travail
justifiée par de nouveaux agencements techniques et par les
prescriptions portant sur la production (Dedieu et Servière, 2001).
Derrière la conception « créative et passionnée », on retrouve des
reformulations de modèles du travail visant la rationalisation des
tâches (d'inspiration taylorienne) mais aussi de l'engagement du
travailleur dans son activité (Dejours, 2003) au travers de la
passion du métier et des bêtes (Soriano, 2002).
Séparation entre travail et non-travail
La norme sur la séparation entre temps de travail et temps hors
travail ne fait pas sens pour tous les éleveurs, notamment pour
ceux qui vivent leur passion à travers leur métier. Cela ne
signifie pas qu'ils ne se préoccupent pas de la maîtrise de leur
temps, mais celle-ci n'est pas pensée par rapport à la norme
sociale de découpage du temps. Cette norme apparaît par ailleurs
inaccessible aux éleveurs à la conception « difficile et subie ».
Pour analyser le rapport au temps des éleveurs, nous avons
utilisé l'opposition temps de travail/temps de hors travail.
Celle-ci est habituelle dans le cas des professions salariées qui
vivent une séparation quotidienne, à la fois spatiale et
temporelle, entre leur travail et leur résidence (Weber, 2009).
Cette dichotomie, inexistante pour les éleveurs laitiers
interviewés, ne peut pas être sans incidence sur leurs points de
vue concernant cette opposition. Par ailleurs, les catégories «
loisir », « temps libre », « temps pour soi » ne prennent pas
nécessairement le même sens pour tous (Weber, 2009).
La construction des catégories pertinentes de temporalités
(Dubar, 2004) pour étudier l'activité agricole est une entreprise
délicate et, de notre point de vue, ce champ reste à explorer.
Composition de la main-d'œuvre, ambitions
technico-économiques, conceptions et organisation
du travail
Notre étude montre que le lien entre la composition de la
main-d'œuvre et les conceptions du travail n'est pas évident en
raison, notamment, d'approches différenciées des formes que peut
prendre, pour les éleveurs eux-mêmes, la rationalisation du
travail. Les formes sociétaires (et d'abord les formes non
familiales) permettent bien de répondre à l'enjeu d'un temps
maîtrisé, mais elles ne sont pas les seules. On retrouve également
des petites fermes, avec des agriculteurs dont le conjoint
travaille à l'extérieur et qui visent aussi à avoir du temps libre.
Les premières s'organisent en cohérence avec une
rationalisation du travail pensée selon des finalités
technico-économiques, et les équipements y expérimentent pour
beaucoup. Les secondes, elles, expérimentent de nouvelles
formes d'organisation du travail, de nouvelles rationalités qui
restent centrées sur les enjeux de la vie de famille, avec des
investissements modérés, et qui s'accompagnent d'une remise en
cause de l'objectif prioritaire d'expression du potentiel
laitier. Ainsi, leur conception du travail peut amener certains
éleveurs à jouer sur des composantes techniques ayant des
implications sur le niveau de production laitière des vaches pour
réduire les temps d'astreinte ou donner plus de souplesse à la
réalisation des tâches de saison. L'organisation n'est plus
seulement, dans ces cas, une organisation du collectif face à un
travail prescrit par une technostructure (Mintzberg, 2002), mais
une adaptation des choix techniques.
La question de la division du travail, autre élément de la
rationalisation du travail, est évoquée par les éleveurs pour
exprimer la maîtrise et la qualité de leur travail. Cette question
met mal à l'aise les éleveurs qui vivent une conception « difficile
et subie ». Les éleveurs aux conceptions « maîtrisée et
efficace » et « créative et passionnée » disent qu'ils se
spécialisent afin d'améliorer la productivité du travail.
Cependant, la polyvalence reste de mise, car elle permet de
préserver l'intérêt du travail, et elle répond aussi aux besoins de
flexibilité de l'élevage. Cette flexibilité peut revêtir des formes
variées, selon que les éleveurs travaillent seuls sur
l'exploitation ou bien sous formes sociétaires (Mundler et Laurent,
2003).
Conclusion : implications pour le conseil
La mise en évidence de ces trois conceptions du travail et des
formes organisationnelles qui leur sont associées, pose la question
du rôle des experts et des conseillers dans l'accompagnement du
changement (Compagnone et al., 2009). La compréhension
des enjeux et des priorités des éleveurs nécessite de prendre en
compte le rapport au travail et les modèles d'organisation que les
éleveurs souhaitent développer. Ainsi, parmi les éleveurs qui ont
exprimé la conception « maîtrisée et efficace », le conseil ne peut
être uniforme, notamment dans sa dimension technique.
Dans le cas d'une conception du travail « difficile et subie »,
l'approche des questions de travail n'est pas évidente.
La prise en compte de cette catégorie d'éleveurs est d'autant
plus importante que cette conception n'est pas caractéristique de
petits éleveurs, en fin de vie active, ou célibataires. L'enjeu
sociétal est la reproductibilité des systèmes laitiers et la
présence de ces éleveurs sur les territoires ruraux.
Des démarches d'accompagnement sont à imaginer, à l'instar
des méthodes d'accompagnement des agriculteurs en difficulté
économique, qui visent à renforcer la capacité de résilience des
agriculteurs, c'est-à-dire la capacité à formuler des projets
(Lallau et Thibaut, 2009) et à accompagner leur mise en œuvre.
Remerciements
La recherche a été effectuée dans le cadre du projet ANR-ADD TRANS
et du programme « Dynamique et devenir des territoires laitiers »
coordonné par la Fédération des écoles supérieures d'ingénieurs en
agriculture (Fesia) et soutenu financièrement par le Centre
national interprofessionnel de l'économie laitière (Cniel),
le Crédit agricole, GROUPAMA et le SEPROMA. Elle s'est appuyée
sur les stages ingénieur de Odile Gitton (Enesad – Isara-Lyon –
Inra Métafort 2007) et de Liv Claitte (Isara-Lyon – Inra Métafort
2006).
Références
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