ARTICLE
Auteur(s) : Gervais Wafo TabopdaGervais Wafo Tabopda,
Jean-Marie Fotsing
IRD US 140 Espace Laboratoire Ermes 5,
rue du Carbone 45072 Orléans France
Depuis la fin des années 1980 la réserve forestière de
Laf-Madjam est le théâtre de plusieurs enjeux environnementaux,
sociaux et économiques. Les conséquences de la sécheresse des
années 1970, l'accroissement démographique et la crise économique,
ont favorisé l'extension des activités rurales dans ce milieu
pourtant mis en protection. La disponibilité des images
satellites, dont les plus anciennes datent des années 1970, offre
l'occasion de caractériser et de suivre les modifications du
couvert végétal de cette réserve. Face à l'absence d'outils
spatialisés de gestion de l'espace, la télédétection se présente en
effet comme un moyen d'identification et de surveillance des
changements du couvert végétal.
Cette technologie est depuis quelques années utilisée pour
l'analyse du couvert végétal dans les aires protégées en milieu
tropical [1, 2]. Dans cette étude, nous procéderons à un diagnostic
de l'état de la végétation dans la réserve forestière de
Laf-Madjam, à partir du traitement et de l'analyse des images
satellites. Il s'agit plus précisément de mettre en évidence
l'état de l'occupation du sol et de quantifier l'évolution de la
végétation au cours des 30 dernières années à l'aide de
l'outil télédétection.
À partir de trois images satellites Landsat
à 30 mètres de résolution, nous avons produit des
documents spatialisés sur la réserve forestière de Laf-Madjam.
Ces documents ont mis en évidence les états successifs du
couvert végétal en 1976, 1986 et 2001. L'étude diachronique de
l'occupation du sol à partir de ces documents multidates nous
a permis d'analyser et d'évaluer quantitativement l'évolution de
l'occupation du sol entre 1976 et 2001. Cette analyse a été
mise à jour et complétée grâce aux enquêtes effectuées sur le
terrain en 2003.
Caractéristiques du site d'étude
La réserve forestière de Laf-Madjam (figure 1), située
entre 10° 14’ et 10° 18’ de latitude Nord et entre 14° 23’ et 14°
30’ de longitude Est, a été créée en mai 1940 avec pour
objectif de favoriser le reboisement en proscrivant toute forme
d'exploitation agropastorale. À ce jour, cette aire protégée de
catégorie VI1 selon la classification de l'Union
internationale pour la conservation de la nature (UICN), est
considérée au Cameroun comme une unité technique opérationnelle
(UTO) de troisième catégorie [3].
La réserve forestière de Laf-Madjam (5 000 hectares)
est située dans la plaine du Diamaré au Nord Cameroun. Son climat,
caractéristique des régions semi-arides, est de type sahélien avec
des précipitations inférieures à 900 mm par an2
(figure 2).
Le climat est caractérisé par une saison sèche qui peut durer
jusqu'à huit mois, d'octobre à mai, malgré de faibles
précipitations notées au cours des mois de mars, avril et mai, qui
sont par ailleurs les mois les plus chauds avec des températures
moyennes supérieures à 30 °C. Les mois de juin, juillet,
août et septembre sont les mois les plus pluvieux avec des
précipitations totales de l'ordre de 700 mm pour les années
normales. Ces précipitations, parfois violentes en début de
saison des pluies, sont accompagnées par un adoucissement des
températures. Le climat de l'Extrême-Nord Cameroun est
caractérisé en outre par d'importantes variations interannuelles de
la pluviométrie, avec une alternance des années déficitaires (forte
aridité) et des années excédentaires (figure 3).
Ces variations ont pour conséquence l'apparition de périodes
de sécheresse, dont les plus mémorables sont celles des
années 1970 et 1980 qui ont enregistré respectivement
796 mm et 676 mm de précipitations moyennes
annuelles.
Données disponibles
Cette recherche sur l'évolution du couvert végétal dans la réserve
forestière de Laf-Madjam s'appuie sur le traitement et l'analyse de
trois sources de données : les images satellites, les données
socio-économiques issues des recensements officiels et les relevés
de terrain. Les images satellites constituent le socle du
travail, les autres données ayant servi à l'interprétation des
images et à l'explication de l'évolution de l'occupation du sol.
Nous avons utilisé trois images Landsat dont une MSS, une TM et une
ETM datant respectivement de 1976, 1986 et 2001 (tableau 1). Elles sont toutes acquises en
saison sèche, période de différenciation maximale des éléments
d'occupation du sol (cultures, herbacées, ligneux).
L'année 1976 que nous considérons comme l'année de départ dans
cette analyse est profondément marquée par la sécheresse des années
1970, alors que l'année 2001 est caractérisée par un
regain de la pluviométrie.
Tableau 1 Caractéristiques des données
utilisées.
|
Données
|
Date d'acquisition
|
Coordonnées P/R
|
Bandes spectrales (μm)
|
Domaine spectral
|
Résolution spatiale (m)
|
Échelle d'exploitation
|
|
ETM +
|
21/10/2001
|
184/53
|
1. [0,45-0,51] 2. [0,52-0,60] 3. [0,63-0,69] 4. [0,75-0,90] 5.
[1,55-1,75] 6. [10,40-12,50] 7. [2,09-2,35] P. [0,52-0,90]
|
Bleu Vert Rouge Proche infrarouge Infrarouge moyen Infrarouge
thermique Infrarouge lointain Panchromatique
|
30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 60 x 60 30 x 30 15 x 15
|
1/50 000
|
|
TM
|
20/10/1986
|
184/53
|
1. [0,45-0,53] 2. [0,52-0,60] 3. [0,63-0,69] 4. [0,76-0,90] 5.
[1,55-1,75] 6. [10,40-12,50] 7. [2,08-2,35]
|
Bleu Vert Rouge Proche infrarouge Infrarouge moyen Infrarouge
thermique Infrarouge lointain
|
30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 120 x 120 30 x 30
|
1/50 000 à 1/100 000
|
|
MSS
|
06/01/1976
|
198/53
|
1. [0,5-0,6] 2. [0,6-0,7] 3. [0,7-0,8] 4. [0,8-1,11]
|
Bleu Vert Rouge - Proche IR Infrarouge thermique
|
68 x 83 68 x 83 68 x 83 68 x 83
|
1/250 000
|
Méthodes de traitement et d'analyse
Les méthodes de traitement et d'analyse comportent trois
principales étapes : les prétraitements des images, les
classifications numériques et la mise en évidence des changements
d'occupation du sol (figure 4).
Prétraitements des images satellites
Les prétraitements d'images ont pour but d'augmenter la lisibilité
des données et de faciliter leur interprétation et une meilleure
extraction de l'information. Ces opérations préliminaires
s'appliquent au travers des améliorations radiométriques et des
recalages géographiques effectués après l'étalement linéaire des
histogrammes de chaque bande spectrale pour améliorer le contraste.
Le rééchantillonnage des pixels a ensuite permis de ramener
les pixels MSS (80 m de résolution) à la résolution des pixels
TM (30 m), pour que les superpositions et les comparaisons
soient correctes. Tous ces traitements préliminaires ont été
effectués à l'aide du logiciel ERDAS Imagine 8.4. Nous avons
reprojeté les images dans le référentiel Universal Transverse
Mercartor (UTM-33 WGS-84 Nord), déjà appliqué aux documents
cartographiques du Cameroun.
Après l'amélioration radiométrique, le géoréférencement et le
rééchantillonnage des pixels, nous avons créé des compositions
colorées en associant les canaux 4 pour l'infrarouge
[0,75-0,90 μm], 3 pour le rouge [0,63-0,69 μm] et
2 pour le vert [0,52-0,60 μm] dans l'ordre colorimétrique
Rouge, Vert, Bleu (figure 5). C'est sur
ces compositions colorées que nous avons extrait la zone d'étude
comprenant la réserve forestière de Laf-Madjam afin d'y quantifier
l'occupation du sol et son évolution à partir des classifications
d'images. Le géoréférencement est une opération de recalage.
Il nécessite beaucoup d'attention et de rigueur. Celui que
nous avons effectué est de type polynomial d'ordre 2. Cependant, de
toutes ces opérations, le rééchantillonnage de la résolution
spatiale de l'image Landsat MSS est la plus délicate. En effet, le
passage de la résolution de l'image MSS de 80 m à 30 m,
induit des transformations sur la qualité de l'information
numérique. Ces modifications doivent être prises en compte
lors des opérations de classification.
Classification numérique des images
Il s'agit de la classification hiérarchique par étapes
successives ou classification hiérarchique pseudo-dirigée [4]. Ce
modèle de classification consiste à exécuter des partitions
successives sur un ensemble de pixels et à isoler au fur et à
mesure les pixels considérés comme bien classés (figure 4, étape 4).
Le choix de cette méthode s'explique par la forte
hétérogénéité des éléments de l'occupation du sol dans la réserve
de Laf-Madjam et la grande probabilité de confusion de certaines
composantes, en l'occurrence les sols nus et les zones peu
couvertes. La classification hiérarchique commence par la
détermination du nombre de classes et le choix des parcelles
d'entraînement pour aboutir à une synthèse cartographique au
travers des sélections successives des éléments les mieux classés.
La détermination du nombre de classes est fondée sur la mise en
correspondance des informations télédétectées avec les informations
de terrain, recueillies en août et septembre 2003.
Les classes retenues sont aussi confrontées aux documents
exogènes qui renseignent sur la nature de l'occupation du sol.
Ces documents sont des cartes thématiques, des cartes de
synthèse et le calendrier agricole. L'analyse des compositions
colorées nous a permis de déterminer partiellement 10 classes
d'occupation du sol regroupées dans trois grands thèmes : la
végétation, les brûlis et les sols. Cette répartition en
10 classes a ensuite été affinée progressivement et les
classes semblables (ayant des contenus géographiques pouvant être
regroupés dans un type d'occupation du sol) ont été fusionnées
(figure 6).
Cette fusion des classes initiales a permis de ramener le nombre de
classes de 10 à 6 types d'occupation du sol sur les
cartes finales.
Restitution cartographique des résultats obtenus
La fusion des résultats partiels issus des différentes étapes de
classification a permis de retenir les thèmes pertinents de
l'occupation du sol (figure 7).
Les 6 classes d'occupation du sol finalement
cartographiées représentent la forêt claire, la savane arborée, la
savane herbeuse et les jachères, le brûlis, les cultures, le sol nu
ou peu couvert. Le processus de classification génère des
statistiques sur les superficies des différents types d'occupation
du sol pour chacune des trois dates. La comparaison des trois
cartes et des trois séries statistiques correspondantes permet de
mettre en évidence des modifications du couvert végétal
entre 1976 et 2001.
En revanche, l'hétérogénéité du paysage et la différence des
capteurs dont sont issues les images biaisent parfois les analyses
des dynamiques d'occupation du sol. La comparaison multidate
peut s'avérer difficile dans le cas où les éléments détectables
seraient différents d'un capteur à l'autre. Il en est de même
pour les pixels mal classés à l'issu d'une opération de
classification. Ils ne peuvent avoir une grande influence sur
les grandes tendances de l'occupation du sol que si leur proportion
est considérable. Dans le cas de cette recherche, les pixels mal
classés sont marginaux.
Résultats et discussions
États successifs du couvert végétal
Les résultats issus des classifications permettent de quantifier
l'occupation du sol et de mettre en évidence l'emprise du couvert
végétal à différentes dates. La zone d'étude s'étend sur
9 900 hectares, donc 5 000 hectares constituant
le domaine de la réserve forestière de Laf-Madjam3
(tableau 2 et figure 7).
État de l'occupation du sol en 1976
La cartographie de l'occupation du sol en 1976 montre que le
couvert végétal (forêt claire, savane arborée et savane herbeuse) a
une superficie de 4 799 hectares, soit 48,33 % de
l'ensemble de la zone cartographiée. La savane arborée, avec
2 616 hectares, est le type de couvert végétal le plus
répandu, devant la forêt claire (1 307 hectares) et la savane
herbeuse (884 hectares). Avec 3 815 hectares, les
cultures représentent 38,42 % de la superficie totale
cartographiée. Elles se situent à l'ouest et au nord de la réserve
(figure 7A).
Tableau 2 Évolution de l'emprise des types
d'occupation du sol.
|
Occupation du sol
|
1976
|
1986
|
2001
|
|
hectares
|
%
|
hectares
|
%
|
hectares
|
%
|
|
Forêt claire
|
1 307,95
|
13,17
|
1 088,47
|
10,96
|
1 395,35
|
14,05
|
|
Savane arborée
|
2 616,9
|
26,35
|
3 681,54
|
37,07
|
2 858,23
|
28,78
|
|
Savane herbeuse et jachère
|
884,32
|
8,81
|
1 467,85
|
14,78
|
1 132,17
|
11,40
|
|
Brûlis
|
516,42
|
5,2
|
1 479,76
|
14,90
|
1 330,79
|
13,40
|
|
Cultures
|
3 815,61
|
38,42
|
1 724,07
|
17,36
|
2 760,90
|
27,80
|
|
Sols nus
|
797,48
|
8,03
|
491,60
|
4,90
|
450,88
|
4,54
|
|
Total
|
9 931,33
|
100
|
9 931,33
|
100
|
9 931,33
|
100
|
État de l'occupation du sol en 1986
Avec 3 681 hectares, la savane arborée est le type
d'occupation du sol qui domine en 1986. Cette situation
résulte à la fois des actions de reboisement et des effets de
regain pluviométrique enregistré au milieu des années 1980.
Elle est plus importante que la forêt claire (1
088 hectares) et la savane herbeuse (1 467 hectares).
La forêt claire a connu un recul considérable depuis les
années 1970. Les brûlis occupent 14,90 % de la surface
cartographiée. La savane arborée et les cultures sont les
éléments de l'occupation du sol qui sont le plus soumis aux actions
de feux entre 1976 et 1986, notamment dans le centre et
l'est de la réserve. Les activités anthropiques (cultures et
sols nus) occupent une surface de 2 760 hectares (figure 7B).
État de l'occupation du sol en 2001
Avec 5 385 hectares en 2001 (figure 7C), le couvert
végétal représente 54,23 % de la superficie cartographiée.
Il est essentiellement constitué de savane arborée
(2 858 hectares), de forêt claire
(1 395 hectares) et de savane herbeuse
(1 132 hectares). L'occupation anthropique du sol est
constituée de cultures (2 760 hectares), de sols nus (450
hectares) et de brûlis localisés au sud et au sud-est de la réserve
(figure 7C
et tableau 2).
Ces résultats montrent que la végétation fluctue dans l'espace
et dans le temps (figure 8). Plusieurs
facteurs peuvent expliquer cette fluctuation du couvert végétal,
notamment l'emprise grandissante des activités rurales, la
fréquence des périodes sèches et les stratégies
gouvernementales d'aménagement et de conservation des
milieux.
Évolution de l'occupation du sol entre 1976
et 2001 et facteurs explicatifs des changements
identifiés
Transformations de la végétation entre 1976
et 1986 : une mise en culture
de la réserve suivie d'une campagne
de reboisement
La forte emprise des cultures en 1976 est une réponse des
paysans à la sécheresse par le développement des surfaces
cultivées. En effet, au cours de la sécheresse des années 1970, les
populations riveraines de la réserve ont développé des activités
agropastorales à l'intérieur de la réserve et surtout le long des
lits des cours d'eau saisonniers de la partie ouest de cette
réserve (figure 7A).
Consécutivement, les pâturages ont été réduits, d'où la faible
extension des zones habituellement brûlées par les pasteurs (figure 8). En
général, les comportements des populations dépendent de plusieurs
facteurs, notamment le climat et la charge anthropique du milieu
[5]. Pendant une période de crise de type climatique, les réserves,
telle celle de Laf-Madjam, sont exposées et parfois soumises à
l'assaut des populations riveraines en quête de meilleures zones de
cultures. Cela relance d'ailleurs le débat sur l'exclusion des
populations dans les zones protégées.
L'analyse de l'image Landsat TM de 1986 révèle une
extension du couvert végétal entre 1976 et 1986 dans la
partie ouest de la réserve (figure 7B).
L'augmentation de la végétation entre les deux dates est de 1,30 %
par an (figure 5). Dans le
cadre du projet « Sahel vert » lancé par le Gouvernement
camerounais pour pallier les effets de la sécheresse, les zones les
plus dégradées à l'intérieur et autour de la réserve forestière de
Laf-Madjam, ont été reboisées à hauteur de 400 hectares, à
partir de 1975 par l'Office national de recherche forestière
(Onaref). C'est ce qui explique l'augmentation du couvert
végétal entre 1976 et 1986. Les espèces mises en
culture, essentiellement des neems (Azadirachta indica), Acacia
seyal et Balanites aegyptiaca, constituent encore à ce jour des
éléments caractéristiques du couvert végétal de la réserve (figure 9).
Parallèlement, quelques dizaines d'hectares d’Eucalyptus spp ont
été plantées de manière expérimentale par l'Institut de recherche
agronomique (IRA) de Maroua. La campagne de reforestation
ainsi menée a produit des résultats qui sont perceptibles sur
l'image Landsat TM de 1986. Les espèces ainsi reboisées
sont essentiellement des savanicoles et sont cartographiées dans la
classe de la savane arborée. L'intervention des pouvoirs publics au
travers des campagnes de reforestation de la réserve forestière
apparaît donc comme une solution efficace pour la reconstitution du
couvert végétal. L'exemple de Laf-Madjam montre que l'introduction
de nouvelles espèces s'est faite avec succès pour certaines espèces
comme les neems. Les ligneux qui ont été plantés participent à
la lutte contre la désertification, à la réduction de
l'évapotranspiration et à la restauration des sols.
Des expériences de ce genre ont été effectuées dans la partie
est de la Tanzanie, dans une savane à miombo à l'intérieur et
autour d'une réserve forestière [6].
Changements du couvert végétal entre 1986
et 2001 : une expression de la pression
démographique et de l'extension des activités
rurales
En 1986, le couvert végétal couvre plus de 60 % de la surface
totale de la réserve, contrairement à 1976 où la végétation ne
représentait que 48,34 % de la superficie de la réserve.
Entre 1986 et 2001, la végétation dans la réserve
forestière de Laf-Madjam a diminué de 852,1 hectares, soit une
perte de 0,53 % par an. Cette perte s'explique par la pression
démographique que connaît la région rurale de Laf-Madjam où, depuis
une dizaine d'années, les activités agricoles et pastorales
s'étendent au point de s'installer dans les aires protégées (figure 10).
En 2003, lors de notre enquête sur le terrain, nous avons été
témoins des intrusions des riverains dans la réserve.
Ces intrusions se traduisent par la mise en culture, le
prélèvement du bois-énergie et le pâturage. La savane arborée
est l'élément du couvert le plus sensible à ces perturbations. Elle
a reculé de 0,51 % par an depuis 1986. La forêt claire a
augmenté de 0,19 % et couvre une surface de 1 395 hectares
en 2001, tandis que la savane herbeuse occupe 1
132 hectares en 2001, soit un recul de 0,2 % par an
depuis 1986. Les zones brûlées sont en diminution et ne
représentent plus que 13,40 % de l'occupation du sol, avec une
forte concentration au sud et au sud-est de la réserve.
Le recul de la savane arborée s'explique par l'extension des
activités agricoles, d'une part, et par l'utilisation des espèces
reboisées comme source de bois-énergie, d'autre part. Par ailleurs,
même si la forêt claire augmente, il est important de noter qu'elle
est aussi sujette à des pressions de prélèvement de bois.
La baisse des brûlis est tout simplement due au fait que son
extension en 1976 était très importante en raison de la durée
de la sécheresse. L'introduction récente et anarchique des
activités agricoles dans la réserve est l'une des causes
principales de la dégradation du couvert végétal. La fertilité
du karal (sol local) a encouragé l'intensification de la culture du
muskuwari et du coton à l'intérieur de la réserve depuis le début
des années 1990. Par ailleurs, la proximité avec Maroua, la
capitale provinciale, en fait une réserve de bois-énergie pour la
population urbaine. C'est ce qui explique le recul de la savane
arborée, constituée d'espèces introduites et recherchées par les
populations riveraines pour les coupes. C'est notamment le cas du
neem (Azadirachta indica). La quête du bois-énergie est l'une
des causes primordiales de la contraction des superficies
forestières dans les régions sèches [7].
La télédétection comme outil d'aide à la gestion
des aires protégées
Pour suivre et cartographier les états successifs du couvert
végétal dans la réserve de Laf-Madjam, nous avons opté pour une
analyse diachronique à partir du traitement des images satellites.
Le modèle de classification pseudo-dirigé appliqué
aux images s'avère adapté aux régions fortement hétérogènes.
Il nous a permis d'appréhender les grandes tendances de
l'évolution des éléments du couvert végétal. Ce modèle a été
appliqué dans l'analyse des dynamiques d'occupation du sol en pays
Bamiléké [4], à Bondoukuy dans l'ouest du Burkina Faso [8] et dans
la réserve forestière du Nord Kelantan en Malaisie [1].
L'efficacité de cette méthode s'accroît proportionnellement à la
finesse de la résolution spatiale des images. L'algorithme du
maximum de vraisemblance utilisé pour la classification donne des
résultats satisfaisants [9]. Cette méthode permet de faire appel à
l'expertise humaine dans les étapes successives de la
classification. Une bonne connaissance du terrain est donc
indispensable.
Ainsi conduit, ce travail révèle le potentiel de la
télédétection en tant qu'outil d'aide à la gestion des aires
protégées. Au Cameroun comme dans beaucoup de pays en
développement, les gestionnaires des aires protégées ne disposent
pas d'informations ou de documents spatialisés sur lesquels ils
peuvent s'appuyer pour suivre l'évolution de l'occupation du sol et
procéder, le cas échéant, à des aménagements. Même dans le cas où
des documents cartographiques existent, ils sont souvent obsolètes
et incomplets. Avec les facilités actuelles d'obtention des images
satellites (diffusion peu onéreuse des scènes Landsat par les
organismes américains), la télédétection devrait de plus en plus
être mise au service de la gestion des espaces [10, 11].
Conclusion
Cette recherche avait pour principal objectif de faire un état des
lieux et d'évaluer l'évolution du couvert végétal dans la réserve
forestière de Laf-Madjam à partir de l'outil télédétection. L'étude
diachronique de l'occupation du sol au travers d'une classification
hiérarchique pseudo-dirigée de trois images satellites Landsat, a
permis de faire une analyse multidate couplée aux données
cartographiques et aux relevés de terrain pour mettre en évidence
les états successifs du couvert végétal et pour analyser
l'évolution de ce couvert végétal entre 1976 et 2001.
Les relevés de terrain ont consisté en des observations, des
relevés GPS et quelques entretiens avec les populations riveraines.
L'objectif de ces entretiens était de comprendre les interactions
qui existent entre les populations rurales et l'aire protégée.
Celles-ci nous semblent porteuses d'explication sur l'utilisation
de l'espace et l'occupation des sols. En dépit de la double
contrainte démographique et climatique à laquelle est soumise la
réserve forestière de Laf-Madjam, l'état de son couvert végétal et
son évolution entre 1976 et 2001 ne semblent pas
alarmants. Cependant, ce constat globalement positif doit être
nuancé parce que les règles de gestion ne sont pas respectées.
Les directives de l'UICN exigent que seul un tiers des aires
protégées de catégorie VI soit exploité à des fins d'activités
anthropiques pour le développement local. Avec une emprise humaine
de plus de 40 %, ce seuil est déjà dépassé à Laf-Madjam. Au regard
de la croissance de la population et des pressions qu'elles
pourraient engendrer, on pourrait assister à moyen terme à la
dégradation exacerbée du couvert végétal dans cette réserve
forestière, surtout en l'absence d'une réelle politique de gestion.
Cette étude est une première étape dans le processus de mise en
évidence des états du couvert végétal dans les réserves forestières
de l'Extrême-Nord Cameroun. Au-delà de son aspect pratique, elle
ouvre des pistes pour mener des investigations si on souhaite
analyser les dynamiques d'occupation du sol et les interactions
sociétés/aires protégées. Les données de télédétection
exploitées dans le cadre de ce travail se sont avérées bien
appropriées à la problématique abordée. La méthodologie
développée bien que nécessitant quelques connaissances en analyse
spatiale est adaptable à d'autres aires protégées. Une orientation
vers l'analyse spatiale des dynamiques est nécessaire, plus
précisément dans le cadre de l'identification des zones à haut
risque de vulnérabilité. La base cartographique mise en place
constitue un outil de gestion des unités de conservation et de
suivi de l'évolution des couverts végétaux et de l'occupation du
sol. Couplée aux systèmes d'informations géographiques (SIG), la
télédétection apparaît comme un outil efficace à mettre à la
disposition des gestionnaires des aires protégées, d'autant plus
que les images satellites ne sont plus chères.
Remerciements
Nos remerciements vont à Moise Tsayem, maître de conférences à
l'université du Maine, pour l'aide apportée dans la lecture
critique et la correction des versions précédentes de cet article,
à David Huaman, de l'unité S 140 Espace de l'IRD pour l'aide
apportée dans le traitement des images satellites et à Thomas Djong
Yang, conservateur de la réserve forestière de Laf-Madjam et guide
sur le terrain, pour l'aide apportée au cours de nos entretiens
avec les populations riveraines.
Références
1 Jusoff K, Setiawan I. Quantifying deforestation in a
permanent forest reserve using vectorised Landsat TM. Journal of
Tropical Forest Science 2003 ; 15 : 570-82.
2 Mayaux P, Eva H, Fournier A, Sawadogo L,
Palumbo I, Grégoire JM. Apport des techniques spatiales
pour la gestion des aires protégées en Afrique de l'Ouest.
Séminaire régional sur l'aménagement et la gestion des aires
protégées d'Afrique de l'Ouest, Parakou, Bénin, 2003.
3 Ministère de l'Environnement et des Forêts du Cameroun
(MINEF). Décret n°98/345 du 21 décembre 1998. Yaoundé : MINEF,
2000.
4 Fotsing JM. Évolution des systèmes agraires et dynamiques des
paysages de l'ouest- Cameroun: Analyses multi-scalaires des
rapports Homme-Espace. HDR de géographie et environnement,
université de Paris IV- Sorbonne, 1998.
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Sécheresse 1999 ; 10 : 289-95.
1 Les aires protégées de catégorie VI de
l'UICN sont gérées principalement pour l'utilisation durable des
ressources naturelles et la protection des services
environnementaux.
2 Les données de précipitations et de
température prises en compte dans le cadre de ce travail sont
celles de la station de Maroua-Salack située à une trentaine de
kilomètres de Laf-Madjam.$
3 Les limites de la réserve ont été
digitalisées sur les cartes topographiques IGN de Maroua au
1/50 000 ; elles ont été ensuite incrustées sur les
classifications d'images.
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