ARTICLE
Auteur(s) : Adonis
Touko1, Célestin Pierre
Mboua1,2, P
Tohmuntain1, A Perrot3
1Forum camerounais de psychologie 8030 Yaoundé
Cameroun
2Université de Yaoundé BP 755 Yaoundé Cameroun
3Care International au Cameroun 1071, avenue
Winston Churchill BP 422 Yaoundé Cameroun
La riposte contre le VIH/sida a montré que l'ostracisme qui
touche habituellement les personnes en situation de handicap (PSH)
agit comme un important facteur de vulnérabilité, susceptible de
contrarier les mesures de prévention. La stigmatisation
et la discrimination, généralement associées au vécu du handicap,
constituent chez la personne handicapée des facteurs de
vulnérabilité sexuelle qui s'ajoutent aux autres facteurs
biopsychosociaux inhérents au handicap. Les travaux de
recherche ont constamment montré que les PSH sont victimes
d'exclusion dans la gestion de la crise sanitaire relative à la
pandémie du sida [1-5]. En règle générale, le public pense que les
personnes portant un handicap sont sexuellement non actives ou très
peu actives ; ce qui suppose qu'elles sont moins exposées aux
risques sexuels tels les infections sexuellement transmissibles
(IST) et le VIH [6, 7]. Sans doute marqués par les mêmes préjugés,
les responsables d'ONG, les directeurs de programmes et les autres
divers acteurs du niveau opérationnel n'ont développé que rarement
des projets mettant les PSH au centre de l'intervention [3,
8]. Ce qui induit aussi, de la part des bailleurs de fonds,
très peu d'engagements en faveur des programmes orientés vers les
personnes portant un handicap. Le cercle vicieux se referme
ainsi, puisque historiquement, ces bailleurs de fonds ont eux-mêmes
proposé très peu d'initiatives incitatives pour le travail en
faveur des PSH [9]. Alors que des efforts considérables ont été
consentis pour limiter les effets dramatiques et handicapants du
VIH/sida dans la population générale, très peu d'interventions ont
jusqu'ici été entreprises pour réduire l'impact de cette maladie
sur les sujets porteurs d'un handicap. Ainsi, au moment où les
discours officiels épiloguent de plus en plus sur le caractère
universel de la lutte contre le sida, il existe paradoxalement très
peu d'initiatives de prévention, de prises en charge et de
traitements du VIH/sida, ciblant les PSH. Ces sujets
constituent pourtant les 10 % de la population mondiale selon les
estimations de l'OMS et de la Banque mondiale [10, 11].
Ce qui, appliqué aux pays en voie de développement,
correspondrait à plus de 400 millions de personnes handicapées
physiques, auditives, intellectuelles et mentales [12]. Plus
encore, la situation paraît davantage dramatique chez les femmes
portant un handicap, victimes en outre de l'inégalité des rapports
sociaux de sexe [13] et de violences sexuelles diverses [14, 15].
La marginalisation de la personne handicapée atteint également
le domaine de la recherche et se perçoit aisément au travers de la
revue de la littérature, où l'exploration scientifique de la
relation sida et handicap est relativement rare [16]. Cela étant,
l'une des premières études d'envergure, qui a attiré l'attention
sur la situation, date d'environ cinq ans, ayant été conduite dans
le cadre du Programme global VIH/sida de la Banque mondiale [17].
Les résultats confirment que les PSH ont été exclues des
efforts de lutte contre le sida, alors que cette maladie représente
une menace capitale pour elles. Les auteurs en concluent que,
de toute évidence, la pandémie ne sera pas vaincue sans une
implication systématique des personnes portant un handicap.
Il faut aussi noter que les quelques efforts réalisés pour
l'intégration du handicap comme facteur de vulnérabilité dans
la lutte contre le VIH/sida sont très inégalement répartis en
fonction des régions du monde. Contrairement à plusieurs pays du
continent américain (États-Unis et Canada en particulier) et même
du continent européen, les pays en voie de développement, ceux
de l'Afrique subsaharienne en l'occurrence, qui ont pourtant un
plus grand potentiel de stigmatisation et discrimination, tardent à
inclure le handicap comme facteur de risque dans leurs activités,
ainsi que le relève la Déclaration de Kampala [9] et quoique
l'Afrique du Sud semble jouer un rôle de meneur [18] dans cette
perspective. La revue de la littérature consacrée à ce sujet
indique que les seuls pays africains dans lesquels on recense, à ce
jour, à peine plus de deux études sur la problématique du VIH et du
handicap sont : l'Afrique du Sud, le Zimbabwé, le Kenya, l'Ouganda
et le Nigéria avec, respectivement, 13, 6, 4, 3 et 3 cas de travaux
de recherche [19]. Le manque de données vient donc ainsi
assombrir davantage un tableau déjà bien peu reluisant. Or,
comme le font remarquer plusieurs observateurs, c'est précisément
par le canal de la recherche que l'on pourrait mieux souligner
l'urgence de la situation et attirer l'attention des décideurs sur
la question [9, 18]. L'évidence est que très peu d'attention a été
accordée à la recherche, notamment par rapport à la collecte des
données de prévalence qui aiderait à décrire et à comprendre les
tendances de l'épidémie dans nos pays [20]. La présente étude
est donc une contribution qui vise à alimenter la thématique sida
et handicap, si très peu investiguée jusqu'à présent. Elle se
propose spécifiquement d'apporter des informations de terrain en
vue de renseigner les indicateurs comportementaux et sérologiques
sur le VIH chez les personnes portant un handicap.
Méthodologie
Objectifs
Cette étude s'est fixée pour principaux objectifs d'évaluer les
facteurs de risque et de déterminer la séroprévalence du VIH chez
les jeunes sourds de Yaoundé, au Cameroun. Pour cette première
investigation dans le site d'étude, les chercheurs ont adopté une
démarche méthodologique présentant le plus de garantie de fiabilité
pour une population d'accès difficile, au sujet de laquelle aucune
base de sondage statistique et démographique n'est encore
disponible au Cameroun.
Type d'étude et échantillonnage
Il s'agit d'une étude quantitative de type transversal, avec
deux composantes : comportementale et sérologique.
L'échantillonnage a couvert les cinq arrondissements constitutifs
de la ville de Yaoundé [21], où les enquêtés ont été identifiés
selon la procédure dite « boule-de-neige » [22], soit une démarche
adaptée aux populations réputées difficiles d'accès ou cachées
telles que les PSH [23].
Pour ce qui est de la composante comportementale, les
recrutements se sont effectués dans chacun des arrondissements,
avec l'appui des « leaders » d'associations de personnes
déficientes auditives. Le processus de prélèvement des
enquêtés a suivi la procédure d'entraînement suivante : leaders
d'associations, personnes déficientes auditives connues par les
leaders d'associations, personnes handicapées auditives connues par
les sujets recrutés et ainsi de suite. Chaque enquêté a été
exploité comme source d'information aidant à l'identification d'un
ou de plusieurs autres dans le même arrondissement, jusqu'à
l'obtention d'un quota de 25 enquêtés par arrondissement.
Ce mode de recrutement s'explique de par la distribution des
sourds-muets de la ville de Yaoundé. En effet, comme c'est le cas
dans bon nombre de villes d'Afrique, une minorité de sourds est
affiliée aux réseaux associatifs, tandis que la grande masse ne
peut être atteinte que dans leurs domiciles généralement situés au
sein des quartiers les plus défavorisés ou dans les lieux de
travail.
S'agissant de la composante sérologique, les opérations ont été
menées en étroite collaboration avec les services déconcentrés du
ministère de la Santé, qui ont fourni le personnel technique
manipulant le matériel acquis pour les besoins de l'étude. À la fin
de chaque entretien, l'option a été proposée aux enquêtés de
bénéficier d'un test de VIH gratuit dans un centre de santé proche,
où des arrangements préalables avaient été convenus.
Des cartes spéciales ont été remises illico aux volontaires
qui se sont déclarés, tandis que les autres ont été invités à se
présenter au centre de santé dans l'éventualité d'un changement
d'opinion. Dans chacun de ces centres de santé, un counselling
pre-test a été offert, et des tests de VIH ont été administrés,
pendant une période d’un mois, par une équipe constituée d'un
psychologue, d'un infirmier et d'un instructeur en langage de
signes français (LSF).
Construction et administration du questionnaire
Un questionnaire anonyme et précodé a été conçu sur la base des
indicateurs conventionnels des connaissances, des attitudes et des
pratiques sur la sexualité et le VIH/sida. Les indicateurs
explorés étaient essentiellement relatifs aux thématiques suivantes
: initiation à la sexualité, comportement sexuel, utilisation du
condom, IST et VIH/sida. Le questionnaire a été administré par
des jeunes enquêteurs des deux sexes, sélectionnés parmi les jeunes
déficients auditifs ayant fait preuve d'une bonne maîtrise du LSF.
Afin de rendre ces enquêteurs aptes à la manipulation de l'outil de
collecte, des enseignants du LSF ont au préalable été formés aux
techniques de collecte des données sociales de manière à pouvoir à
leur tour former les enquêteurs, sous l'encadrement bienveillant
des chercheurs. Dans cette procédure de capacitation et d'inclusion
des déficients auditifs à la collecte des données, la préenquête a
servi de moment test, pendant lequel les enseignants de LSF et les
chercheurs ont pu vérifier la maîtrise de l'outil de collecte par
les déficients auditifs retenus comme enquêteurs.
La préenquête a en outre permis des réajustements sur
l'instrument de manière à ce qu'il soit le mieux compris par la
population cible, en majorité sous-scolarisée.
Quelques autres leçons importantes ont pu être dégagées durant
le processus de préparation de l'étude et de passation du
questionnaire. Parmi celles-ci, on peut retenir la nécessité de
revenir plusieurs fois sur chaque question posée, pour être sûr
qu'elle ait été comprise dans le sens souhaité par l'interlocuteur
sourd. D'un autre côté, la confidentialité étant de mise en
situation d'enquête, le recours au langage de signes en tant que
mode d'expression codé a créé rapidement des conditions
favorables à la réalisation de cette précaution déontologique
s'ajoutant à l'isolement pour garantir de
bonnes conditions de confidentialité. Au total, 118
questionnaires d'enquête ont été validés sur 125 prévus, soit
94,4 %. Les questionnaires présentant des vides/lacunes
important(e)s ont été éliminés.
Descriptif de l'échantillon
Il permet d'observer, pour ce qui est de la composante
comportementale, une perspective d'équilibre entre genre, avec 50,8
% de sujets de sexe masculin et 49,2 % de sujets de sexe féminin.
L'âge varie entre 15 et 34 ans, avec une moyenne de
24,5 ans chez les hommes et 22,3 ans chez les femmes.
Les sujets enquêtés sont principalement chrétiens (86,5 %),
comparés aux musulmans (4,2 %), aux adeptes de religions africaines
(6,7 %) et aux athés (2,5 %). L'échantillon indique également une
forte dominance de célibataires (77 %), suivis des sujets en union
libre (20 %) et de seulement 1,6 % de sujets mariés. Concernant le
volet éducation scolaire, 97 % des répondants déclarent avoir été à
l'école ; mais il apparaît que cette scolarisation s'était limitée
au niveau de l'école primaire pour la majorité (60 %), aucun des
scolarisés de l'enseignement secondaire n'ayant dépassé le cap du
premier cycle. Relativement au statut occupationnel, les enquêtés
se distribuent en trois groupes : les élèves (30 %), les sujets
exerçant une activité professionnelle quelconque (47 %), les sujets
n'ayant aucune activité (23 %). L'on doit noter qu'ici les
personnes exerçant une activité professionnelle sont toutes
enrôlées dans de petits métiers : soit comme apprentis, soit comme
ouvriers, avec une assez claire division sociale du travail entre
les sujets de sexe masculin (aides-maçons, apprentis menuisiers,
laveurs de voitures, aides-cordonniers, etc.) et ceux de sexe
féminin (coiffeuses, apprenties couturières, etc.).
S'agissant de la deuxième articulation de l'étude, un ensemble
de 101 personnes, dont 56 % de sexe masculin et 44 % de sexe
féminin, se sont volontairement présentées pour le test du VIH.
Le consentement de chacun des candidats a été obtenu avant le
début des prélèvements. Les sérums ont été collectés dans des
éprouvettes et testés en laboratoire par utilisation du test rapide
Determine® HIV-1/2 (Inverness Medical Innovations Inc.,
Waltham, MA, USA), puis par recours au test plus spécifique
ImmunoComb II HIV 1&2 BiSpot (Orgenics LTD, Yavne, Israel) pour
les cas « indéterminés » et « positifs ». Tous les candidats ont
par la suite été invités à suivre un counselling post test, et les
cas positifs confirmés ont été référés à une unité de prise en
charge (UPEC) proche, tel que recommandé par les documents
nationaux de référence en la matière [24, 25].
Considérations éthiques
Des paramètres éthiques ont été intégrés à l'étude, aussi bien lors
de la collecte des données comportementales que pendant les
opérations de prélèvements des sérums. Dans cette optique, des
explications ont d'abord été données à chaque enquêté dans un
langage simple s'agissant des buts de l'étude, de sa finalité, de
sa méthode d'échantillonnage et les perspectives de programme
qu'une telle entreprise suppose pour le groupe cible dans son
ensemble. Des instructions précises ont été données aux
enquêteurs, afin qu'ils s'assurent des conditions de
confidentialité et qu'ils obtiennent le consentement verbal des
enquêtés avant d'engager avec la passation du questionnaire.
Pour les sujets mineurs, un tel consentement était obtenu auprès de
leurs parents ou tuteurs.
De même, le consentement éclairé des candidats au test de VIH a
été obtenu comme préalable, tout comme des réponses appropriées ont
été apportées à toutes les questions éventuellement posées avant le
prélèvement des sérums. Les procédures mises en place pour
garantir la confidentialité des résultats et éviter toute fuite ont
également été expliquées dans un langage signé simplifié.
Les sessions de post counselling étaient planifiées deux jours
après le prélèvement, et les résultats ont été délivrés
exclusivement aux personnes concernées ou à leurs tuteurs.
Analyse des données
Les données ont été saisies et analysées sous le logiciel ÉpiInfo™.
L'analyse s'est voulue essentiellement descriptive faisant appel à
plusieurs paramètres statistiques, dont les proportions comme
premier niveau de comparaison. Chaque fois que cela était
nécessaire, le test du Chi2 a été pratiqué en vue de
vérifier l'indépendance ou l'association entre variables.
La présentation des résultats fait régulièrement référence au
sexe comme paramètre d'analyse, afin de tester tout effet lié au
genre.
Résultats
Les principaux résultats obtenus sont présentés dans les rubriques
suivantes : comportement sexuel et prise de risque ; utilisation du
préservatif ; connaissances, attitudes et pratiques vis-à-vis du
VIH/sida ; prévalence du VIH.
Comportements sexuels et prise de risque
L'on note dans l'ensemble que 80 % des sujets ont déjà connu une
expérience sexuelle, sans aucune différence entre sexes. L'âge
moyen au premier rapport sexuel est de 17 ans pour les
sujets de sexe masculin et de 16 ans pour les féminins, avec
de part et d'autre 25 % d'enquêtés ayant vécu cette expérience
avant l'âge de 15 ans. La première expérience de vie en
union est quant à elle intervenue en moyenne à 24 ans pour les
garçons et à 22 ans pour les filles.
En considérant exclusivement les enquêtés sexuellement actifs,
l'analyse montre que la tendance est au multipartenariat durant les
12 mois précédant l'étude, pour le cas des partenaires
considérés comme réguliers et autant chez les garçons (53 %) que
chez les filles (54,3 %). Ici, les personnes ne vivant pas en union
ont significativement été plus nombreuses (51,4 %) à avoir plus de
deux partenaires durant la période considérée que celles vivant en
union (29,6 %) [Chi2 = 3,74 ;
p = 0,05]. Du côté des partenaires considérés comme
occasionnels, on enregistre une plus forte tendance au
multipartenariat chez les garçons (42,6 %) que chez les filles
(13,5 %) [Chi2 = 8,35 ; p = 0,003].
De tels rapports sexuels occasionnels incluent le commerce de
sexe qui concerne plus de quatre filles sexuellement actives sur
dix (44 %) et plus de six garçons sur dix (64 %) au cours des 12
derniers mois précédant l'étude. Dans un cas comme dans l'autre,
les sourds engagés dans les petits métiers ont été plus concernés
par les rapports sexuels payants (55,1 %) que les élèves (18,4 %)
et les sans-emploi (26,5 %).
Utilisation du condom
Si l'utilisation du condom à un moment donné de la vie apparaît
comme une pratique relativement partagée (85 %), il faut tout de
même noter qu'une frange non négligeable (15 %) des sujets
sexuellement actifs n'a jamais utilisé le condom, soit davantage
des filles (80 %) que des garçons (20 %)
[Chi2 = 7,9 ; p = 0,007]. L'examen
des données relatives au dernier rapport sexuel occasionnel met en
évidence une situation tout aussi préoccupante : plus de cinq
sujets déficients auditifs sur dix (53 %) n'ont pas fait recours au
condom lors de cet acte sexuel. Les raisons évoquées pour
expliquer la non-utilisation du condom à cette occasion étant
principalement : la confiance au partenaire (55 %), le refus du
partenaire (20 %), l'indisponibilité du condom (10 %). Chez les
sujets ayant eu recours au préservatif, l'utilisation du condom a
été principalement motivée par le souci d'éviter le VIH/sida (54
%), d'éviter une grossesse (28 %) et d'éviter une IST (10,6 %).
L'analyse montre pourtant que dans la majorité des cas (60 %), une
proposition d'utilisation du condom a été faite par l'enquêté lors
du dernier rapport sexuel, avec toutefois un décalage saisissant
entre la proportion des filles ayant pris cette initiative (29,8 %)
et celle des garçons (70,2 %) (Chi2 = 5 ;
p = 0,025). Dans cet ordre d'idées, une tradition
généralement répandue dans les milieux des sourds de la capitale du
Cameroun soutient que ces derniers n'aiment pas utiliser le condom
lors des rapports sexuels. Les arguments les plus évoqués pour
expliquer cette timidité et cette incapacité des sourds à faire
recours au condom tenant en trois principaux points :
- une répulsion immédiate envers le condom ;
- la non-maîtrise du mode d'utilisation du condom ;
- l'incapacité à argumenter et à convaincre le partenaire sur ce
propos.
Connaissances, attitudes et pratiques à l'égard
du VIH/sida
S'agissant du VIH/sida spécifiquement, peu de sujets déficients
auditifs se perçoivent comme pouvant potentiellement être infectés
par le VIH. Seulement un tiers d'entre eux (36 %) estiment, à titre
personnel, courir le risque de contracter ce virus. Cet indicateur
s'explique par la faible perception de soi comme étant
exposé au risque, notamment chez les filles (30 %) comparativement
aux garçons (41 %) [Chi2 = 1,63 ;
p = 0,02].
Du reste, beaucoup de croyances erronées sur la maladie font
partie des connaissances des personnes enquêtées. Ainsi, près de
trois sujets sur dix (30,2 %) pensent que l'on peut guérir du sida
; quatre sujets sur dix (42,1 %) soutiennent que l'on pourrait
reconnaître quelqu'un qui a le virus à partir de ses traits
physiques, tandis qu'un peu plus de cet effectif (44,2 %) estime
qu'une personne apparemment en bonne santé ne pourrait pas
transmettre le virus du sida. Corrélativement à ces données,
seulement 2 % des enquêtés ont une connaissance complète des
principaux modes de transmission du VIH.
Test du VIH et prévalence
Soixante-treize pour cent des personnes enquêtées déclarent
spontanément être disposées à passer le test de dépistage du VIH,
les autres affirmant avoir peur de le faire. Au final et suite aux
mesures incitatives qui ont été prises, c'est un peu plus de cette
proportion (85 %) qui s'est soumis au test dans le cadre de cette
étude. Soit un total de 101 enquêtés dont 56 % de garçons et 44 %
de filles. Les résultats indiquent une séroprévalence globale
de 4 %, avec une différence de genre assez nette : trois filles et
un garçon. Les sujets testés positifs se perçoivent en
majorité comme des personnes à risque ; ils n'ont pas eu à protéger
leur dernier rapport sexuel occasionnel ; ils appartiennent tous à
la classe d'âge 25-34 ans, étant non mariés et professionnels
des petits métiers.
Discussions
Aspects méthodologiques
Enquêter sur les populations difficiles d'accès conduit à
s'interroger sur la méthode d'échantillonnage que l'on pourrait
appliquer afin de disposer d'un échantillon prélevé selon des
normes scientifiquement admises et permettant des analyses
comparatives. Les procédures d'échantillonnage préconisées
dans les études sociales sont en général non probabilistes quand il
n'existe pas de bases de données statistiques. Au Cameroun,
justement, les données disponibles sur les recensements [26, 21]
n'ont pas pris en compte le handicap comme variable d'analyse, d'où
l'extrême difficulté à déterminer un échantillon aléatoire dans les
études portant sur les personnes handicapées. Cette difficulté est
rendue plus complexe lorsqu'elle est appliquée à la population des
déficients auditifs, avec qui l'on ne peut communiquer facilement
et que l'on ne peut non plus identifier aisément. Le travail
avec de tels groupes est donc source de difficultés d'ordre
technique et procédurale, pour lesquelles la recherche a
exploré plusieurs types de solutions. Une pluralité d'approches a
ainsi été préconisée sous des terminologies diverses
respondent-driven sampling, time-space sampling [27] ou encore
échantillon en boule-de-neige [22], soit des méthodes qui pallient,
chacune de sa manière, au problème généré par l'absence d'une base
de sondage. Il est attendu que chaque chercheur adopte la
méthode qui sied le mieux à la population objet de son travail.
Pour ce qui est des conditions dans lesquelles les entretiens de
recherche se tiennent, la diversité des groupes cibles induit la
diversité des problèmes à gérer et implique chaque fois, de la part
du chercheur, un esprit d'innovation et une flexibilité pour
s'adapter à la situation. S'agissant des sourds et des
sourds-muets, la difficulté dans la communication constitue le plus
grand enjeu. Ce qui aura conduit, dans le cadre de la présente
étude, à former les enseignants de LSF aux techniques de collecte
des données sociales, puis à les employer comme intermédiaires
chargés de la formation des enquêteurs sourds qui devaient en
définitive se charger de la collecte des données auprès de leurs
pairs. Une telle solution comporte en plus l'avantage d'impliquer
pleinement la cible, ainsi que le recommande cette maxime bien
chère aux personnes handicapées : Nothing about us, without us [28,
29]. Aussi, l'implication des sourds eux-mêmes est un facteur
crucial dans la mobilisation sociale et dans l'établissement d'une
relation de confiance en situation d'enquête auprès de ce groupe,
ainsi que l'ont relevé plusieurs observateurs [29, 30].
Vulnérabilité sociale
Les sujets présentent dans l'ensemble une extrême vulnérabilité
sociale. L'on doit tout d'abord noter leur faible niveau de
scolarisation. Si les enquêtés sont en majorité alphabétisés, on
relève cependant que leur niveau d'étude reste bien modeste. Cela
se constate aisément au niveau du statut social et de la
distribution des rôles sociaux chez les sujets ayant
un emploi. Peu d'entre eux exercent un métier autre que
manuel. De ce fait ou en conséquence, ils sont en
majorité pauvres, vivant dans les bidonvilles et les quartiers
populaires, en proie à une franche vulnérabilité aux plans
sanitaire et socioéducatif. Le Programme des Nations unies
pour le développement indique dans cet ordre d'idées que le taux
d'instruction chez les personnes handicapées est en général très
faible, se limitant à 3 %, avec en plus un déséquilibre de genre
assez frappant, à 1 % de taux de scolarisation pour les femmes
[31]. Certaines études récentes réalisées par l'Unesco font état
d'une situation éducative encore plus dramatique chez les enfants
portant un handicap, avec seulement 1 à 2 % d'entre eux qui
auraient accès à l'éducation de base [32]. Ce compte rendu sur
le niveau d'instruction des populations portant un handicap,
surenchéri chez les femmes par l'inégalité des rapports sociaux de
sexe, correspondrait effectivement à la situation de terrain.
L'exemple de l'Ouganda est illustratif, avec une variation du
double au simple entre effectifs de scolarisés garçons et filles
[33]. Comme reflet de ce faible niveau d'instruction, les activités
professionnelles occupées par les sourds enquêtés se limitent, dans
la plupart des cas, à des professions du domaine du tertiaire, dont
notamment les petits métiers, pour ceux qui occupent un emploi
quelconque.
Comportements sexuels à risque
Un ensemble de faits comportementaux reviennent répétitivement dans
les études se rapportant aux personnes handicapées en général, et
aux déficients auditifs en particulier.
Ces comportements constituent des facteurs de risque et de
vulnérabilité pouvant expliquer la forte prévalence constatée dans
cette population, dans la ville de Yaoundé. Les rapports sexuels à
risque ainsi mis en cause s'inscrivent eux-mêmes dans une double
perspective, selon qu'ils sont engendrés par l'entourage ou qu'ils
s'expliquent par des facteurs individuels propres à la personne
handicapée.
Dans les cas des risques sexuels engendrés par l'entourage,
plusieurs types de situation ont été recensés à travers la
littérature, dont notamment les viols et les rapts [33, 14]. Dans
un article consacré à ce thème, Groce [6] présente les viols des
personnes handicapées comme des actes motivés par plusieurs
facteurs dont la croyance en la virginité du sujet handicapé : «
fantasme de purification à travers les vierges ». Dans le même
registre, d'autres chercheurs parlent de « rituels sexuels de
purification » pour décrire la même réalité dans un contexte
différent [18]. Il apparaît à ce sujet que dans plusieurs
contextes culturels les actes de viols orientés vers les personnes
handicapées sont essentiellement motivés par des croyances et des
préjugés socioculturels. À ce titre, les recherches mentionnées
insistent toutes sur des cas de viols perpétrés par des personnes
séropositives qui croient en une purification virale comme
résultante d'un acte sexuel avec les personnes handicapées [6].
De telles croyances, jointes à l'invalidité des personnes
handicapées, sont à l'origine de plusieurs abus sexuels sur elles.
Toutes choses qui exposent cette population aux IST/VIH, presque
malgré elle. Comme pour conclure sur ces constats, la recherche a
apporté l'évidence que l'incidence des actes de viols et d'abus
sexuels est significativement plus élevée chez les sourds et les
malentendants que dans la population générale [34, 35].
Sous l'angle individuel, la multiplication des partenaires
correspondrait chez la personne handicapée elle-même à un fantasme
d'autovalorisation, qui la conduit répétitivement à la conquête
d'une image de soi au travers de l'acte de séduction. Dans cette
optique, les nombreux partenaires sexuels accumulés sont autant
d'occasions de démontrer à l'entourage ses capacités d'attrait ou
d'apporter la preuve que ses prouesses sexuelles sont au moins
comparables à celles des personnes dites « valides ».
Ce processus de reconquête de l'objet symbolique manquant fait
l'objet d'analyses chez plusieurs psychologues de référence.
Il correspond à ce que Freud appelle le complexe de castration
[36], et que Adler traite de compensation consécutive à un complexe
d'infériorité [37]. Dans une perspective plus opérationnelle,
Bernard [38] a présenté le cas d'un jeune malentendant qui
recherchait activement le sexe de nature homosexuel avec des sujets
entendants.
En tout état de cause, la présente étude montre que pour les 12
derniers mois ayant précédé l'enquête, le multipartenariat sexuel
chez des partenaires non cohabitants a touché 43 et 13 % de garçons
et de filles contre 41 et 10 % chez la population générale du
même âge, tel qu'indiqué par la dernière enquête démographique et
de santé du Cameroun [39].
De telles données semblent indiquer que les personnes sourdes
seraient plus ouvertes à la pratique du multipartenariat que leurs
vis-à-vis dans la population générale. Mais la question reste
ouverte et pourrait encore être sujette à discussions, du fait que
certaines sources indiquent que les différences constatées dans la
pratique du multipartenariat chez les personnes sourdes et les
personnes entendantes seraient statistiquement non significatives
[35]. On peut néanmoins s'interroger sur une influence possible des
contextes socioculturels sur les résultats de telles études.
Occurrence des IST
La connaissance du concept d'IST reste très moyenne dans
l'échantillon (50 %), apparaissant comme un autre point de
vulnérabilité sexuelle des personnes handicapées par rapport à la
population générale. En effet, plusieurs des études réalisées ces
dernières années au Cameroun indiquent un niveau de connaissance
des IST largement supérieur à la moyenne, que ce soit dans la
population générale [40] ou dans les groupes spécifiques [41]. Mais
plus que la connaissance de ces infections, l'incidence des
épisodes d'IST permet d'établir que les personnes portant un
handicap sont triplement plus atteintes que leurs congénères de la
population générale, avec 30 % de garçons et 10 % de filles qui
rapportent un épisode d'IST contre seulement 6,4 et 4,5 %,
respectivement, pour les sujets du même groupe d'âge dans la
population générale [39].
Séroprévalence
Les données relatives à la séroprévalence du VIH dans la population
des sourds apportent-elles aussi des évidences contre les préjugés
sociaux présentant cette cible comme sexuellement non active. On
note, ici, que le niveau de prévalence est assez proche de la
moyenne dans la province d'enquête et de la moyenne nationale : à 4
contre 4,7 et 5,5 % [39]. Ce qui semble bien renseigner sur
les habitudes de prise de risque dans lesquelles ces derniers
seraient impliqués. Jusqu'ici, très peu d'études ont approché la
question du VIH chez les handicapés, sous l'angle de la
séroprévalence. Il y a donc un manque crucial de données et
d'informations pour mieux élaborer sur la situation, la comprendre
et rechercher les modèles d'analyse qui lui conviennent.
Il semble néanmoins que la tendance soit à un niveau de
prévalence au moins égalable à celui de la population générale ou
supérieur à cette dernière. Par exemple, en se basant sur des
données démographiques et sur le niveau de séroprévalence indiqué
par l'enquête démographique et de santé [42]. L'association
Disability Kenya estime à 10 % le niveau de séroprévalence dans la
population des personnes handicapées de ce pays contre 7 % au
niveau national [43]. Une telle situation pourrait ne pas être
spécifique au Kenya, puisqu'un tableau semblable a été rapporté
dans un autre pays africain : le Rwanda [44] et plus avant, aux
États-Unis [45]. En définitive, de telles tendances en appellent
vivement à l'urgence des actions de protection de cette minorité
sociale.
Conclusion
Le propos de cette étude aura finalement été de mettre en évidence
le fait que le handicap auditif constitue au Cameroun un facteur
important de risque aux IST et au VIH, puisque étant un facteur de
vulnérabilité psychique, sociale et économique. En effet, les
représentations des populations à l'égard des personnes handicapées
auditives, de même que les perceptions induites sur le soi et
le vécu économique constituent autant d'éléments qui fragilisent le
vécu sexuel de la personne handicapée auditive, l'exposant à des
prises de risques sexuels accrues. On aura relevé que l'activité
sexuelle est réelle, intense et à haut risque chez les sujets de
notre échantillon, contrairement aux clichés sociaux qui font état
d'un vide sexuel chez ces personnes, lesquelles sont même, dans
bien des cas, plus exposées aux risques sexuels que les sujets
entendants. Pour faire face à cette vulnérabilité, il est à présent
crucial d'intensifier les efforts de recherche pour approfondir la
connaissance sur l'impact du VIH/sida chez les personnes en
situation de handicap en général et déficientes auditives en
particulier, afin de renseigner les décideurs et les
responsables des programmes, qui pourront, à leur tour, initier des
projets d'éducation et de prévention du VIH chez les déficients
auditifs. Il s'agit, en définitive, d'utiliser les résultats
de la recherche comme outils de plaidoyer pour la promotion d'une
approche inclusive et participative de la lutte contre le sida,
dans l'objectif bien compris de stopper la progression du virus au
sein de la minorité sociale que constituent les handicapés
auditifs.
Remerciements
Les auteurs aimeraient exprimer leur profonde gratitude au Fonds
mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, à
travers Care-Cameroun, pour leur soutien au projet Deaf Against
AIDS, au sein duquel la présente étude a été réalisée.
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