ARTICLE
Auteur(s) : Michel
Fok
Cirad UR SCAAvenue Agropolis TA B102/02 3498 Montpellier
France
Les Beltwide Cotton Conferences sont organisées annuellement
depuis 1983 aux États-Unis par la National Cotton Council (NCC)
dans la première semaine de janvier. Elles réunissent des
chercheurs et des professionnels industriels et agricoles de la
filière cotonnière du pays, tout en étant ouvertes aux participants
de pays étrangers. En 2010, ces conférences ont eu lieu à la
Nouvelle-Orléans. Le thème du coton transgénique y a pris une
place particulière, presque quinze ans après la commercialisation
des premières variétés transgéniques de grandes cultures
(maïs, soja, coton) intégrant un ou plusieurs gènes de Bacillus
thuringiensis pour la résistance à certains ravageurs (variétés
Bt), ou un gène de tolérance à une matière active herbicide
(surtout le glyphosate), ou bien les deux types de gènes.
Pour des conférences relatives au coton et se déroulant dans le
sud des États-Unis, il est tentant de paraphraser le titre du
fameux roman de Margaret Mitchell, « Gone with the wind », pour
souligner l'évanouissement de quelques illusions. En effet, alors
que les variétés transgéniques de coton couvrent aujourd'hui 88 %
des surfaces cotonnières américaines (tableau 1), les agriculteurs constatent
l'émergence de la nuisibilité de ravageurs qui ne nécessitaient pas
de contrôle (« nouveaux » ravageurs) et l'apparition d'un nombre
croissant de plantes adventices devenues résistantes au glyphosate.
Or, bien que les conférences du Beltwide restituent régulièrement
depuis 1999 des travaux sur les « nouveaux » ravageurs,
les changements des complexes de ravageurs auxquels font échos
ces travaux ont été occultés dans une synthèse assez récente
publiée par le ministère de l'Agriculture des États-Unis
(Fernandez-Cornejo et Caswell, 2006). Mais, en 2010, les
conférences du Beltwide ont marqué pour la première fois une réelle
attention portée aux changements observés et révélé une inquiétude
des producteurs de coton aux États-Unis.
Cet article a pour but de commenter le contenu des conférences
du Beltwide 2010. Nous présentons en première partie le déroulement
et les thèmes abordés, puis nous restituons en deuxième partie la
situation actuelle de changement des complexes d'ennemis de la
culture, qui a été particulièrement discutée. La troisième
partie indique les travaux de recherche engagés pour y faire face
et la dernière partie souligne les illusions balayées par la
situation actuelle.
Des conférences interprofessionnelles ciblées
sur l'actualité cotonnière
Rencontres de chercheurs, de politiques
et de professionnels de la filière
L'institution organisatrice, la National Cotton Council (NCC), a
été créée en 1938 pour promouvoir la coordination entre les
acteurs privés de la production cotonnière aux États-Unis. Elle
regroupe les acteurs principaux, à savoir les producteurs, les
consultants (agronomes conseillers), les égreneurs, les stockeurs,
les négociants et les transformateurs des graines et de la fibre.
Parmi ses prérogatives, la NCC affiche aujourd'hui clairement son
rôle de lobby auprès des hommes politiques. Elle exhorte
régulièrement les producteurs à faire pression sur leurs élus
locaux pour infléchir la politique cotonnière des États-Unis. Par
le biais du site Internet de la NCC, chaque producteur peut trouver
les coordonnées des élus locaux auprès de qui il peut intervenir.
La NCC rend compte des faits et gestes des élus sur la
question du coton, de manière à maintenir la pression sur les
politiques. Sa récente lettre ouverte, pour féliciter la délégation
américaine aux dernières négociations de l'Organisation mondiale du
commerce (OMC) à Genève, en décembre 2009, est à comprendre dans
cette démarche.
Les trois jours que durent les conférences sont partagés entre
la restitution des résultats de recherche (tableau 2) et les questions de production et
de politique agricole. La NCC y rend également compte de ses
activités, tout comme l'organisation interprofessionnelle Cotton
Incorporated, important financeur de la recherche publique sur le
coton. Les organisateurs sollicitent les chercheurs pour
qu'ils présentent très rapidement les résultats de leurs travaux,
surtout quand ils sont financés par la Cotton Incorporated.
Les conférences du Beltwide permettent ainsi de connaître les
derniers résultats des productions, des techniques et des
recherches aux États-Unis, parfois bien avant leur publication dans
les revues. Les résumés et les textes des communications ne
sont pas disponibles au moment des conférences, mais les actes sont
publiés sur Internet sous la forme d'enregistrements audio et
vidéo, dès le mois de février, et de fichiers textes, au mois de
juin. L'accès aux actes, disponibles depuis 1983, est offert à tout
participant aux conférences1.
Tableau 1 Parts des superficies (%)
en variétés transgéniques aux États-Unis
en 2009.
Table 1. Percentages of surface covered by transgenic varieties
in the United States in 2009.
|
Culture
|
Gènes Bt seuls
|
Gènes HT seuls
|
Gènes empilés Bt + HT
|
Total
|
|
Maïs
|
0
|
91
|
0
|
91
|
|
Coton
|
17
|
23
|
48
|
88
|
|
Soja
|
17
|
22
|
46
|
85
|
Tableau 2 Thèmes des présentations
de résultats de recherche aux conférences
du Beltwide 2010 (Nouvelle-Orléans).
Table 2. Research results presentation themes at the Cotton
Beltwide 2010 Conferences (New Orleans).
|
Présentations
|
Économie
|
Agronomie*
|
Maladies
|
Ravageurs
|
Adventices
|
Amélioration variétale
|
Technologies transformation**
|
Total
|
|
Communications
|
26
|
93
|
23
|
59
|
22
|
43
|
72
|
338
|
|
Posters
|
11
|
46
|
17
|
39
|
19
|
20
|
4
|
156
|
|
Total
|
37
|
139
|
40
|
98
|
41
|
63
|
76
|
494
|
Le secteur cotonnier américain en prise
avec les défis intérieurs et extérieurs
Pour aborder la question politique, les organisateurs font
s'exprimer le ministre en charge de l'agriculture dans l'État où
les conférences sont organisées, mais aussi des personnalités
d'instances fédérales. Cette année, le ministre de la Louisiane a
fustigé le projet de loi Cap & Trade visant à réduire les
émissions de gaz à effet de serre par les agriculteurs.
Le commissaire chargé de la surveillance des bourses de
produits agricoles a commenté le rapport de l'étude qu'il avait
commanditée après la flambée des cours du coton, au début du mois
de mars 2008, et qui n'a pas permis de conclure à des actes de
manipulation du marché.
Les travaux coordonnés par la Cotton Incorporated indiquent que
la préoccupation de la durabilité de la production cotonnière est
fortement prise en compte depuis quelques années aux États-Unis.
Les travaux sur le bilan énergie et carbone sont déjà assez
avancés et les résultats sont exploités pour souligner que les
modes de production du coton sont compatibles avec les
préoccupations environnementales : la Cotton Incorporated a ainsi
mis en ligne un vade-mecum pour aider à argumenter dans ce sens
2.
Pour autant, le manque d'eau constitue aujourd'hui l'une des
plus graves menaces de la production cotonnière, notamment au Texas
qui est le principal État « cotonnier », fournissant plus de 50 %
de la production américaine de coton. Le défi est lancé à la
fois d'une irrigation plus économe et efficiente et d'une
agriculture pluviale plus productive. Cela induira
des investissements supplémentaires, auxquels certains
producteurs de coton ne pourront pas faire face. De ce fait,
le nombre de producteurs se réduira encore alors qu'il n'est plus
que de 18 605 en 2007 (au lieu de 24
805 en 2002 et 33 640 en 1997).
Les activités connexes à la production cotonnière vont donc
diminuer, avec pour conséquence une perte d'emplois – estimée à
8 000 emplois dans le seul État du Texas. L'exode rural
qui s'ensuivra sera préjudiciable à la survie des communautés
rurales actuelles.
L'autre menace concerne le changement de politique de soutien,
notamment sous le coup des attaques de l'OMC. À ce propos, les
travaux présentés montrent un changement notable d'attitude dans la
défense des subventions américaines. Les travaux antérieurs,
visant à évaluer l'effet de la politique américaine sur le prix
mondial, concluaient à un effet dépressif de seulement 3-5 %, alors
que certaines études étrangères évaluaient cet effet négatif à
15-20 %. Les nouveaux travaux présentés ont porté sur l'effet
des politiques de soutien des pays concurrents sur le marché
mondial. Leurs résultats sont assez étonnants : ils indiquent que
la politique de prix minimum garanti en Inde, de même que la
politique de contrôle des importations du coton par la Chine, ont
chacune le même effet sur le prix mondial que l'ensemble de toutes
les mesures de soutien appliquées aux États-Unis.
Ces résultats tendraient à indiquer que ce dernier pays n'est
pas plus responsable de la baisse du prix mondial que d'autres
pays.
Inquiétude évidente face à l'évolution des complexes
parasitaires
Au regard des sessions passées, les conférences de 2010 se
singularisent par l'organisation de séances sur les changements
observés dans les complexes des ennemis de la culture cotonnière.
Un atelier spécifique a ainsi été animé par des chercheurs pour
discuter des plantes adventices résistantes au glyphosate, utilisé
massivement dans la pratique du zéro labour. L'atelier a été relayé
par un panel de discussions sur le bilan des apports des variétés
transgéniques, compte tenu des changements observés. Le panel
était composé de deux chercheurs, l'un spécialiste de la lutte
contre les ravageurs et l'autre de la lutte contre les adventices,
d'un producteur du Texas et d'un consultant.
Ces deux événements ont été les plus suivis par les
participants, indiquant que les producteurs, les consultants et les
chercheurs ont pris pleinement conscience des changements opérés
sur le terrain dans les complexes de ravageurs et d'adventices.
Les citations qui suivent témoignent de leurs doutes relatifs
à la poursuite des variétés de coton transgéniques :
« On est content que le coton transgénique existe, mais ça ne
suffit pas pour que je dorme sur mes deux oreilles »
Consultant
« Les biotechnologies, une épée à double tranchant »
Titre de l'intervention d'un consultant
« La technique du zéro labour réduit l'érosion éolienne et
améliore la rétention en eau des sols, c'est très adapté au Texas,
on ne voudrait pas devoir l'abandonner du fait des adventices
résistants au glyphosate »
Producteur du Texas
« Ce dont on a besoin, ce sont de nouveaux produits chimiques
»
Conclusion d'un malherbologue
« J'entends dire qu'il faut revenir à la culture du coton
conventionnel, mais dans quelle proportion et comment s'assurer
qu'une nouvelle infestation de grande ampleur de chenilles des
capsules ne vienne détruire la culture ? »
Expert en contrôle des ravageurs.
Résultats des études sur les complexes
parasitaires
Évolution des complexes de ravageurs
Aux États-Unis, avant l'adoption du coton Bt, les principaux
ravageurs qui détruisaient les cultures de coton étaient les
chenilles lépidoptères des capsules (Helicoverpas zea, Heliothis
virescens et Pectinophora gossypiella) et le charançon des capsules
Anthonomus grandis. Les ravageurs ciblés par les premières
variétés de coton Bt étaient les chenilles des capsules. Leur
commercialisation intervenant au moment où le programme national
d'éradication du charançon lancé à la fin des années 1970 arrivait
aux derniers États cotonniers, le problème des principaux ravageurs
paraissait alors résolu.
L'efficacité du coton Bt contre ses ravageurs cibles est certes
indéniable. L'emploi massif du coton Bt a progressivement entraîné
la chute de leurs populations, à tel point que leur contrôle
chimique nécessite en moyenne seulement 0,5 traitement par an
à l'échelle nationale. Depuis 2003, l'utilisation du coton Bt
n'induit d'ailleurs pratiquement plus de réductions du nombre de
traitements contre ces ravageurs par rapport au coton
conventionnel. De ce point de vue, il est étonnant de ne pas
trouver d'analyse sur l'intérêt technique et économique à diminuer
substantiellement le taux d'utilisation du coton Bt.
Mais cette efficacité du coton Bt n'est plus suffisante et la
situation actuelle est devenue compliquée. Aujourd'hui, il faut
déchanter devant un changement des complexes de ravageurs,
probablement dû à la très grande sélectivité des toxines Bt contre
les ravageurs cibles, sélectivité par ailleurs présentée auparavant
comme un avantage. Au lancement du coton Bt, les craintes
concernaient en effet la résistance des ravageurs cibles aux
toxines Bt et les dégâts sur la faune non ciblée (Hardee
et al., 2001), mais personne ne pensait au changement de
statut de nuisibilité des ravageurs non ciblés.
Trois observations soulignent ce changement des complexes de
ravageurs. Premièrement, la chenille des capsules Pectinophora
gossypiella est imparfaitement contrôlée. Deuxièmement, il apparaît
de graves infestations de chenilles phylophages du genre Spodoptera
(S. exigua et S. frugiperda), comme cela est aussi observé dans
d'autres pays utilisateurs du coton Bt (Chine, Burkina Faso avec
les espèces S. littoralis et S. litura). Or, le traitement
chimique contre ces chenilles phylophages était inutile avant le
coton Bt et il est devenu indispensable aujourd'hui. Enfin,
les insectes piqueurs-suceurs sont devenus des ravageurs
prépondérants, alors qu'ils ne l'étaient pas systématiquement
auparavant. Il s'agit de deux punaises, Lygus lineolaris et
Lygus hesperus, d'acariens (Tetranychus spp.), d'aleurodes (Bemisia
spp.) et de pucerons (Aphis spp.). Même si la composition des
complexes de ravageurs ayant franchi le seuil de dégâts économiques
est variable selon les États cotonniers, les plus fortes craintes
sont exprimées à l'encontre des punaises et des pucerons qui sont
présents sur de nombreuses autres espèces végétales. Pour la
punaise L. lineolaris, 300 espèces hôtes ont ainsi été
recensées. Pour les pucerons, l'augmentation du degré
d'infestation est observée depuis 2006 et a atteint un niveau
en 2009 jamais observé auparavant.
Ces nouvelles émergences de ravageurs ont pour conséquence le
recours accru aux insecticides chimiques. Les semenciers ont
augmenté le traitement des semences ; une dizaine de produits
pesticides sont ainsi utilisés, et un chercheur s'est même étonné,
avec ironie, que les semences puissent encore germer dans ces
conditions. En 2009, le contrôle au champ des « nouveaux
» ravageurs a nécessité 6,5 traitements chimiques en moyenne
dans l'ensemble des États cotonniers américains, alors que ces
traitements étaient peu pratiqués. Les pertes de rendement ont
également été estimées en absence de traitements chimiques ou en
situation d'efficacité insuffisante de ces traitements.
Les orateurs se sont même accordés à reconnaître une perte
d'efficacité des produits chimiques utilisés, corrélée à
l'augmentation récente de la pression des nouveaux ravageurs. Cette
perte d'efficacité concerne des produits de traitement des semences
et des produits de traitement foliaire de types organophosphates,
carbamates et neonicotinoïdes.
Finalement, le coût du contrôle des ravageurs du cotonnier tend
à augmenter depuis l'utilisation des variétés transgéniques.
La sophistication du traitement des semences est l'un des
facteurs de l'augmentation du coût des semences de coton Bt, qui
est passé de 20 dollars US par acre en 2005 à plus de
85 dollars US par acre en 2009. À cela, il faut ajouter
le coût des multiples insecticides nécessaires pour contrôler les
ravageurs non ciblés du coton Bt.
L'évolution des coûts des pesticides est aussi à mettre en
rapport avec celle de la structure du marché. D'une part, le
nombre de firmes de phytopharmacie d'origine européenne ou
américaine a drastiquement diminué : un orateur a fait remarquer
qu'en 1962, on recensait 42 firmes, puis
33 en 1980, et finalement 7 en 2009. D'autre
part, de nombreux produits nouveaux ont été mis sur le marché.
Ces produits ont des modes d'action novateurs, mais chaque
mode d'action est représenté par peu de produits commerciaux.
La concurrence entre les produits est alors seulement
virtuelle, car ils ne sont pas réellement substituables.
Face à l'ensemble de cette situation, la pertinence d'un retour
à la culture du coton conventionnel, à un degré non explicité, est
mentionnée. Il s'agit déjà d'une réalité : en 2009, il y
en aurait eu 400 000 acres (sur une surface totale en
coton de 8,9 millions d'acres) et une superficie de
1,5 million d'acres est attendue pour 2010. La question
est encore éludée par les chercheurs spécialistes du contrôle des
ravageurs, ces chercheurs utilisant l'argument d'un retour possible
à une forte infestation des ravageurs cibles.
Évolution des complexes de plantes adventices
Les variétés de coton transgéniques tolérantes à la matière active
herbicide glyphosate couvrent aujourd'hui 71 % des superficies
totales de coton des États-Unis et cette part continue d'augmenter.
Pourtant, depuis 2003, le phénomène de résistance des plantes
adventices au glyphosate s'est progressivement étendu à tous les
États producteurs de coton pour toutes les grandes cultures (coton,
maïs, soja…). Ce phénomène reflète une dérive de la flore
adventice, directement liée à la destruction des mauvaises herbes
en zéro labour par l'utilisation d'herbicides, notamment le
Roundup® de Monsanto à base de glyphosate.
Les espèces adventices résistantes au glyphosate les plus
fréquemment citées sont en premier lieu Conyza canadensis
(horseweed) et Amaranthus palmeri (« pigweed »), qui inquiètent le
plus les producteurs américains, puis Lolium rigidum (« ryegrass
»), Sorghum halepense (« johnsongrass »), Ambrosia artemisiifolia
(« ragweed »). Les parcelles peuvent être totalement envahies
par plusieurs d'entre elles. Une enquête réalisée en 2009
indique que le nombre d'espèces résistantes a varié de 2 à
18 selon les États cotonniers et qu'en certains comtés de ces
États, 75 % des champs ont été touchés et que 45 % des producteurs
ont recouru à l'arrachage manuel. Quel paradoxe au pays de la
motorisation et où l'on clame, avec l'expansion de la pratique de
l'agriculture de précision, que la nouvelle révolution consiste à
embarquer de plus en plus d'électronique sur les machines agricoles
!
Un autre phénomène inattendu a vu le jour. La culture des
variétés transgéniques de soja, coton et maïs tolérantes au
glyphosate a contribué à transformer ces plantes cultivées
elles-mêmes en adventices. Par exemple, dans les champs de coton,
les plants de soja ou de maïs issus de graines laissées après la
récolte constituent les adventices les plus difficiles à maîtriser,
puisque non éliminées par le glyphosate auquel elles sont
tolérantes. Le coton transgénique tolérant au glyphosate est
aussi une mauvaise herbe pour le soja et le maïs.
Évolution des complexes parasitaires en relation
avec le zéro labour
Les variétés transgéniques tolérantes au glyphosate ont permis
d'étendre la pratique du zéro labour. En zéro labour, la culture
principale est semée sans travail du sol dans un couvert végétal
qui a été préalablement contrôlé par herbicide. Au moment des
semis, ce couvert végétal permanent induit une température du sol
plus faible qu'en culture sur sol nu et une humidité plus
élevée. De ce fait, les maladies fongiques des plantules
se développent (fonte des semis), ainsi que les maladies fongiques
foliaires après le stade plantule. Les consultants préconisent
donc l'utilisation accrue de fongicides. Malgré cela, chercheurs et
consultants admettent qu'il reste encore beaucoup à faire pour
optimiser les techniques de traitement fongicide.
L'interaction entre l'utilisation des variétés transgéniques et
les techniques culturales du zéro labour a des effets au-delà du
complexe des maladies fongiques. La pression des ravageurs est
aussi influencée par le couvert végétal. L'augmentation de la
pression des ravageurs de début de saison, notamment les
thrips, les pucerons, les acariens et les punaises, est fréquemment
signalée, au point que les consultants recommandent déjà la
destruction de cette végétation quelques semaines avant
le semis, y compris aux alentours des parcelles à semer, en
attendant que les chercheurs trouvent de nouvelles
solutions.
Recherches en cours sur la gestion
des complexes parasitaires
En résumé, les communications présentées indiquent que la recherche
mise sur la chimie et sur les biotechnologies pour la protection de
la culture du cotonnier, alors que les tentatives pour une approche
plus systémique restent timides.
Encore des travaux pour attester de l'efficacité
du coton Bt
Alors que cela fait presque 15 ans que le coton Bt est cultivé
à grande échelle, des travaux sont encore poursuivis pour statuer
sur son efficacité. Les chenilles des capsules, ravageurs
cibles des gènes Bt, sont toujours présentes, parfois à un degré
assez élevé dans les États du delta du Mississipi, ce qui est une
différence notable avec ce qui est observé en Chine (Wu
et al., 2008). Les orateurs indiquent qu'on ne doit pas
les occulter, même si elles ne sont plus les ravageurs qui menacent
le plus le coton. Deux communications ont ajouté que la résistance
des chenilles des capsules au coton Bt n'a pas émergé.
En moyenne des dernières années, le gain de rentabilité du coton
Bt tend à être négligeable par rapport au coton conventionnel
protégé chimiquement. La forte augmentation du coût d'emploi
de la technologie Bt (semences et royalties) en est une cause
importante. Le retour au coton conventionnel pourrait paraître
légitime, mais cela n'a pas été explicitement évoqué dans les
communications.
Persistance de la voie chimique pour contrôler
les ravageurs cibles du coton Bt
Rappelons que c'est l'émergence de la résistance des chenilles des
capsules aux insecticides à base de pyréthrinoïdes qui a été l'un
des facteurs de la proposition du coton transgénique. Une
communication a d'ailleurs porté sur le suivi de la résistance de
ces ravageurs aux pyréthrinoïdes, alors que ces produits sont bien
moins utilisés depuis le recours au coton Bt. Ce travail a
cependant sa pertinence à un moment où le retour à la culture du
coton conventionnel est évoqué.
Les limites actuelles du coton Bt semblent même ranimer la
recherche de nouvelles familles de produits chimiques afin de
contrôler ces ravageurs lépidoptères. Un nouveau produit commercial
(famille Anthranilic Diamide) a été présenté pour son efficacité
sur un large spectre de lépidoptères sur les grandes cultures
(coton, maïs, soja…). L'homologation de ce produit serait déjà
acquise pour la plupart des cultures, sauf pour le soja.
Les résultats indiquent que deux applications de ce produit
aboutissent à une protection équivalente à l'utilisation du coton
Bt, mais l'information sur le coût reste évasive.
La proposition de produits chimiques à large spectre d'action
marque un changement de stratégie des firmes de phytopharmacie par
rapport à l'option de “frappe ciblée” sur des ravageurs précis.
L'incidence possible de cette stratégie sur les changements des
complexes des ravageurs n'est pas abordée.
Contrôle chimique des ravageurs non-cibles
du coton Bt
L'évaluation des pertes de récolte causées par les nouveaux
ravageurs – principalement les piqueurs-suceurs et à un degré
moindre les chenilles phylophages – et l'évaluation de l'efficacité
des nouvelles molécules d'insecticide ont fait l'objet de
21 communications sur les 59 traitant du contrôle des
ravageurs.
Cinq communications ont porté sur l'observation avérée de la
perte de sensibilité des ravageurs piqueurs-suceurs (punaises,
pucerons) vis-à-vis des insecticides utilisés depuis les années
2000 face à la recrudescence de leurs attaques. L'arrêt du recours
à ces insecticides a donc été explicitement recommandé.
L'efficacité de nouveaux produits insecticides est actuellement
évaluée par des expérimentations associant les chercheurs des
firmes de phytopharmacie et les chercheurs des universités et les
résultats sont présentés par les uns ou les autres. C'est un
produit commercial de la famille des Sulfilimines qui semble avoir
le vent en poupe, notamment vis-à-vis des deux espèces de punaises
et des pucerons. L'efficacité contre les pucerons est telle qu'un
orateur a même affirmé que le contrôle chimique des pucerons est
ainsi résolu.
D'une manière générale, il faut souligner que les firmes ne
cherchent pas à montrer que leurs produits sont meilleurs que ceux
des concurrents. Elles insistent sur l'équivalence d'efficacité et
sur la contribution à élargir la gamme des produits utilisables
pour offrir flexibilité de choix et possibilité d'alternance dans
l'utilisation des produits disponibles. Les travaux intègrent
la mesure des effets sur un large spectre de ravageurs, avec
cependant des doses différentes d'utilisation. Le large
spectre est désormais présenté comme un avantage. De même, la
variation des doses d'utilisation en fonction des ravageurs est
avancée comme un atout de flexibilité et de compatibilité dans la
mise en œuvre de programme de lutte intégrée.
Contrôle des ravageurs
par les biotechnologies
Du côté des firmes de biotechnologie, la voie du coton transgénique
est poursuivie avec la proposition de nouveaux types de variétés
intégrant de nouveaux gènes.
C'est le cas de la firme Bayer avec le coton TwinLink, qui
combine les deux gènes cry1Ab et cry2Ae contrôlant les ravageurs
lépidoptères et le gène LibertyLink de cette firme pour la
tolérance à un herbicide (à base de glufosinate d'ammonium).
L'insertion d'un nouveau gène de tolérance au glyphosate de la même
firme (gène GlyTol) est engagée pour donner lieu à de nouvelles
variétés TwinLink/GlyTol, qui auront la particularité de tolérer
deux herbicides différents.
Syngenta, une autre multinationale en phytopharmacie et en
biotechnologie, travaille de son côté à la combinaison du gène Bt
cry1Ab et du gène Vip3A, homologué mais pas encore proposé à la
commercialisation, pour la résistance aux ravageurs.
D'autres solutions envisagent une association plus complexe de
trois gènes. C'est un chercheur de Monsanto qui annonce la
commercialisation prochaine de Bollgard3, issue de la
combinaison des deux gènes Bt utilisés dans Bollgard2 (cry1Ac et
cry2Ab) et du gène Vip3A de Syngenta. Il était étonnant
d'entendre un chercheur de Monsanto vanter les mérites du gène de
Syngenta en termes de spectre plus large contre les ravageurs
lépidoptères !
Monsanto est la seule firme à donner des résultats d'un nouveau
gène Bt pour le contrôle d'une espèce de punaises bien que les
toxines Bt ne paraissent pas adaptées a priori au mode d'ingestion
des punaises. Les résultats sont prometteurs, mais il reste
encore du chemin à parcourir avant la commercialisation.
Exploration de pistes nouvelles pour le contrôle
des nouveaux ravageurs
Une première piste agronomique repose sur l'étude de la dynamique
des populations des nouveaux ravageurs. L'effet négatif du
voisinage du maïs sur l'infestation des punaises dans les champs de
coton est mis en évidence, amenant la recommandation de réaliser
des traitements contre les punaises sur le maïs en bordure des
champs de coton.
Les premiers travaux sont engagés pour comprendre le
déterminisme du système olfactif d'une espèce de punaise, qui
serait déterminant pour la recherche de nourriture : sa
compréhension peut ouvrir des voies de contrôle, en perturbant
l'alimentation de ces ravageurs.
Une autre recherche repose sur l'exploitation de la vidéo haute
définition pour filmer en continu les déplacements et
l'alimentation d'une espèce de punaise, en fonction de l'âge et du
sexe des insectes. L'idée est de comprendre qui, des mâles ou des
femelles, et à quel stade, causent le plus de dégâts au
cotonnier.
Gestion des adventices résistantes au glyphosate
Les chercheurs soulignent la nécessité de nouveaux produits
chimiques, tout en considérant qu'il ne faut pas seulement miser
sur les herbicides. Des techniques culturales, comme le
retournement du sol, sont, dans certains cas, appropriées, même si
cela pose un problème de compatibilité avec le zéro labour.
Les solutions chimiques proposées actuellement ne sont pas
réellement efficaces. On a recouru, sans succès durable, aux
herbicides résiduels ou de contact, en puisant dans les molécules
existantes dont certaines déjà anciennes, comme le paraquat. À
mesure que les phénomènes se développent et que de nouveaux
produits sont proposés, de nouveaux programmes de lutte sont
testés, qui associent plusieurs produits, en traitements de
présemis et de post-émergence. Mais il est encore trop tôt pour se
prononcer sur leur efficacité. Ces méthodes de lutte induisent
bien sûr un coût supplémentaire.
Le nombre élevé d'espèces adventices résistant au glyphosate
fait que leur contrôle doit combiner différentes techniques
adaptées à la biologie de chaque adventice concernée.
La connaissance de cette biologie devient un facteur
primordial de l'efficacité des futurs moyens de lutte, d'autant
plus que certaines plantes adventices, comme Ambrosia
artemisiifolia, ont développé une sélection biologique avec une
germination retardée, échappant ainsi à la période d'épandage des
herbicides.
La mise en marché prochaine de nouvelles variétés transgéniques
tolérantes à l'herbicide à base de 2-4 D peut être une autre
solution possible. L'enquête réalisée en temps réel3
lors d'un atelier avec les consultants indique une certaine
méfiance à l'égard de ces nouvelles variétés, en raison des risques
de dispersion de l'herbicide hors des champs traités.
Conclusion
Les conférences du Beltwide 2010 ont apporté une vision nouvelle
des conséquences de l'utilisation des variétés de coton
transgéniques aux États-Unis. Avec un recul de presque
15 années de culture, l'observation des changements dans les
complexes d'ennemis de la culture du cotonnier et les solutions
recherchées pour y faire face montrent que les effets positifs
proclamés de l'utilisation de ces variétés ressemblent aujourd'hui
à des illusions perdues dans trois domaines :
- – les variétés de coton transgénique actuellement
cultivées ne résolvent pas définitivement les problèmes des ennemis
de la culture, parce que de nouveaux ennemis sont apparus (insectes
ravageurs et plantes adventices). En conséquence, leur utilisation
n'a pas permis de réduire durablement l'emploi des pesticides
chimiques, redevenus nécessaires. Cet emploi est aujourd'hui
coûteux et exige un haut degré de maîtrise technique, du fait de la
nouveauté des molécules pesticides à utiliser et de la
dépendance de leur efficacité aux conditions d'utilisation
;
- – le contrôle des ennemis de la culture par
l'utilisation de variétés transgéniques est devenu globalement plus
coûteux, tant par l'augmentation continue du prix des semences que
par les pesticides à utiliser en complément. Dès lors, le sentiment
de confort qui prévalait au début de cette utilisation est remplacé
par un sentiment d'incertitude sur l'efficacité et la rentabilité
de ce contrôle ;
- – les solutions de contrôle par la chimie ou les
biotechnologies se révèlent être complémentaires alors qu'en
Syrie, le recours aux produits chimiques a fortement diminué sans
recourir aux variétés transgéniques (Alascar et Fok, 2009).
De surcroît, la concurrence entre les firmes au sein de
chacune des deux branches est seulement virtuelle, soit par la non
substituabilité des nouveaux pesticides chimiques, soit par
l'entente possible entre les firmes de biotechnologies.
Les phénomènes observés aux États-Unis ne sont toutefois pas
généralisables, parce qu'ils font référence à un cas extrême
d'utilisation massive, simultanée et non coordonnée de variétés
transgéniques de soja, de maïs et de coton, qui se succèdent sur
les mêmes parcelles et dans les mêmes paysages. Il est donc
risqué d'extrapoler ces phénomènes à d'autres régions du monde,
même si de nouveaux ravageurs sont apparus en Chine et en
Australie, tout comme des plantes adventices résistantes au
glyphosate en Argentine et au Brésil. Face à ces phénomènes, un
consultant a conclu à l'intérêt d'une approche systémique et
coordonnée de l'utilisation des variétés transgéniques. Même si ce
message n'a pas paru convaincre l'auditoire du Beltwide 2010, il
nous paraît d'une importance primordiale pour bien appréhender la
portée et les limites de l'utilisation des variétés
transgéniques.
Références
[Alascar et Fok, 2009] Alascar H, Fok M. Politique cotonnière en
Syrie : adaptation partielle et progressive à la mondialisation.
Cah Agric 2009 ; 18 : 393-401.
[Fernandez-Cornejo et Caswell, 2006] Fernandez-Cornejo J,
Caswell M. The First Decade of Genetically Engineered Crops in
the United States. Washington (DC) : USDA Economic Research
Service, 2006.
[Hardee et al., 2001] Hardee DD, Van Duyn JW, Layton MB,
Bagwell RD. Bt Cotton Management of the Tobacco Budworm-Bollworm
Complex. Washington (DC) : USDA Agricultural Research Service,
2001.
[Wu et al., 2008] Wu K-M, Lu Y-H, Feng H-Q,
Jiang Y-Y, Zhao J-Z. Suppression of Cotton Bollworm in
Multiple Crops in China in Areas with Bt Toxin–Containing Cotton.
Science 2008 ; 321 : 1676-8.
1
http://www.cotton.org/beltwide/index.cfm?page=proceedings
2
http://www.cottoncampus.org/Cotton-Environmentally-Friendly-Sustainability/
3 Les organisateurs des
conférences Beltwide, toujours à l'avant-garde des
technologies, ont réalisé une enquête en temps réel en
utilisant les produits de la firme eInstruction
(http://www.einstruction.com/products/index.html).
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