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Quantification de l'évolution du couvert végétal dans la réserve forestière de Laf-Madjam au nord du Cameroun par télédétection satellitale


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 21, Numéro 3, 169-78, juillet-août-septembre 2010, Article de recherche

DOI : 10.1684/sec.2010.0256

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Gervais Wafo Tabopda, Jean-Marie Fotsing , IRD US 140 Espace Laboratoire Ermes 5, rue du Carbone 45072 Orléans France.

Résumé : Les réserves forestières du Nord Cameroun, alors qu'elles sont appelées à jouer un rôle de régulateur bioclimatique, font de plus en plus l'objet d'une double contrainte démographique et climatique perceptible sur l'état du couvert végétal dans cette région sèche. L'exemple de la réserve forestière de Laf-Madjam illustre bien cette situation. Les données de télédétection nous ont permis d'analyser le couvert végétal et son évolution dans cette réserve entre 1976 et 2001. Pour ce faire, nous avons adopté une méthode d'analyse fondée sur l'exploitation des images satellites Landsat MSS de 1976, Landsat TM de 1986 et Landsat ETM de 2001. Au travers de la classification hiérarchique pseudo-dirigée, couplée aux relevés de terrain, nous avons caractérisé les types d'occupation du sol en identifiant les éléments constitutifs du couvert végétal en 1976, 1986 et 2001. Les résultats obtenus montrent que la végétation occupait 4 700 hectares en 1976, 6 200 hectares en 1986 et 5 300 hectares en 2001. Le taux annuel d'augmentation du couvert végétal entre 1976 et 1986 est de 1,30 %, alors qu'entre 1986 et 2001, il a régressé de 0,51 %. L'accroissement du couvert végétal mis en évidence sur l'image de 1986 est le fait des campagnes de reforestation lancées par l'État pour pallier les effets de la sécheresse. Quant à la réduction du couvert végétal à la fin des années 1980, elle est imputable à l'extension des activités rurales à l'intérieur de la réserve. L'évolution globalement positive du couvert végétal entre 1976 et 2001 (0,21 % par an) est loin d'être satisfaisante car les directives de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui exigent que seul le tiers de la superficie de ce type d'aires protégées soit exploité, ne sont plus respectées pour cette réserve déjà anthropisée sur 41 % de son étendue (5 000 hectares). La croissance de la population et les pressions qu'elle engendre, menacent l'intégrité de la réserve, en l'absence d'une réelle politique de gestion. La méthodologie qui est développée dans ce travail a permis de mettre en place une base cartographique qui peut constituer un précieux outil de gestion de cette aire protégée. Cette méthode est simple et adaptable à d'autres aires protégées du Cameroun.

Mots-clés : aires protégées, Cameroun, couvert végétal, étude diachronique, foresterie, télédétection

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Gervais Wafo TabopdaGervais Wafo Tabopda, Jean-Marie Fotsing

IRD US 140 Espace Laboratoire Ermes 5, rue du Carbone 45072 Orléans France

Depuis la fin des années 1980 la réserve forestière de Laf-Madjam est le théâtre de plusieurs enjeux environnementaux, sociaux et économiques. Les conséquences de la sécheresse des années 1970, l'accroissement démographique et la crise économique, ont favorisé l'extension des activités rurales dans ce milieu pourtant mis en protection. La disponibilité des images satellites, dont les plus anciennes datent des années 1970, offre l'occasion de caractériser et de suivre les modifications du couvert végétal de cette réserve. Face à l'absence d'outils spatialisés de gestion de l'espace, la télédétection se présente en effet comme un moyen d'identification et de surveillance des changements du couvert végétal.

Cette technologie est depuis quelques années utilisée pour l'analyse du couvert végétal dans les aires protégées en milieu tropical [1, 2]. Dans cette étude, nous procéderons à un diagnostic de l'état de la végétation dans la réserve forestière de Laf-Madjam, à partir du traitement et de l'analyse des images satellites. Il s'agit plus précisément de mettre en évidence l'état de l'occupation du sol et de quantifier l'évolution de la végétation au cours des 30 dernières années à l'aide de l'outil télédétection.

À partir de trois images satellites Landsat à 30 mètres de résolution, nous avons produit des documents spatialisés sur la réserve forestière de Laf-Madjam. Ces documents ont mis en évidence les états successifs du couvert végétal en 1976, 1986 et 2001. L'étude diachronique de l'occupation du sol à partir de ces documents multidates nous a permis d'analyser et d'évaluer quantitativement l'évolution de l'occupation du sol entre 1976 et 2001. Cette analyse a été mise à jour et complétée grâce aux enquêtes effectuées sur le terrain en 2003.

Caractéristiques du site d'étude

La réserve forestière de Laf-Madjam (figure 1), située entre 10° 14’ et 10° 18’ de latitude Nord et entre 14° 23’ et 14° 30’ de longitude Est, a été créée en mai 1940 avec pour objectif de favoriser le reboisement en proscrivant toute forme d'exploitation agropastorale. À ce jour, cette aire protégée de catégorie VI1 selon la classification de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), est considérée au Cameroun comme une unité technique opérationnelle (UTO) de troisième catégorie [3].

La réserve forestière de Laf-Madjam (5 000 hectares) est située dans la plaine du Diamaré au Nord Cameroun. Son climat, caractéristique des régions semi-arides, est de type sahélien avec des précipitations inférieures à 900 mm par an2 (figure 2).

Le climat est caractérisé par une saison sèche qui peut durer jusqu'à huit mois, d'octobre à mai, malgré de faibles précipitations notées au cours des mois de mars, avril et mai, qui sont par ailleurs les mois les plus chauds avec des températures moyennes supérieures à 30 °C. Les mois de juin, juillet, août et septembre sont les mois les plus pluvieux avec des précipitations totales de l'ordre de 700 mm pour les années normales. Ces précipitations, parfois violentes en début de saison des pluies, sont accompagnées par un adoucissement des températures. Le climat de l'Extrême-Nord Cameroun est caractérisé en outre par d'importantes variations interannuelles de la pluviométrie, avec une alternance des années déficitaires (forte aridité) et des années excédentaires (figure 3). Ces variations ont pour conséquence l'apparition de périodes de sécheresse, dont les plus mémorables sont celles des années 1970 et 1980 qui ont enregistré respectivement 796 mm et 676 mm de précipitations moyennes annuelles.

Données disponibles

Cette recherche sur l'évolution du couvert végétal dans la réserve forestière de Laf-Madjam s'appuie sur le traitement et l'analyse de trois sources de données : les images satellites, les données socio-économiques issues des recensements officiels et les relevés de terrain. Les images satellites constituent le socle du travail, les autres données ayant servi à l'interprétation des images et à l'explication de l'évolution de l'occupation du sol. Nous avons utilisé trois images Landsat dont une MSS, une TM et une ETM datant respectivement de 1976, 1986 et 2001 (tableau 1). Elles sont toutes acquises en saison sèche, période de différenciation maximale des éléments d'occupation du sol (cultures, herbacées, ligneux). L'année 1976 que nous considérons comme l'année de départ dans cette analyse est profondément marquée par la sécheresse des années 1970, alors que l'année 2001 est caractérisée par un regain de la pluviométrie.

Tableau 1 Caractéristiques des données utilisées.

Données

Date d'acquisition

Coordonnées P/R

Bandes spectrales (μm)

Domaine spectral

Résolution spatiale (m)

Échelle d'exploitation

ETM +

21/10/2001

184/53

1. [0,45-0,51] 2. [0,52-0,60] 3. [0,63-0,69] 4. [0,75-0,90] 5. [1,55-1,75] 6. [10,40-12,50] 7. [2,09-2,35] P. [0,52-0,90]

Bleu Vert Rouge Proche infrarouge Infrarouge moyen Infrarouge thermique Infrarouge lointain Panchromatique

30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 60 x 60 30 x 30 15 x 15

1/50 000

TM

20/10/1986

184/53

1. [0,45-0,53] 2. [0,52-0,60] 3. [0,63-0,69] 4. [0,76-0,90] 5. [1,55-1,75] 6. [10,40-12,50] 7. [2,08-2,35]

Bleu Vert Rouge Proche infrarouge Infrarouge moyen Infrarouge thermique Infrarouge lointain

30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 30 x 30 120 x 120 30 x 30

1/50 000 à 1/100 000

MSS

06/01/1976

198/53

1. [0,5-0,6] 2. [0,6-0,7] 3. [0,7-0,8] 4. [0,8-1,11]

Bleu Vert Rouge - Proche IR Infrarouge thermique

68 x 83 68 x 83 68 x 83 68 x 83

1/250 000

Méthodes de traitement et d'analyse

Les méthodes de traitement et d'analyse comportent trois principales étapes : les prétraitements des images, les classifications numériques et la mise en évidence des changements d'occupation du sol (figure 4).

Prétraitements des images satellites

Les prétraitements d'images ont pour but d'augmenter la lisibilité des données et de faciliter leur interprétation et une meilleure extraction de l'information. Ces opérations préliminaires s'appliquent au travers des améliorations radiométriques et des recalages géographiques effectués après l'étalement linéaire des histogrammes de chaque bande spectrale pour améliorer le contraste. Le rééchantillonnage des pixels a ensuite permis de ramener les pixels MSS (80 m de résolution) à la résolution des pixels TM (30 m), pour que les superpositions et les comparaisons soient correctes. Tous ces traitements préliminaires ont été effectués à l'aide du logiciel ERDAS Imagine 8.4. Nous avons reprojeté les images dans le référentiel Universal Transverse Mercartor (UTM-33 WGS-84 Nord), déjà appliqué aux documents cartographiques du Cameroun.

Après l'amélioration radiométrique, le géoréférencement et le rééchantillonnage des pixels, nous avons créé des compositions colorées en associant les canaux 4 pour l'infrarouge [0,75-0,90 μm], 3 pour le rouge [0,63-0,69 μm] et 2 pour le vert [0,52-0,60 μm] dans l'ordre colorimétrique Rouge, Vert, Bleu (figure 5). C'est sur ces compositions colorées que nous avons extrait la zone d'étude comprenant la réserve forestière de Laf-Madjam afin d'y quantifier l'occupation du sol et son évolution à partir des classifications d'images. Le géoréférencement est une opération de recalage. Il nécessite beaucoup d'attention et de rigueur. Celui que nous avons effectué est de type polynomial d'ordre 2. Cependant, de toutes ces opérations, le rééchantillonnage de la résolution spatiale de l'image Landsat MSS est la plus délicate. En effet, le passage de la résolution de l'image MSS de 80 m à 30 m, induit des transformations sur la qualité de l'information numérique. Ces modifications doivent être prises en compte lors des opérations de classification.

Classification numérique des images

Il s'agit de la classification hiérarchique par étapes successives ou classification hiérarchique pseudo-dirigée [4]. Ce modèle de classification consiste à exécuter des partitions successives sur un ensemble de pixels et à isoler au fur et à mesure les pixels considérés comme bien classés (figure 4, étape 4). Le choix de cette méthode s'explique par la forte hétérogénéité des éléments de l'occupation du sol dans la réserve de Laf-Madjam et la grande probabilité de confusion de certaines composantes, en l'occurrence les sols nus et les zones peu couvertes. La classification hiérarchique commence par la détermination du nombre de classes et le choix des parcelles d'entraînement pour aboutir à une synthèse cartographique au travers des sélections successives des éléments les mieux classés.

La détermination du nombre de classes est fondée sur la mise en correspondance des informations télédétectées avec les informations de terrain, recueillies en août et septembre 2003. Les classes retenues sont aussi confrontées aux documents exogènes qui renseignent sur la nature de l'occupation du sol. Ces documents sont des cartes thématiques, des cartes de synthèse et le calendrier agricole. L'analyse des compositions colorées nous a permis de déterminer partiellement 10 classes d'occupation du sol regroupées dans trois grands thèmes : la végétation, les brûlis et les sols. Cette répartition en 10 classes a ensuite été affinée progressivement et les classes semblables (ayant des contenus géographiques pouvant être regroupés dans un type d'occupation du sol) ont été fusionnées (figure 6). Cette fusion des classes initiales a permis de ramener le nombre de classes de 10 à 6 types d'occupation du sol sur les cartes finales.

Restitution cartographique des résultats obtenus

La fusion des résultats partiels issus des différentes étapes de classification a permis de retenir les thèmes pertinents de l'occupation du sol (figure 7). Les 6 classes d'occupation du sol finalement cartographiées représentent la forêt claire, la savane arborée, la savane herbeuse et les jachères, le brûlis, les cultures, le sol nu ou peu couvert. Le processus de classification génère des statistiques sur les superficies des différents types d'occupation du sol pour chacune des trois dates. La comparaison des trois cartes et des trois séries statistiques correspondantes permet de mettre en évidence des modifications du couvert végétal entre 1976 et 2001.

En revanche, l'hétérogénéité du paysage et la différence des capteurs dont sont issues les images biaisent parfois les analyses des dynamiques d'occupation du sol. La comparaison multidate peut s'avérer difficile dans le cas où les éléments détectables seraient différents d'un capteur à l'autre. Il en est de même pour les pixels mal classés à l'issu d'une opération de classification. Ils ne peuvent avoir une grande influence sur les grandes tendances de l'occupation du sol que si leur proportion est considérable. Dans le cas de cette recherche, les pixels mal classés sont marginaux.

Résultats et discussions

États successifs du couvert végétal

Les résultats issus des classifications permettent de quantifier l'occupation du sol et de mettre en évidence l'emprise du couvert végétal à différentes dates. La zone d'étude s'étend sur 9 900 hectares, donc 5 000 hectares constituant le domaine de la réserve forestière de Laf-Madjam3 (tableau 2 et figure 7).

État de l'occupation du sol en 1976

La cartographie de l'occupation du sol en 1976 montre que le couvert végétal (forêt claire, savane arborée et savane herbeuse) a une superficie de 4 799 hectares, soit 48,33 % de l'ensemble de la zone cartographiée. La savane arborée, avec 2 616 hectares, est le type de couvert végétal le plus répandu, devant la forêt claire (1 307 hectares) et la savane herbeuse (884 hectares). Avec 3 815 hectares, les cultures représentent 38,42 % de la superficie totale cartographiée. Elles se situent à l'ouest et au nord de la réserve (figure 7A).

Tableau 2 Évolution de l'emprise des types d'occupation du sol.

Occupation du sol

1976

1986

2001

hectares

%

hectares

%

hectares

%

Forêt claire

1 307,95

13,17

1 088,47

10,96

1 395,35

14,05

Savane arborée

2 616,9

26,35

3 681,54

37,07

2 858,23

28,78

Savane herbeuse et jachère

884,32

8,81

1 467,85

14,78

1 132,17

11,40

Brûlis

516,42

5,2

1 479,76

14,90

1 330,79

13,40

Cultures

3 815,61

38,42

1 724,07

17,36

2 760,90

27,80

Sols nus

797,48

8,03

491,60

4,90

450,88

4,54

Total

9 931,33

100

9 931,33

100

9 931,33

100

État de l'occupation du sol en 1986

Avec 3 681 hectares, la savane arborée est le type d'occupation du sol qui domine en 1986. Cette situation résulte à la fois des actions de reboisement et des effets de regain pluviométrique enregistré au milieu des années 1980. Elle est plus importante que la forêt claire (1 088 hectares) et la savane herbeuse (1 467 hectares). La forêt claire a connu un recul considérable depuis les années 1970. Les brûlis occupent 14,90 % de la surface cartographiée. La savane arborée et les cultures sont les éléments de l'occupation du sol qui sont le plus soumis aux actions de feux entre 1976 et 1986, notamment dans le centre et l'est de la réserve. Les activités anthropiques (cultures et sols nus) occupent une surface de 2 760 hectares (figure 7B).

État de l'occupation du sol en 2001

Avec 5 385 hectares en 2001 (figure 7C), le couvert végétal représente 54,23 % de la superficie cartographiée. Il est essentiellement constitué de savane arborée (2 858 hectares), de forêt claire (1 395 hectares) et de savane herbeuse (1 132 hectares). L'occupation anthropique du sol est constituée de cultures (2 760 hectares), de sols nus (450 hectares) et de brûlis localisés au sud et au sud-est de la réserve (figure 7C et tableau 2).

Ces résultats montrent que la végétation fluctue dans l'espace et dans le temps (figure 8). Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette fluctuation du couvert végétal, notamment l'emprise grandissante des activités rurales, la fréquence des périodes sèches et les stratégies gouvernementales d'aménagement et de conservation des milieux.

Évolution de l'occupation du sol entre 1976 et 2001 et facteurs explicatifs des changements identifiés

Transformations de la végétation entre 1976 et 1986 : une mise en culture de la réserve suivie d'une campagne de reboisement

La forte emprise des cultures en 1976 est une réponse des paysans à la sécheresse par le développement des surfaces cultivées. En effet, au cours de la sécheresse des années 1970, les populations riveraines de la réserve ont développé des activités agropastorales à l'intérieur de la réserve et surtout le long des lits des cours d'eau saisonniers de la partie ouest de cette réserve (figure 7A). Consécutivement, les pâturages ont été réduits, d'où la faible extension des zones habituellement brûlées par les pasteurs (figure 8). En général, les comportements des populations dépendent de plusieurs facteurs, notamment le climat et la charge anthropique du milieu [5]. Pendant une période de crise de type climatique, les réserves, telle celle de Laf-Madjam, sont exposées et parfois soumises à l'assaut des populations riveraines en quête de meilleures zones de cultures. Cela relance d'ailleurs le débat sur l'exclusion des populations dans les zones protégées.

L'analyse de l'image Landsat TM de 1986 révèle une extension du couvert végétal entre 1976 et 1986 dans la partie ouest de la réserve (figure 7B). L'augmentation de la végétation entre les deux dates est de 1,30 % par an (figure 5). Dans le cadre du projet « Sahel vert » lancé par le Gouvernement camerounais pour pallier les effets de la sécheresse, les zones les plus dégradées à l'intérieur et autour de la réserve forestière de Laf-Madjam, ont été reboisées à hauteur de 400 hectares, à partir de 1975 par l'Office national de recherche forestière (Onaref). C'est ce qui explique l'augmentation du couvert végétal entre 1976 et 1986. Les espèces mises en culture, essentiellement des neems (Azadirachta indica), Acacia seyal et Balanites aegyptiaca, constituent encore à ce jour des éléments caractéristiques du couvert végétal de la réserve (figure 9). Parallèlement, quelques dizaines d'hectares d’Eucalyptus spp ont été plantées de manière expérimentale par l'Institut de recherche agronomique (IRA) de Maroua. La campagne de reforestation ainsi menée a produit des résultats qui sont perceptibles sur l'image Landsat TM de 1986. Les espèces ainsi reboisées sont essentiellement des savanicoles et sont cartographiées dans la classe de la savane arborée. L'intervention des pouvoirs publics au travers des campagnes de reforestation de la réserve forestière apparaît donc comme une solution efficace pour la reconstitution du couvert végétal. L'exemple de Laf-Madjam montre que l'introduction de nouvelles espèces s'est faite avec succès pour certaines espèces comme les neems. Les ligneux qui ont été plantés participent à la lutte contre la désertification, à la réduction de l'évapotranspiration et à la restauration des sols. Des expériences de ce genre ont été effectuées dans la partie est de la Tanzanie, dans une savane à miombo à l'intérieur et autour d'une réserve forestière [6].

Changements du couvert végétal entre 1986 et 2001 : une expression de la pression démographique et de l'extension des activités rurales

En 1986, le couvert végétal couvre plus de 60 % de la surface totale de la réserve, contrairement à 1976 où la végétation ne représentait que 48,34 % de la superficie de la réserve. Entre 1986 et 2001, la végétation dans la réserve forestière de Laf-Madjam a diminué de 852,1 hectares, soit une perte de 0,53 % par an. Cette perte s'explique par la pression démographique que connaît la région rurale de Laf-Madjam où, depuis une dizaine d'années, les activités agricoles et pastorales s'étendent au point de s'installer dans les aires protégées (figure 10). En 2003, lors de notre enquête sur le terrain, nous avons été témoins des intrusions des riverains dans la réserve. Ces intrusions se traduisent par la mise en culture, le prélèvement du bois-énergie et le pâturage. La savane arborée est l'élément du couvert le plus sensible à ces perturbations. Elle a reculé de 0,51 % par an depuis 1986. La forêt claire a augmenté de 0,19 % et couvre une surface de 1 395 hectares en 2001, tandis que la savane herbeuse occupe 1 132 hectares en 2001, soit un recul de 0,2 % par an depuis 1986. Les zones brûlées sont en diminution et ne représentent plus que 13,40 % de l'occupation du sol, avec une forte concentration au sud et au sud-est de la réserve. Le recul de la savane arborée s'explique par l'extension des activités agricoles, d'une part, et par l'utilisation des espèces reboisées comme source de bois-énergie, d'autre part. Par ailleurs, même si la forêt claire augmente, il est important de noter qu'elle est aussi sujette à des pressions de prélèvement de bois. La baisse des brûlis est tout simplement due au fait que son extension en 1976 était très importante en raison de la durée de la sécheresse. L'introduction récente et anarchique des activités agricoles dans la réserve est l'une des causes principales de la dégradation du couvert végétal. La fertilité du karal (sol local) a encouragé l'intensification de la culture du muskuwari et du coton à l'intérieur de la réserve depuis le début des années 1990. Par ailleurs, la proximité avec Maroua, la capitale provinciale, en fait une réserve de bois-énergie pour la population urbaine. C'est ce qui explique le recul de la savane arborée, constituée d'espèces introduites et recherchées par les populations riveraines pour les coupes. C'est notamment le cas du neem (Azadirachta indica). La quête du bois-énergie est l'une des causes primordiales de la contraction des superficies forestières dans les régions sèches [7].

La télédétection comme outil d'aide à la gestion des aires protégées

Pour suivre et cartographier les états successifs du couvert végétal dans la réserve de Laf-Madjam, nous avons opté pour une analyse diachronique à partir du traitement des images satellites. Le modèle de classification pseudo-dirigé appliqué aux images s'avère adapté aux régions fortement hétérogènes. Il nous a permis d'appréhender les grandes tendances de l'évolution des éléments du couvert végétal. Ce modèle a été appliqué dans l'analyse des dynamiques d'occupation du sol en pays Bamiléké [4], à Bondoukuy dans l'ouest du Burkina Faso [8] et dans la réserve forestière du Nord Kelantan en Malaisie [1]. L'efficacité de cette méthode s'accroît proportionnellement à la finesse de la résolution spatiale des images. L'algorithme du maximum de vraisemblance utilisé pour la classification donne des résultats satisfaisants [9]. Cette méthode permet de faire appel à l'expertise humaine dans les étapes successives de la classification. Une bonne connaissance du terrain est donc indispensable.

Ainsi conduit, ce travail révèle le potentiel de la télédétection en tant qu'outil d'aide à la gestion des aires protégées. Au Cameroun comme dans beaucoup de pays en développement, les gestionnaires des aires protégées ne disposent pas d'informations ou de documents spatialisés sur lesquels ils peuvent s'appuyer pour suivre l'évolution de l'occupation du sol et procéder, le cas échéant, à des aménagements. Même dans le cas où des documents cartographiques existent, ils sont souvent obsolètes et incomplets. Avec les facilités actuelles d'obtention des images satellites (diffusion peu onéreuse des scènes Landsat par les organismes américains), la télédétection devrait de plus en plus être mise au service de la gestion des espaces [10, 11].

Conclusion

Cette recherche avait pour principal objectif de faire un état des lieux et d'évaluer l'évolution du couvert végétal dans la réserve forestière de Laf-Madjam à partir de l'outil télédétection. L'étude diachronique de l'occupation du sol au travers d'une classification hiérarchique pseudo-dirigée de trois images satellites Landsat, a permis de faire une analyse multidate couplée aux données cartographiques et aux relevés de terrain pour mettre en évidence les états successifs du couvert végétal et pour analyser l'évolution de ce couvert végétal entre 1976 et 2001. Les relevés de terrain ont consisté en des observations, des relevés GPS et quelques entretiens avec les populations riveraines. L'objectif de ces entretiens était de comprendre les interactions qui existent entre les populations rurales et l'aire protégée. Celles-ci nous semblent porteuses d'explication sur l'utilisation de l'espace et l'occupation des sols. En dépit de la double contrainte démographique et climatique à laquelle est soumise la réserve forestière de Laf-Madjam, l'état de son couvert végétal et son évolution entre 1976 et 2001 ne semblent pas alarmants. Cependant, ce constat globalement positif doit être nuancé parce que les règles de gestion ne sont pas respectées. Les directives de l'UICN exigent que seul un tiers des aires protégées de catégorie VI soit exploité à des fins d'activités anthropiques pour le développement local. Avec une emprise humaine de plus de 40 %, ce seuil est déjà dépassé à Laf-Madjam. Au regard de la croissance de la population et des pressions qu'elles pourraient engendrer, on pourrait assister à moyen terme à la dégradation exacerbée du couvert végétal dans cette réserve forestière, surtout en l'absence d'une réelle politique de gestion. Cette étude est une première étape dans le processus de mise en évidence des états du couvert végétal dans les réserves forestières de l'Extrême-Nord Cameroun. Au-delà de son aspect pratique, elle ouvre des pistes pour mener des investigations si on souhaite analyser les dynamiques d'occupation du sol et les interactions sociétés/aires protégées. Les données de télédétection exploitées dans le cadre de ce travail se sont avérées bien appropriées à la problématique abordée. La méthodologie développée bien que nécessitant quelques connaissances en analyse spatiale est adaptable à d'autres aires protégées. Une orientation vers l'analyse spatiale des dynamiques est nécessaire, plus précisément dans le cadre de l'identification des zones à haut risque de vulnérabilité. La base cartographique mise en place constitue un outil de gestion des unités de conservation et de suivi de l'évolution des couverts végétaux et de l'occupation du sol. Couplée aux systèmes d'informations géographiques (SIG), la télédétection apparaît comme un outil efficace à mettre à la disposition des gestionnaires des aires protégées, d'autant plus que les images satellites ne sont plus chères.

Remerciements

Nos remerciements vont à Moise Tsayem, maître de conférences à l'université du Maine, pour l'aide apportée dans la lecture critique et la correction des versions précédentes de cet article, à David Huaman, de l'unité S 140 Espace de l'IRD pour l'aide apportée dans le traitement des images satellites et à Thomas Djong Yang, conservateur de la réserve forestière de Laf-Madjam et guide sur le terrain, pour l'aide apportée au cours de nos entretiens avec les populations riveraines.

Références

1 Jusoff K, Setiawan I. Quantifying deforestation in a permanent forest reserve using vectorised Landsat TM. Journal of Tropical Forest Science 2003 ; 15 : 570-82.

2 Mayaux P, Eva H, Fournier A, Sawadogo L, Palumbo I, Grégoire JM. Apport des techniques spatiales pour la gestion des aires protégées en Afrique de l'Ouest. Séminaire régional sur l'aménagement et la gestion des aires protégées d'Afrique de l'Ouest, Parakou, Bénin, 2003.

3 Ministère de l'Environnement et des Forêts du Cameroun (MINEF). Décret n°98/345 du 21 décembre 1998. Yaoundé : MINEF, 2000.

4 Fotsing JM. Évolution des systèmes agraires et dynamiques des paysages de l'ouest- Cameroun: Analyses multi-scalaires des rapports Homme-Espace. HDR de géographie et environnement, université de Paris IV- Sorbonne, 1998.

5 Masozera MK, Alavalapati JJR. Forest dependency and its implications for protected areas management: A case study from the Nyungwe Forest Reserve, Rwanda. Scandinavian Journal of Forest Research 2004 ; 19 : 85-92.

6 Luoga EJ, Witkowski ETF, Balkwill K. Regeneration by coppicing (resprouting) of miombo (African savanna) trees in relation to land use. Forest Ecology and Management 2004 ; 189 : 23-35.

7 Ozer P. Bois de feu et déboisement au Sahel : mise au point. Sécheresse 2004 ; 15 : 243-51.

8 Bruneau J. Évolution de l'espace agricole à Bondoukuy (Ouest du Burkina Faso) entre 1990 et 1998 à partir d'images Spot. DEA Environnement Temps Espace Société (ETES), université d'Orléans, 2000.

9 Tsayem Demaze M. Caractérisation et suivi de la déforestation en milieu tropical par télédétection : application aux défrichements agricoles en Guyane française et au Brésil. Thèse de doctorat, université d'Orléans, 2002.

10 Tsayem Demaze M, Fotsing JM, Huynh F. La déforestation dans la région de Saint-Georges de l'Oyapock. Les Cahiers d'Outre-Mer 2002 ; 218 : 197-222.

11 Tsayem M. SIG et cartographie de l'occupation du sol. L'exemple de Saint-Georges de l'Oyapock en Guyane française. Sécheresse 1999 ; 10 : 289-95.

1 Les aires protégées de catégorie VI de l'UICN sont gérées principalement pour l'utilisation durable des ressources naturelles et la protection des services environnementaux.

2 Les données de précipitations et de température prises en compte dans le cadre de ce travail sont celles de la station de Maroua-Salack située à une trentaine de kilomètres de Laf-Madjam.$

3 Les limites de la réserve ont été digitalisées sur les cartes topographiques IGN de Maroua au 1/50 000 ; elles ont été ensuite incrustées sur les classifications d'images.


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